COMMUNES : CONCLUSION
de réforme analogues. «Ne craignez rien, me disait à ce propos le prince Tcherkassky, l'œuvre de 1861 est solide, elle a, pour elle, les mœurs nationales, elle a Tavantage d'être bien russe. Notre commune est robuste; elle résistera à toutes les réformes ». Puisse Tami de Milutine et de Samarine n'avoir pas été mauvais prophète !
Et maintenant ce self-govemment rural, dont les fondements on t été si merveilleusement préservés sous le servage et sous l'autocratie, peut-il servir d'assise à de libres institutions politiques? A en juger par Tbistoire séculaire du mir, cela n'est pas vraisemblable. L'exemple de la Russie montre que les libertés communales et les libertés politiques peuvent être deux choses différente-, isolées, sans lien; elles ne se prêtent un mutuel appui que lorsqu'elles reposent sur un même principe. Or, le self-govemment^ tel que l'entendent les peuples modernes, et le samooupravlénié^ tel que le pratique la commune russe, ont une base toute différente : l'un est fondé sur le respect des droits de l'individu, l'autre sur l'autorité de la communauté.
Ainsi s'explique comment les franchises de ces petites républiques villageoises n'ont jamais conduit à la liberté politique; ainsi s'explique comment le mir s'est accommodé de l'autocratie aussi bien que du servage. Ces chétives démocraties, absorbant l'individu au profit de la communauté, ont façonné le peuple russe au despotisme autant qu'à la liberté. Dans l'ancienne Moscovie, ayant même l'établissement du servage, les paysans avaient leur miV, leurs assemblées, leurs anciens, leurs juges, leurs prêtres élus; mais tout cela n'empêchait pas leur oppression par les agents du prince et du fisc^ Les apologistes du mir ne peuvent se le dissimuler, en enchaînant la liberté individuelle, il a entravé le développement de la personnalité morale et émoussé le sentiment même du droit. En Russie, dit Herzen, le droit personnel n'a jamais été juridiquement
1. Voyez por ex. Solovief, Isloria Rossii, tome XIII, p. 135, 136.
déterminé, l'individu a toujours été absorbé par la famille, par la commune, plus tard par l'État et par l'Église, de sorte que Thistoire russe est l'histoire du développement de l'autorité, comme l'histoire de l'Occident esiThisloire du développement de la liberté *.
C'est là contre la commune russe, contre la propriété collective qui en est le principe, un sérieux grief, mais ce grief a plus de valeur contre le passé que contre le présent ou contre l'avenir. Depuis l'émancipation, l'individualisme, avec ses qualités et ses défauts, a franchi la porte de ïizba du moujik, il est en train de dissoudre l'ancienne famille patriarcale et commence à menacer la propriété commune. Les inconvénients du mir n'en doivent pas du reste faire perdre de vue les services. S'il a énervé l'iniliative personnelle du moujik, le mir lui a permis de supporter, sans en être écrasé, trois siècles de servage. Au point de vue même des libertés modernes, la commune a donné au paysan deux habitudes, sans lesquelles toute liberté est stérile, l'habitude de traiter lui-même ses propres affaires, l'habitude de s'associer à ses pareils. A ce double titre, le mir n'est pas pour le peuple russe un vain apprentissage : s'il ne porte pas en lui-même le germe de la liberté politique, il peut de loin — de bien loin sans doute — préparer* à en goûter un jour les fruits'*