‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 68 sur 255 · POLICE D'ÉTAT : SES EFFETS · texte numérisé non relu

POLICE D'ÉTAT : SES EFFETS

des banalités de commande^ La conversation; pour être sans péril, se fait volontairement insignifiante et systématiquement frivole. Un nuage pesant alourdit l'atmosphère morale de la Russie. A l'étranger môme, les sujets du tsar gardent souvent une sorte d'oppression, comme s'ils avaient perdu l'habitude de respirer librement. L'hiver dernier, à Monaco, un des pays de l'Europe où l'on voit le plus de Russes, je causais de sa patrie avec un propriétaire des bords du Don; nous étions seuls, un inconnu vint à s'approcher : aussitôt mon Russe de changer de conversation, de parler des théâtres, des concerts; il croyait, aux traits et à la tournure du nouveau venu, avoir reconnu un de ses compatriotes. J'ai souvent, en Russie et au dehors, rencontré des défiances analogues; plus d'une fois môme, j'ai vu d'anciennes connaissances m'éviter avec soin ou éluder en ma présence la politique et les sujets qui pouvaient le plus provoquer ma curiosité. De cette façon, les époques de crise, qui sembleraient devoir être les plus intéressantes pour l'observateur, sont celles où il est le plus difficile de rien apprendre de la Russie en Russie. Il est vrai que, dans ce cas, la gône, les réticences et le silence môme ont leur éloquence.

Si, presque partout, on sent la méfiance dans la conversation et la parole, c'est bien autre chose dans les lettres et la correspondance. Sous ce rapport, la Russie en est toujours resiée aux vieux errements; c'est le pays par excellence du cabinet noir. Nulle part la poste n*inspire plus de soupçons; particuliers et hommes publics écrivent autant que possible par voie privée, par occasion, comme on dit. C'est au point que le peu de confiance dans la poste impériale contribue presque autant que l'ignorance des masses et la prédominance de la population rurale au petit nombre relatif des lettres. Beaucoup ne passent point

1. Voyez, par exemple, la ealire inlilulée : Lettre» à ma tante : Otetchesi* vennyia Zapiski, }m\\el 1881.

par les boréaux de la poste. Pour l'étranger, les gens qui veulent s'entretenir librement, font porter leurs lettres à la première station de l'Allemagne ou de l'Autriche; peu de voyageurs passent la frontière sans s'acquitter de pareilles commissions pour leurs amis. Il existe, si je ne me trompe, une loi autorisant l'administration à décacheter les correspondances qu'elle transporte, et quand elle use de cette faculté, elle ne se donne souvent guère plus de mal pour déguiser les traces de ses visites, que des parents ou des maîtres qui lisent les lettres de leurs enfants ou de leurs élèves. On pourrait dire, du reste, que c'est encore là une conséquence du régime paternel ou patriarcal. Les hauts fonctionnaires mêmes partagent, à l'égard de la poste, les appréhensions du vulgaire. Au plus beau temps d'Alexandre II, ses ministres et ses conseillers évitaient de s'écrire par la poste, de peur de mettre un tiers dans leurs conGdences^ Les diplomates qui ont l'imprudence de ne pas toujours correspondre par courriers spéciaux, n'échappent naturellement pas à cette inquisition. Un de nos ambassadeurs en Russie me racontait qu'ayant lu au prince Gorlchakof une note du gouvernement français, le chancelier lui avait dit en souriant qu'il oubliait les commentaires dont cette note était accompagnée dans une lettre privée du ministre.

Quel peut être l'effet de pareilles pratiques, érigées en système depuis des générations? Une éducation trop sévère, privée de toute expansion, rend les enfants renfermés, menteurs, sournois. Il en a été de même à bien des égards, pour les Russes, de toutes ces vexations et ces perpétuelles tracasseries de la police. La méflance et la dissimulation sont devenues la ressource habituelle des victimes de ce régime de suspicion et d'espionnage. La pédante tutelle de la police a engendré, chez les uns, Tindif-

l. Voyez, par exemple, dans noire élude intitulée Un homme cTÈtat russe (T après sa coi-respondance inédite ^ les lettres de N. Milutiiie et du prince Tcherkassky.

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