LIVRE PREMIER Lu lufigue cMnoise
saire pour arriver à la science parfaite du placement des mots dans le discours donne à l'esprit une singulière finesse, et contribue à faire des lettrés d'admirables diplomates (Pouvourville).
Il se trouve que de tous les dialectes parlés et écrits en Chine, le plus pauvre est celui dont on use dans la capitale du Milieu, à Peking, le langage dit « mandarin », le Rouan hoa. : il ne dispose, d'après Wade, que de 420 monosyllabes différents, de 460 d'après Wells Williams. Les dialectes de Changhaï et de Ningpo se rapprochent du langage mandarin et ne comprennent guère plus de mots ; mais le dialecte de Souatoou, que l'on parle dans la partie sud-orientale de Kouangtoung, a 674 monosyllabes, d'après Goddard, et celui de Canton même en possède 707. Le dictionnaire de Maclay et Baldwin en énumère à Foutchsou 928, dont quelques-uns sont très rarement employés. Le dialecte le plus riche de la langue chinoise est celui de Tchangtcheou, près d'Amoï; d'après Medhurst et Douglas, ses 846 mots en forment plus de 2 500, grâce à la diversité des intonations, qui sont, en parole chinoise une sorte d'accent tonique bien plus compliqué que celui qui régit nos langues occidentales.
En effet, la pauvreté de leur idiome en mots de prononciation différente oblige les Chinois, de même que tous les autres peuples parlant une langue monosyllabique, à changer le sens du mot, suivant l'intonation avec laquelle ils le prononcent. Le ching, c'est-à-dire la modulation en ton neutre, majeur ou mineur, décide de la signification précise du monosyllabe dans la conversation : c'est certainement le trait le plus caractéristique de ces idiomes singuliers.
Cette prononciation avec modulation chantante a toujours pour les Européens quelque chose de vague, d'indécis, et varie singulièrement de province à province, même en des villes rapprochées les unes des autres. Ainsi, le caractère qui se traduit en français par le mot « enfant » et qui se rencontre dans un grand nombre de noms géographiques, se prononce ^s dans la Chine du nord; à Canton, il devient tz ou dz; k Macao, il se change en tchi. Le sens de « deux » est exprimé par un seul caractère; mais, sans aller jusqu'en Corée, au Japon, en Cochinchine, où la prononciation est encore différente, on entend pour ce mot les sons divers de ôZ, orl, oui, onrh, 'rh, lur nge, rigi, je, ji, e, i. De même, la plupart des mots homophones subissent des changements analogues de sons. C'est principalement dans le dialecte de Fo'kien que les sons semblent se confondre, au désespoir de l'étranger surpris à chaque mot : il cherche vainement à distinguer entre l, m et b, entre h et p, entre ien et ian, an et in.
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La variété de prononciations, ajoutée à la pénurie des mots, donne au ching une valeur prépondérante pour la différenciation des idées : de là vient que le Chinois attache beaucoup plus d'importance à la tonalité qu'à la prononciation alphabétique des sons.
C'est ainsi, par exemple, que le caractère qui signifie « eau » peut se dire sui, chid, ch'ui, clioui, ou même tch-oui, et tout le monde le comprendra, pourvu qu'on sache le prononcer avec le ton ascendant qui lui est propre, tandis que le mot sui, prononcé dans un ton descendant, n'est compris de personne.
La gamme des mots ne comprend pas seulement la tonalité montante et la tonalité descendante : Morrison et Rémusat énumèrent quatre tons ; de Guignes en reconnaît cinq ; Medhurst en trouve sept, et, si l'on comprend l'ensemble des dialectes, il faut admettre l'existence de huit tons, une octave complète, puisque chacun des ching que marque Rémusat a ses deux variantes. En tenant compte de toutes les nuances délicates du langage, on pourrait porter à douze, et même au delà, le nombre des intonations employées dans la conversation des gens du Fo'kien. Les syllabes ne sont pas seulement longues ou brèves : on les distingue en longues sourdes, longues montantes, brèves interrogatives et brèves tombantes.
