‹ L'empire des tsars et les RussesChapitre 99 sur 255 · ÉTATS PROVINCIAUX ET ÉTATS GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

ÉTATS PROVINCIAUX ET ÉTATS GÉNÉRAUX

En dépit de toutes leurs déceptions, les zemstvos ont toujours gardé Tespoir que tôt ou tard les circonslances contraindraient le gouvernement à réclamer leur concours. Plusieurs Tois déjà, au milieu de la guerre de Bulgarie, lors des irrilantes défaites de Plevna, — entre le trailé de San- Stefano et le trailé de Berlin, lorsqu'on appréhendait une guerre avec l'Angleterre, — durant la crise nihiliste, lorsque, avec le général Loris Mélikof, Alexandre II semblait enclin à revenir à une politique libérale, — depuis la mort de ce prince enfin et Tavènement d'Alexandre III, on s'est flatté à diverses reprises de voir le souverain, désireux de se mettre ostensiblement en communication avec son peuple, s'adresser sous une forme ou sous une autre aux zemstvos, leur demander, pour telle ou telle mesure, une sorte de raliOcation ou de consécration nationale. Pour obtenir une représentation du peuple russe, il n'y aurait guère, en effet, qu'à réunir une délégation des divers Étals provinciaux. En de graves conjonctures, en cas de guerre malheureuse et de péril national par exemple, ou en cas de minorité turbulente et de régence contestée, le gouvernement pourrait, sans charte ni constitution, sans élections même, improviser une assemblée de mandai aires du pays. Il suffirait à la rigueur de convoquer à Saint-Pétersbourg ou à Moscou les commissions de permanence des zemstvos des diverses provinces*.

De laguerre de Bulgarie au couronnement de Nicolas II j'ai rencontré plus d'un Russe qui se flattait de voir ainsi sa patrie mise indirectement en possession d'une sorte de représentation nationale. Il faudrait un péril imminent

reprodaire alors, ne fut connu du public russe qu'un an plus tard environ, sous le ministère du général Loris Mélii(of.

1. En 1878, lorsque, durant le congrès de Berlin, les Russes redoulnicnt un conflit avec TAngleterre, quelques-uns des organes les plus induenls de la presse, le Oolos enlre autres, avaient proposé de faire élablir par les siemstvos des taxes extraordinaires, destinées à de nouveaux armemeiUs. CeiH été une manière déguisée de faire voter par les représentants du pa^s une parUe des fonds exigés pour la guerre.

pour décider le pouvoir autocratique à transformer de cette façon les Étals provinciaux en États généraux, le zemstvo en zemskii sobor. Cette expérience, qui répugnait manifestement à Alexandre III, semble n*ôtre pas davantage du goût de Nicolas II. Au lieu de convoquer des délégués des zemslvos, plus ou moins en droit de se targuer d'être les représentants du pays, le gouvernement impérial préfère réunir de temps en temps, dans Tune de ses nombreuses et inoCfensivcs commissions législatives, quelques membres isolés des États provinciaux ou des municipalités, pris à son choix dans les diverses assemblées locales, et hors d'état de se considérer comme représentants de la nation. C'est ce dont Alexandre II avait déjà donné l'exemple, un an ou deux avant la dernière guerre d'Orient, en réunissant une sorte de congrès économique appelé à donner son avis sur la réglementation du travail et les rapports des patrons et des ouvriers. C'est ce que le même prince semble avoir été près de tenter sur une autre échelle et pour des questions plus brûlantes, au printemps de 1881, au moment même où il allait succomber sous les coups répétés des révolutionnaires; c'est ce qu'Alexandre III a lui-même fait plusieurs fois, au début de son règne et ce que certains espéraient voir érigé en pratique de gouvernement par Nicolas II.

