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RELIGION DES CHINOIS

I. LE CONFUCIANISME. 11 II. LE FENG-CHOUI. Il m. LE TAOÏSME. Il IV. LE BOUDDHISME. Il V. LE JUDAÏSME. Il VI. l'iSLAM. Il VII. LE CHRISTIANISME ET SES MISSIONNAIRES.

POUR les religions, il n'y a point, comme pour les dialectes, de différences marquées entre LE les habitants du nord et ceux du sud de l'Empire.

CONFUCIA- Dans chaque province, dans chaque district se NiSME pratiquent divers cultes, qui se confondent de bien des manières, sans qu'il soit possible de tracer entre eux une ligne de démarcation précise; les mêmes individus peuvent être à la fois bouddhistes, taoïstes, disciples de Confucius. En vertu même de son rang, l'empereur appartient aux trois religions et en accomplit ponctuellement les rites.

De ces trois philosophies, de ces trois cultes, le bouddhisme l'emporte très notablement sur les deux autres pour le nombre de ses fidèles, mais sans influer le moins du monde sur le fond de la conscience chinoise, qui est en réalité presque uniquement confucianiste, par la raison que Confucius appuya sa doctrine sur la divinisation des ancêtres.

Il y a d'ailleurs bien plus de ressemblance entre ces trois cultes différents qu'on ne le supposerait à la vue des cérémonies et surtout à la lecture des ouvrages de doctrine.

Le ju kiao, religion des Chinois policés, que l'on a pris l'habitude de désigner sous le nom de doctrine de Confucius, est issu de l'ancien culte national; de son côté, le taoïsme ou tao kiao, complètement oublieux de la doctrine élevée de son

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fondateur, a fait retour aux superstitions antiques, et s'est presque partout transformé en magie; enfin, l'origine étrangère du bouddhisme ou fou kiao ne l'empêche pas de s'être complètement pénétré des idées nationales et d'en avoir accepté les rites.

Aux commencements de l'histoire, il y a plus de quatre mille ans, la religion des Chinois consistait dans l'adoration des objets de la nature : ce en quoi ils ont débuté comme tous les peuples possibles et imaginables, de n'importe quel pays, quel climat, quelle couleur de peau, quel développement ultérieur de philosophie et de science.

On n'a pas pu ne pas remarquer, avant toute autre ressemblance, celle de l'antique Rome et de la Chine dans leurs idées religieuses et sociales : vénération éblouie des forces naturelles, culte des génies topiques, des dieux domestiques, des pénates; autorité absolue du père de famille; prédominance « définitive et sans remise » de l'agriculture sur toute autre forme de l'activité. D'un côté le « feng choui j>, qui n'est au fond que le Génie du lieu, qu'il faut apaiser ou flatter; de l'autre les superstitions, aruspices, augures et présages; et dans les deux civilisations un même « large courant laïque ». Seulement — et la différence est grande — les Romains, au centre d'un remous de peuples et de langues, dans un monde où il fallait vaincre ou mourir, dévorer ou être dévoré, tournèrent au militaire, au conquérant, à l'impérial; la Chine, tranquille en son large bout des terres, et n'ayant autour d'elle que des ennemis impuissants, demeura purement agricole, civile, pacifique, et persuasive en Extrême Orient par la supériorité de sa civilisation.

Tous les phénomènes de la vie ambiante paraissaient aux hommes les actes de génies, les uns bienveillants, les autres mauvais, dont il fallait s'assurer les bonnes grâces par des prières et des sacrifices. Arbres, rochers, cours d'eau, tout avait son esprit caché; la montagne, la contrée tout entière, l'Océan, la Terre, étaient également animés par quelque divinité spéciale, et par-dessus cette nature d'en bas, peuplée d'êtres s'agitant en secret, s'arrondissaient en sphère immense les espaces du ciel, non moins remplis de génies bienfaisants ou redoutables.

L'homme, produit de toutes les forces naturelles qui le sollicitent, était aussi un dieu, mais l'un des plus faibles et des plus menacés; c'est par les évocations, les conjurations, qu'il

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parvenait à sauvegarder sa vie au milieu de tant d'autres existences liguées contre lui.

Peu à peu une certaine hiérarchie s'établit dans la multitude des génies : Tien ou le « Ciel », celui qui entoure la Terre, qui embrasse l'ensemble de la nature, qui l'éclairé et le réchauffe de ses rayons, devint le Changti ou le « Seigneur suprême », le principe agissant de la création universelle, tandis que Ti ou « la Terre » se chargeait de recevoir et d'élaborer les germes.

Depuis trois siècles, les sinologues européens ont discuté à perte de vue sur le véritable sens qu'il faut donner à ce nom de Seigneur suprême, attribué au Ciel, et demandent s'ils peuvent le traduire par « Dieu », terme qui d'ailleurs est encore moins abstrait, puisque le sens primitif en est celui de « Jour ».

Des missionnaires chrétiens, entraînés par le zèle de leur foi, ont voulu reconnaître dans le Changti le dieu personnel des Sémites; en interprétant des textes obscurs dont les termes s'expliquent surtout par l'imagination, ils ont retrouvé tous les dogmes de leur culte, catholique ou protestant. Abel Rémusat pensait même avoir découvert le nom de Jéhovah dans le Taote' king ou « Livre de la Voie et de la Vertu » ; les trois syllabes, /, Hi, Wei, prises chacune dans un membre de phrase différent, représenteraient le nom sacré du Dieu des Juifs. Ce serait une nouvelle preuve des communications qui existaient entre la Chine et le monde occidental, non seulement il y a quatre ou cinq mille ans, mais aussi vingt-cinq siècles avant que l'accès du territoire chinois fût ouvert par les canons des Européens.