Chaque mot a sa modulation propre; il faut appliquer la gamme à la conversation, comme le fait un musicien en chantant des syllabes. M. Léon de Rosny voit dans le parler chinois l'indice de l'origine commune du langage et du chant, La prière, qui rappelle dans le Royaume Central, comme partout ailleurs, les formes archaïques du langage, est toujours une cantilène. Et de même les enfants étudient à haute voix en chantant.
Phénomène qui paraît inexplicable au premier abord, et qui pourtant s'explique de lui-même fort aisément, cette langue concise en théorie à l'extrême limite du possible, ne l'est aucunement en pratique. L'abbé Jean Carreau nous déduit fort clairement le cas :
« En Chine, la langue du peuple est courante et facile, mais forcément prolixe et verbeuse sous peine d'être incompréhensible. Pour exprimer les besoins ordinaires de la vie, ce sont toujours les mêmes phrases stéréotypées dans la bouche de tout le monde, une série de clichés, de vraies ritournelles que toute la nation sait par cœur. Mais sortez de ce cercle ordinaire d'idées familières, c'est une langue ennuyeuse à parler, surtout pour un étranger, car très souvent, en parlant avec les Chinois, il lui arrive à l'esprit une idée simple, représentée dans sa langue maternelle par un seul mot, mais qui, pour être plus ou
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moins bien comprise par des auditeurs chinois, même intelligents, a besoin d'être délayée en une ou même plusieurs phrases. Cela arrête tout l'élan du discours. On dirait une suite de parenthèses sans cesse fermées et sans cesse ouvertes. Ce qui rend la langue chinoise parlée forcément prolixe, c'est le grand nombre de mots homophones qu'elle possède. Pour rendre toutes les idées qui peuvent hanter le cerveau humain, elle n'a que 480 sons à son service; d'où il résulte qu'une multitude innombrable d'idées sont exprimées par des mots ayant à l'oreille un son parfaitement identique. Pour les différencier les uns des autres, il a donc fallu les spécifier en accolant à chacun d'eux un autre mot, ou synonyme ou explicatif. Ce défaut de la langue parlée disparaît dans la langue écrite, parce que quarante caractères qui, je suppose, offriront à l'oreille le même son, offriront cependant aux yeux quarante images différentes. Mais ici on n'évite Charybde que pour tomber en Scylla. La langue parlée était ennuyeuse à force d'être prolixe : la langue écrite est ennuyeuse à force d'être concise : on dirait que les Chinois ont voulu faire payer à celle-ci le verbiage excessif que leur imposait celle-là; ou plutôt on dirait qu'en formant leur langue écrite, tout l'effort de leur esprit s'est porté sur un seul point, à savoir de pouvoir offrir à l'œil une image différente pour exprimer une idée différente; et que, tout entiers au bonheur de l'avoir trouvée, ils l'ont jetée là brutalement dans une colonne au-dessus ou au-dessous d'autres images de même genre, sans se préoccuper de les relier étroitement les unes aux autres par ces petits nœuds que nous appelons, nous, Européens, préfixes ou suffixes; nœuds qui par eux-mêmes ne sont rien, mais qui cependant répandent une si grande clarté dans la phrase, en indiquant les genres, les nombres, les temps et l'influence mutuelle des mots les uns sur les autres. Certes, pour exprimer des idées morales, la langue chinoise est belle dans sa majestueuse simplicité : tout y est muscle et nerfs; chaque phrase est comme un bloc de granit au grain tellement serré que le ciseau ne saurait y mordre pour en détacher le moindre éclat. Mais elle a les défauts de ses qualités; elle est d'un vague et d'une obscurité effroyable,... en tout et pour tout, mais principalement quand on veut la faire entrer dans le cercle des principes abstraits, dans le monde des sciences exactes.... »
Il est bien certain que la langue chinoise mérite le nom d'imparfaite à un rare degré.
