‹ L'empire du diamantChapitre 1 sur 20 · BIZARRE · texte numérisé non relu

BIZARRE

Un après-midi, comme on se trouvait au milieu de février, il faisait un gros temps d'hiver, gel, ciel brumeux, neige en bourrasque. Les becs de gaz, dehors, étaient déjà allumés, et, dans les maisons, les lampes.

Ainsi que toujours, vers trois heures, M. Jérôme Versigny, le banquier parisien bien connu, l'un des arbitres de la finance internationale, apparut dans l'entrée particulière, à ses bureaux qui occupaient trois étages d'un des immenses immeubles modernes dont se constitue la rue Pillet-Wiil.

Le monocle à l'œil, un cigare accoutumé émergeant de la forte moustache poivre et sel, son grand portefeuille de maroquin rouge sous le bras, et maniant sa canne à béquille d'argent, il fit, dans le collet relevé de sa pelisse, le petit signe de tête quotidien au concierge, un sergent retraité à impériale blanche, assis dans sa loge, qui lui répondit par le salut militaire; et il monta.

Seul dans l'antichambre, l'huissier Edouard, glabre et correct, siégeait derrière une vaste table recouverte d'un tapis vert; il était en train de classer un monceau de plis disparates, et il n'avait pas entendu s'ouvrir la porte du petit palier, ouvrant directement sur ce vestibule.

Il aperçut le banquier à la minute seulement où ce dernier, ayant passé très vivement devant lui, se trouvait déjà au milieu de la pièce ; il allait s'empresser pour l'aider à se défaire de son lourd vêtement, mais M. Jérôme Versigny lui indiqua de la main de n'avoir point à se déranger, et déjà il disparaissait derrière la porte à tambour de son cabinet.

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Un instant après, une sonnerie avertissait Edouard d'avoir à porter contre son oreille le récepteur du téléphone auxiliaire; et M. Versigny intimait des recommandations :

— Que sous aucun prétexte on ne m'importune. Je ne puis, pour l'instant recevoir ni étrangers, ni amis, ni employés quels qu'ils soient, même M. Delong. J'ai à travailler, je vous avertirai quand j'aurai fini. C'est compris ?

— Oui, Monsieur! répondait Edouard qui ajouta :

— Est-ce que Monsieur veut voir les lettres et les dépêches ?

— Non, vous les garderez jusqu'à ce que je vous les réclame.

— Bien, Monsieur.

Là-dessus, Edouard allait raccrocher le récepteur, lorsqu'il s'entendit encore appeler:

— Edouard, si on me demande à l'appareil, je n'y suis pas non plus. C'est compris ?

— Oui, Monsieur! répéta Edouard, dressé par un long usage, à obéir carrément; car M. Jérôme Versigny, le meilleur des maîtres, était

en même temps des plus autoritaires, comme tous les vrais chefs.

L'huissier se pénétra donc de la consigne tout en établissant — il avait le fonds raisonneur — que le patron devait avoir diantrement à faire pour ne pas même prendre connaissance de son courrier; en outre, observateur de son naturel, il remarqua que Versigny parlait d'une voix un peu enrouée, ayant dû prendre froid par ce temps de chien.

Dans les moments qui suivirent, Edouard eut fort à faire.

En moins d'une demi-heure, il avait déjà éconduit une douzaine de visiteurs dont un ancien ministre, trois députés, une dame âgée et fort blonde, venant quêter au profit d'une œuvre, assez mal définie, mais indiscutablement pieuse, et tout l'état-major de la maison, depuis le gros Daniel, le teneur de carnet au comptant, jusqu'au secrétaire général, M. Delong, le bras droit de Versigny, et qui s'étonnèrent que la consigne les concernât.

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Chacun d'eux, en effet, avait l'habitude de venir rendre directement des comptes au patron et de prendre ses intructionspour le lendemain, car Versigny estimait qu'il faut toujours se garder en contact avec ses sous-ordres actifs.

On avait, aussi, copieusement téléphoné; et l'huissier avait répondu, sur un mode invariable, que M. Versigny était absent.

Ainsi, Edouard ne trouva même pas une seconde pour jeter le moindre coup d'oeil sur son Auteuil-Longchamp inclus dans son tiroir, et poursuivre l'étude, commencée après le déjeuner, des courses du lendemain, qui était le jeudi de réouverture.

