COMITÉ DES MINISTRES
en 1881, remplacé le comte Valouief par M. de Retitcm, longtemps ministre des finances, sans que la présidence du comité ait cessé d'être une sinécure pour un favori de cour ou une lucrative prébende pour un ancien ministre, dont le souverain veut récompenser les services passés.
Un fait,. en apparence insigniflant, pourrait servir de dymbole aux fonctions de président du comité des ministres; ce président n'a ni hôtel ni résidence officielle dans la capitale, il n'a pour habitation qu'une villa, une datcha diux Iles, et il passerait toute l'année en villégiature que l'État ne s'en ressentirait point.
Les afTaires devraient, semble-t-il, élre toujours discutées en comité ou en conseil par les ministres; mais les chers des diverses administrations se dispensent fréquemment de cette formalité, ils frappent directement au cabinet de l'empereur. L'usage est que les ministres présentent leur rapport {doklad) individuellement au souverain. Cette habitude seule enlèverait toute solidarité aux différenis chefs d'administration. N'étant responsables que devant l'empereur, et n'ayant devant lui qu'une responsabililé individuelle, les ministres ne sont en réalité que les secrétaires, on pourrait dire les commis du tsar, mais des secrélaires qui, seuls au courant des affaires, dictent le plus souvent les résolutions du maître, et des commis lout-puissanis, s'ils ont l'oreille de Taulocrate.
Les ministres les mieux en cour ne se gênent point pour passer par-dessus la tête de leurs collègues et faire adopter au souverain des mesures inconnues de ces derniers. Les divers organes du gouvernement, au lieu de fonctionner d'accord, se contrarient et se paralysent mutuellement. Le comte Voronlsof avait encore signalé cet inconvénient avant même que l'expérience l'eût révélé. Il avait prévu, dès la création des ministères, que si les ministres pouvaient communiquer isolément leurs rapports à l'empereur, que s'ils traitaient chacun avec lui, en tôle-à4ôlc des affaires de leur ressort, on verrait cdicter des oukazes dont certains
ministres ne seraient informés qu'en môme temps que le public^ On comprend les efTels d'un pareil système : le ministre des finances n'est averti qu'après coup des projets de dépenses de ses collègues de l'intérieur ou de la justice; le ministre de la guerre peut ignorer si la politique des aiïaires étrangères est belliqueuse ou pacifique.
La première et naturelle conséquence de cet isolement des ministères a été le manque d'unité administrative, le désordre, la confusion. Les ministres ne sont pas unis entre eux et, dans le sein de chaque ministère, les divers départemmts sont presque indépendants les uns des autres. Les ministres peuvent prendre beaucoup sur eux quand ils ont la confiance du maître; et, au-dessous des ministres, chaque haut fonctionnaire, pour peu qu'il possède la faveur personnelle du souverain, peut agir à sa guise, & rencontre ou à l'insu de ses collègues ou de ses chefs. On aboutit ainsi dans la politique intérieure, parfois dans la politique étrangère, à des incohérences et à des conlradiclions qui vont jusqu'à donner au gouvernement l'apparence de la duplicité. Presque toujours rivaux et fréquemment ennemis, représentant souvent des tendances contraires ou des coteries hostiles, que le souverain oppose parfois systématiquement les unes aux autres, pour ne se livrer entièrement à aucune, les ministres se font sourdement une guerre clandestine et parfois môme presque publique*. Sous Alexandre II, c'était tantôt la justice qui était en lutte avec l'intérieur, tantôt Tinslruction publique qui bataillait avec la guerre». Tandis que le ministre de la justice cherchait à déraciner les
t. Letlre du comte VoroDtsof ao prince Czartor^'ski, écrite en 1803 (htori* tcheskii Vestnik, oct. 1880).
2. J'ai signalé, d'après la correspondance inédite de Nicolas Milutine, de singaliers exemples de ces discordes intestÏDes sous Alexandre H. Voyez Un Homme cTEtat russe contemporain {Nicolas MiliUiné), Paris, Ha» chctlc, 1884.
3. A propos des établissements d'enseignement relevant do ministère de la guerre.