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CHAPITRE II LE CRIME DE LA RUE DU HELDER

Rue du Helder, à l'hôtel Princetet, vieille maison honnête et sans grande apparence, où s'arrêtent d'habitude des négociants anglais, belges et allemands, un M, Coventry, qui déclara venir de Bruxelles, se présentait dans la matinée; il retenait un logement composé de deux pièces, salon et chambre à coucher.

Trapu , d'allures flegmatiques, vêtu non sans élégance, il avait le regard très acerbe sous des sourcils broussailleux, des mâchoirescarrées sous une courte barbe brune. Il fît savoir qu'il comptait demeurer peu de temps à Paris, n'avait d'ailleurs qu'une valise pour tout bagage et paya d'avance, sans attendre, du reste, qu'on le lui demandât.

Avant procédé à une toilette sommaire, il s'absenta avant déjeuner, puis il reparut dans le milieu de laprès-midi; et il avertit le portier qu'il attendait un visiteur. Le visiteur annoncé se présenta bientôt, demeura une demiheure avec M. Coventry, et on le vit repartir.

Vers la fin de la journée, la femme de chambre — une jeune Bretonne assez simplette — ayant frappé à la porte de l'appartement et ne recevant pas de réponse, entra afin de préparer le lit pour la nuit.

Elle fit la lumière au salon, où elle ne découvrit rien de particulier et passa dans la seconde pièce obscure aussi, et où elle alluma également.

Là elle aperçut M. Coventry, installé devant un petit bureau près de la fenêtre, le buste appesanti sur la tablette. Comme il ne bougeait pas, elle le crut endormi, et se disposait à se retirer lorsqu'elle observa, sur le tapis, aux pieds du présumé dormeur, une large tache sombre. Elle s'approcha; et lorsqu'elle eut regardé, elle sauta en arrière, pleine d'épouvante.

C'était une flaque de sang répandu; et ce sang avait coulé d'une blessure que M. Coventry portait dans le dos, près de l'aisselle gauche.

M. Coventry, d'ailleurs, ne donnait plus signe d'existence; il avait dû passer de vie à trépas dans la position même où il avait été atteint.

La fille affolée se précipita hors de lappartement, en appelant au secours. L'hôtel, en une minute, se trouva en bouleversement; et — tandis qu'on allait prévenir au commissariat — un médecin, mandé en toute hâte, constatait le décès de M. Coventry : un coup de poignard avait percé le cœur et causé une hémorragie foudroyante.

De sorte qu'un peu plus tard, une automobile de course, à quatre baquets, peinte en gris, et bien connue de tous les Parisiens, amenait sur les lieux M. Cambaux, chefadjoint de la Sûreté.

C'était un petit homme vif, rougeaud, bedonnant, avec une moustache blanche sur-

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montant des lèvres au sourire diplomatique, un regard futé derrière un lorgnon d'or.

Magistral, il procéda à une sommaire enquête, suivant les règles à peu près uniformes auxquelles il s'astreignait en pareil cas.

C'est ainsi qu'avant même de passer l'inspection des lieux, il se fît minutieusement instruire, par le personnel de l'établissement, des circonstances dans lesquelles était arrivé M. Coventry; et il s'efforçait de préciser l'horaire de sa sortie et de sa rentrée, les particularités qu'on avait pu relever dans ses comportements.

Personne, à l'hôtel, ne connaissait M. Coventry. Il y séjournait pour la première fois. Il n'avait échangé avec les gens que très peu de paroles, en un français correct quoique marqué d'un accent britannique a§sez prononcé. Il affectait, nettement, Iç ton péremptoire des hommes habitués à être obéis.

Le gérant ajouta que lorsqu'il était revenu à l'hôtel, vers trois heures de l'après-midi, il semblait, malgré ses dehors fermés, donner des signes d'agitation.

Cambaux s'enquit alors, plus en détail, du non moins énigmatique visiteur.

Dès Tabord, on lui en avait parlé. Et, assez logiquement, c'était sur ce dernier que retombaient tous les soupçons.

A la description qui lui en était donnée, il parvint, en insistant, à ajouter deux traits assez topiques, notés par le portier qui s'en souvint après coup : l'individu portait sous le bras une serviette de maroquin rouge et il avait, dans la main, une canne à béquille d'argent.

