LES DIAMANTS S'ÉVANOUISSENT MAIS VERSIGNY REPARAIT
L'arrestation d'Edith Brown, alias Miss Hopkins (sur les avatars de laquelle, depuis le crime de Chelsea, se révélèrent de stupéfiants détails), fut suivie à bref délai par celle de son méritant frère, Winnifred, dit le révérend Nathaniel Bodminster.
Les agents de Cambaux, n'ayant eu qu'à filer son automobile, où il était monté au sortir du Central-Palace, le cueillirent en sa bicoque de Chelles, après une courte, mais rude lutte (heureusement, sur les conseils de Bernac, ils se trouvaient en nombre).
Des chiens policiers, amenés sur les lieux, flairèrent, dans le petit bois avoisinant, le
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cadavre de Wladimir Gourow, qu'on déterra et que Ton identifia sans peine.
La malle d'osier, les outils de cambriolage, la trousse à chloroforme, et quantité d'autres pièces à conviction, fournirent des preuves indiscutables touchant les assassinats commis par le pseudo Nathaniel Bodminster; (la plus accablante fut un porte-cartes ayant appartenu au feu baron de Lambrière, et contenant, avec des cartes de visite de ce dernier, environ deux cent mille francs).
D'autre part, à Thôtel de l'avenue du Bois, outre les papiers de la soi-disant Miss Hopkins, on avait trouvé le fameux manuscrit de Gourow, et aussi le messEige pneumatique par lequel Jérôme Versigny, une heure avant de rencontrer Archibald Graves, avait jugé prudent de notifier à... la gouvernante de sa fille ! les circonstances qui avaient amené son rendez-vous avec le potentat anglais.
Ce télégramme, outre qu'il expliquait lumineusement les avatars du fameux cahier gris, donnait la première indication un peu précise sur les traces immédiates de Versigny :
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Un coupé automobile, à carrosserie noire, avait dû stationner le 14 février à trois heures de l'après-midi, avenue des Acacias, en face du pavillon d'Armenonville.
Jérôme Versigny, vers ce momentetdanscet endroit, avait dû rejoindre Archibald Graves.
On pouvait, sans trop de témérité, conjecturer que le chauffeur était le valet de chambre-factotum du Roi du Diamant, le nommé Bob (signes particuliers : cheveux blond filasse, crâne déprimé). Seulement, vu qu'il portait forcément une casquette, ces détails, en la circonstance, ne devaient guère avoir été remarqués par des passants.
Dans ces nouvelles découvertes, Bernac tenait cependant la confirmation d'une de ses hypothèses : Miss Hopkins et Nathaniel Bodminster opéraient à l'opposite du groupe Archibald Graves.
Tout au plus, le pneumatique de Versigny leur avait révélé l'existence du cahier gris, déterminant ainsi, par contre-coup, le trépas de Lambrière ; mais c'était bien plutôt à la Pension « d'Europe et des Etats-Unis » que
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— par le fait de quelque indice fortuit — le révérend Bodminster avait flairé l'aubaine et inauguré, spontanément, ses travaux d'approche autour de Wladimir Gourovv.
Aussi bien, Bernac était aux regrets d'être amené à cette conclusion-là.
Il eût, de beaucoup, préféré dûment établir que les deux Brown fussent à la solde d'Archibald Graves.
Car, de cette manière, tenant les premiers, il aurait possédé, par là même, le fil conducteur qui l'eût mené vers la ténébreuse retraite où l'on séquestrait le banquier. Oui, en cuisinant convenablement le couple, et Clemson s'entendait dans la matière, on aurait fini par savoir quelque chose, surtout par Winnifred. Car Edith, jusqu'à présent, se refusait à causer, même avec son avocat.
On leur en avait désigné un d'office, jusqu'à ce qu'il fût statué sur leur extradition, demandée par les tribunaux anglais.
Pourtant Bernac espérait encore que Miss Hopkins et Bodminster eussent naguère tenté, pour leur compte personnel, d'élucider le
point obscur icâr n avaient-ils pas, eux aussi, un certain intérêt à entrer en rapports avec le banquier ?). Et peut-être avaient-ils tout de même réussi à découvrir quelque chose de plus intéressant.
