‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 248 sur 255 · Le comte P. Schouvalof^ Tancien chef de la UI · texte numérisé non relu

Le comte P. Schouvalof^ Tancien chef de la UI

du général Ignalief en 1881*. Le premier système aurait beau constituer un manifeste progrès, il ne saurait guère plus longtemps suffire à la Russie que pareille combinaison n'a suffi, chez nous, à la France de Louis XVL Le second expédient aurait, je l'avoue, l'avantage de parer à l'un des défauts reprochés au constitulionnalisme occidental, le manque de spécialité des parlements. Il aurait de plus le mérite d'être nouveau, de n'être pas une copie du dehors; mais ce double avantage n'en saurait balancer les inconvénients. Avec de pareilles commissions facultatives, non seulement il ne saurait y avoir de législation homogène, mais, ce qui importe avant tout au pays, il ne saurait y avoir de contrôle effectif des gouvernés sur les gouvernants.

En résumé, la Russie nous paraît contrainte d'entrer à plus ou moins longue échéance dans la voie des libertés modernes. Par quelle porte y doit- elle entrer? Ce n'est pas à nous de le lui indiquer ni de tracer aux événements leur cours. De la part d'un étranger, ce serait là de l'outrecuidance. Ce que nous savons, c'est qu'il est grand temps pour elle de se mettre en marche, que la route sera longue et pénible, que les raccourcis abrupts, qui ont pu réussir à d'autres, lui seraient périlleux, car elle est trop massive et pesante pour escalader les sentiers escarpés par où déplus petits et déplus agiles ont pu passer impunément.

Plusieurs Russes m'ont fait l'honneur de m'engager & leur envoyer un projet de constitution. Je m'en suis tou-

1. C'est ce qoe semblait conseiller entre autres Paatenr anonyme d*nn article de la Nouvelle Revi^j 15 fév. 1882. D*après cet article^ attribué à un haut fonctionnaire, le baron JominI, quel devrait être le principe fondamental des institutions à établir? Ce serait « de faire participer les intéressés à la confection des lois qui les intéressent ». L^auteur oubliait que les lois les plus importantes, administratives, financières, militaires ou commerciales, intéressent tout le monde; qu*en ne consultant que ceux de ses sujets qu*une loi paraît le plus directement toucher, PÉtat légiférerait fatalement dans un intérêt particulier. Qu'on imagine, par exemple, des tarifs douaniers rédigés exclusivement par les représenlanls de chaque industrie.

Jours bien gardé. D^autres fois, on m'a interrogé sur les modèles qu'offrait l'étranger. « Quel serait à votre avis ce qui nous conviendrait le mieux? me demandait dans un salon une femme politique, comme la Russie en possède plusieurs; ne serait-ce point la constitution de l'an YIII ou encore votre constitution de 1852? » A semblable question on ne peut faire qu'une réponse : si en pareille matière il est puéril de se piquer d'originalité, il ne serait guère plus raisonnable d'aller copier de toutes pièces l'étranger. Le pays gagnerait peu à voir l'antique autocratie se travestir en césarisme & la Napoléon. D'un autre côté, le parlementarisme bureaucratique, tel qu'il est pratiqué en certains États de l'Occident, n'est assurément pas fait pour être érigé en modèle. Dans la Russie à peine émancipée du servage, le parlementarisme du reste risquerait fort de n'être qu'une utopie ou un trompe-I'œil. Les éléments même en paraissent faire défaut. Avec la séparation morale et l'isolement réciproque des diverses classes qui encore aujourd'hui ont besoin d'un arbitre commun, placé audessus de leurs préjugés et de leurs intérêts particuliers, avec les habitudes patriarcales des masses, il ne saurait guère être question de gouvernement des partis et des majorités. Sur ce point les adversaires des réformes politiques peuvent avoir raison; c'est en ce sens que, tout en entrant dans le cercle des États constitutionnels, la Russie doit se garder de se modeler de but en blanc sur les États les plus avancés, se garder de rompre brusquement avec la tradition nationale ou Tinstinct populaire ^

Transférer soudainement le pouvoir des conseillers de la couronne aux chefs de partis ou aux leaders des majorités, déclarer tout d'un coup irresponsable l'héritier de quatre ou cinq siècles d'autocratie, ne serait probablement

1. Voilà ce que me semblent avoir trop perdu de vue la plupart des projets de constitution imaginés par les Russes, entre autres Tingénieux programme publié en 18812 par le groupe de TUnion des zemstvos : PoUtitehêikaïa pnH gramma obchtcheslva : Memskii soiout.

qu'une vaine et dangereuse fletion. En politique conrime en architecture, Tédifice le mieux conçu est celui dont Textérieur répond le mieux au dedans, dont la Taçade et les profils indiquent le mieux la disposition. Pour la Russie, la meilleure conslitution sera celle qui, tout en faisant & la nation une part effective dans l'étude et la direction de ses propres affaires, reconnaîtrait au pouvoir des prérogatives dont ni oukaze ni charte ne sauraient de longtemps le dépouiller. Rien ne serait plus regrettable que de chercher à en imposer au pays ou à l'Europe par des dehors menteurs et des façades de pure décoration. Quelles que soient les formes adoptées, deux choses à nos yeux restent certaines : l'une, c'est que, pour faire quelque chose d'efficace, le pouvoir ne devra pas procéder d'une main trop parcimonieuse, mais aller, du premier coup, au bout des concessions qu'il croira pouvoir faire; la seconde, c'est que plus tard le trône admettra la nation à participer au gouvernement, plus grande il devra lui faire la place.

Il y a en histoire naturelle deux théories rivales dont je ne veux pas apprécier la vérité, mais que je crois pouvoir appliquer à la politique et aux libertés constitutionnelles. Selon Tune, la plus ancienne et la plus vulgaire, c'est l'organisme qui crée la fonction ; selon les novateurs, c'est plutôt la fonction et le besoin qui engendrent l'organe. On peut en dire autant de la politique; là surtout, c'est au besoin à créer l'organe, c'est à l'exei'cice de l'approprier au milieu; mais là aussi l'organe, à son tour, réagit singulièrement sur la fonction et stimule le besoin dont il est né. Le meilleur moyen de mettre un pays en état de se gouverner lui-môme, c'est de lui en fournir l'occasion. Une fois pourvue d'organes dejelf-govemynenlj la Russie, comme tout peuple vivant, saurait bien les adapter à ses instincts et à son génie.

Le court règne de l'empereur Alexandre III a donné

aux

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