Mais, somme toute, la plupart des critiques modernes qui ont scruté à fond cette matière difficile ne reconnaissent pas de rapports de parenté entre les religions de l'Orient et celles de l'Occident. Avant l'introduction du bouddhisme, l'évolution des idées religieuses en Chine paraît avoir été spontanée; leur origine première se retrouve dans le culte des esprits et des éléments, ce qui devint le feng-choui.

Se croyant entouré de tous côtés par les génies, le Chinois n'avait qu'à s'assurer leur faveur comme il se fût assuré celles d'hommes plus puissants que lui; pour ses prières, point n'était besoin ni de prêtres ni de liturgie régulière. D'ordinaire, c'était le chef de la famille patriarcale qui offrait aux êtres redoutés des aliments et des parfums au nom de tous les siens; de même, le chef de la commune ou du clan officiait en qualité d'intercesseur pour ceux qui se groupaient autour de lui. Mais dans tous ces rites il n'y a point de place pour une caste sacer-

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dotale, et même les prêtres sont formellement exclus des fêtes religieuses où se montre l'empereur ; aucune révélation n'ayant été faite au peuple par des dieux ou des envoyés d'en haut, il n'est aucunement nécessaire d'avoir des interprètes de la parole divine.

Parmi les hommes il s'établit naturellement une hiérarchie correspondant à celle des esprits eux-mêmes. L'empereur eut le privilège de présenter ses offrandes au Ciel, à la Terre, aux neuf ou cinq grandes montagnes, suivant les époques, et aux neuves principaux de la Chine. Les seigneurs féodaux ne purent offrir de sacrifices qu'aux divinités secondaires et aux génies locaux; enfin les simples particuliers durent rétrécir le domaine de leurs prières et de leurs offrandes, adorer les arbres, les rochers et les fontaines : le culte étant devenu l'une des attributions de l'État, les moindres détails en furent réglés par des « recueils de cérémonies ». Entre la langue et la religion des Chinois, on remarque un singulier parallélisme : l'une et l'autre se sont raffinées à l'extrême, mais elles représentent encore toutes les deux une des premières étapes de l'humanité : la langue est monosyllabique, et la religion est le plus savant des fétichismes.

Les sacrifices de propitiation se retrouvent dans la religion chinoise, mais on attribue l'origine de cette pratique bien plus aux populations limitrophes qu'aux Chinois eux-mêmes : ce sont les tribus mongoles avec lesquelles les riverains du Fleuve Jaune en son cours supérieur se trouvaient en relations, au nord et à l'ouest de l'Empire, qui auraient enseigné aux « enfants de Han » à se défendre de la funeste influence des esprits, non par de simples offrandes, mais par des sacrifices sanglants. Les allophyles des montagnes du sud, Lolo et Miaotze, versent aussi le sang des boucs sur les pierres sacrées.

En vertu de ces idées de propitiation, qu'elles fussent tirées du fond de la conscience chinoise ou d'ailleurs, on vit des centaines de courtisans se donner la mort ou s'enterrer vivants pour accompagner leur maître. Lorsque Hoangti mourut, environ deux siècles avant l'ère chrétienne, plusieurs de ses femmes et de ses gardes le suivirent dans la tombe, et dix mille ouvriers furent ensevelis vivants autour du monticule funéraire.

Encore quelques restes de ces usages barbares se sont maintenus dans les districts reculés, et l'on a vu fréquemment des parents chercher à se délivrer de sortilèges en précipitant des nouveau-nés dans les eaux du fleuve. Un mandarin, voulant mettre un terme à ces abominations, fît saisir tous les malheureux coupables de ces infanticides et les noya dans le Kiang, en les chargeant de porter ses lettres et ses vœux au génie des

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eaux. Il ne subsiste maintenant d'autre trace des sacrifices sanglants que l'habitude de brûler des effigies d'hommes et d'animaux, lors des enterrements.

C'est à Confucius et à ses disciples que l'on attribue d'ordinaire la disparition des rites sanglants dans la religion chinoise; cependant les sacrifices religieux ne se faisaient plus dans la Chine policée bien avant Confucius, et longtemps après lui, en plein Moyen âge, des cérémonies de ce genre se sont encore exceptionnellement pratiquées.

Confucius n'en a pas moins mérité, par l'importance de son rôle historique, d'être considéré comme le véritable fondateur de cette religion nationale des Chinois, si bien réglée par le livre des Cérémonies.

Ce philosophe se préoccupa surtout de faire respecter les usages qui avaient été en honneur chez les anciens pour le culte des morts. Le maintien, le respect fidèle des coutumes, c'était pour lui la religion tout entière : continuer le passé, tel que le racontait la tradition, c'était, d'après lui, le moyen d'assurer à jamais la prospérité de l'Empire, à moins toutefois que cette constante glorification d'un « âge d'or » ne s'appliquât à un état imaginaire devant se réaliser un jour. La suite des temps lui a donné raison, la « cohésion » chinoise ayant duré beaucoup plus que toute autre à notre connaissance depuis que les hommes écrivent l'histoire.