Mais, aussi sur ce point, il dut, à son grand dam, constater qu'il se leurrait.
En effet, un matin, Cambaux vint l'aviser que Winnifred Brown demandait à voir en tète à tète l'auteur dramatique ; et, bien que ce fût peu légal, toutes les formalités se trouvant toujours levées d'office pour Bernac, ce dernier, quelques instants plus tard, était mis en présence du détenu, dans sa cellule, et laissé seul avec lui.
Pour lors, par une sorte de forfanterie, et un désir de s'affirmer criminel de marque, aux yeux de ce détective amateur au considérable renom, le soi-disant Nathaniel Bodminster lui narrait par le détail tout l'historique de ses derniers exploits.
Il avait le fonds du caractère plutôt jovial ; et, formellement convaincu d'assassinats, il prenait — avec un assez joli flegme — son
parti touchant d'un avenir, hélas, peu problématique !
Mais ce n'était pas seulement l'esprit de vantardise qui avait poussé Winnifred à réclamer Bernac ; il se sentait le besoin cuisant d'une curiosité à satisfaire.
C'est pourquoi, quand il eut achevé son récit, il fit tout d'un coup, à brûle-pourpoint :
— Dites-moi, fit-il, Monsieur Bernac : c'est vous qui m'avez chipé les trois diamants?
— - Quels diamants? répliquait l'auteur dramatique, extrêmement surpris.
— Mais vous savez bien, les trois diamants artificiels que Wladimir Gourow avait fabriqués et que, comme je vous le racontais tout à l'heure, j'ai découvert derrière son traversin. Je les avais cachés sous un carreau de la salle du bas, à ma baraque de Chelles.
— J'ignorais leur existence il y a encore une minute, et j'aurais donc été bien embarrassé de vous les prendre ! s'écriait Bernac.
— Sérieusement? Bien vrai? Ni vous ni M. Gambaux, ni personne de votre entourage...
— Je vous en donne ma parole!
— Alors je vous crois. Et cela devient de plus en plus inexplicable.
— Voyons, dites-moi ce qui est arrivé exactement.
— Il est arrivé qu'une semaine après... l'accident de Wladimir Gourow, j'ai voulu voir si les diamants étaient toujours là. Et ils n'y étaient plus. J'ai aussitôt fait part de la chose à la vieille (c'est ainsi qu'il désignait — non sans respect d'ailleurs — sa sœur Edith, son aînée de cinq ans}. Elle a prétendu que je m'étais trompé de dalle; pour en avoir le cœur net, bien que je fusse sûr d'avoir cherché sous la bonne, je me suis mis à les soulever toutes, l'une après l'autre... et inutilement! C'est du reste pendant que j'achevais ce travail, qu'on m'est tombé sur le ràble...
— Dites donc, est-ce que voUq sœur n'aurait pas, elle-même...?
La face en lame de couteau se fendit en un grand rire :
— Non, non, ^Monsieur Bernac, la vieille ne jouerait pas un tel jeu avec moi ! Du
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reste, elle n'a jamais quitté Mademoiselle Versigny, sauf pour des courses en ville...
— Etes-vous bien sûr que personne n'a pu vous voir introduire les diamants dans la cachette ?
— Oh! absolument sûr !
— C'est étrange ! en effet, murmurait Bernac, très pensif, se demandant si d'autres comparses, insoupçonnés, inconnus, n'allaient pas encore se mêler à cette histoire, pourtant déjà bien assez complexe et scabreuse !
Et des jours se passèrent, et nul événement nouveau ne se produisait.
Michèle, éprouvant, pour lors, un affeux sentiment de solitude, à l'hôtel de l'avenue du Bois, n'y séjournait qu'aux heures du sommeil; presque tout son temps, elle le passait aux côtés de Bernac, en enquêtes et contreenquêtes; et, tous deux, calculant, raisonnant, déduisant, en une intimité chaque jour grandissante, ils poursuivaient la trace de l'automobile noire, du valet Bob, du secrétaire Johnny Wills... d'ailleurs vainement.
