LA DERNIÈRE JOURNÉE DU BARON GÉRARD DE LAMBRIERE
Vers deux heures et demie du matin, le baron Gérard de Lambrière était rentré chez lui, rue de Courcelles.
Les concierges dormaient et n'avaient certes pas entendu les syllabes, bredouillées à dessein, qu'il émit en passant devant leur loge.
Sans faire marcher la minuterie ni se servir de l'ascenseur, il montait à son appartement, ouvrait, dans l'obscurité, sa porte ; puis, ayant fait la lumière, il pénétrait directement dans sa chambre à coucher, lançait presque à la volée, d'un geste excédé, sa valise de voyage, qu'il avait apportée à la main.
Et là-dessus —affalé en un fauteuil, le buste détendu et renversé contre le dossier, la tète ballante. — pour la première fois, depuis douze heures, il allait réfléchir, peser ses actes, essayer de déterminer la valeur, dans le Temps et dans l'Espace, des événements formidables vécus en cette térébrante journée.
D'abord, il tàte sur sa poitrine la liasse épaisse de bank- notes qui, avec le cahier gris, forme plastron sous son gilet, il prend dans sa poche une petite boîte de carton afin de considérer le menu caillou rugueux.
Mais il ne l'y voit plus: il a du le perdre, au cours des pérégrinations de la journée; d'ailleurs cela importe peu... H hausse, supérieurement, les épaules.
Il lui semble qu'il sort de traverser un immense cauchemar interminable, composé d'une succession de petits cauchemars qui s'encastraient l'un dans l'autre, avec une inflexible rigueur, une logique réelle et vibrante, et cela les rendait encore plus affreux, et poignait davantage son âme fatiguée.
Les choses aujourd'hui commençaient par l'entrevue avec Archibald Graves, assisté de Bob, et du disert Jimm\- Smith, dans lechalet du Parc-des-Princes.
On concertait, d'une façon définitive, le plan . Quel plan?... Il était question de Jérôme Versigny, son beau-frère.
Jérôme Versigny...
Oui, oui, Gérard se rappelait très bien de quoi les choses retournaient.
Vovons... Comment cela débutait-il au commencement des commencements?. . . Ah oui !.. . 11 se trouvait ruiné, à la veille de la saisie, de la faillite, à la veille d'être arrêté pour vulgaire escroquerie au préjudice de la Banque austro-bulgare, qu'il venait d" « administrer » en subtilisant plus d'un million dans ses caisses.
Alors, ne voulant pas encore se faire sauter, il s'était abouché tout à trac avec Archibald Graves pour lui offrir de lui livrer le plan de campagne financier, élaboré, pour l'an prochain, par Jérôme Versigny, et la copie
de tous les traités secrets liant, aux producteurs du Cap, la Société générale française des Mines diamantifères.
11 savait où les prendre.
Sa longue fréquentation du banquier lui permettait d'affirmer que ces documents-là, Jérôme Versigny les gardait toujours à portée de sa main, dans son cabinet de la rue Pillet- Will, au petit coffre-fort dont Gérard de Lambrière avait le mot, et possédait des clefs doubles... Oui, une menue précaution qu'il avait prise, sans penser à mal, autrefois, bien avant qu'il se fût brouillé avec son beau-frère, et en se disant : « On ne sait pas ce qui peut arriver ! »
Et il connaissait trop Versigny pour supposer que, par une méfiance postérieure, ce dernier en eût modifié la fermeture.
Du reste, en emplovant un microphone, qu'on approche des cylindres mobiles, dans une serrure à combinaison, on entend parfaitement les bruits les plus sourds, et l'on peut discerner, parmi les autres, celui qui révèle la lettre ou le chiffre cherché.
La difficulté consisterait à s'introduire au cabinet directorial.
Archibald Graves avait d'abord dûment contrôlé l'identité de son interlocuteur et le sérieux de sa proposition.
Alors il se montra enchanté; et tout de suite il trouvait le moyen d'exécuter et même de perfectionner le projet :
— Ce n'est pas tout, disait-il à Gérard de Lambrière, de prendre ces documents, si intéressants qu'ils puissent être : l'idéal ce serait de mettre sous clef, pour quelques semaines, et mieux quelques mois, leur propriétaire, de façon, nous, à gagner du champ.
Et comme Gérard de Lambrière (conservant encore quelques scrupules, par respect humain, ou plutôt, voulant se persuader qu'il en avait) esquissait un geste de protestation, le Roi du Diamant dardait sur lui le regard de ses yeux durs et perçants :
— Écoutez, baron ! dit-il. Nous sommes ici entre nous, dans mon bureau du Strand, où l'on parle affaires et non pas sentiments.
Alors parlons affaires, ne jouons par sur les mots et ne nous perdons pas en inutilités.
