‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 30 sur 255 · LA CENTRALISATION : SES CAUSES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

LA CENTRALISATION : SES CAUSES PHYSIQUES

liants pour « rassembler la terre russe » et la mainienir unie a élé Tune des causes déterminantes de la centralisation, peut-être môme sa principale raison d'être dans le passé. Pour peu que Ton regarde la configuration de TÉtat et du sol russes, ce phénomène paraît moins surprenant. Si les dimensions de l'empire semblent s'opposer à la centralisation, la structure du pays, la continuité de ses provinces, la disposition de ses plaines, paraissent plutôt s'y prêter.

En France, la centralisation administrative a été surtout l'œuvre de l'histoire, l'œuvre de la politique et de la monarchie; en Russie, on pourrait dire que c'est avant tout l'œuvre de la nature et du sol même. Contrairement à toutes les apparences, ces immenses plaines de l'Europe orientale étaient faites pour la centralisation administrative, en même temps que pour l'unité politique. La Moscovie y était prédestinée par le défaut de limites nationales, le manque de frontières militaires ou de remparts naturels, aussi bien que par le défaut de limites provinciales, le manque de murailles ou de cloisons intérieures. Les causes qui ont empêché sur le sol russe la formation ou la durée d'Élats indépendants, de principautés particulières, y ont entravé la formation d'individualités provinciales et étouffé les penchants autonomistes. En aucun pays, les existences régionales et la vie locale n'ont été à ce point dépourvues de tout cadre, de tout abri, de tout berceau naturel.

Le principe de variation, d'individualisation, qui manquait au sol, ne se pouvait rencontrer que dans les populations mêmes, dans leurs différences de nationalité, de langue, de religion. Or, ici encore, les apparences sont trompeuses; la Russie a beau compter sur son territoire un nombre infini de peuples et de tribus, le peuple russe, grand-russe, est essentiellement un et homogène. Nul peuple peut-être n'a, malgré la diversité de ses origines, une telle cohésion nationale, aucun n'a une aussi nette conscience de son unité. Finnois, Lettes, Polonais, Roun 6

mains, Talars, ces populations hétérogènes qui entourent la vieille Moscovie n'en altèrent pas Tbomogénéité : sous récorce lamelleuse du chêne se retrouve le cœur du bois, à la fibre compacte. Le puissant noyau historique de Tempire moscovite, le peuple de la Grande-Russie, ne montre pas seulement dans sa langue , dans sa religion, dans ses mœurs, une unité, une cohésion qui ne se rencontre peutêtre nulle part ailleurs, en dehors de la Chine; il montre partout, dans la vie privée comme ailleurs, une absence d'individualisme et de variété qui amène une absence de provincialisme. Le sentiment de l'unité nationale, si vivace chez lui, a une forme en même temps qu'une force parliculières. Aux yeux de l'homme du peuple, la Russie est moins un État, une nation qu'une famille. Cette conception patriarcale semble presque aussi ancienne que la Russie; elle remonte à l'époque des apanages, et n'a fait que se propager et s*affermir à travers la domination tatare et l'unité moscovite. De tous les peuples de l'Europe, le Russe est probablement celui qui a le moins d'attachement pour son bourg ou son village, le moins d'esprit local et de préjugés de clocher : son goût pour les pèlerinages, pour les voyages, pour le commerce errant, est un des signes de ce penchant de l'homme du peuple à étendre ses pensées ou ses affections jusqu'aux limites de la patrie, au lieu de les borner à l'étroit horizon de sa province.

La centralisation a été préparée par le sentiment de l'unité russe; elle a été fortifiée par les nombreuses annexions qui semblaient en devoir rompre ou rel&cher les mailles. Les acquisitions successives du tsar Alexis, de Pierre le Grand, de Catherine II, d'Alexandre I*, qui à la vieille Moscovie venaient rattacher des pays plus ou moins étrangers par l'origine, l'idiome ou la civilisation, ces énormes acquisitions, qui vont de Tocéan Glacial à la mer Ts^oire et de la Baltique au cœur de TAsic, faisaient de la centralisation une nécessité politique. Plus l'empire s'étendait, plus il fallait resserrer le nœud qui liait au vieux

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centre historique loutes ces conquêtes diverses, toutes ces provinces plus ou moins cenirifuges. La centralisation, née de l'unité du peuple dominant, a été ainsi renforcée par la variété des provinces soumises. Deux causes opposées ont abouti au même effet.