La « concurrence vitale » la menace de rudes épreuves.
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Ainsi, grâce aux intonations diverses, les habitants du « Grand ot Pur Empire » peuvent obtenir II des milliers de significations avec les centaines
ÉCRITURE de mots qu'ils possèdent, mais le langage n'en IDÉOGRAPHIQUE rcstc pas moins insuffisant à exprimer l'ensemble des idées, et la civilisation chinoise a dû appeler l'écriture à son aide, une écriture synthétique, ne désossant pas les mots, comme le l'ait la nôtre.
Le dictionnaire de Kanghi, qui est classique, contient 44 449 caractères différents représentant chacun un groupe de significations distinctes : c'est ainsi que plus de 150 signes, figurant chacun une série particulière d'idées, se lisent également i. Les mémoires philosophiques, les ouvrages de haute littérature ne sont compris que par des lettrés , et lorsque la conversation s'élève au-dessus des banalités ordinaires, les interlocuteurs doivent recourir au pinceau pour figurer les signes correspondant à leurs idées.
En réalité les Chinois n'écrivent pas, ils peignent. Le verbe qu'on applique parfois aux calligraphes, quand, peinture à part, on dit d'un homme qu'il « peint bien » a chez le Chinois une valeur littérale.
Leur représentation de la pensée est donc idéographique, ou pour mieux dire hiéroglyphique, après avoir été purement représentative, et ce n'est pas chez eux qu'il faut chercher l'écriture phonétique, encore moins l'écriture commode, rapide, et, comme on dit, cursive.
On ignore la date de l'invention de cette écriture, certainement très ancienne. Les Chinois la font remonter au temps de leurs plus antiques empereurs, c'est-à-dire à l'ère mythique, à 2 700 ou 3 000 avant notre ère.
Quand l'écriture apparut, disent les historiens de Chine, «t les cieux, la terre et les dieux, tout s'agita; les habitants de l'Enfer pleurèrent toute la nuit, et les cieux, en signe de joie, firent pleuvoir du grain mûr. Dès l'invention des signes, le cœur humain commença ses machinations, les histoires fausses, les mensonges augmentèrent de jour en jour, les procès et les emprisonnements « fleurirent », le langage spécieux et artificiel amena la confusion dans le monde : c'est pourquoi les ombres des morts pleurèrent durant la nuit. Mais aussi, de l'invention de l'écriture procédèrent la politesse des relations sociales et la musique; la raison et la justice se manifestèrent, la sociabilité régna, la loi fut fixée. Les gouverneurs eurent des textes pour les guider, les lettrés eurent des autorités à vénérer : c'est pourquoi les cieux charmés laissèrent tomber des grains mûrs.
PREMIER La langue chinoise.
Ni l'étudiant des classiques, ni l'historien, ni le mathématicien, ni l'astronome n'auraient pu faire quoi que ce fût sans l'écriture. Et s'il n'y avait pas un langage écrit pour tenir compte des événements, alors les ombres pourraient pleurer en plein midi, et des cieux il pleuvrait du sang. »
En somme, à peu près ce qu'Ésope disait de la langue.
Et c'est bien le cas en Chine plus que partout ailleurs, car, sans nul doute, cette écriture si compliquée, qu'il faut des années pour acquérir à peu près, ce justaucorps qui étouffe la langue et l'empêche de se développer librement, a fait le plus grand tort à l'indépendance et au développement de la pensée chinoise, il l'a figée, comme les bandelettes arrêtent la croissance des pieds des « filles de Han ».
Mais sans nul doute aussi c'est bien ce dictionnaire aux 45 000 signes qui a le plus agi pour la durée de la nation.
