POLICE D'ÉTAT ET ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE
férence pour la chose publique avec la pusillanimité, chez les autres, Tindignation et la colère avec Tesprit de révolte. Rien n'a plus contribué à la vogue des idées révolutionnaires. Par les haines qu'elles ont suscitées, par les habitudes de dissimulation et de mystère qu'elles ont fait naître, l'ancienne troisième section et la police sont, plus que personne, responsables de la propagande nihiliste. On ne saurait se rendre compte du degré d'irritation, d'exaspération, auquel un pareil traitement peut amener des natures souvent généreuses. « Il vous est facile, me disait à ce propos un jeune Russe, de condamner la violence de nos révolutionnaires, de nous conseiller la patience et la modération; mais, si vous étiez, durant des années, soumis comme nous à ce régime de terreur et de délation; si vous sentiez toujours sur votre tôte l'épée de Damoclès de la déportation, tout votre sang bouillonnerait, et vous aussi, peut-être, vous vous croiriez tout permis contre ceux qui se permettent tout. » Pour ma part, j'avoue qu'à certaines heures, à certains spectacles ou à certains récits, l'étranger se félicite singulièrement de n'avoir pas été mis à pareille épreuve.
Il faut les agissements, il faut les provocations et la longue et minutieuse tyrannie de la police pour expliquer rintensité des haines soulevées par elle, l'acharnement et le fanatisme de ses ennemis. C'est elle, en grande partie, qui leur a enseigné à dépouiller tout scrupule et toute humanité, elle qui, à leurs yeux, autorise les plus atroces attentats. Le pouvoir occulte, qui fonctionne ostensiblement au-dessus des lois, devait tôt ou tard être mis hors la loi par ses victimes; on devait retourner contre lui, en les exagérant encore, ses propres procédés. Tocqueville a dit que l'ancien régime avait fait l'éducation révolutionnaire de la France; on peut dire, avec plus de raison, de la Russie, que la police a fait l'éducation du nihilisme. • L'institution tulélaire imaginée par l'empereur Nicolas I^ pour protéger Tordre et l'État, a ainsi tourné manifeste-
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ment contre son but. Elle a fomenté Tesprit de révolte et de conspiration qu'elle devait étoufTer, elle a poussé la Russie, privée de tous moyens légaux d'opposition, aux complots, aux sociétés secrètes, au régicide. La troisième section a fait assurément plus de révolutionnaires qu'elle n'en a arrêté. Ce qui, pour l'observateur attentif, est certain, c'est qu'il y a un lien naturel, une indéniable connexité entre l'omnipotence de la police et la propagande radicale. Comment ne pas s'apercevoir que c'est à l'ombre et, pour ainsi dire, à couvert de cette haute police, qu'ont germé et grandi, de tous côtés, dans la jeunesse des deux sexes, les idées subversives, le socialisme, le nihilisme, et spécialement cet esprit de conspiration, ce goût pour les associations secrètes et les afGlialions clandestines, ce penchant aux moyens ténébreux et aux voies souterraines, qui aujourd'hui est un des principaux caractères de l'esprit révolutionnaire en Russie, et qui rappelle, par plus d'un trait, les fatales habitudes de conjuration, d'espionnage et de trames silencieuses des carbonari et des sectes italiennes, au temps où les gouvernements de la péninsule combattaient leurs ennemis avec cette même arme d'une police arbitraire et souveraine?
La troisième section et la police d'État n'ont pas seulement soulevé des haines implacables, elles ont affaibli le gouvernement en le déconsidérant, en excitant la répulsion et le dégoût des âmes généreuses, en tournant contre l'administration les rancunes et les préjugés même de l'opinion. En aucun pays, la police, ses agents et ses procédés n'ont été aussi discrédités. Sous Alexandre II, comme sousNicolas I^'jil y avait partout contre elle une sorte de conspiration tacite; si les exaltés étaient seuls & oser s'attaquer à elle, presque personne ne voulait lui prêter main-forte. A l'inverse de ce qui se voit en Angleterre, la police russe ne pouvait compter ni sur la sympathie ni sur le concours du public. Elle est restée, dans Tenipire, comme une armée étrangère, opérant en pays