L'histoire de la formation de TÉlat russe est l'histoire même de la centralisation tsarienne. Une fois uniûé par la politique des grands-princes de Moscou, ce pays, ouvert de tous côtés, exposé pendant des siècles aux invasions de tous les peuples, ne pouvait rester indépendant qu'en laissant toutes ses forces ramassées dans une seule main. Les longues luttes contre l'Occident et l'Orient, contre l'Europe et l'Asie, qui semblaient se (Jisputer cette zone intermédiaire, ont accéléré la concentration des pouvoirs, qui est un des caractères historiques de la Russie. A ce titre, la ceniralisation et le pouvoir absolu, qui, là, comme ailleurs, marchaient de pair, ont longtemps été pour elle une condition d'existence. Des écrivains russes, les uns démocrates, comme Herzen, les autres slavophiles, comme les Aksakof, des écrivains de la Petite-Russie surtout, tels que l'historien Kostomarof, ont soutenu que la centralisation était contraire au génie slave, selon eux naturellement porté au fédéralisme*. Peut-être cela est-il vrai des Slaves de l'ouest ou des Slaves du sud, cela ne l'est point des Russes, des Grands-Russes au moins. La nature et l'histoire les ont également façonnés depuis des siècles à la centralisation; s'ils lui ont dû la perle de toute liberté politique, ils lui doivent peut-être d'être seuls, de tous les peuples slaves, demeurés en possession de leur indépendance nationale.

L'état social et économique a concouru à la même

1. Cette thèse de Henrea se rencontre, par exemple, dans le Peuple russe el le Socialisme^ p. 18. Kostomarof exprime des idées plus ou moins analogues dans ses études sur rhistoire nationale. L'éminent historien considère, par exemple, la période des apanages comme une mnnifcslation spontanée des iusUncts fédéralistes du Slave russe avant la dooiioalion moscovite.

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œuvre que les causes naturelles et poliliques. La faiblesse de Télément urbain, le manque, en dehors de la région Baltique, de grandes cités, capables de servir de centres de vie provinciale, n'ont pas été pour peu de chose dans les envahissements de Tadminislration moscovite. A cet égard, le nom du pays, dérivé du nom de la capitale, est un juste emblème de l'ancienne Moscovie. Le défaut de bourgeoisie dans les villes, l'absence de véritable aristocratie territoriale dans les campagnes, ont été une autre raison de cette centralisation excessive. Également dépourvu de bourgeoisie urbaine et d'aristocratie foncière, le pays était privé des classes, ailleurs en possession du gouvernement local, et seules capables de le disputer efQcacement à la puissance souveraine.

La centralisation et l'autocratie ont eu, en Russie, les mêmes raisons d'être; elles sont nées des mêmes conditions, et Ton ne saurait dire laquelle a produit ou enfanté l'autre. Toutes deux, à la fois cause et effet, ont réagi l'une sur l'autre, se fortiGant et s'exagérant mutuellement. Toutes deux, intimement unies, ont rendu à la Russie de grands services, toutes deux les lui ont fait payer cher. Il est d'autres nations dont la tutelle administrative et le pouvoir absolu ont fondé l'indépendance ou la grandeur, il n'en est aucune peut-être qui leur doive sa civilisation. Or, c'est ce premier des biens dont la Russie moderne est, en grande partie, redevable à la centralisation en même temps qu'à l'autocratie. Sans la concentration de tous les pouvoirs, sans l'absence de toute liberté régionale, l'œuvre de Pierre le Grand et de ses successeurs eût été impossible, elle eût échoué devant les résistances locales. La centralisation a été le grand instrument de la réforme européenne; grâce à elle, on peut dire que la Russie a été civilisée administrativement. Pour le pays, c'était là un dangereux et coûteux bienfait; pour la réglemenlalion bureaucratique, c'était une autre cause de force et de durée. Aux yeux d'un gouvernement civilisateur, le peuple russe

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