Au-dessus des idiomes et patois, il a maintenu la langue nationale, parce qu'il représente, non pas des sons, qui peuvent varier et varient de province à province, de canton à canton, de montagne à vallée, mais des mots dont le son n'importe guère, puisque la représentation s'en impose à l'œil et non pas à l'oreille.
Dans la langue ainsi fixée, il n'a pas pu se produire à la longue de décomposition, comme le passage du latin aux langues romanes, ni de contradiction entre la langue parlée et la langue écrite, comme il appert à l'orthographe du français, de l'anglais, du russe. Les sons peuvent varier, du tout au tout; il en est des mots écrits, des caractères chinois comme des chiffres sous lesquels tout homme au monde comprend la valeur même dans les langues les plus différentes. Un Cantonais, un homme du Fo'kien lit un caractère de la langue officielle, et sous ce caractère il range docilement l'idée qui s'en dégage et qu'il exprime, lui, par un autre son que l'homme de Peking.
« Chaque caractère chinois, dit F. Farjenel, est un petit dessin qui a la prétention (ajoutons : non justifiée) de peindre les objets et de représenter le mieux possible les idées, au moyen de plusieurs espèces de caractères : les figuratifs, les indicatifs, les inverses, les idéo-phonétiques et les métaphoriques...; les figuratifs ne sont que la reproduction graphique des objets eux-mêmes. Dans l'écriture hiéroglyphique primitive, le dessin était assez fidèle : un cercle représentait le soleil; une langue, la bouche; deux jambes, un homme, etc. Avec les transformations nécessitées par le besoin d'une écri-
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ture rapide, ces dessins ont perdu de leur exactitude, les images sont devenues des signes conventionnels. Pour exprimer des idées non susceptibles de représentation graphique, ce sont également des figures conventionnelles qui composent les caractères ; mais dans les caractères d'origine la plus pure, l'écriture chinoise se rapproche le plus possible du symbolisme figuratif. Ainsi, par exemple, le caractère tsiou, qui exprime l'idée de tristesse, de mélancolie, se compose de deux éléments : limage de l'automne et celle du cœur; la tristesse mélancolique est ainsi dépeinte par une très poétique image, l'automne du cœur. >
Bien peu de caractères chinois éveillent d'eux-mêmes l'idée de ce qu'ils sont censés peindre.
Oui reconnaîtrait, par exemple, à la simple vue, une image aussi peu fidèle que celle qui a la prétention de représenter les dents, tchi'! on peut la comparer à une cage carrée surmontée d'un toit avec deux « cheminées, garnie de barreaux sur lesquels deux oiseaux sont perchés ».
Qui devinerait une flûte, go, dans les dix-sept traits, pas moins, qui nous mettent sous les regards « une maison avec quatre petites fenêtres, et au-dessous quatre colonnes de support »?
On n"est donc pas aidé, dans l'étude de l'écriture chinoise, par une conformité visible entre le mot et l'objet. On est comme dans une forêt obscure, « alambiquée », en labyrinthes, où Ton ne se reconnaît qu'à force de temps et d'erreurs.
Il y a du vrai dans cette observation d'Eugène Simon que : « l'écriture chinoise étant idéographique, et chacun des signes de cette écriture no représentant pas seulement une lettre, comme dans les alphabets phonétiques, ni même un mot, mais une idée, un Chinois qui apprend à lire ou à écrire ne remplit pas sa mémoire de mots seulement, mais d'idées qu'il doit expliquer, commenter ou comparer : ce qui ne peut que hâter le développement de son intelligence ». Grand avantage, peutêtre, mais trop chèrement acheté !
Les caractères se chiffrent par dizaines de milliers; le dictionnaire dit Tzen uei en contient 33 000 environ, celui de l'empereur Kang-hi près de 44 300, a-t-on dit plus haut, et il ne les contient pas tous. 11 peut y en avoir en tout oO 000, quelques-uns des plus compliqués, ayant jusqu'à quatorze traits, sinon dix-sept, dont un certain nombre appartiennent à l'un quelconque des 214 signes fondamentaux qu'on appelle des clés, les autres servant à modifier dans un certain sens l'idée générale comprise dans ladite clé.
