‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 29 sur 255 · ADMINISTRATION : CENTRALISATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION : CENTRALISATION

gler, de tout décider de loin, élait plus forte encore*. Aucun édifice public, par exemple, église de campagne ou école de village, n'était construit sans un plan envoyé de Pétersbourg; s'il avait été possible, on eût expédié de la capitale les monuments tout faits. Du temps de l'empereur Nicolas I*,ily avait, pour cbaque classe d'édifices, Irois ou quatre types ou modèles, approuvés par le souverain; l'administration centrale décidait lequel de ces types officiels devait être adopté; on s'explique ainsi le peu de variété des monuments publics en province. Bien plus, sous Nicolas I**, on ne pouvait, assure-t-on, bâtir, dans n'importe quelle*région de l'empire, une maison ayant plus de cmq fenêtres sans une autorisation de Pétersbourg, donnée au nom de l'autocrate. Sous les empereurs modernes, comme sous les tsars et les grands-princes du moyen âge, l'empire russe était ainsi gouverné à la façon d'un domaine privé, où rien ne peut être remué, rien ne peut être élevé ou abattu, sans un rapport au mattre et sans l'auto* risation du propriétaire.

Cette centralisation, qui était en germe dans le vieil État moscovite, s'est développée et régularisée sous Pierre le Grand et ses successeurs. Certains Russes, les Slavophiles en particulier, aiment à dire que la centralisation administrative a été une importation du dehors, une imitation de l'Europe occidentale. Cela est vrai de la bureaucratie instituée par Pierre le Grand'; mais le réformateur a emprunté à l'Europe les formes, les moyens, les agents de la

1. Voyez, sar la ceniralisalioii; les spirituelles lettres écrites de Russie pat M. de Molinari, lors de rémancipation des serfs (1860), et réimprimées en 1877, 1" édit., p. 201-218.

2. En un sens, on pourrait même dire que l'organisation bureaucratique, comme la centralisation administrative, était déjà en germe dans la Russie antérieure à Pierre I" et dans ses prikazes. La Moscovie des premiers Romanofs était déjà^ h. certains égards^ un État bureaucratique, ou prikamyf comme disent les Russes, car ce qui montre bien que le régime bureaucratique n'était pas absolument sans piécédenta chez eux, c'est qu'ils ont pour le désigner un vieux mot indigène.

centralisation plutôt que la chose elle-même. On dit que la centralisation bureaucratique est en opposition avec Tesprit russe, comme avec la nature russe, en opposition avec le caractère traditionnel de Tautocratie et avec l'idéal de rËlat slave '. Il faudrait s'entendre à cet égard et faire plusieurs distinctions. Ici encore, ce qui répugne au peuple russe, ce sont plutôt les formes de la centralisation bureaucratique que la centralisation même. Si le formalisme administratif, si les interminables écritures des chancelleries et des bureaux, semblent contraires à la notion du pouvoir paternel et patriarcal, toujours en vogue chez le peuple, cette notion populaire même contient virtuellement, en un sens, le principe de la réglementation administrative. Dès que le Tsar est considéré comme le tuteur et le pasteur, comme le protecteur-né du peuple, le Tsar est naturellement conduit à traiter ses sujets en pupilles et en mineurs. Cette conception patriarcale, à demi politique, à demi religieuse, tant admirée des Slavophiles, est, quoi qu'ils en aient, une des causes morales de ce système de tutelle administrative, contre lequel ils ont le bon sens de protester. Ainsi que les vieux tsars moscovites, l'empereur Nicolas 1*^"^ se considérait bien comme le père de ses sujets, et c'esl pour cela même qu'il les traitait en enfants, se faisant un devoir de les conduire par la main, et de ne jamais les abandonner à eux-mêmes.

Si la centralisation est d'accord avec la conception populaire du pouvoir et avec le génie de l'autocratie, n'est-elle pas en contradiction manifeste avec la nature du pays, dont les vastes dimensions semblent hautement protester contre elle? Ici encore il faut, croyons-nous, distinguer. L'espace a de tout temps été le grand obstacle à la centralisation russe; à plusieurs égards, on pourrait dire qu'en lui infligeant dos bornes il a été le grand remède à ses exagérations; mais précisément, la lutte contre l'espace, l'effort des gouver-

L Voyez par exemple la Rovu de M. L Aksakof (26 mai 1881).

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