Oukraine, oukraïna signiUe frontUre
occidentales auxquelles Nicolas II ose à peine étendre les modestes franchises locales concédées aux vieilles provinces moscovites? Avec les goubemies de la Vislule, avec le royaume de Pologne proprement dit, le plus simple serait peut-être de recourir au même procédé qu'avec la Finlande, de lui restituer & la fois Taulonomic et une constitution. Ce serait là, pour la Russie, le meilleur moyen de garantir sa frontière occidentale, d'enlever ses sujets de l'ouest à l'esprit révolutionnaire et aux intrigues de voisins ambitieux, en même temps que de s'assurer un gouvernement libre. Croire, avec quelques esprits aveuglés par les préventions nationales, que le peuple russe pourrait être émancipé politiquement, tout en maintenant une large zone de provinces européennes dans une sorte de servage ou d'ilotisme politique, c'est une aberration à laquelle les événements donneraient un rapide démenti. Prétendre, d'un autre côté, appliquer les mômes institutions à tous tes peuples de l'empire, les faire tous entrer dans une constitution strictement unitaire, ce serait dangereusement compliquer le jeu du nouveau régime, et par là même en compromettre d'avance les résultats.
La Pologne du congrès de 1815, il est vrai, n'est pas la seule partie de l'empire qui ait une individualité nationale et qu'il semble malaisé de faire rentrer dans le cadre d'une constitution russe. Peut-être en devrait-on dire autant de la lieutenance du Caucase, de la Transcaucasie du moins, agrandie par la guerre de 1878. En dehors même des territoires asiatiques, dont plusieurs, tels que le Turkeslan, ne peuvent être de longtemps que des colonies militaires, régies par des lois spéciales, il y a, du golfe de Finlande au Pruth, de nombreuses provinces qui, par leur situation, leur population, leurs traditions historiques, ont des tendances centrifuges plus ou moins accusées : Provinces Baltiques, Lithuanie, Russie-Blanche, Petite- Russie, Bessarabie, sans compter les régions comme le
bas Yolga, TOural ou la Sibérie, auxquelles leur éloignement risque d'inspirer tôt ou tard des velléités autonomistes. En dépit de Tunité, de Thomogénéité du fond national, c'est là une des difficultés de Tavenir de la Russie, difficulté qui tient & ses dimensions mêmes* Le problème de son organisation future en est assurément plus ardu; la solution n'en sera sans doute trouvée qu'à travers des années de tâtonnements, et peut-être à tra^ vers des siècles de luttes et de discordes.
Est-ce à dire que ce soit là un obstacle insurmontable? L'exemple de l' Au triche-Hongrie, dont la composition ethnique est singulièrement plus compliquée, où l'État même n'a pour base aucune nationalité dominante, me semble prou ver le contraire. Il se peut que, malgré la puissance et la cohésion du vieux noyau national moscovite, une Russie politiquement émancipée offre un jour un spectacle plus ou moins analogue aux démêlés nationaux de la Cisleithanie. Il se peut que, chez elle, le vingtième siècle soit en grande partie rempli par le conflit des éléments centripètes et centrifuges, des forces unificatrices et des instincts autonomistes; c'est là, quelle que soit la forme de son gouvernement, une perspective dont rien ne saurait entièrement la préserver. De pareilles luttes ne seront que la rançon de sa grandeur; elle n'y saurait échapper qu'en revenant en deçà des frontières antérieures à Pierre le Grand ou à Alexis Mikhaîlovitch.
Pour la couronne et la dynastie, du reste, de semblables discordes ne seraient pas sans compensation. Les compétitions de race et de nationalité, au sein d'un même empire, tournent souvent au profit du sentiment monarchique. La monarchie et le pouvoir héréditaire y peuvent trouver une raison d'être de plus, y peuvent puiser un ascendant qu'ils ne sauraient posséder au même degré en des pays dont l'unité est plus ancienne ou moins contestée. Pour cela, le trône n'a qu'à s'ériger en arbitre des diverses nationalités, à empêcher leur oppression réciproque, à jouer entre elles
un rôle pondérateur et modérateur que, en dehors de lui, personne ne saurait prendre.
Quoi qu'il en soit, crainte des excès du centralisme moscovite chez les uns, crainte des prétentions du particularisme chez les autres, il y a 1& un inconnu qui, pour des molirs opposés, suscite de naturelles inquiétudes chez des esprits de tendances d'ailleurs contraires. Dans la large «one de provinces plus ou moins hétérogènes qui s'étend de la Finlande à la mer Noire, on appréhende que des droits politiques, accordés de préférence à la Grande- Russie, ne servent d'armes au zèle russificateur de certaine école et d'instrument d'oppression pour les nationalités ou religions dites étrangères. Ailleurs, & Moscou par exemplôf les centralistes redoutent que des franchises politiques étendues aux provinces assujetties n'entravent l'assimilation des nombreuses « Ôukraines » russes, et ne préparent le champ au fédéralisme ou au séparatisme.