Depuis longtemps j attends l'occasion de mettre hors d "état de me tenir tète, Jérôme Versigny, pour qui j'ai la plus vive admiration, mais qui aussi me gène horriblement. D'ailleurs, il v a quelque temps, je lui ai fait des ouvertures qu'il a rejetées et, alors, je l'ai prévenu d'avoir à se garder à carreau. Vous vovez donc que vous tombez à pic. J'ajoute qu'à défaut de votre concours spontané, un de ces jours, je me serais décidé moi-même à user de la « manière forte ». Employons donc les grands moyens; un vol, un rapt... vous n'en êtes pas à cette distinction près, je crois l'avoir compris d'après l'exposé que vous avez bien voulu me faire de votre situation actuelle...
Oh ! la rage de tous les orgueils ataviques, bouillants, refoulés, comprimés en Gérard de Lambrière par la puissance de l'Argent, le funeste et maudit besoin de l'Argent.
Et il ne sautait pas à la gorge d'Archibald
L'EMPIRE Df' DIAMANT 269
Graves, et il l écoutait, acquiesçait, bien soumis, bien docile!
— Alors, continuait l'autre, voici comment je conçois l'opération : nous allons essa^'er de l'attirer dans un piège; au besoin je lui donnerai rendez-vous dans un endroit écarté. Il viendra. Oui, il viendra sans se faire escorter, car il est orgueilleux, et surtout ne voudra pas avoir l'air de « caner », lui Français, devant l'Anglais, le concurrent que je personnifie à ses yeux !
Je possède, aux environs de Paris, sous un nom d'emprunt, une petite villa, dans un grand jardin, sans voisinage gênant, au Parcdes-Princes. Il y a un sous-sol avec fumoir, salles de bains... enfin tout le confort moderne! (Archibald Graves se mita rire silencieusement et son rire même avait quelque chose de féroce, à cause de ses mâchoires carrées qui se contractaient.)
Par une suite de manœuvres que nous étudierons, nous l'emmènerons là-dedans; j'ai. auprès de moi, deux hommes de tout repos, qui le surveilleront nuit et jour. Ils ont Tha-
bitude de ces choses. Ce ne sera pas leur première faction. (Ici, ce fut un pâle sourire énigmatique qu'eut Archibald Graves.) Il continua :
— Si cela peut vous tranquilliser, je m'engage dès à présent, sous la foi du serment — et vous savez sans doute que le Roi du Diamant passe pour n'avoir jamais manqué à sa parole — ■ à veiller qu'il ne soit pas touché un cheveu de sa tête; et dès que mes dispositions seront prises pour paralyser ses projets, il sera rendu aux siens... Quant à la discrétion, je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'elle est notre commun gage ? D'ailleurs n'êtes-vous pas venu vous livrer à moi, pieds et poings liés ? Vous avez bien fait, au surplus. . . Et alors, une fois Versigny à l'ombre, je vois, d'ores et déjà, un expédient pour arriver au coffre-fort... en admettant que vous ayez suffisamment d'audace.
— J'en ai ! répliquait brièvement Gérard de Lambrière. Parlez donc!
— Ce serait de vous faire sa tête et de pénétrer en son cabinet, sous les yeux mêmes
de l'homme qui siège dans l'antichambre. Il faudrait seulement que cela fût exécuté pour ainsi dire dans le feu de l'action, à peine votre beau-frère enlevé, et avant qu'on eût le temps de s'apercevoir de sa disparition... 11 y a cent mille livres, c'est entendu, pour vous, dont dix mille d'avance...
Gérard de Lambrière, après cette incursion, très en arrière du présent, telle que ce qu'on appelle « un lointain », dans les décors de théâtre, se reportait maintenant au dernier conciliabule qui précéda l'événement...
On avait fait fonctionner le manchon à baleines, dissimulé dans le plafond de l'automobile. Cela s'abaisserait, emprisonnant la tète de la personne qui serait assise dessous, à l'aide d'un déclic qui se trouverait sous la main d'Archibald Graves. Et, par un automatique déclanchement, du chloroforme se vaporiserait à l'intérieur.
Bob se tiendrait sur le siège.
Pour éviter tout coup d'oeil indiscret à l'octroi, il passerait en vitesse (d'ailleurs nul, sauf
par raison d économie, n'est tenu de déclarer son essence en sortant).
Puis après un circuit — le plus court possible pour ne pas perdre de temps, — il gagnerait la maison du Parc-des-Princes, où le baron se tiendrait en permanence.
Et Gérard de Lambrière, tel qu'un halluciné, ne pensant plus, vivant comme une plante, avait attendu, en compagnie de Johnny Wills, lequel s'était obstiné à lui tenir des discours sur l'art japonais. Il avait attendu jusqu'à trois heures et demie, en la villa.