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Bernac, parfois, se montrait découragé ; et il s'écriait, presque avec amertume :
— Voyez donc quel pauvre policier je fais. Je ne suis arrivé à rien du tout, dans cette affaire. Et le seul résultat palpable : Miss Hopkins démasquée, c'est à vous que nous le devons I
Mais la jeune fille n'avait pas grand'peine à lui rendre courage ; d'instinct, elle trouvait les arguments qu'il fallait pour stimuler ce tempérament de lutteur.
Chaque jour, aussi, elle admirait davantage la rectitude de sa nature, son courage et son abnégation foncières, Tabsence totale de cette vanité professionnelle qu'on rencontre, souvent, chez les plus grands esprits.
Au bras de ce garçon énergique et doux, dontlesyeux clairs avaientpour elleun regard particulier, qu'elle aimait rencontrer, elle se sentait étrangement en confiance, et aussi protégée qu'elle eût pu l'être auprès de son père. Et malgré la douleur toujours vivace qu'elle éprouvait d'une absence peut-être éternelle, une sorte de joie nouvelle lui était née, dans la vie, avec la venue de ce compagnon.
Au surplus Michèle changeait beaucoup; le malheur avait en quelque sorte estompé ses alluresun peu hautes; un charmetendreetsecret, de toute sa personne, à présent se dégageait.
Et Bernac lui aussi, maintenant, se sentait autre. Son existence avait évolué ; tout l'intérêt, pour lui, s'en concentrait sur les heures qu'il passait avec la jeune fille. Il l'eût voulue complètement, universellement heureuse ; et c'était pour cela que la stérilité de ses efforts le faisait souffrir dans le tréfonds de son orgueil et de son cœur.
Et voici qu'un matin, comme Bernac se trouvait averïue du Bois, un grand coup de sonnette retentit à la porte d'entrée.
Us entendaient, dans l'antichambre, le son df'une voix qui, tous les deux, les fit tressaillir. EtVersigny, Jérôme Versigny en person-ne naturelle, un peu vieilli, la moustache un jyeu plus grisonnante que naguère, mais bien vivant et alerte, apparaissait sur le seuil..
Michèle poussait un grand cri . Ce fut, ensaite. une tongue étreinte eu père et de- la fi'Èle', un profond serrement de mains eratre
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les deux hommes; et durant de grandes minutes, on se tut dans la salle à manger de l'hôtel Versigny.
A la porte entre-bâillée, tout le personnel de la maison, accouru, se pressait, sitencieusement; et l'on voyait, à toutes les paupières, de ces larmes émues et qu'on ne force point.
Puis les questions et les répontses avaient falguré, s^étaient entre-croisées avidement, passionnément.
Jérôme 'Versigny semblait, du reste, au courant de tout ce qui s'était passé depuis sa disparition .
Quand il leur eut raconfté les premières péripéties de son enlèvement :
-— J'étais, expliquait-il, gardé à vue. dans le- sous-sol d'une maison, dont du diable si je sais où elle se trouve, mais aménagée merveilleusement... avec un luxe digne d'Archibald C^aves.
Bob et Johnny 'Wills se relayaient pour me surveiller, et se montraient, je dois le d'ire, des plus empressés à mon égard... Au sur-
plus, bien que, comme vous pensez, j'aie examiné tous les movens de fuir, il ny avait rien à faire de ce côté-là...
Je passais presque tout mon temps à lire, d'abord les journaux... Car on poussait les égards jusqu a me les apporter quotidiennement, et vous vous imaginez avec quelle fièvre je me précipitais aux nouvelles... touchant l'affaire- Versigny ! Puis il y avait une fort belle bibliothèque scientifique. Pour ne pas m'abrutir tout à fait dans le chagrin, j'en ai usé aussi, copieusement.
— Mais alors, objectait Bernac, ces deux hommes, dès le lendemain, avaientappris l'assassinat de leur maître... Et, ce qui m'étonne, c'est que, dans ces conditions, ils aient continué à vous garder... Ils auraient pu prendre la fuite... après avoir eu la précaution... de...