Le surnaturel, qui tient une si grande place dans les autres religions, se montre à peine dans le culte de Confucius : « Comment, disait-il, prétendrais-je savoir quelque chose du Ciel, puisqu'il est déjà si difficile de nous faire une idée nette de ce qui se passe sur la Terre? » « Tu n'as pas encore appris à vivre, disait-il à l'un de ses disciples, et déjà tu songes à ce qui t'arrivera après la mort? » Quels sont les devoirs de l'homme envers ses ascendants, envers son prochain, envers l'État souverain, telles étaient les questions qu'il essayait de résoudre; la religion proprement dite y trouvait place seulement comme partie intégrante d'un système général de gouvernement.

Homme de toute mesure, s'il en fut jamais, Confucius est devenu pour cela même le modèle de sa nation. Modérés par nature et par habitude, sans ferveur religieuse, essayant de se maintenir sans cesse dans le juste milieu, les Chinois se sont reconnus dans le sage du Chantoung, et peu à peu celui-ci a pris le premier rang dans la mémoire de son peuple, qui lui

rend encore, d'un bout à l'autre de l'Empire, des honneurs qu'on peut qualifier de surhumains.

La précision des documents historiques laissés par ses disciples et son genre de vie lui-même n'ont pas permis qu'on entourât son existence de mythes et de miracles : on nen a point fait un dieu; mais d'âge en âge son autorité morale s'est accrue.

Quatre cents ans après sa mort, il n'avait encore reçu que le nom de koung ou « duc » ; huit siècles plus tard, sous les Tang, il est nommé le « premier saint », puis sa statue est revêtue d'une robe royale et couronnée du diadème. Sous les Ming, la dernière dynastie nationale, en tant que d'origine chinoise, Confucius est déclaré « le plus saint, le plus sage, le plus vertueux des instituteurs des hommes ». Après la mort du philosophe, une colonie de disciples s'établit autour de son tombeau et se déclare vassale de la famille; d'autres fidèles, ne pouvant faire le pèlerinage lointain jusqu'au lieu sacré, élèvent dans leurs villes des tombeaux symboliques; seize cents temples se bâtissent en son honneur, et Confucius est enfin solennellement reconnu pour « maître de la nation ».

Jamais homme, parmi ceux qui ne sont pas montés au rang des dieux, n'a été l'objet d'un pareil respect : lorsque l'empereur Hoangti, jaloux de la gloire des souverains d'autrefois, ordonna la destruction des anciens livres et surtout du fameux Chouking ou « livre des Annales » compilé par Confucius, quatre cent soixante lettrés suivirent dans les flammes les ouvrages vénérés du maître ; d'autres furent enterrés vivants, beaucoup envoyés aux confins mongols, à la Grande Muraille, comme terrassiers, gâcheurs et maçons.

Celui qui « protégea les Jésuites comme astronomes et les toléra d'abord comme chrétiens » et qui régnait en Chine à peu près à la même époque que Louis XIV en France, Kanghi, expose comme suit la quintessence de la morale sociale, politique et gouvernementale du Sage entre les sages, en seize préceptes, qu'à l'imitation des commandements de Dieu et des commandements de l'Église, on pourrait nommer les commandements de Confucius, « revus, corrigés, estampillés » par l'empereur :

1° Estimez surtout la piété filiale et le support fraternel : ce que faisant, vous donnerez aux relations sociales l'importance qui convient;

2° Soyez généreux envers toutes les ramifications de votre famille, et vous mettrez en plein jour l'harmonie et la bonté ;

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3° Soyez en paix et concorde avec vos voisins, et vous préviendrez querelles et procès ;

4° Reconnaissez l'importance de l'agriculture et des soins à donner au mûrier, et il y aura de quoi se nourrir et de quoi se vêtir;

5° Appréciez la tempérance et l'économie : ainsi ne gaspillerez-vous pas vos ressources ;

6° Faites le plus grand cas des collèges, des écoles : alors les travaux des lettrés seront ce qu'ils doivent être;

7" Découragez, proscrivez les doctrines étrangères : ainsi l'emportera la doctrine correcte ;

8° Exposez, expliquez les lois : ainsi seront avertis les ignorants et les obstinés ;

9° Soyez convenables, courtois, prévenants : ainsi vous perfectionnerez les manières et les mœurs ;

10° Travaillez avec diligence, chacun dans votre profession : ainsi le peuple sera satisfait;

M° Instruisez vos fils, vos frères plus jeunes : ainsi les détournerez-vous du mal;

12° Opposez-vous aux calomnies : ainsi vous protégerez les gens honnêtes, les hommes bons;

13» Prévenez du danger de cacher les déserteurs : ainsi ne partagerez-vous pas leur châtiment;

14° Payez vos impôts intégralement et de suite : et vous échapperez aux réquisitions et poursuites :

15° Unissez-vous par troupes de 100, de 101 ; ainsi vous arrêterez vol et brigandage ;

16° Bridez vos ressentiments, votre colère, et l'on verra que vous reconnaissez l'importance due aux hommes et à leur vie.

Ce « catéchisme » nous semble un peu vulgaire et terre à terre, parfois même entaché d'immoralité, comme lorsqu'il recommande la délation et la trahison, dans le cas des déserteurs.

Suivant l'expression de Ch. Letourneau, la morale des Chinois est une morale en grisaille, tout aussi décolorée que leur littérature proprement dite. Mais en somme elle recommande la politesse, les bonnes relations, les bonnes mœurs, la correction, l'exactitude envers le fisc, le dévouement à la puissance établie : en quoi c'est un rudiment nettement gouvernemental.