Et l'automobile était entrée dans le jardin, avait roulé jusqu'à l'intérieur du hangar.
Après quoi, l'on descendait de voiture le corps inerte de Versigny. Gérard de Lambrière, qui s'était précautionné d'une fausse moustache grise, avait revêtu la pelisse du banquier, s'était nanti de son monocle, de sa canne, de sa serviette en maroquin rouge...
Un peu plus tard, Gérard se reconnaissait, installé, pour un moment, dans le grand cabinet, aux brise-bise clairs, rue Pillet-Will...
Edouard n'y avait vu que du feu, et observait la bonne consigne... Le coffre-fort s'ouvrait sans difficultés... Gérard avait rapidement compulsé des dossiers, inséré ce qu'il trouvait de considérable dans le portefeuille. Une boite contenant un petit caillou rugueux avait attiré son attention; il l'avait mise dans sa poche, et il allait refermer le volet du coffre, lorsqu'il avisa un cahier gris, poussé tout au fond d'une case, et qui avait échappé à ses investigations; il le feuilleta rapidement, les pages étaient couvertes d'une écriture serrée; il remarqua de-ci de-là le mot « diamant »; et, à tout hasard, également, il l'emportait...
Gérard de Lambrière se retrouve maintenant rue du Helder, à l'hôtel Princelet, dans l'appartement d'Archibald Graves... Il détient dans son portefeuille, en bank-notes, les dix mille livres d'arrhes convenues, et il attend le chèque libérateur... Cependant, penchés côte à côte sur la table, ils compulsent les dossiers que Gérard vient d'apporter... Les
2 74 L'EMPIRE DU DIAMAST
pièces sont bien celles qu'ils escomptaie«»l : Archibald Graves y trouvera de quoi gagner largement la bataille..
Soud'ain, comme ils en sont au cahier gris, ce dernier ne peut retenir une exclamation; il )h tout haut :
« Description du procédé de fabrication du diamant artifi<:iel », et, en marge, de Técritu-re de Versigny :
« Invention de Wladimir Goiirow. Je la considère- comme à peu près définitive. S'occuper de l'usine de Sctint^Ouen. Recruter un personnel. »
Alors, une haine n^onte au cerveau du baron Gérard de Lambrière. D'un seul cou-p il découvre que ce petit cahier contient, en puissance, la Royauté du monde, et qu'inconsidérément, pour un salaire — en proportion, dérisoire — il vient d'en sacrer souverain détenteur cet Anglais de catastrophe.
Déjà Archibald Graves, plongé goulûment dans la lecture du mémoire, tenant les pages ouvertes devant lui dans ses deux poings serrés, semble se carrer parmi le secret mag-ni-
ôquequi s'y trouve contenu, Taccaparer royalement, exclusivement...
C'est plus que n'en peut supporter Gérard de Lambrière, qu'une frénésie aveugle.
Il a saisi umî sorte de stylet, servant de coupe-papier, qui traîne sur la cheminée, et d'un trait il l'a plongé dans le grand dos cxDurbé devant Lui, qui fait seulement un petit soubresaut et qui s'^afFaisse...
Et puis Gérard de Lambrière se voit, dans la me, marchant droit devant lui,, avisant un taxi-auto, se faisant conduire au hasard des aoms de lieux qui. lui viennent à l'idée, à Notre-Dame, puisa TOlympia, puis aux JVloulineaux.;, ensuite il descend, il marche encore, il hèle d'autres fiacres qu'il lâche lorsqu'il en est las...
Après, il échoue daas un train de ceinture, où ilahandonniela eanac, la pelisse, la serviette de maroquin.
Débarqué à Auteuil, il reprend un locatis pour se faire conduire à la consigne de la gare du Nord, où il a laissé sa valise, en
débarquant, ce matin, du rapide de Calais. Enfin, il rentre...
Il est là, chez lui, dans sa chambre à coucher, affalé dans un fauteuil, la tète branlante et vide...
Personne, personne ne saura jamais cette histoire-là, ni Bernac, ni Cambaux, ni Michèle, ni Versigny...
LebaronGérarddeLambrière décidedefaire un effort. Ilbrûle,dansla cheminée, les papiers qu'avec quelques misérables bank-notes et un carnet de chèques — ô dérision — il a trouvés dans le portefeuille d'Archibald Graves. Puis s'étantà moitié dévêtu, il se jette sur son lit, il s'endort d'un sommeil harassé, fourbu, et définitif aussi, car, derrière le mur, tout habillé de noir, tenantd'une main un.browningchargé pour le cas d'alerte, et de l'autre le vaporisateur-bijou, se tient le révérend Nathaniel Bodminster, qui, au baron Gérard de Lambrière, va procurer le plus complet des sommeils.