‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 243 sur 255 · DIFFICULTÉ DES LIBERTÉS POLITIQUES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉ DES LIBERTÉS POLITIQUES

Russie civilisée, risque de tourner à son propre détriment, au dommage même de la civilisalion européenne, en la livrant aux préjugés arriérés et aux préventions à demi orientales des masses. Ne pouvant concéder les mômes droits à ces deux Russies, comment faire la part de chacune et les empêcher d'usurper l'une sur l'autre?

De toutes les difficultés que peut offrir l'établissement des libertés politiques, c'est là certainement la plus sérieuse. Au fond cependant elle ne me paraît point aussi spéciale à la Russie qu'elle en a l'air. Le dix-neuvième siècle a plus ou moins placé tous les peuples du continent en face d un pareil dilemme. Chez tous il a fallu d'abord n'appeler à l'exercice des droits nouveaux que la partie la plus cultivée de la population, il a fallu procéder par une sorte d'émancipation graduelle. C'est là, en somme, la raison historique du cens électoral, ne fût-ce que comme agent d'évolution progressive. Si l'on prétendait attendre que tout un peuple fût en état de discuter ou seulement de comprendre les questions administratives, économiques, financières, on attendrait des siècles, on attendrait toujours. Devant de telles exigences, une nation ne serait jamais mûre pour être libre. Des deux écueils opposés de ces périodes de transition, le plus périlleux, en Russie comme en tout pays moderne, ce serait, sous prétexte de ne pas devancer les lumières et la capacité des masses, de faire trop longtemps attendre les classes éclairées. En Russie comme ailleurs, la solution du problème serait dans une équitable distribution de l'influence politique. Ce qui, chez les Russes, rend une telle répartition plus délicate et malaisée, c'est surtout l'absence d'une classe moyenne, d'une bourgeoisie, ou la faiblesse de ce qui en tient lieu. Mais, pour cette tâche même, le gouvernement de Saint-Pétersbourg aurait eu un avantage, c'est que le fond du peuple étant resté plus conservateur, ou, si l'on aime mieux, étant demeuré plus conflant et plus docile, le pouvoir aurait eu moins à s'en méfier. En dépit de l'ignorance populaire, ii n. 36

y aurait peut-être eu moins de lémérilé, qu'en tel pays plus civilisé, à convoquer ce peuple encore novice à l'exercice de droits politiques.

En Occident, la seule pensée de voir les Russes appelés à participer à leur gouvernement excite souvent la dérision ou l'incrédulité. L'étranger s'est habitué à regarder le despotisme comme aussi naturel en Russie que la neige et la glace. Au fond, une telle opinion ne repose que sur une pétition de principes, suggérée par des préjugés nationaux. C'est raisonner comme a longtemps raisonné avec les peuples du continent, avec la France en particulier, l'orgueil brilanniquo, se croyant seul digne d'être libre. Qu'on passe une telle sentence sur les Turcs, profondément séparés de nous par les mœurs et tous les éléments de la culture, je le comprends, sans oser encore engager l'avenir; mais pour les Russes, pour un peuple qui, après tout, est de notre sang, de notre religion, de notre civilisalion, en vertu de quelle loi de l'histoire le condamner à l'absolutisme à perpétuité? Les nations à cet égard ont plus d'une fois réservé à leurs contempteurs d'éclatants démentis : rilalie nouvelle, la terre des morts du poète, en est une preuve vivante. Certes la liberté politique est une plante délicate, difficile à acclimater; malgré toules les sinistres prédictions, elle a fleuri sans peine au pays de l'oranger : au nom de quelle expérience affirmer qu'elle ne saurait prendre racine dans les neiges du Nord? La vraie difficulté, c'est de savoir par quels procédés, au prix de quels sacrifices, au bout de combien de temps et d'essais infructueux, on pourra l'implanter.

Assurément l'œuvre ne sera ni aisée, ni de courte haleine ; aussi plus d'un patriote aimerait-il mieux en retarder l'épreuve. Le préjugé national, la honte de paraître imiter autrui vient souvent renforcer à cet égard les répugnances de la sagesse ou de la pusillanimité. « Quand on pourrait nous accorder toutes les libertés du monde sans péril pour nous, pour la civilisation, pour le gouvernement, ce ne

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