Sur ce point capital, les ennemis du gouvernement ont, eux aussi, été longtemps divisés. Parmi les révolutionnaires, plusieurs s'efforcent de réunir tous les adversaires du tsarisme. Russes, Polonais, Ukrainiens, autonomistes, libéraux, socialistes, cominunalistes, sur le terrain du fédéralisme. Ils révent, eux aussi, de passer l'Atlantique, de donner aux États-Unis d'Amérique un pendant sur le vieux continent. Ce point de vue, le seul peut-être capable de les rallier, est fort en vogue parmi les ennemis de l'autocratie, quoique les révolutionnaires militants, les terroristes comptassent naguère beaucoup de jacobins centralistes et autoritaires ^ Si la révolution devait triompher, elle n'en risquerait pas moins d'aboutir à la dicla-
1. Les aspirations fédéralistes avaient, aa commencement du règne d'Alexandre lU, un organe allitré dans le Volnoé Slovo de Genève; elles ont élé formulées avec talent par M. Dragomanof : IslorUchetkata Polcha % véUkorousskaïa démocratêia (Genève, 1882). Un peu plus laixl encore, la Russie soiUer raine de Stepniak (édit. française. 1885) concluait en alfir* mant que la révolution ne triompherait que gr&ce au fédéralisme, par la transformation de L'empire en union d'États autonomes.
ture d'une commune démocratique, sauf à tomber plus tard dans le morcellement du fédéralisme ou Témieltement du cantonalisme. Hais ce n'est pas là pour Fempire un péril prochain. Avec une constitution, la Russie aurait plutôt à craindre le danger inverse, la domination d'une majorité ultra-centraliste et moscovite, d'un slavophilisme provocant et d'une orthodoxie intolérante, imprudemment agressive au dedans et au dehors. Pour un esprit non pré* venu, ce serait même là peut-être le plus redoutable écueil d'une transformation politique. Les lois d'exception contre les Polonais, aggravées en 1885, aux applaudissemenis de la presse moscovite, les mesures réclamées contre les juifs vers 1882 par certaines assemblées ou commissions, montrent à quels risques pourraient être exposées les populations sujettes de la Russie. Le danger de l'oppression des minorités par la majorité, qui est le principal défaut des gouvernements libres, serait peut-être plus grand en Russie qu'ailleurs; mais, pour que la Russie ne pût s'en préserver, il faudrait qu'en octroyant une charte à ses peuples, la couronne se fût bien complètement désarmée, ou que les passions nationales lui fissent oublier sa vraie mission et ses vrais intérêts. A y bien regarder, du reste, ce péril n'est pas particulier au régime des assemblées électives; le centralisme russificateur et orthodoxe de Nicolas I*', plus d'un acte d'Alexandre II et d'Alexandre III en Pologne, en Li thuanie ou dans les provinces Balliqucs, ont prouvé qu'à cet égard le régime autocratique était loin d'être toujours une garantie.
Cette difficulté, si grande qu'il faudra, croyons-nous, des générations pour la trancher, n'est aujourd'hui ni la seule ni peut-être la première. Derrière elle en surgit une autre analogue et plus grave encore. Quand, au moyen d'autonomies locales, il serait possible d'éliminer les principaux éléments divergents, — qu'on laisse de côté toutes les différences de race, de religion, de traditions, toutes les aspirations nationales et les instincts réfractaires^ —
59i LA RUSSIE BT LES RUSSES.
en dehors des allogènes de tout genre et des tribus d'origine étrangère, il y a au cœur même de la sainte Russie* chez ce peuple ethnologiquement si compact, deux nations diverses et superposées, différentes de culture, de tendances, de besoins, deux Russies qu'on ne saurait sans démence mettre au même régime en leur accordant les mêmes libertés. En haut, à la surface, il y a la Russie moderne et européenne, la Ritssie pélersbourgeoisey comme disent ses détracteurs; en dessous, il y a la Russie russe, la vieille Russie moscovite. Avec quelle charte et quelles franchises constitutionnelles donner à la fois satisfaction & Tune et à l'autre? Par quelle ingénieuse combinaison répondre du même coup à des aspirations et des penchants aussi différents et opposés? Pour laquelle de ces deux Russies faudrait-il rédiger une constitution? Le nécessaire de Tune ne serait-il pas le superflu de l'autre? Ce qui conviendrait à la première, ce qui pour elle semblerait urgent et indispensable, ne serait-il pas pour la seconde un luxe nuisible ou un objet de scandale?
En tout pays, le point important, c'est de ne pas laisser échapper l'heure où la nation commence à être mûre pour être associée au gouvernement, mais en Russie qui flxera un tel moment? Les hautes classes, les couches supérieures de la société, peuvent sentir depuis des générations le besoin d'émancipation politique, alors que les masses populaires demeurent entièrement étrangères à tout sentiment, à toute notion de ce genre. De quelque façon qu'on s'y prenne, une partie de la nation devra longtemps attendre des droits dont elle se sent digne, ou l'autre devra être mise prématurément en possession de franchises dont elle ne saurait user. Si elle ne vient pas trop tard pour les uns, la liberté politique viendra trop tôt pour les autres. Entre ces deux alternatives, on ne voit pas de milieu. Par quel mécanisme ouvrir une issue aux aspirations d'en haut sans ouvrir la porte aux instincis grossiers et ignorants d'en bas? L'affranchissement politique, réclamé par la