Là-dessus, M. Cambaux monta au premier et pénétra dans l'appartement tragique.

Il s'approcha du cadavre étendu, pour lors, sur lin divan ; et en examinant la plaie, il lui parut tout de suite — le médecin corrobora cette constatation — qu'elle avait été produite par un couteau à lame étroite et très plate.

Puis il inspecta la valise qui, à l'exclusion de papiers, contenait seulement du linge et dès ustensiles de toilette, le tout chiffré des initiales : A. G.

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Il en sonda les épaisseurs pour s'assurer' qu'il n'y avait pas de cache dans les parois ou le fond.

Le gros raglan du défunt accroché à une patère ne donna aucune indication; son chapeau, de provenance anglaise, ne portait pas d'initiales.

Cambaux revint alors vers le corps de la victime. Il visita ses poches; elles étaient vides et son portefeuille avait dû être enlevé.

Cependant deux bagues, ornées de gros brillants, étaient demeurées aux doigts de M. Coventry, et dans son gilet, un chronomètre en or, marqué également de TA et G i entrelacés.

Enfin M. Cambaux inspecta les doublures du veston, à l'endroit des goussets internes où les tailleurs inscrivent, en général, le nom du client et la date où fut exécuté le vêtement; et, sur une étiquette de toile, il put lire ces mots :« Sir Archibald Graves, London, 19 12».

Alors, comprimant, à cause de l'assistance, une forte émotion, il reprit la montre du

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mort, feignit de s'absorber dans l'examen du boîtier. Pendant ce temps, il réfléchissait activement.

Ce nom, qu'il venait d'épeler, était celui d'un des plus grands financiers d'Angleterre, le « Roi du Cap », le fameux président du Trust of Diamonds ; et comme il considérait à la dérobée ce visage, il le reconnaissait très bien, ayant eu l'occasion de rencontrer, plusieurs fois, Archibald Graves à Londres.

Du coup, cette affaire — qu a première vue il avait jugée relativement sans portée — lui apparaissait énorme, et prenait un jour ténébreux.

Or, en pareil cas, il s'était, depuis longtemps, astreint à solution unique : il faisait venir Octave Bernac.

On se rappelle peut-être encore le sensationnel assassinat de la petite comédienne Clarisse Vitry, dans sa loge, au Grand-Théâtre (i), un soir de répétition générale; et alors la pâli) Voir l'Affaire du Grand-Théâtre , du même auteur, I vol. (Pierre Lafitie, éditeur).

tiente et remarquable enquête entreprise, làdessus, par Octave Bernac, un écrivain apprécié, l'auteur de la pièce qu'on allait jouer, et qui, par une vocation subite, se fit, en cette circonstance, détective amateur.

Opérant tout à l'opposite des officiels, il avait fini, non seulement par conquérir, à ses idées, le chef-adjoint de la Sûreté, d'abord hostile aux « pékins », mais il s'était encore fait de Cambaux le plus dévoué des zélateurs.

Son intrusion, dans ce domaine, avait marqué l'étape sans doute définitive de sa vie. Pris à l'engrenage, il avait même écrit un roman policier conçu selon ses théories particulières et qui eut une énorme répercussion. Au surplus, depuis lors, et malgré les objurgations de l'écrivain, le chef-adjoint de la Sûreté ne se tenait pas d'exprimer bien haut son admiration et sa reconnaissance pour celui qu'il appelait le « maître », et dont il avait adopté les méthodes.

D'ailleurs, en se perfectionnant à son école, il en avait lui-même acquis un lustre particulier ; car, bien que, de tout temps, il se fût

toujours efforcé de « soigner » les "journalistes, ses débuts comme haut fonctionnaire de la police avaient été, jusque-là, plutôt obscurs.

Une superstition, une intuition plutôt, suggérait à Cambaux qu'aujourd'hui, plus que jamais, le concours de Bernac lui serait indispensable.

C'est pourquoi, tout bien pesé, peur gagner du temps, il annonça :

— Messieurs, l'heure s'avance ; je vais laisser quelques agents sur place et nous allons nous retirer. Demain matin, le service de l'identité judiciaire viendra opérer les constats; en même temps, j'aurai fait aviser le procureur de la République afin qu'il commette un juge d'instruction à cette affaire...

Il se réservait de faire porter chez Bernac un mot le convoquant à la première heure.

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