Car l'excellent homme, sans pouvoir s'appeler un joueur, faisait partie decessportsmen en chambre, lesquels aiment, de temps à autre, risquer leur pièce sur le iocquart de leurchoix,et qui «ont le cheval dans le sang, voilà ! »

Enfin, la sonnerie du téléphone privé retentit de nouveau :

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— Appelez-moi M. Bullot ! ordonnait de son cabinet, le banquier... Oui, vous-même... Allez-y et ramenez-le moi, je l'attends !

M. Bullot était un antique expéditionnaire, à peu près gâteux et paralytique, et que Versigny n'avait pas encore mis à la retraite, eu égard à l'extraordinaire vitesse dont, malgré sa sénilité, il faisait preuve pour découper les coupons.

« — Voilà longtemps que le patron ne s'était pas avisé de conférer avec ce débris ! » pensait Edouard en s'acheminant, par la galerie centrale, vers le bureau des titres, où le vieuxBulloUenait sesassises,etsitué toutàl'extrémité de l'étage. Il songea aussi que M. Versigny aurait pu faire venir M. Bullot, grâce à son téléphone privé qui le mettait en communication avec tous les services.

Mais il se contenta de rouler ces pensées intérieurement, et d'exécuter les ordres.

Et bientôt il ramenait, en le soutenant par le bras, le père Bullot tout transi d'émoi à cause de cette convocation inopinée.

Pareil à un lapin, avec ses paupières rou-

geaudes, son crâne piriforme, sa mâchoire comme décrochée et se hérissant de poil blanc par touffes, celui-ci bredouillait en flageolant sur ses jambes torses :

— Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir? Qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir?

— Vous le verrez-bien , Monsieur Bullot ! faisait Edouard, tout en le poussant avec douceur dans la porte directoriale, dont il lui ouvrit, d'une main machinale, les battants, qu'il laissa ensuite retomber sur le ridicule dos du barbon.

Des minutes se passèrent, s'ajoutèrent l'une à l'autre.

L'huissier dut encore, à plusieurs reprises, défendre le seuil du patron : M. Versigny était toujours occupé.

Et, vraiment, Edouard trouvait que cet entretien avec le vieil homme s'éternisait de façon anormale.

Soudain, un menu craquement lui fît lever lès yeux, et il aperçut, dansi'entre-bâillement du tambour, émerger la face cramoisie de Bullot.

— Monsieur Edouard, Monsieur Edouard?

bêlait l'autre interrogativement. Le patron n'est pas là?

Edouard en éprouva une petite secousse :

— Comment, pas là ! Il m'a dit qu'il vous attendait. Qu'avez-vous fait tout ce temps, alors ?

— Eh ! je patientais, moi : j'ai cru M. Versigny dans quelque service ! s'effarait le père Bullot... A chaque minute j'ai espéré qu'il allait revenir. Et puis, j'ai fini par avoir peur d'un malentendu, et alors...

Edouard, qui finissait par juger tout cela étrange, s'avança, et suivit le père Bullot dans le cabinet.

C'était une vaste pièce claire, meublée sobrement, avec de grandes baies tendues, à mihauteur, de brise-bise; le long des murs des divans bas; çà et là quelques profonds fauteuils américains et des guéridons d'acajou luisant; un grand bureau, recouvert d'une plaque de cristal, qui supportait les ustensiles nécessaires et suffisants pour traiter les affaires : une lampe à socle, deux appareils téléphoniques et leur clavier, un stylographe,

un minuscule calendrier sur pupitre, un blocnotes, un buvard.

Cet agencement était d'un ordre parlant.

Contre la paroi, derrière le bureau, se trouvait un petit coffre-fort.

Edouard, s'il avait pu croire un instant à quelque aberration du scribe (si ramolli, si ramolli!), constata qu'ils se trouvaient bien seuls dans le cabinet de M. Versigny.

Et il concluait, après un silence :

— En effet, il n'est pas là.

Le père Builot, du fond d'un fauteuil où, semblable à un gros pantin difforme, il s'était affaissé, répéta :

— Il est donc quelque part dans les bureaux !

