‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 70 sur 255 · POLICE D'ÉTAT : SON ISOLEMENT · texte numérisé non relu

POLICE D'ÉTAT : SON ISOLEMENT

conquis. Cet isolement est une des principales raisons de ses nombreuses mésaventures.

Les incroyables facilités offertes aux plus audacieux attentats par cette répugnance du public à seconder la police, ont fini par frapper tout le monde. Pour y remédier, des hommes bien intentionnés avaient imaginé, durant les premiers mois du règne d'Alexandre 111, de former une société privée, destinée à aider le gouvernement dans la recherche et la poursuite de ses ennemis. Sous l'antique nom de droujina, on avait essayé de réunir une espèce de confrérie d'auxiliaires volontaires de la police, ou mieux de former, à côté de la police officielle, une sorte de police officieuse, spontanée ainsi que gratuite, et, comme celle du gouvernement, en grande partie secrète. Le meilleur moyen de lutter contre les conspirations, n'était-ce point, disaient les promoteurs de cette droujina j d'aller les combattre sur leur propre terrain, et avec leurs propres armes? L'idée de défendre le gouvernement à l'aide d'une société secrète ne pouvait germer que dans la patrie de la troisième section. On voit à quel point la longue domination d'une police occulte a donné aux Russes le goût des affiliations clandestines. Des hommes sérieux ont proposé de décerner des primes d'argent aux ouvriers et aux paysans qui dénonceraient les propagandistes révolutionnaires, sans s'apercevoir que par ce moyen ils ne feraient que subventionner les délations. D'autres allaient plus loin, non contents de vouloir emprunter aux révolutionnaires leur organisation secrète, ils rêvaient d'imiter leurs procédés d'exécution sommaire, de prévenir leurs attentais par des attentats analogues. « Quand donc, me disait un de ces zélateurs de l'ordre, se rencontrera-t-il un sujet assez dévoué pour aller, & Genève ou à Paris, régler les comptes des fauteurs du régicide? pour les provoquer en duel et, au besoin, leur brûler la cervelle sans plus de cérémonies qu'ils n'en mettent & faire sauter un empereur? »

En dehors de semblables services, on ne voit pas quel avantage le gouvernement pouvait tirer de celte nouvelle chevalerie. La sainte ligue (Sviataia droujina), ou la confrérie du salut (droujina spasénia)^ comme l'appelaient ses fondateurs, a inutilement reçu des dons considérables, provenant en partie de juifs, dont ces croisés de Tordre acceptaient l'argent, mais non la personne. On ne dit pas qu'elle ait fait mettre la main sur aucun nihiliste; en revanche, on prétend qu'elle a fait arrêter comme conspirateurs des agents secrets de la police. De semblables associations ne sauraient guère vivre qu'avec un mobile et un but religieux, comme certaines confréries du moyen âge ou la fameuse congrégation de la Restauration. Une pareille ligue secrète ne pouvait offrir au pouvoir grandes garanties, car les cadres supposés des défenseurs du trône auraient bien pu à l'occasion servir d'abri à ses ennemis. La police volontaire et la police offlcielle devaient bien vite devenir suspectes l'une à l'autre ; aussi le gouvernement d'Alexandre III s'est-il bientôt empressé de licencier ses auxiliaires improvisés.

La police d'État, qui a si mal gardé l'empire contre la contagion révolutionnaire, n'a guère mieux réussi à assainir le champ empesté de la bureaucratie et du tchinovnisme. On pourrait dire qu'elle a presque également échoué dans cette double tâche.

L'administration russe n'a pas gagné à la surveillance de la troisième section tout le profit qu'en espérait l'empereur Nicolas ^^ Bien payés et triés avec soin, les officiers de gendarmerie ont été parmi les fonctionnaires les plus probes de l'empire ; tout abus de la confiance mise en lui expose un gendarme & perdre son emploi. L'intégrité, d'ordinaire maintenue dans ses rangs, ce corps d'élite n*a malheureusement pu l'introduire, au môme degré, dans les administrations placées sous son contrôle. A dénoncer tous les abus commis autour d'eux, à réprimer tous les abus dénoncés, les gendarmes eussent eu trop à faire* Les

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