ASSEMBLÉES DE IJV NOBLESSE
Ces droits si étendus, la noblesse ne les exerçait guère que pour la forme; elle nommait les ispravniks^ elle nommait les juges locaux; mais elle ne gardait aucune autorité sur ses élus, qui restaient les employés de l'État et non les siens. Faute d'indépendance de la classe qui en était chargée, la faculté de contrôle, inscrite dans la législation depuis Catherine II, était demeurée une pure Action ; personne, fonctionnaire ou administré, ne se fût avisé de la prendre au sérieux. La noblesse se réunissait en assemblées périodiques et solennelles; elle élisait son bureau, elle choisissait des commissions pour recevoir les comptes du gouverneur; mais ne faisait entendre ni un mot de blâme, ni une parole d'indiscrète curiosité. Elle accomplissait avec savoir-vivre une sorte de cérémonie ofBcielle, pour se séparer après des réceptions plus ou moins brillantes et des dîners plus ou moins nombreux, sans que ses séances eussent inquiété ou rassuré personne.
C'était dans des assemblées, réunies tous les trois ans, que la noblesse de chaque gouvernement exerçait les importantes et illusoires prérogatives qu'elle tenait du bon plaisir de Catherine II et de ses feuccesseurs. Ces assemblées existent toujours, elles continuent à tenir des sessions régulières, bien que les nouvelles institutions provinciales en aient singulièrement réduit le rôle et la compétence, au profit d'assemblées communes à toutes les classes. Pour y prendre part, il ne suffit pas d'être noble, il faut en outre, aujourd'hui comme avant l'émancipation, une double qualité : être propriétaire dans le district ou le gouvernement, et avoir un rang, un ichine civil ou militaire, ou, ce qui compte pour le tchine^ un grade universitaire ^ Dans ces assises de la noblesse se retrouvent ainsi
!• n suffit aujourd'hui d'un certificat d'études dans un établissement d'instraction secondaire^ ou encore d'avoir occupé un poste électif, d'avoir été juge de paix, membre des assemblées provinciales ou municipales, etc.
les deux traits historiques, les deux faces opposées du dvorianine russe, à la fois fonctionnaire et propriétaire. Il y a pour les réunions du dvorianstvo un cens électoral, fondé naguère sur le nombre de serfs, et aujourd'hui sur la valeur de la propriété; mais ce cens, destiné à relever le seuil de ces assemblées, est singulièrement abaissé en faveur des tchinovniks et des hauts fonctionnaires. En outre, la noblesse n'a pas le droit de s'enquérir de la moralité des hommes qui siègent dans son sein. Les employés concussionnaires prennent ainsi place au milieu des témoins et parfois des victimes de leurs prévaricalions. De tels spectacles n'étaient pas faits pour relever la dignité du premier ordre de l'État ni l'autorité de ses délibérations.
Les assemblées de la noblesse avaient jadis pour principal but la nomination des fonctionnaires et des magistrats dont le choix leur était réservé. Aujourd'hui ces assemblées semblent n'avoir presque plus d'objet pratique. 11 ne reste à leur nomination que leur président ou maréchal de la noblesse (predvoditel dvorianstva) ; il ne reste à leur décision que des affaires d'une mince importance, comme la tutelle des nobles mineurs et la tenue des registres nobiliaires. Les gentilshommes propriétaires de chaque district n'en continuent pas moins à tenir leurs sessions périodiques, au risque de voir leurs assemblées se changer en conférences d'amateurs ou en libres académies d'administration et d'économie politique. Si l'on n'y peut rien décider, on y peut tout discuter, car la loi autorise la noblesse k Hr^battre tout ce qui touche de près ou de loin ses intérêts. Ce qui reste ainsi à la première classe de l'État, c'est le droit de réunion, borné, il est vrai, à de rares époques, mais garanti par la loi et sanctionné par les mœurs.
Dans plusieurs de ces assemblées, sous Nicolas II comme sous Alexandre III, se sont fait jour des prétentions aristocratiques qui, môme dans un tel milieu, peuvent étonner en Russie. Les grands propriétaires, qui,