CHAPITRE IV
Lî» police. — Son imporlance dans un État absolu. — Police ordinnire. — Ses défauts, sa tyrannie. — Raisons de sa fréquente impuissance. — Police des villes et dvomiks. — Police rurale et ouriadniks — Servitude dos passeports. Ses InconTéoients, son inefQcacité.
Tous les moyens de contrôle inventés par la prudence des souverains et combinés par le génie bureaucratique n'ont pu mettre un terme aux abus administratirs. Parmi les freins imposés au tchinovnisme, il en est un dont nous n'avons encore rien dit et qui mérite une attention particulière : je veux parler de la police. Dans un Ëlat absolu, la police a naturellement une imporlance capitale, elle devient d'ordinaire la pièce essenlielle du mécanisme gouvernemental. C'est à elle de suppléer aux libertés politiques, de suppléer à la presse et aux assemblées élues, là où ni la parole ni la plume n'ont le droit de dénoncer les abus. Sa lâche est naturellement d'autant plus grande que celle du pays est plus restreinte : l'œuvre de contrôle, de vérification, de critique, qui ne se peut accomplir au grand jour par l'opinion ou par les représentants de la nation, doit se faire en secret par les agents de l'autorité. En dehors de cette alternative, libertés publiques ou police occulte, il n'y a que désordre et anarchie.
En Russie, comme en tout État absolu, la police a dû jouer un double rôle, elle a dû surveiller à la fois le peuple et les fonctionnaires, les administrés et l'administration : aussi nulle part n'a-t-elle été plus puissante. Sous l'empereur Nicolas I^', on peut dire que la police était vraiment le principal rouage de l'Élat; sous rempeicur
Alexandre II, après vingt ans de réformes libérales, elle avait conservé ou repris une grande partie de son ancienne autorité. Un des principaux soucis des gouvernants, depuis près de deux siècles, a été le perfectionnement de cet engin de gouvernement ; afin d'en accroître la force ou Taclivité, on l'avait dédoublé. Pour la Russie de Nicolas I* et d'Alexandre II, ce n'était pas assez d'une police, elle en avait deux, indépendantes Tune de l'autre. La première, la police ordinaire, régulière, dépendait du ministère de l'intérieur ; la seconde, la police politique, la police d'Élat, placée en dehors de tout ressort ministériel, ne relevait que de l'empereur.
La police ordinaire a une organisation plus ou moins analogue à celle que lui ont donnée les États de l'Occident. Ce qui la distinguait naguère encore, c'était sa prédominance sur les services dont elle n'eût dû être que l'accessoire. Au lieu de rester l'humble auxiliaire et comme la servante de l'administration et de la justice, la police en était la maltresse et la suzeraine. Là où nous mettons un fonctionnaire de l'ordre judiciaire ou administratif, les Russes ne mettent parfois qu'un officier de police. Ainsi, dans les districts qui répondent à nos arrondissements, au lieu d'un sous-gouverneur correspondant à notre souspréfet, le gouvernement est représenté par un maître de police, appelé ispravnikf qui, dans les principales localités, a sous ses ordres des commissaires, désignés sous le nom de slanovoï prislaf.
Vispravnikj encore aujourd'hui le premier fonctionnaire du district, était, depuis Catherine II, nommé par la noblesse. Ces commissaires élus n'en avaient point meilleure réputation; ils passaient rarement pour incorruptibles et étaient suspects de partialité ou de faiblesse vis-à-vis des plus influents de leurs électeurs. Après l'émancipation des serfs, on ne pouvait laisser à une seule classe de la nation le choix de fonctionnaires en contact incessant avec toutes les classes. La nomination de ïispravnilc a été remise au