On ne peut nier que la doctrine de Confucius, dont il se doit dire sans l'outrager qu'elle manque d' « envolée » sublime, a grandement contribué et contribue encore à la durée de la civilisation chinoise.

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Toutefois un culte aussi bien réglé que celui // des cérémonies officielles ne pouvait comprendre

LE l'ensemble des superstitions populaires, conjurer

FENG- tous les génies qui, tourbillonnant autour des

CHOUi hommes, mettent leur bien-être et leur existence en danger. Il s'est donc formé en dehors des rites officiels un résidu considérable de pratiques non réglementées : c'est le feng-choui, qui, pour n'être pas un culte régulier, n'en a pas moins une très grande importance dans la vie de la nation chinoise.

Le feng-choui, c'est-à-dire « vent et eau >, est, d'après un jeu de mots des indigènes, « invisible comme le vent, insaisissable comme l'eau » ; mais on peut cependant le définir comme l'ensemble des cérémonies par lesquelles l'homme se rend favorables les esprits des airs et des eaux, c'est-à-dire la nature tout entière, depuis les astres qui cheminent dans les espaces jusqu'aux âmes errantes des morts.

Suivant les grands docteurs chinois deux principes gouvernent le monde.

Le yang, ou principe mâle, correspond au soleil et préside à l'année pendant la période des chaleurs : c'est le principe des présages heureux, celui qui fait croître les plantes, les animaux et les hommes.

Le yin, ou principe femelle, est celui que la lune représente dans les cieux, et qui règne sur la terre pendant la saison des froids : c'est le principe des mauvais présages, il annonce la mort.

Séparés, mais non pas ennemis, ce yang et ce yin : rien ne pourrait exister sans ce mélange du principe de la mort avec celui de la vie; c'est par leur union que tout naît et grandit, et celui qui les comprendrait parfaitement deviendrait par cela même immortel.

Dans la maison de tout Chinois on voit l'image d'un tigre portant le taïki ou tableau qui représente le yang et le yin s'unissant et se pénétrant l'un l'autre dans un cercle magique, entourés de traits de diverses grandeurs qui figurent les points cardinaux et la nature entière. Ces traits sont les fameux diagrammes qui ont servi à écrire le Yiking ou « Livre des Transformations », œuvre qu'on attribue à Fohi et dont tant d'érudits chinois et européens ont vainement cherché le sens. La bibliothèque de Peking comprenait des milliers de commentaires de cet ouvrage, non moins incompréhensible que les « Fanfreluches antidotes de maître Alcofribas Nasier, l'abstracteur de quintessence ». Nous ne savons pas ce qu'en ont fait les envahisseurs.

Dans le cours de leur existence, les fidèles observateurs du

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feng-choui doivent se diriger en toutes choses par des pratiques de conjuration, d'ailleurs semblables, du moins en principe, sinon par les détails, à celles que l'on observe encore dans tous les autres pays du monde.

Les mânes des ancêtres sont parmi ces êtres qui remplissent la Terre et les espaces aériens autour de la demeure du Chinois, et qui peuvent influer soit en bien, soit en mal, sur la destinée des vivants. Ainsi que d'autres peuples, les enfants de Han reconnaissent dans l'individu l'existence de trois âmes distinctes : l'âme rationnelle, qui réside dans la tête; l'âme passionnelle, qui a son siège dans la poitrine; l'âme matérielle, qui vit dans le bas-ventre. De ces trois âmes ou houen, les deux premières peuvent être fixées après la mort, l'une dans les tablettes commémoratives, l'autre dans le tombeau, mais la troisième s'enfuit dans l'espace, cherchant à pénétrer dans un autre corps, et son influence peut devenir redoutable si les parents négligent d'accomplir leurs devoirs de piété. Les houen des enfants sont les plus à craindre, parce qu'ils étaient encore imparfaits au moment de la mort, et qu'on n'a pu les apaiser par un culte régulier. Les bâtons d'odeur qui brûlent à l'entrée des maisons et des boutiques ont pour fonction d'empêcher rentrée de ces mânes redoutables et des esprits malfaisants de toute nature.

C'est principalement pour le choix d'un tombeau qu'il importe de se conformer aux règles du feng-choui. Si l'âme du défunt, malgré la piété des siens, se trouve exposée aux influences néfastes, elle cherchera certainement à se venger, et son courroux se manifestera par des calamités sans nombre, qui viendront frapper la famille imprudente.

Les esprits, bons ou mauvais, qui « viennent en nuages et s'en vont en brouillards », voyagent incessamment en rasant le sol, et l'art essentiel de tous ceux qui remanient la surface terrestre est de savoir élever les tombeaux, bâtir les maisons, tracer les chemins et les canaux, entamer les carrières, creuser les puits, de manière à gêner le vol des génies malfaisants et à favoriser celui des bons.

La connaissance de tous les procédés à suivre pour la bonne direction de ce monde infini des génies est d'une acquisition difficile, et dès qu'il arrive un désastre, on ne manque pas de l'attribuer à l'incurie ou à l'ignorance des professeurs de feng-choui. Par toute la Chine, on remarque des mines et des carrières que les autorités locales ont fait combler, parce que le peuple les accusait véhémentement d'avoir porté tort aux récoltes en laissant passer les influences mauvaises, et souvent des procès surgissent entre des voisins qui s'accusent

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réciproquement d'avoir fait sur leurs terres des changements imprudents qui ont détourné de la route indiquée la théorie des esprits bienveillants.