Sur ce total extrême de 50 000 signes, beaucoup ne sont
PREMIER La langue chinoise.
plus en usage; ils ont plus ou moins passé de mode et l'on n'en a cure; ils font partie de l'histoire plus que delà réalité courante.
On estime que 5 000 signes suffisent très amplement dans la pratique ordinaire; avec 4 500 on i-éussit à imprimer, disons à graver, une bible complète. L'imprimerie chinoise du gouvernement allemand, considérée comme pourvue au delà du besoin, possède 10 000 caractères. C'est beaucoup plus que n'en connaît en moyenne un bon compositeur chinois, qui ne les prend pas à la volée dans sa casse : chacun d'eux « représentant à la fois une idée, une syllabe, un son et un ton, on les lui désigne oralement ».
Tout cela est déploi^ablement compliqué, à l'inverse sinon de la raison, tout au moins de la commodité, et « colossalemcnt » éloigné de l'idéal moderne, qui est celui d'une sténographie intensive. Et c'est par des « trucs » seulement que l'on peut se servir de cette « idéographie » en certaines choses civilisées, télégraphiquement par exemple.
D'où vient l'extrême pauvreté de l'appareil phonétique des Chinois, comparé à la multitude des choses qu'il importe d'exprimer dans une langue civilisée? D'aucuns l'attribuent à la culture hâtive de la nation, dont la langue aurait été fixée trop tôt par les scribes du gouvernement et les puristes des académies. Peuple de laboureurs pacifiques et faciles à discipliner, les Chinois n'ont pas su rompre les barrières que le parler officiel opposait aux libres transformations de la langue. Par l'idiome ils sont restés dans l'enfance, et combien la pensée elle-même a-t-elle dû souffrir de cet arrêt de développement imposé par le respect du beau langage, et jusqu'à un certain point comparable à l'atrophiement des pieds des Chinoises par la compression des douloureuses bandelettes !
Les missionnaires bouddhistes qui convertirent les Chinois à leur religion, tentèrent à plusieurs reprises d'introduire dans le pays l'une ou l'autre des écritures phonétiques de l'Hindoustan, dérivées de l'alphabet sanscrit.
Ces diverses tentatives n'eurent aucun résultat sérieux. De même, des missionnaires ont employé l'alphabet latin pour écrire des chants, des prières ou des versets pieux que les convertis apprennent par cœur et dont le sens leur a été expliqué d'avance. Mais, à moins d'être surchargés de points, de traits, de barres, d'accents et de signes de toute espèce, et d'être en conséquence plus difficiles à comprendre que les caractères actuels, les lettres des alphabets phonétiques, très utiles pour le langage usuel, ne peuvent servir à la langue vraiment littéraire.
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Les Chinois entendent les sons autrement que les Européens; ceux-ci n'ont pas non plus l'oreille faite aux intonations chinoises et les reproduisent d'une manière certainement erronée.
Les Chinois du centre et ceux de l'est, qui adoucissent tous les sons et ne possèdent pas, comme leurs compatriotes du nord et comme les gens du Yunnan, le son r aspiré, sont obligés de prononcer Folansi ou Folansaï pour « Français », Tekue pour Deutsrher « Allemand » et Belikien, Milihien ou Milikien pour « Américain », et les étrangers établis dans le pays leur rendent la pareille avec usure pour la prononciation des mots indigènes. Il faut ajouter que dans le langage courant les Chinois simplifient ces longs mots étrangers difficiles à prononcer : pour eux les Français sont des Fa, les Anglais des Ying, les Allemands des Pous et les Russes des Ou. (A. Ular.)
