‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 39 sur 255 · AUTOCRATIE ET PREMIER MINISTRE · texte numérisé non relu

AUTOCRATIE ET PREMIER MINISTRE

OU un premier ministre. Or, à l'inverse d'autres monar* ques absolus, les empereurs de Russie n'ont jamais eu de premiers ministres. Sur ce point, ils ont, par instinct ou par système, toujours suivi la maxime de Louis XIY, au risque devoir renouveler chez eux, avec plus de dommage pour le bien de l'État, le long duel des Colbert et des Louvois. Pour rester plus sûrement maîtres de leur pouvoir, pour garder, en fait comme en droit, la plénitu(jle de leur autorité, les empereurs ont la prétention d'être leurs propres premiers ministres. S'ils n'en ont pas eu tous, comme Pierre le Grand, Catherine II, Nicolas I^, l'énergie ou la capacité, ils se sont, comme Alexandre II, appliqués avec un soin jaloux à maintenir une sorte de balance entre leurs conseillers, à opposer les unes aux autres les influences et les tendances, veillant à ne laisser & aucune opinion, à aucun personnage, un ascendant prédominant. Il n'a fallu rien moins que les attentats répétés du.nihi* lisme, que l'impuissance avérée de son gouvernement en face des complots d'une bande de jeunes gens, pour décider Alexandre II, daps sa dernière année, à réunir tous les pouvoirs en une seule main et & conGer au général Loris Mélikof une sorte de dictature.

Avec le régime autocratique, confessaient, au début du règne d'Alexandre III, les plus importants organes de Ift presse, il n'y a pas de place pour un premier ministre. A cet égard, Saint-Pétersbourg et Moscou, d'ordinaire en désaccord, semblaient du même avis. « Chez nous, écrivait en mai 1881 l'une des premières feuilles de Pétersbourg, Je Poriçidok (Ordre), un premier ministre ne pourrait être qu'un grand vizir. » Et cela est vrai, les rares hommes d'État, d'Araktchéief, sous Alexandre V% à Loris Mélikof, sous Alexandre II, qui ont joui d'une influence prépondérante, n'ont guère jamais été autre chose. Un Richelieu ou un Bismarck n'est pas plus possible en Russie qu'un C^ vour ou un Robert Peel. L'empire peut posséder un chaûr celier, mais ce premier dignitaire doUÈtatest d'ordinaire

confiné dans la politique étrangère, et n'a (l'autre ascendant que son autorité personnelle. L'autocratie est un soleil qui ne veut point admettre de satellite, de peur d'en voir son propre éclat éclipsé ou obscurci.

La Russie n'en sent pas moins le besoin impérieux d'un cabinet homogène, afin d'assurer au gouvernement l'unité de direction qui lui a fait défaut jusqu'à présent C'est par là peut-être que commencera la transformation politique de l'empire. Un pareil conseil, avec ou sans présidence officielle, changerait forcément toutes les relations du souverain et de ses ministres. Un ministère solidaire, collectivement responsable, prendrait fatalement vis-à-vis de l'empereur une attitude d'indépendance inconnue jusqu'à présent; il traiterait bientôt avec l'autocrate de puissance à puissance. Pour le conserver au pouvoir, le tsar serait obligé de compter avec lui, de lui laisser le champ libre, parfois même de lui donner carte blanche. Le cabinet se sentirait peu à peu responsable devant la société et le pays, autant que devant l'empereur. L'opinion serait pour lui comme une sorte de parlement en vacances, dont il s'efforcerait de gagner la confiance. Unis et agissant de concert, en vertu d'un programme commun, les ministres, de quelques restrictions légales qu'on circonscrive leur pouvoir, cesseraient d'être les simples instruments de la volonté souveraine. Le tsar pourrait se trouver presque déduit au rôle de souverain constitutionnel, sans constitution ni parlement. Cette réforme, en appai^nce si modeste, implique au fond une sorte de révolution; peut-être même qu'une fois adoptée en principe elle serait aussi difficile à établir et à faire durer qu'une constitution et une représentation politique.

Quoi qu'on imagine, on ne saurait donner plus d'unité à l'administration et au gouvernement sans empiéter indirectement sur l'autocratie, sans marquer une limite aux droits personnels du souverain en même temps qu'à ceux de ses ministres. Pour cela, par exemple, on a proposé

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