Il importe donc, et il importe essentiellement de se nantir, soi et les siens, d'un sage interprète des indices mystérieux de la nature, sachant déterminer les conditions favorables des vents et des eaux et transformer en avantages les influences funestes. 11 suffît parfois de planter un arbre ou de bâtir sur une éminence une tour à toitures latérales et à clochetons, pour que toute la contrée environnante soit placée sous une heureuse conjonction des éléments.

Le nord, d'où proviennent les vents polaires, est aussi le côté des mauvais génies, tandis que les bons sont appelés par le souffle du midi. En général, les courbes sinueuses des rivières, les contours mollement arrondis des collines favorisent la prospérité de la contrée, tandis que les brusques tournants, les roches verticales mettent en danger la population des alentours.

Il faut également redouter la ligne droite, qui est celle des esprits méchants : tout doit se mouvoir en douces sinuosités comme « les vents et les eaux ». C'est pour cela que les toitures des maisons chinoises sont toujours relevées à leurs extrémités : ainsi les mauvaises influences, étant détournées de la maison, vont se perdre dans l'espace, à des distances inoffensives.

Il arrive maintes fois que les prescriptions du feng-choui s'accordent avec les règles de l'hygiène : les Chinois de Hongkong approuvèrent fort les médecins anglais d'avoir fait élever un rideau d'arbres entre une caserne et des terrains insalubres, et reconnurent que la plantation s'était faite conformément aux préceptes « des vents et des eaux ».

En envisageant le feng-choui en dehors de ce qu'il a d'enfantin, en même temps que de fantaisiste, on peut dire qu'il constitue les rudiments de la science naturelle en Chine : d'après les professeurs, il comprend l'étude de l'ordre général des choses, de leurs proportions numériques, de leur vie intime, de leur forme extérieure.

Quand l'ingénieur européen vient brutalement éventrer le sol par ses tranchées rectilignes ou construire des ponts biais sur les torrents, percer obliquement les montagnes, pos^r d'inflexibles rails d'acier à travers les allées de tombeaux, le peuple ne peut se défendre d'une véritable terreur. La grande opposition faite par les Chinois aux étrangers qui ont entre

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pris la construction de chemins de fer dans le royaume du Milieu ne provient pas seulement de la crainte qu'a le gouvernement de voir les Européens s'établir peu à peu en maîtres dans l'intérieur du pays, elle s'explique aussi par le respect traditionnel des indigènes pour la Terre qui les a faits ce qu'ils sont; on ne leur a pas laissé le temps de s'accommoder aux procédés irrespectueux des ingénieurs étrangers qui ne se soucient que de courbes, pentes, distances majorées, passages opportuns des rivières, lieux convenables pour les tunnels.

De tous les génies de puissance mondiale, plus que cela cosmique, révérés en Chine, le dragon est celui dont on parle le plus. Mais tout le monde ne s'en fait pas la même idée. Les descriptions varient.

Suivant les renseignements de Wells Williams, il n'y aurait qu'un seul « dragon authentique », ainsi décrit par les auteurs les mieux renseignés : il a les cornes du cerf, les yeux du lapin, les oreilles de la vache, le cou du serpent, le ventre du crapaud, les écailles de la carpe, les griffes du faucon, les pattes du tigre; de chaque côté de sa gueule il porte moustache et sa barbe renferme une perle rare; son souffle se transforme tantôt en eau, tantôt en feu, et sa voix est comme le bruit des cymbales. Dragon volant, quoiqu'il n'ait pas d'ailes, et crocodile, non pas raide, cuirassé, mais qui se déroule aussi aisément qu'un serpent, sa tête est plus ou moins humaine et ses quatre pattes ont chacune cinq griffes. « Il ne paraît jamais en entier, dit Matignon, aux mortels assez heureux pour l'apercevoir; sa tête, sa queue ou une partie de son corps sont toujours cachés dans les nuages. Il personnifie tout ce que les mots « haut », « s'élever », peuvent représenter de sens et d'idées : ainsi, par exemple, les montagnes, les grands arbres, l'Empereur, fils du ciel, la puissance : il est essentiellement polymorphe. »

Comme le « bon Fridolin et le méchant Thierry » il y a le bon dragon, et surtout le méchant, qui préside aux grands désastres, aux inondations des fleuves, aux tremblements de terre, aux pluies violentes, aussi bien qu'aux sécheresses de longue durée, aux ravages de la foudre; aux typhons, aux épidémies meurtrières.

Il est partout, et se trouve bien partout, mais il aime surtout l'eau, et de préférence les rencontres de fleuves ou de rivières, les « becs d'Ambès ».

Il' ne vit pas seulement dans l'air, dans l'eau, sur terre, mais encore sous terre, et, dit aussi Matignon, « ce sont les sinuosités de son corps qui font les ondulations du terrain

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dans les plaines et les dentelures des montagnes. Certaines cartes géographiques indiquent même des lieux où se trouvent des dragons; elles signalent les endroits où il ne faut pas creuser le sol, si l'on se soucie de ne pas déchaîner toutes sortes de calamités j>.

La religion chinoise qui reconnaît Laotze

pour son fondateur, et qui dans les premiers

/// temps contrastait d'une manière absolue avec la

LE religion nationale représentée par Confucius, a

taoïsme fini par revenir aux superstitions antiques et par s'accorder ou même par se confondre tout simplement avec les pratiques du feng-choui.

