‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 53 sur 255 · BUREAUCRATIE ET DÉFIANCE POPULAIRE · texte numérisé non relu

BUREAUCRATIE ET DÉFIANCE POPULAIRE

les fonctionnaires se montrent chargés d'inutiles entraves.

Une des choses qui m'ont toujours le plus frappé en Russie, c'est le peu d'ascendant moral de l'administration et des fonctionnaires. Les vices de la bureaucratie impériale expliquent ce phénomène, inattendu en un pareil pays. Le Russe, le moujik ou le citadin, si longtemps victime d'abus séculaires, croit toujours que, dans la sainte Russie, l'or est une clef qui ouvre toutes les portes. Des agents du pouvoir et des instruments de la loi, la méfiance populaire s'élève jusqu'à la loi même. De là, chez un peuple en général si respectueux de l'autorité, le peu de respect des autorités, le peu de respect des lois.

Le culte à demi religieux que les masses professent en* core pour le tsar ne s'étend point à ses représenlanis et aux délenteurs de sa puissance. Pour ces derniers, il n'a que de la méfiance et de la suspicion. Tandis que la loi semble faire de l'empereur le chef de l'immense armée bureaucratique, le peuple n'admet point d'ordinaire la SO' lidarité de l'autocratie et de l'administration; il a presque autant d'aversion pour l'une que d'amour et de vénération pour l'autre. A cet égard, le sentiment politique du moujik est analogue à son sentiment religieux. Il sépare, dans sa pensée et ses affections, le tsar des tchinovniks, comme il sépare Dieu du clergé, gardant pour le maître le respect qu'il n'a point pour ses agents. Grâce à celte distinction, la popularité de l'autocratie a persisté à travers toutes les souffrances et les déceptions du peuple, pour lequel le tchinovnisme reste seul responsable de tous ses maux.

Cette disposition du moujik et de l'artisan des villes a un inconvénient, qui à certaines heures peut devenir un péril. Telle est la méfiance envers l'administrai ion que les mass( s ne croient pas toujours à sa parole quand elle leur communique les ordres du tsar. Le moujik aime à se persuader que les fonctionnaires s'entcndenl pour le tromper. Le peuple est porté à douter de raulhenlicilé des volontés impériales telles qu'elles lui sont transmises par les voies

légales; par suite, il peut devenir quelquefois la dupe des plus grossiers imposteurs. Ainsi s'expliquent certains des phénomènes les plus curieux et les plus inquiétants de la .vie russe. Naguère, lors du pillage des juifs du midi, comme vingt ans plus tôt, lors de l'émancipation des serfs, on a vu le bas peuple des villes et des campagnes s'autoriser dc'prétendus ordres secrets du tsar pour rester sourd à la voix des représentants attitrés de Tautorilé, accusant l'administration et la police d'être vendues aux juifs, de même que, sous Alexandre II, il les accusait d'être vendues aux propriétaires *. Aujourd'hui comme au temps du servage, il n'y a pour le paysan, selon la remarque de 6. Samarine •, d'autre garant ni d'autre preuve des volontés souveraines que la force armée et le déploiement de troupes : une décharge de mousquelerie reste à ses yeux la seule confirmation et pour ainsi dire le seul sceau authentique des ordres impériaux.

Faut-il montrer combien celle défiance invétérée envers les agents réguliers du pouvoir élargit l'intervalle que nous avons signalé entre le moujik et le tsar, entre le peuple et raulocratie'? Faul-il montrer le parti que, à une heure critique, pourraient tirer de ce soupçonneux et naïf scepticisme villageois des agitateurs sans scrupules, toujours disposés à répandre dans des foules crédules des rumeurs mensongères ? De tous les peuples contemporains le peuple russe est encore le plus dévoué à son souverain; mais son peu de foi dans l'administration le rend à certains instants capable d'émeute et de rébellion par obéissance, capable de se faire par ignorance l'aveugle instrument des pires ennemis du pouvoir qu'il vénère.

1 . Voy. t. I, liv. VU, chap. u. Dans certaines bourgades on a vu les paysans^ qui avaient commencé le pillage des maisons juives, demander ingénument aux autorités la permission d'achever le lendemain ce qu'ils n'avaient pu faire le jour môme. Ils croyaient à l'existence d'un papier ^ condamnant les Israélites à pareil traitement

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