‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 64 sur 255 · SUPPRESSION DE LA HI* SECTION · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE LA HI* SECTION

lieu. Elle était, par exemple, obligée de se servir des postes impériales, des télégraphes du ministère de Tlntérieur; si elle avait parfois un fil télégraphique particulier, ce fil pouvait passer par des bureaux qui ne relevaient pas directement d'elle, et souvent ses dépêches étaient transmises par des employés d'autre ressort, moins sûrs que les siens. On peut attribuer à ce manque d'agents de transmission quelques-unes de ses déconvenues. Malgré l'intégrité incontestée de ses chefs, beaucoup de ses instructions les plus secrètes étaient connues d'avance des conspirateurs, si bien qu'on était tenté de se demander si ces derniers n'avaient pas des intelligences jusque dans son sein. Vers la fin du règne d'Alexandre II, pour citer un exemple, un officier supérieur de gendarmerie était dépéché en mission confidentielle dans une ville manufacturière du centre; il voyageait naturellement incognito et croyait tomber à l'improviste au milieu des habitants ; qu'on juge de sa surprise en trouvant à son arrivée, au milieu de la nuit, le maire de la ville et les principaux fonctionnaires réunis à la gare pour le recevoir. Des faits de ce genre montrent comment étaient déjouées les précautions de la haute police, comment, lorsqu'elle jetait ses filets et croyait faire une prise, elle trouvait si souvent la place vide et les suspects en fuile.

Une institution comme la troisième section ne pouvait se légitimer que par son incorruptibilité et son infaillibilité. Dès qu'elle n'était plus au-dessus du soupçon, ou dès qu'elle cessait d'être heureuse, la police d'État n'avait plus de raison d'être comme autorité indépendante.

Ce que la haute police a perdu, en passant de la chancellerie privée de l'empereur dans le ressort du ministère de l'Intérieur, c'est, en efiTet, son indépendance et, pour ainsi dire, son individualité, sa personnalité. C'est là ce qui fait l'importance de ce changement de ressort. Si elle garde envers les sujets du tsar ses droits et ses privilèges les plus exorbitants, elle ne conserve plus son ancienne autonomie, son ancienne suprématie envers les

autorités gouvernementales et des autres ressorts de l'État. Distraite de la chancellerie impériale, elle n'est plus la chose privée, le domaine propre et réservé du souverain; relevant d'un ministre, au lieu de relever directement du matlre, elle tombe au rang des autres administrations et ne peut plus guère agir que par leur intermédiaire. Sous le nom de troisième section, la police politique était le grand ressort de l'État; aujourd'hui elle n'est plus que l'un de ses rouages. A cet égard, il serait injuste de refuser toute importance à la transformation accomplie presque à la sourdine par l'empereur Alexandre II, dans la dernière année de son règne.

En quittant la chancellerie impériale, la police d'État est restée maltresse d'emprisonner, d'interner, de déporter qui bon lui semble. Jamais peut-être n'a-t-elle fait autant usage de ses droits que depuis qu'elle a changé de nom; la grande différence est que ses ordres portent un autre en-tête et un autre cachet. Sous Nicolas II, comme sous Alexandre II, la haute police demeure souveraine, indépendante de la justice et des tribunaux, n'ayant de compte à rendre qu'à son chef ou à l'empereur. L'abolition de ces prérogatives de l'administration serait une véritable révolution ; cela équivaudrait à une sorte d'abdication de l'au-* tocratie devant les tribunaux réguliers. Aussi longtemps que durera le régime autocratique, l'administration restera maîtresse de passer par-dessus les lois. C'est là une faculté dont le tsar peut ne pas se servir, mais dont l'autocratie, tant qu'elle subsistera dans son intégrité, ne saurait se dépouiller sans se condamner à de perpétuels démentis. La Bastille russe n'est pas encore rasée, et quand les portes en sembleraient fermées, elles ne cesseront définitivement de s'ouvrir que lorsque les mains qui en gardent les clefs ne seront plus omnipotentes.

Loin d'enlever à l'administration les attributions dictatoriales dont elle était investie sous ses prédécesseurs, Alexandre III s'est appliqué à classer et à codifier les

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