Du reste, ces noms mêmes de Folansi et de /// Belihien, entrés désormais dans la langue chi-
LENTE noise, sont une preuve qu'une transformation TRANSFORMATION s'accomplit graduellement et que l'idiome s'en- Du CHINOIS richit sans cesse de mots polysyllabiques, termes abhorrés des puristes, mais qui n'en ont pas moins acquis le droit d'usage et qui réagissent sur la manière de penser des Chinois en la rapprochant de celle des Occidentaux. Déjà de nouveaux composés se forment, non seulement pour les substantifs, mais aussi pour les verbes, par l'union de deux monosyllabes, dont le sens se trouve ainsi précisé : c'est ainsi que « proche-éloigné » prend la signification d' « éloignement » et que « parents » naît des mots ayant le sens de « père-mère ». De même, les termes qui naissent par centaines dans toutes les villes ouvertes au commerce d'Europe afin d'indiquer les objets ou d'exprimer les idées d'importation étrangère prennent peu à peu droit de cité : tels sont les polysyllabes de « vapeur-air-voiture », ayant le sens invariable de locomotive, de « vapeur-air-bateau », « air-natation-vapeur », « discussion-douceur-gouvernement », signifiant respectivement « bateau à vapeur », « ballon », « république ». 11 suffît que les assembleurs de ces mots aient dans l'esprit une bonne définition de l'objet ou de l'idée à nommer en ce nouveau chinois non monosyllabique et, comme tel, tranchant très vivement sur l'ancien.
D'après les lois et les rites, l'empereur de Chine, il est vrai, a droit de vie et de mort sur les » caractères », en ce sens qu'il
La lanmie chinoise.
décide souverainement comment, de quels traits, et de combien doit se composer tel ou tel d'entre eux, et qu'en certains cas il a pu défendre d'écrire certains monosyllabes de telle ou telle manière. Mais il ne peut rien et de moins en moins pourra-t-il quelque chose contre le torrent qui entraîne la langue vers la création de nouveaux mots pour la légitime expression de nouvelles idées.
Mal accueillis par les admirateurs du bon vieux temps, ces mots composés sont employés dans le langage oral et même dans les ouvrages populaires : ils font partie du sô-ouen, style usuel qui transforme le noble idiome monosyllabique de Confucius et qui se prête mieux que les autres dialectes aux poésies populaires, aux contes, aux comédies. Les changements qui s'accomplirent dans nos langues aryennes pendant la période préhistorique, s'opèrent maintenant sous nos yeux dans la langue chinoise, et ce phénomène, dans lequel maint Chinois morose, loueur du temps jadis, doit voir un indice de décadence irrémédiable, qu'est-il, sinon le témoignage d'un renouvellement continuel?
Sans la contrainte de l'étroite prison où l'écriture idéographique a muré la langue chinoise, l'idiome des hommes du Grand et Pur Empire se serait bien certainement développé avec une tout autre opulence, en tout cas il ne serait plus uniformément monosyllabique. Bien avant l'arrivée des Européens qui les a forcés à créer des mots composés, faits en apparence de deux, de trois mots, mais n'en formant réellement qu'un (toute écriture à part, s'entend), les Chinois avaient déjà nombre de termes réellement polysyllabiques sous apparence monosyllabique.
En quoi diffère, par exemple, de tel de nos longs mots français, espagnols ou allemands une expression telle que celle de ^séoM-iao-t^-jen"? Qu'on oublie qu'il faut quatre caractères indépendants pour l'écrire, qu'on supprime les traits d'union et l'on aura, dans la vérité des choses, un quadrisyllabe tout pareil aux nôtres. « La première syllabe, dit Farjenel, correspond à l'idée de marche, la seconde à l'idée de chemin, la troisième est un signe de rapport, la quatrième signifie homme, et le tout représente immédiatement à l'esprit le mot de voyageur. »
On dit que l'acquisition de l'anglais est très facile parce que l'anglais n'a pas de grammaire : très aisé alors le chinois parce qu'il en a bien moins encore; qu'il n'a ni genre, ni nombre, ni parties du discours, ni déclinaisons, ni conjugaisons, ni modes, ni temps, bref rien; que le même mot y est
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substantif, adjectif, verbe, adverbe suivant sa position dans la phrase.