Laotze, né en l'an 604 avant l'ère vulgaire, précéda d'une cinquantaine d'années Confucius, qui vint au monde en ool. Son nom veut dire : « le vieux maître ».

Contrairement à Confucius, Laotze ne regardait point vers le passé de la nation chinoise pour y découvrir un modèle de conduite dans l'avenir. Il ne cherchait que la vérité pure, sans se préoccuper de trouver des précédents dans l'histoire des empereurs, et même en les méprisant comme sans valeur. Confucius ayant visité le vieux maître, celui-ci dit brusquement : « Je ne comprends pas que vous alliez à la cour. Le sage ne recherche pas ces endroits; il les fuit... Je vous prie de m'excuser : je sais que l'usage en Chine est d'offrir un cadeau à celui qui vous fait visite, mais comme je suis très pauvre, je ne puis que vous donner un conseil. Profitez-en » (Guimet).

Insoucieux des esprits soit bons, soit méchants, et des mânes des ancêtres, il essaya de reconnaître la raison première des choses, et son langage, autant du moins qu'on parvient à le deviner sous le texte obscur du Taote' king, rappelle celui des philosophes de l'Occident : c'est le Platon, le Zenon de l'Extrême Orient. Son enseignement nous a été conservé dans un ouvrage qu'on dit sublime, en tout cas très difficile à comprendre et que la tourbe des commentateurs a encore plus embrouillé : c'est le Taote' king, composé de 5 320 caractères seulement.

Pour Laotze, « la matière et le monde visible ne sont que des manifestations d'un principe sublime, éternel, inconcevable », qu'il appelle Tao, c'est-à-dire « la voie, le chemin du salut » ; l'homme qui sait commander à ses passions peut éviter après sa mort le châtiment des métempsycoses successives et, dès sa première vie, entrer par la contemplation dans l'immortalité bienheureuse.

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Telle fut, dans sa simplicité, la doctrine de ce grand mystique et de ses continuateurs immédiats; mais bientôt les prédicateurs et dogmatistes du tao, les moines taoïstes prétendirent à la découverte de l'immortalité sur cette terre même, et c'est par la préparation des élixirs et des breuvages qu'ils surent obtenir les bonnes grâces des empereurs. Peu à peu la religion du Tao se confondit avec la magie, et de toute la doctrine de Laotze il ne resta plus qu'un vain nom, des incantations, des pratiques.

Aujourd'hui les révérends prêtres taoïstes, dont la plupart se vouent au célibat, comme les lamas bouddhistes, sont les nécromanciens de la Chine, ceux qui font tourner les tables et qui conjurent ou évoquent les esprits. Sans dogme précis qui les unisse en corps religieux distinct, les uns sont de véritables chanoines comme ceux des Toungouses, les autres sont plutôt astrologues ou diseurs de bonne aventure. En général, les lettrés affectent de mépriser le taoïsme; cependant certaines pratiques de ce culte sont imposées aux mandarins, et même quelques cérémonies taoïstes se mêlent au culte national en présence de l'Empereur.

Le grand prêtre du taoïsme ou « docteur céleste », qui prétend descendre en ligne directe de Laotze, reçoit un traitement de l'État en échange des amulettes, des objets de sainteté et des mandements sur papier rouge ou vert qu'il fait distribuer dans toute la Chine.

La religion bouddhiste, moins infidèle à son

ancienne doctrine que le culte du Tao, a su

ly mieux se maintenir; la très grande majorité des

LE enfants de Han se range parmi les sectateurs

BOUDDHISME de Fo, et presque tous les Chinois, sinon tous,

sont comme empoisonnés des superstitions

que cette doctrine a semées libéralement dans le Royaume

des fleurs.

Bien que d'origine étrangère, le bouddhisme est devenu, du moins en apparence, la religion de la nation chinoise, mais sous une forme qui le rapproche singulièrement du culte primitif des génies et des mânes.

Les véritables commencements du bouddhisme chinois, l'introduction réelle de la doctrine dans l'Empire du Milieu sont relativement modernes : relativement, parce qu'il s'agit de la Chine; en France ce serait du haut Moyen âge, sinon du gallo-romain.

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Sans doute les premières conversions au bouddhisme datent d'il y a vingt-deux siècles, et trois siècles plus tard un empereur donnait au nouveau culte son approbation officielle; mais ce n'est pas sans avoir eu à lutter contre les disciples de Confucius et les taoïstes qu'il put s'établir. Il ne se propagea qu'au vi'^ siècle au sud du Yangtze : à cette époque, les prêtres bouddhistes avaient élevé déjà 13 000 temples dans l'Empire. Déjà aussi l'alliance était conclue entre le culte national et la religion bouddhique; les missionnaires venus de la patrie de Bouddha, de l'Inde, avaient su faire habilement une place dans leur doctrine aux croyances populaires du peuple qu'ils voulaient convertir. Les génies des vents et des eaux, les mânes des grands hommes, tous les habitants du panthéon chinois purent être facilement introduits dans la foule des poussahs {boddhisatvas) et autres incarnations plus ou moins incomplètes de Bouddha ; afin de donner accès à tous, de nouveaux degrés de sanctification et de béatitude furent ajoutés à ceux qui existaient déjà. Les dieux domestiques restèrent, sous d'autres noms, à côté de ceux que vénérait la communauté. Enfin le nombre des cérémonies s'accrut sans que le peuple eût à s'enquérir de leurs origines diverses.

