LE RÈGNE D'ALEXANDRE III
contempteurs les plus résolus des liberlés politiques une leçon d'une haute portée. Pour maintenir ou pour restaurer, dans son intégrité, le régime autocratique, Alexandre IH a été coqtraint de mutiler les réformes de son glorieux père. Nos prévisions n'ont été que trop justifiées; la Russie n'a pu s'arrêter dans la voie ouverte par Alexandre II qu'en revenant en arrière vere les pratiques de Nicolas I«^ En refusant & ses peuples toute liberté politique, Alexandre III a dû, sinon abolir, du moins restreindre les libertés locales octroyées à ses sujets par l'émancipateur des serfs. C'est que la Russie ne saurait faire exception à la loi commune, et que, chez elle, comme ailleurs, toutes les libertés se tiennent. Faute d'oser continuer l'œuvre de son père, Alexandre III s'était condamné à laisser dégrader ou détruire ce qu'il y avait de plus noble dans l'héritage paternel.
L'avènement de l'empereur Nicolas II devait relever le courage des partisans des réformes. Ce n'est point que <K l'intelligence » russe se soit abandonnée aux téméraires espérances des années 1860 ou 1880. Si les plus optimistes n'osent se flatter d'obtenir, à brève échéance, des libertés politiques, ils ne désespèrent pas de voir renouer la tradition d'Alexandre II et rendre à la Russie le self-govemment local inauguré après Témancipalion. Pour cela, le tsar Nicolas II aurait moins besoin de changer les lois de l'empire que de modifier les pratiques de l'administration impériale. En Russie, nous n'avons cessé de le répéter, les lois et les pratiques gouvernementales sont loin d'être toujours d'accord. La première réforme, et non la moindre, serait de mettre l'esprit du gouvernement et les actes de l'administration en harmonie avec la loi. Rendre aux zemstvos et aux institutions électives la confiance de l'autorité souveraine, faire respecter leur libre activité dans le cercle môme de leurs allribulions légales serait, déjà, pour le pays, un véritable bienfait. Peut-être est-ce, de longtemps, tout ce que la Russie peut attendre du fils d'Alexandre 111.
Nicolas II ne Ta pas dissimulé, le jour de son sacre, au Kremlin de Moscou. Comme son père, il a, lui aussi, déclaré à ses peuples qu'il était résolu à maintenir, intégralement, le principe tutélaire de Tautocratie. Aux humbles hommages des représentants de la noblesse et des zemstvos^ le tsar, fraîchement marqué de l'onction du Seigneur, a répondu en traitant d'insensés les vœux en faveur d'une Constitution qu'il croyait avoir senti percer à travers les félicitations officielles déposées au pied du trône. La Russie et l'Europe auraient eu tort de s'en étonner. Nicolas II a ceint la couronne de Honomaque à une époque où presque partout, sur le continent, le parlementarisme et, avec lui, le régime représentatif semblaient en discrédit. N'a-t-on pas vu des peuples se montrer désenchantés des libertés qu'ils revendiquaient autrefois avec une généreuse passion? Le parlementarisme, déshonoré par ses excès, et compromis par ses violences, a cessé d'être l'idéal commun des nations européennes. La lointaine Russie a entendu, dans ses steppes, la rumeur croissante des mécomptes de l'Occident, et, avant même de les avoir conquises, le Slave russe s'est pris à douter de ces libertés politiques, dont ses aînés d'Occident ont cessé d'être fiers. Le spectacle de nos discordes et l'instabilité de nos gouvernements n'étaient pas fails pour convertir Moscou au régime représentatif; après avoir rêvé d'imiter nos chartes et nos constitutions, nombre de Russes se sont demandé si le plus sûr, pour la Russie, n'élait pas de rester^elle-même. Ils se sont félicilés d'échapper à l'incessante agitation des luttes politiques et ils ont remercié le ciel de leur avoir conservé un pouvoir fort, placé par sa nature au-dessus des haineuses compétitions des partis et des mobiles intrigues des assemblées. Ils oublient peutêtre que l'absolutisme, aussi, a ses intrigues et ses faiblesses, et que, entre le régime autocratique et le régime parlementaire, entre le pouvoir absolu du prince et l'omnipotence tumultueuse des assemblées, il peut y avoir, pour les nations et pour les gouvernements, pour les États