Savoir ces règles de position et ce minimum de syntaxe, arriver à déterminer quel son, quel caractère de la phrase ou du membre de phrase représente l'action ou l'état, autrement dit, quel est le verbe, c'est être maître de la langue du a peuple aux cheveux noirs », qu'on parle assez aisément au bout d'un temps assez court. L'écrire couramment c'est autre chose : toutefois, malgré tant de difficultés, parfois plus apparentes que réelles, il suffit, en moyenne, de « quatre ans d'études à raison de deux à trois heures par jour » pour apprendre à peu près la somme d'écriture vraiment nécessaire.
Telle se montre à nous cette langue si
curieuse, si manifestement imparfaite, qui est
IV pourtant l'expression d'une grande littérature
LITTÉRATURE ayant déjà cinq millénaires de durée, à partir de
CHINOISE trois mille ans avant l'ère chrétienne, et trois grandes périodes de développement.
L'âge antéclassique va des premiers balbutiements connus de la langue jusqu'aux deux maîtres de la philosophie chinoise, Laotze et Confucius, vingt cinq siècles avant les temps actuels, âge dont il nous reste deux grands témoins littéraires : le Chou-king ou livre des Annales; le Si-king ou Recueil de vers, jadis 3 000 morceaux, réduits par la suite à 311 : tous morceaux d'une authenticité incontestable, qui, dit Léon de Rosny, « sont parvenus vierges et immaculés jusqu'à nous, grâce à leur forme inimitable, à leurs rimes, à leur mesure; c'est le plus beau monument de l'antiquité chinoise, la plus ancienne anthologie du monde : la Chine seule sur la terre nous a conservé une tradition non interrompue depuis les premiers âges du monde ». — Rimes et mesures : la poésie chinoise a donc en ceci grande supériorité sur la poésie « sœur » du Japon, qui ne s'appuie ni sur la quantité, ni sur la rime, et se borne à l'alternance du vers de sept syllabes et du vers de cinq, avec préférence pour la strophe de 31 syllabes en cinq vers.
L'âge classique comprend environ les cinq siècles à partir de l'époque illustrée par ces deux grands sages; il est caractérisé par des œuvres de philosophie et d'histoire; la langue a déjà beaucoup perdu de sa flexibilité première (flexibilité qui ne ressemble guère à celle du grec, par exemple), mais elle a gagné en force, en concision.
Divers connaisseurs de la littérature chinoise prolongent
pREMiEu La langue chinoise.
l'âge classique commence avec ces deux grands sages jusqu'à l'intronisation de la dynastie mongole (1206).
On pourrait y ajouter l'âge récent, commençant au xix^ siècle avec la première pression un peu forte du monde européen sur le monde chinois, qui ne pourra manquer d'influer très profondément sur l'idiome du Milieu.
Même parmi les plus déterminés sinologues, il n'en est guère ou il n'en est pas qui fasse grand état de la littérature chinoise.