Le bouddhisme ne pouvait manquer de plaire à un très grand nombre, sinon au plus grand nombre. Aux gens cultivés, aux lettrés, aux esprits fureteurs, il offrait les subtilités de sa métaphysique; aux esprits artistes ou aux esprits vains, les pompes de son culte ; aux malheureux et déshérités, aux imaginatifs pessimistes la fin de leurs souffrances par l'anéantissement dans la tombe, sans l'indéfinie série des transmigrations posthumes.

La principale difficulté qu'il rencontra lors de son établissement en Chine, ce fut, nous raconte Eugène Simon, la presque impossibilité de trouver des desservants. Il n'y avait pas de prêtres dans le « Milieu » et nul besoin d'en avoir : le père de famille est le prêtre et grand prêtre-né de sa famille, l'évêque de son culte. D'après une légende plus que douteuse et singulièrement ironique, pas un seul des « fils de Han », ou presque pas un seul d'entre eux n'ayant voulu entrer dans les « ordres » bouddhistes, le gouvernement aurait dû retirer du carcere duro le nombre voulu des servants de la nouvelle religion : de fait, « les bonzes n'auraient jamais cessé de s'appeler eux-mêmes les « condamnés à mort », ni de porter le bonnet et la robe jaune du bagne (?) »

De tous les ouvrages bouddhiques, celui qui est le plus répandu en Chine et que l'on trouve sur tous les autels de Bouddha n'est pas un livre de métaphysique comme ceux des

PREMIER Religion des Chinois.

temples du Tibet et de la Mongolie, c'est le « Nénuphar blanc », recueil de paroles d'amour, de consolation et de promesses, comme une manière d'Imitation de Jésus-Christ.

Parmi les sectes diverses, la plus populaire est celle qui vénère Kouanyin — c'est la Kannon des Japonais, — la seule femme qui ait été parmi les disciples de Bouddha. Devenue déesse de la Miséricorde, elle est la patronne des mères sans enfants, celle des marins que menacent les tempêtes; on la représente souvent avec un enfant dans les bras. Mainte image de Kouanyin est absolument semblable à celles de la vierge Marie, dont le culte se développait, en même temps, à l'autre extrémité de l'Ancien Monde.

La grande période de prospérité pour la religion bouddhique en Chine est comprise entre le vi^ et le xi" siècle : c'est alors que les moines, entraînés par l'ai'deur de la propagande, parcouraient la Chine et les pays voisins, et que se firent ces importants récits de voyages, dont quelques-uns attendent encore des traducteurs. Alors aussi s'écrivirent les traductions chinoises de près de quinze cents ouvrages sanscrits, dont la plupart n'existent plus dans l'original, et qui renferment les documents les plus précieux sur l'histoire du bouddhisme- Pendant cette époque de ferveur fanatique, la contrée se couvrit, d'un bout à l'autre de l'Empire, de ces ta' ou pagodes et de ces pagodons ou petites pagodes sans lesquels les Européens ne sauraient s'imaginer un paysage véritablement chinois.

En quoi ils ont raison jusqu'à un certain point. Sans doute le style primitif et le nom même de ces « maisons sacrées » ont été empruntés à l'Hindoustan, mais ces édifices ont été accommodés au goût des Chinois : les tours, à cinq, sept, neuf, onze ou treize étages, — car en Orient comme en Occident les Dieux aiment le nombre impair, — sont à chaque division ornées de toitures à tuiles bleues ou blanches, qui se relèvent en cornes aux angles de l'édifice, et garnies de nombreuses clochettes, dont la voix argentine est l'hommage rendu par les airs à la gloire de Bouddha.

A peu près tous les monastères bouddhiques de la Chine sont disposés de la même manière. La façade principale est tournée vers le midi, si ce n'est dans les montagnes ou sur le bord des eaux, où l'orientation est indiquée par les lignes mêmes du paysage. Derrière le parvis s'élève le corps d'édifice principal, séparé des autres par des cours de moindre importance : sur les pentes des collines, toutes ces constructions

La Chine. "vre

s'étagent en terrasses; autour du couvent, de grands arbres ombragent un étang où flottent les larges feuilles du nelumbium.

Les cérémonies consistent en offrandes, en hymnes, en prosternements et en lentes processions autour du temple, pendant lesquels on répète constamment les syllabes 0 mi to fo, transcription phonétique chinoise d'Amitabha, l'un des noms hindous de Bouddha.

Les moulins à prières bouddhistes ne manquent pas en Chine; on en use surtout dans les régions voisines du Tibet, notamment dans le nord-ouest du Setchouen. La Mission Lyonnaise décrit ainsi cet ustensile religieux, si répandu chez les Tibétains, les Mongols, les Mandchoux et autres bouddhistes : Le moulin à prières est une sorte de boîte cylindrique dans laquelle sont enfermées les prières. Celui qui est portatif est fixé au bout d'un manche, comme un bilboquet; une masse pesante est attachée au cylindre et permet de le faire tourner en agitant l'appareil. A chaque tour, les prières sont dites. On peut s'éviter cette fatigue, en plaçant le moulin près d'un torrent et en le faisant marcher par une roue hydraulique. Il y a aussi les étendards, les cordes à prières, longues et étroites bandes de toile blanche (plutôt grise) couvertes de prières écrites en caractères tibétains et fixées le long d'une perche verticale qui sert de hampe. Il y a, en plus, au-dessus du mur de la cour, une corde tendue à laquelle sont attachés de petits lambeaux d'étoffe couverts aussi de prières. Ces cordes tendues sont très nombreuses au-dessus des torrents; il y en a qui traversent toute une vallée et qui vont d'une montagne à l'autre. Chaque fois que le vent agite ces inscriptions, on peut considérer les prières comme dites et l'effet bienfaisant s'en répand sur toute la vallée.