— Oui, achevez : de me supprimer. Et ma foi, c'est ce que je me suis demandé moimême sans pouvoir y trouver d'autre réponse que celle-ci (car, à des questions de cet ordre, on ne me répondait pas) : Archibald Graves, qu'ils vénéraient comme un dieu sur terre,
leur avait donné une consigne : ils l'exécutaient textuellement, qu'il fût mort ou vif...
— Et il aurait donc défendu qu'on attentât à votre existence !
— Sans doute !
— Mais pourquoi vous ont-ils laissé partir... et comment cela s'est-il passé? interrogeait Michèle.
— Comment? Je n'en sais rien. Hier au soir, ils ont dû mélanger un narcotique à mes aliments, je me suis endormi net; et, tout à l'heure, je me suis réveillé... dans un fourré du bois de Boulogne, justement non loin du Pavillon d'Armenonville, où commencèrent mes tribulations.
A ce moment, Cambaux, qui, pour lors, avait ses grandes et ses petites entrées à l'hôtel 'Versigny, apparut dans la pièce.
Sa stupéfaction d'y apercevoir le banquier fut sans bornes.
Toutefois, lorsqu'il eut été mis, rapidement, au courant, le chef-adjoint de la Sûreté fit entendre un petit ricanement entendu.
Il tirait de sa poche un numéro du Dailt/
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Mail, où se trouvait reproduit, dans son intégralité, le testament d' Archibald Graves, qu'on venait d'ouvrir à Londres.
Le Roi du Diamant, qui dotait magnifiquement ses collaborateurs, et léguait une grande partie de sa fortune aux pauvres, y demandait humblement pardon à tous ceux à qui il avait pu faire tort, suppliait ses exécuteurs testamentaires, ses amis, ses serviteurs même, de réparer, dans la mesure du possible, tous les méfaits, toutes les erreurs qu'il avait pu commettre...
— Et voilà! concluait Cambaux... C'est sûrement à la divulgation de ce testament que nous devons la joie de vous revoir, Monsieur Versigny. Bob et Johnny Wills, dès qu'ils ont eu connaissance des dernières volontés de leur maître, se sont conformés à son ordre posthume !
— Ce doit être cela, oui ! fit Versigny. Et il ajoutait.
— Après tout, cet Archibald Graves n'était pas le pire de la bande!
— Et maintenant, s'écriait jovialement
Cambaux, vous allez devenir à votre tour l'Empereur du Diamant, Monsieur Versigny !
— Qui sait, qui sait?
— Comment, qui sait ? Le procédé de Wladimir Gourow n'est-il pas authentique, valable ?
Versigny eut, ici, un sourire: et s'adressant à Bernac :
— Il y a un instant, vous m'avez dit, mon cherBernac, quece Nathaniel Bodminsteravait constaté la disparition — inexplicable pour vous comme pour lui — des trois diamants qu'il avait dérobés à mon malheureux ami?
— Oui, en effet, disparition — inexplicable !
— Elle ne l'est pas, mon cher Bernac ! Pendant les loisirs de ma villégiature forcée, je vous ai dit que j'ai beaucoup lu; j'ai notamment cultivé nombre d'ouvrages traitant de la chimie du diamant, — (le chapitre intéressait, comme de juste, Archibald Graves!)... Eh bien, je crois comprendre ce qui a dû se produire. — Vous savez ce que sont les phénomènes de Dissociation. Sans qu'aucun facteur chimique intervienne, les molécules
aga
d'un corps, solide ou gazeux, dans certaines conditions se désagrègent, et la matière réduite soit en poussière soit en gaz impondérables, disparaît ! Eh bien, les diamants n'ont pas été volés : ils se sont dissociés, résolus en poudre par suite d'une trop grande tension moléculaire!... Wladimir Gourow avait bien inventé la fabrication du diamant... mais du diamant momentané! Comprenez-vous...
— Ma foi, dit l'auteur dramatique, vous devez avoir raison. Nous avons retourné le problème sous toutes ses faces. C'est la seule explication possible !
Cambaux ajoutait :
— Au surplus, avec les indications du cahier gris, nous pourrons le vérifier.
— Et tout cela ne nous empêchera pas d'être heureux ! s'écriait Michèle.
Ils le furent en effet; et Michèle, bien entendu, épousa Octave Bernac.