Wells Williams, l'auteur du Royaume du Milieu (Middle Kingdom), qui a donné un Dictionnaire tonique et un Dictionnaire syllabique de la langue chinoise et longtemps professé la langue et la littérature chinoise à l'Université de Yale, s'exprime ainsi sur le Trésor littéraire de l'élégant Empire de la dynastie du Grand Ching :
« La littérature dont le chinois est l'organe est très vaste et très didactique, mais elle manque de précision, de variété, de verve. Les ouvrages publiés dans cette langue ont d'abord formé, puis confirmé le goût national, en lui imprimant une monotonie fatigante. De l'admiration sans bornes pour les livres classiques et pour l'absolue perfection de leurs auteurs, — admiration maintenue et fortifiée par tout un système d'examens — est résultée pour ces œuvres une influence incomparable, et à son tour cette influence les a rendus plus fameux encore. Aussi l'étudiant de la civilisation chinoise ne peut-il pas ne pas fouiller avec le plus grand intérêt cette littérature « immensément » amoncelée pendant une quarantaine de siècles. Si le nombre et l'entassement étaient les principaux mérites d'une littérature, il y aurait lieu d'approfondir celle de la Chine; mais elle a tout de même mieux que cela : à la parcourir avec soin, on peut y trouver aussi, en nous servant des termes de Rémusat, de l'éloquence, de la poésie, un langage pittoresque gardant à l'imagination toutes ses couleurs. »
N'empêche qu'il y a du fatras par monceaux, de l'inutile à l'infini, dans les 78 000 volumes (et au-delà) indiqués par le « Catalogue de tous les livres des quatre librairies » et dans les 93 000 autres volumes (et plus) que mentionnent les catalogues des bibliothèques impériales. Nos centaines de millions d'ouvrages, à nous Européens, contiennent sans doute autant d'inepties et de vanités, mais avec combien plus de variété, de contradictions, de systèmes, de pensées, de génie primesautier, de puissance.
Ceci pour les belles-lettres. Quant au trésor scientifique de la Chine, il ne consiste guère qu'en erreurs et en enfantillages.
La Chine. livre premier
Et ici la comparaison entre les Chinois et nous n'est plus possible, tandis qu'on peut discuter du mérite de leur poésie mise en regard de celle des Grecs, Latins, Néo-latins, Germains et autres peuples d'Europe.
Pourtant il faut bien reconnaître que si les poètes chinois n'ont jamais offensé la morale de la nation du Milieu, ils n'ont pas non plus exalté son imagination. « Ils n'ont rien d'épique, même rien d'amplement et longuement narratif, et peu de passion profonde; leurs métaphores sont parfois affectées, puériles, même ridicules; le principal titre de ces poèmes à l'attention c'est leur antiquité, leur caractère religieux, le jour qu'ils jettent sur les idées et les coutumes des Chinois de l'ère antique. »
Les habitants des diverses provinces auraient
depuis longtemps cessé de se comprendre les
V uns les autres, s ils ne possédaient, comme inter-
PATOis médiaires, les signes communs de la langue
CHINOIS écrite que les lettrés lisent dans leurs dialectes et
leurs langues propres, non seulement en Chine,
mais aussi en Corée, au Japon, au Tonkin, en Cochinchine, à
Siam. Ce dialecte recourt moins que ceux du midi à la gamme
des intonations : aussi est-il d'une extraordinaire monotonie.
Les patois du nord régnent dans la région de Peking, dans le Chantoung, dans les provinces du Iloang ho et sur le moyen Yangtze jusque vers le lac de Toungting.
Le langage de Nanking, que les Chinois du nord désignent eux-mêmes sous le nom de cliing yin ou « prononciation correcte », est un dialecte du « mandarin » qui se rapproche de ceux du Tchekiang, représentant, d'après Edkins, les restes les mieux conservés de l'ancien chinois.
Les autres dialectes principaux sont celui du Setchouen, qui se rattache de près à la langue du nord, au mandarin ou Kwanhoa; le dialecte du Koeïtcheou, qui se rapporte à celui du Tchekiang; le dialecte du Fo' kien, en plusieurs patois; le dialecte du Kouangtoung ou cantonais, également fractionné en patois divers. Dans le sud-est et dans le sud de l'Empire, les lettrés seuls comprennent les Chinois du nord.
Ce sont ces divers dialectes, plus que des traits de race ou même que les contrastes dus au climat, qui distinguent les populations des provinces. Patois à part, les Chinois sont un peuple sinon encore centralisé, du moins très homogène par l'éducation, les mœurs et les pensées.