‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 61 sur 255 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La police d'État. -» L'ancienne Ul* section de la chancellerie impériale et la gendarmerie. — Ses procédés et ses déceptions. —Causes de l'aUlition de la III* section. — Fusion des deux polices. —Ce que le public ei la liberté individuelle y ont gagné. — Vétat de protection sous Teinpereur Alexandre III. — Eflets de Tomnipotence de la police sur le caractère russe. — Comment la III* section et la police occulte ont fomenté Tesprit révolutionnaire.

L'empereur Alexandre l*', en ceta comme en plus d'une chose Timilateur de Napoléon, avait pendant quelques années érigé la police en ministère. L'empereur Nicolas I' Qt mieux, il eut deux polices, dont l'une, investie des pouvoirs les plus étendus, reçut pour mission spéciale de garantir la sécurité de TÉtat et de surveiller toutes les administrations et les fonctionnaires publics. Irrité de l'insurrection de 1825, qui avait marqué son avènement, ce prince créa en 1826, à l'ombre du trône impérial, une institution nouvelle, chargée de la police politique et de la police occulte. Ce fut la ///• section de la chancellerie particulière de l'empereur, tardivement abolie, au moins de nom, par Alexandre II, dans ses derniers jours, et naguère encore l'autorité la plus haute comme la plus redoutée de l'empire. Sous ce nom modeste de troisième section, la police d'État forma un véritable ministère, indépendant de tous les autres et, à bien des égards, leur supérieur. Sous ce nom bizarre, d'apparence inoffensive, Nicolas l**" avait rétabli, pour plus d'un demi-siècle, en en élargissant encore la sphère, l'ancienne inquisition d'État, toute-puissante sous Pierre le Grand et ses successeurs.

L'omnipotence de la police d'Étal est chose ancienne en Russie. Avec des formes diverses et des noms dififérenls, ce pays a depuis des siècles, sauf de rares intermittences, vécu sous une sorte de loi des suspects. Il y a là un des chapitres les plus tristes de son histoire. Les Russes disent souvent que, dans l'ancienne Moscovie, il n'existait rien d'analogue à la troisième section des derniers empereurs et à l'inquisition secrète de Pierre le Grand; beaucoup même répèlent avec les Slavophiles que, dans la Russie des vieux tsars, où le souverain était en communication directe avec le peuple, il n'y avait pas de place pour des chancelleries secrètes. C'est là un de ces lieux communs du patriotisme moscovite, que ne semblent point confu'mer les faits. Aux sinistres et ingénieuses machines de répression, montées par Pierre le Grand et par Nicolas F% on peut trouver de rudes et grossiers modèles sous les premiers Romanof, voire môme sous les derniers Rurikovitch.

Le premier exemple en remonte au moins à Ivan le Terrible, qui, en confiant le soin de sa sécurité à son opritchnina, avait abandonné le pays à l'arbitraire de cette garde privilégiée, et fait planer sur la Russie une véritable terreur. Le tsar Alexis, père de Pierre le Grand, avait dé^à, pour les procès politiques et les aiTaires concernant la cour, une chancellerie secrète, justement redoutée des contemporains, bien que quelques historiens de nos jours s'en soient faits les défenseurs. Pour Pierre le Grand aucun doute, il avait, sous le nom deprikaz de Préobrajenski^y une véritable inquisition d'État. On comprend la création d'un pareil instrument d'espionnage et de compression, à une époque où les brusques changements introduits par Pierre avaient provoqué dans toutes les couches de la nation tant de sourdes et opiniâtres résistances. On devine

]. Ce mot signiûe transformat ion, (ransûgu ration; mais ici il ne Tait point allusion aux réformes du grand monarque^ c'est seulement le nom du lieu où siégeait alors la cliancellerie secrète*

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quel usage en fil tout le dix-huitième siècle, alors que chaque règne s'ouvrait par une révolution et par l'exil ou la mort des maîtres de la veille. Appelée inquisition secrète sous Catherine II et Paul I*, troisième section de la chanctilerie impériale sous Nicolas !•*• et Alexandre II, l'inquisition politique est demeurée, jusqu'à nos jours, le trait caractéristique du gouvernement russe, comme naguère encore l'inquisition religieuse était le irait du gouvernement espagnol. Abolie solennellement et « pour toujours » par Pierre III en 1762, supprimée avec non moins de solennité, et publiquement flétrie par Alexandre I'*, comme démoralisatrice et pernicieuse, cette institution, tant de fois renaissante, a été abrogée une troisième fois, en 1880, par Alexandre II, qui s'en était lui-même longtemps servi.

Un des motifs de la durée et des successives résurrections de cette inquisition d'État, c'était, pour le gouvernement impérial, le désir de trouver un frein à la corruption et à l'arbitraire administratif, le besoin, pour le pouvoir, de suppléer par la surveillance de ses agents à l'absence de liberté et de publicité. Instrument de contrôle que rien ne contrôlait, cette inquisition politique devait infailliblement se changer, aux mains des puissants et des favoris du jour, aux mains de la haine, de l'ambition ou de la peur, en instrument de domination, de persécution, d'extermination. De Pierre le Grand aux derniers jours d'Alexandre II, aucun engin de despotisme et d'oppression, pas même peut-être l'inquisition espagnole, n'a fauché tant de vies humaines et broyé tant d'existences, d'autant plus qu'aucun n'a jamais fonctionné plus discrètement et avec moins de bruit. Il n'y aurait pas de martyrologe aussi long que celui de cette chancellerie d'État. Le nombre de ses victimes de tout rang, de tout âge, de tout sexe, est d'autant plus grand et plus difficile à compter qu'au lieu d'en faire de publics autodafés elle les entourait presque toujours de mystère et les ensevelissait dans les neiges

silencieuses de la Sibérie, que, pouvant s'en débarrasser sans en avoir le sang sur les mains, ni en entendre les cris, elle se montrait d'autant moins scrupuleuse et compatissante.

La troisième section de Nicolas P*^ et d'Alexandre II n'était pas seulement une police d'État, servie par des agents secrets, chose dont aucun gouvernement ne saurait entièrement se passer; c'était une puissance particulière dans le gouvernement, une autorité indépendante, privilégiée, placée en dehors et au-dessus de la sphère d'action normale des autres autorités, en dehors et au-dessus des lois, dont elle était censée assurer le fonctionnement. Le chef de la troisième section, appelé aussi dief des gendarmeSy était de droit membre du comité des ministres, et, plus que tous ses collègues du comité, il était l'homme de confiance du souverain, avec lequel il restait en relations constantes. Tout dépendait indirectement de lui, à commencer par les nominations des fonctionnaires, auxquelles il pouvait s'opposer en vertu des renseignements de sa police. Il exerçait sur toutes les aiTaires et toutes les personnes un contrôle indiscret. Il avait le droit d'arrêter, d'interner, de déporter, de faire disparaître qui bon lui semblait.

Les réformes d'Alexandre II semblaient devoir mettre fin au règne de la police. Pendant une dizaine d'années, le lustre de la troisième section parut à jamais terni; en 1866, l'attentat de Karakozof sur le tsar rendit à l'institulion favorite de l'empereur Nicolas l^ son ancien celai. La direction de la troisième section fut alors confiée au comte Chouvalof, depuis ambassadeur à Londres et plénipotentiaire du tsar au congrès de Berlin. C'était un signe, en effet, de l'état politique de la Russie, qu'un des postes les plus considérables et les plus considérés était celui de grand maître de la police occulte, de chef des gendarmes. Des mains du comte Chouvalof, le sceptre de la police est passé aux mains de deux généraux, qui ne l'ont

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