‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 244 sur 255 · DIFFICULTÉ DES LIBERTÉS POLITIQUES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉ DES LIBERTÉS POLITIQUES

serait pas une raison pour qu'à l'instar des peuples d'Occident, la Russie recourût à ces expédients surannés, décorés du nom de constitutions, qui ne sont, après tout, que de menteurs ou précaires compromis. » — Tel est le langage que Ton tient encore parfois en deux camps opposés, mais souvent réunis par leur commune antipathie pour les institutions occidentales. Outre les esprits timides qui, par méfiance du tempérament national ou de la maturité du peuple, n'osent désirer de libertés politiques, il reste, aux deux extrémités de la pensée russe, des hommes qui, par ignorance, par présomption ou par une sorte de chauvinisme, se donnent le genre d'en faire fi. Nous les connaissons : ce sont d'un côté certains radicaux, de l'autre certains conservateurs à tendances slavophiles. Les néoslavophilcs rêvent encore d'une sorte d'union mystique entre le tsar et le peuple, assez semblable à l'union du Christ et de TÉglise dans l'enseignement ecclésiastique, ou à l'harmonie préétablie imaginée par Leibniz entre l'âme et le corps*. Parmi les radicaux, les plus chimériques, ou les plus inconséquents, persistent à regarder la liberté politique comme un leurre qui détourne les peuples de la grande, de l'unique question, la transformation sociale.

Chose & noter cependant, ce mépris pour les droits politiques, si hautement affiché vers le milieu du règne d'Alexandre II, élait, sur la fin, beaucoup moins commun. Ces grands airs contempteurs, qui rappelaient trop parfois la fable le Renard et les RaisinSy avaient, dans un camp comme dans l'autre, à gauche surtout, singulièrement perdu de leur vogue. Depuis la guerre de Bulgarie, nationaux et radicaux ont plus d'une fois laissé entendre qu'après tout il y avait des franchises politiques dont la

1. C'est ainsi qalvan Aksakof a été autrefois jusqu'à dire qu'en Russie Tentente du souverain et du peuple était d'uutant mieux assurée et plus complète qu'elle se passait de garanties légales. Depuis, dans ses dernières années notamment, M. Aksnkof a parfois tenu un langnge mieux inspiré.

Russie pourrait s'accommoder, et que dans les pays constitutionnels tout n'était pas à dédaigner. N'a-t-on pas vu, au lendemain des échecs de Plevna, les chefs des comités slaves, qui montraient le plus de répugnance pour tout ce qui vient de l'Europe, réclamer plus ou moins ouvertement une réunion des délégués de la nation, qui eût fort ressemblé à nos chambres électives? Et depuis lors le pouvoir n'a-t-il pas entendu les plus déterminés des révolutionnaires le sommer, à coups de complots et d'explosions, de leur concéder ce gouvernement représentatif si décrié par eux naguère?

Si tant de Russes ont recommencé à faire fl de la liberté politique, n'est-ce point qu'elle ne leur parait plus à la portée de leurs mains? Beaucoup se croient obligés de trouver les raisins trop verts depuis qu'ils désespèrent de les cueillir.

Assurément les adversaires d'un changement de régime ont toute raison quand ils soutiennent qu'on ne saurait par là ramener les révolutionnaires. Pour ces derniers, pour ceux du moins qui méritent ce titre, trop prodigué à Pétersbourg, les libertés légales ne seraient, en Russie, comme partout, qu'une machine de guerre, qu'un instrument de démolition. Mais les révolutionnaires de profession ne seraient pas seuls à profiter des réformes politiques. S'ils y trouvaient de nouveaux moyens d'atluque, l'aulorité y pourrait trouver de nouveaux moyens de défense.

Depuis plus de vingt ans, sous Alexandre II et sous Alexandre III, le gouvernement impérial a plus d'une fois adressé un appel solennel à la société, aux classes conservatrices, aux pères de famille, à la noblesse, au peuple, contre les perturbateurs de l'ordre. Près d'une nation légalement muette et inerte, tous ces appels répétés n'ont rencontré qu'un écho mécanique qui renvoyait automatiquement au pouvoir le son de sa propre voix, sans lui communiquer aucune force. Sous le régime en vigueur, il n'en sau-

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