Mais Edouard, qui vainement avait cherché des yeux le haut-de-forme, la canne et le portefeuille du banquier, en déduisaitceci : durant le temps qu'il était, lui, allé quérir le père Bullot,M. Versigny avait dû s'absenter brusquement.

C'est ce dont il put se convaincre auprès du concierge.

Ce dernier, de sa loge, grâce à des portes vitrées, pouvait avoir les yeux tant sur le hall principal que sur Tescâlier réservé, et il déclara qu'il avaitvu, en effet, quelque vingt minutes auparavant, le banquier ressortir par la petite issue.

— Curieux, curieux! murmurait Edouard en remontant à son antichambre, tandis que le père BuUot, lequel trottinait derrière l'huissier,ajoutaitàses paroles, en manière de chœur antique :

— Le patron m'a fait appeler et puis il est parti... Le patron m'a fait appeler et puis il est parti.

M.Delong,qainquagénairemârtialetbarbu, aux manières franches, ne laissa pas non plus que d'être surpris, quand Edouard — pour se décharger d'une inquiétude, peut-être aussi d'une responsabilité éventuelle — lui fit part de tous ces incidents.

— Avertissez-moi dès qu'il sera dé retour ! enjoignit M. Delong à l'huissier.

Aux environs de six heures, instant Où fer-

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maient les bureaux, M. Versigny n'avait pas reparu à la rue Pillet-Will.

Pour la première fois depuis qu'il dirigeait sa maison, pareil incident se produisait.

M. Delong avec Edouard étaient restés les derniers. Avant de s'en aller, ils téléphonèrent au domicile du banquier, avenue du Bois-de-Boulogne; un domestique leur répondit que M. Versigny, sorti dans la journée: comme d'habitude, devait rentrer pour dîner.

— Nous n'avons qu'une chose à faire ! conclut M. Delong, en quittant l'huissier dans la rue où ils étaient descendus de conserve. Attendons à demain !

Un sentiment de malaise, qui avait graduellement monté, possédait maintenant Edouard, comme précurseur de quelque obscure catastrophe.

Il s'en fut à la gare Saint-Lazare, s'embarqua pour Colombes, où il habitait avec son épouse, une brave femme, ci-devant fleuriste, et qui, si elle ne lui avait jamais donné d'en-

fants, ne lui procurait, en revanche, que des sujets de satisfaction.

Néanmoins, il la querella vigoureusement, il mangea sans le moindre appétit et il dormit en des cauchemars.

Au matin, ainsi que chaque jour, il reprit letrain. Dans le compartiment, il serra la main de diverses personnes, employés qui voyageaientà la même heure sur la ligne, et qui finissaient par tous se connaître.

Il ouvrit son journal politique, le Petit Parisien (les gazettes sportives étant réservées pour la sieste d'après-midi).

Il ouvrit donc le Petit Parisien et se prit à lire. En « Dernière heure », une manchette fascinait son regard tout de suite : « Mystérieux assassinat dans un hôtel de la rue du Helder ».

Il se prit à lire, et les lettres dansaient tellement devant ses yeux qu'il se demanda un instant s'il pourrait poursuivre la lecture :

Dans une chambre, vers le soir, on venait de découvrir le cadavre d'un voyageur arrivé le matin. Il avait été frappé d'un coup de

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Stylet dans le dos. Le meurtre devait remonter à l'après-midi. L'homme s'était inscrit sous le nom de Al. Coventry, était petit et trapu.

A cet endroit, Edouard poussa un soupir de soulagement si fort, qu'il ressemblait à un sanglot, et que tous ses voisins se retournèrent.

— Ce n'est rien ! dit-il.

Et il s'épongea le front en se traitant de grand sot.

N'était-il pas allé s'imaginer, à la suite de tous ces stupides avatars de la veille, que cet inconnu pouvait être... Ah, il ne voulait pas y songer! Et, heureusement, ce nom, et ces mots « petit et trapu » coupaient court à une angoisse, d'ailleurs inconcevable.

Tranquillisé, il parcourut les quelques lignes qui terminaient l'article :

Le voyageur, dans la journée, avait reçu la visite d'un inconnu.

Signalement de ce dernier : grande pelisse au collet relevé, canne à béquille d'argent et serviette de maroquin rouge sous le bras.

Alors Edouard s'évanouit, simplement.

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