En septembre 1881, Alexandre III avait en effet réuni à Saint-Pétersbourg une commission de trente-deux personnes, pour la plupart membres des zemstvos ou des municipalités, avec mission d'étudier deux questions bien souvent débattues en Russie et naturellement aussi étrangères à la politique Tune que l'autre : la question des cabarets et celle des migrations de paysans. Les membres de cette commission, officiellement désignés sous le titre modeste d'experts {svédouchlchye lioudi] , comptaient parmi eux des maréchaux de la noblesse et des présidents des délégations provinciales, à côté desquels on remarquait un paysan, simple ancien de bailliage. Ce qui distinguait cette commis*

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sîon de tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, c'est qu'elle était uniquement composée de représentants de la société, que le tchinovnisme en était entièrement absent, qu'elle dirigeait ses délibérations en dehors de l'intervention de tout fonctionnaire. Ce qui n'était pas moins nouveau, c'est que, au lieu d'être condamnées à l'obscurité du huis clos, ses discussions pouvaient être librement reproduites dans les journaux. Pendant des semaines, la presse russe a été remplie des dissertations des divers orateurs sur les débits d'eau-de-vie et les meilleurs moyens de mettre un frein à l'ivrognerie. Durant des semaines, la Russie a eu de cette façon l'illusion d'une sorte de parlement au petit pied, mais d'un parlement dont les débals et la compétence ne dépassaient guère les murs du cabaret, bien que la fin tragique d'Alexandre II semblât mettre & l'ordre du jour d'autres problèmes que ceux discutés dans les sociétés de tempérance. Les sujets du tsar sont en général modestes dans leurs vœux ; il n'en a pas fallu davantage pour en satisfaire un grand nombre et ranimer parmi eux d'anciennes espérances *.

Si borné que nous en paraisse le domaine, l'inauguration de pareilles assemblées était manifestement un progrès pour l'empire autocratique. Il faut se garder cependant d'en grossir l'importance. A part la nature restreinte des objets soumis à ses études, à part le manque de sanction de ses délibérations, une pareille commission a le défaut de ne pas être réellement un corps représentatif. Ces conférences d'experts auraient une tout autre valeur si les membres, au lieu d'être choisis arbitrairement par le gouvemement, en étaient désignés par les zemstvos. Il est vrai

1. Le gouvernement d'Alexandre HI avait, du reste, en cette circonstance, fait preuve de largeur d'esprit. II avait généralemeot désigné des hommes distingués de tendances souvent fort diCTérentes. Parmi ces experts on remarquait leur doyen, M. E. Gordéienko, principal auteur de l'adresse du zemstvo de Kharkof à l'empereur Alexandre II, adresse qui, sans l'appui du général Loris Mélikof, alors gouverneur de Kharkof, eût pu valoir t ses signataires un voyage en Sibérie. Voyez plus haut, p. 22?.

que, d'après les théories slavophiles, ce mode de désignation, par le pouvoir, d'hommes choisis parmi les représenlanls de la nation est plus conforme au caractère national et à la tradition slave : c'est une manière de réaliser l'union tant vantée du tsar et du peuple. A en croire même certaines spéculations, c'est de cette façon, par le choix du tsar et non par élection directe, que devrait être composé le zemskii sobor^ la représentation légitime de la nation. Certains défenseurs de ce procédé ajoutent que l'on ne saurait faire élire les représentants du pays par les zemstvos, attendu que leszemstvos, avec leur diversité de provenance, ne représentent point le pays, mais seulement telle ou telle classe *.

Quoi qu'il en soit, quand le gouvernement eût persisté dans cette pratique nouvelle, quand, selon une promesse du général Ignatief *, un peu oubliée de son successeur, le comte Tolstoï, toutes les questions vitales seraient dorénavant résolues avec le concours « d'hommes du pays », de pareilles assemblées, aussi souvent réunies et aussi libres qu'on les suppose, ne seraient jamais que des commissions consultatives. Dans toute question traitée par elles, le dernier mot resterait, comme par le passé, à l'administration et au tchinovnisme. Aussi, indépendamment même de l'absence d'élection, ne saurait-on voir dans ces conférences la menue monnaie de chambres législatives. Leur principal avantage, si elles ne sont pas systématiquement épurées, c'est qu'elles peuvent permettre à la voix de ses sujets de monter de temps en temps jusqu'aux oreilles du tsar autocrate.

Au moment où la conférence d'experts de 1881 termi-

1. Ainsi, par exemple, la Rous de M. Âksakof, en oct. 1881. Tel n'est pas ravis des zemslvos, dont plusieurs ont, en 1881 et 1882, exprimé Tespoir d'élire dorénavant les experts appelés dans les commissions impériales. L'un d'eux même, celui de Novgorod, a prié les membres de son bureau de n'accepter aucune nomination, dans aucune commission, sans un mandat de leurs collègues.

2. Discours du général Ignatief, alors ministre de Tlntérieur, à rouverturt de la conférence d'experts, 24 sept. 1881.

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