La multitude des monastères témoigne de l'influence prépondérante qu'avait autrefois la religion de Fo; mais, de même que les belles pagodes, la plupart des couvents de vastes proportions datent d'un millier ou du moins de plusieurs centaines d'années. Actuellement, presque tous ces édifices sont à demi ruinés et des touffes d'arbustes croissent dans les lézardes des murs et sur les toits. Le déclin de la religion bouddhique est évident; en mainte contrée de la Chine, elle n'est plus qu'un rituel abandonné aux moines. On remarque un peu partout que si les pèlerinages aux sanctuaires consacrés sont très fréquentés encore, les hommes y prennent très peu de part, et l'on ne rencontre plus guère, en fait de pèlerins, que des femmes, voire que des vieilles femmes, le bâton à la

PREMIER Religion des Chinois.

main, « et qui vont péniblement, sur leurs petits pieds, comme si elles étaient hissées sur des échasses ». Les trois sanctuaires bouddhistes les plus vénérés, les plus « concourus » sont celui du mont Outaï, dans la province du Chansi, celui de Poutou, dans l'une des îles de l'archipel des Tchousan, et celui du mont Omi, dans la province du Setchouen, à la frontière du Tibet.

Souvent les empereurs et les hauts fonctionnaires ont lancé des édits, publié des circulaires pour détourner le peuple des superstitions non prévues par le recueil des cérémonies et le mettre en garde contre tous les prêtres, « frelons imposteurs qui viennent piller la ruche de l'abeille ». En effet, le peuple se détourne de plus en plus des bonzes; mais, quoi qu'on en dise, il n'en est pas moins toujours occupé de pratiques religieuses. L'incrédulité qu'affichent les lettrés a fait illusion sur les sentiments réels du pays; le soin qu'ont les Chinois de leurs images domestiques, l'ensemble de leurs superstitions, leurs génuflexions, leurs pèlerinages, témoignent de la persistance de leur foi.

Bien plus, ils ne se contentent même pas d'une seule religion, ils pratiquent les trois religions nationales. Avec Confucius ils vénèrent les ancêtres ; en suivant le Tao, ils apprennent à conjurer les génies; par la doctrine de Bouddha, ils vivent avec les saints.

Et les trois cultes s'accordent parfaitement entre eux : le premier s'adresse au côté moral de l'homme, le deuxième fait appel au sentiment de la conservation; le troisième enfin élève le fidèle dans le monde supérieur de l'imagination et de la pensée.

Ainsi que le disent les Chinois eux-mêmes, « les trois religions n'en font qu'une ». Lors de maintes funérailles, les prêtres des divers cultes officient en même temps, dans un « touchant » accord.

Mais parmi les religions qui se sont introduites dans le Grand et Pur Empire, il en est qui V ne s'accommodent point du partage : elles sont

LE au nombre de trois, exactement comme les reli-

JUDAISME gions nationales.

L'une d'elles est le culte de Jéhovah, qui d'ailleurs ne compte qu'un bien petit nombre d'adhérents. Les juifs, que l'on appelle souvent les « mahométans bleus » parce que leurs rabbins portent un bonnet et des souliers de

La Chine. livre

cette couleur, sont en effet considérés par maint Chinois comme formant une secte de l'Islam : on leur donne aussi les noms de Lehtze-kin ou « Coupeurs de veines », et de Taoukid-ked ou « Extracteurs de nerfs », à cause de leur manière d'égorger et de préparer les animaux qui doivent servir à leur nourriture.

Réduits de nos jours à quelques centaines d'individus seulement, vivant dans la capitale du Honan, à Kaïfoung (et quelques-uns dans des ports ouverts au commerce des nations), ils étaient jadis beaucoup plus nombreux, et plusieurs s'élevèrent à des postes éminents.

Les colonies juives de Nanking, de Peking, de Ningpo, ont cessé d'exister : les conversions au mahométisme et aux religions nationales de la Chine ont réduit de siècle en siècle la petite colonie sémitique. Ceux qui restent ne parlent que le chinois, et leurs derniers rabbins, les Aronistes ou Aaonites, ne lisent plus que difficilement l'hébreu, en le prononçant à la chinoise : à tel degré que pour eux, le nom d'Israël est devenu Ye se lo ni.

D'après le témoignage unanime des Juifs de Kaïfoung fou, ils appartiennent à la tribu d'Aser et sont venus en Chine pendant le règne de la dynastie de Han, c'est-à-dire dans la période de quatre siècles et demi qui s'étend de 202 de l'ère ancienne à 264 de l'ère vulgaire. Les missionnaires qui découvrirent la colonie juive de la Chine en ont conclu qu'elle se composait de fugitifs immigrés dans le pays après la destruction de Jérusalem; les Israélites du « Milieu » donnent eux-mêmes à leur patrie le nom de Tientcheou, qui est celui par lequel les Chinois désignent Ceylan.

Ainsi donc la postérité d'Abraham se serait maintenue pendant dix-huit cents années au milieu de ce monde chinois si différent de son pays d'origine. Mais lorsque les Juifs européens réussirent dernièrement à se mettre en relation avec ces coreligionnaires, ceux-ci avaient presque entièrement perdu leur cohésion de race : la synagogue était ruinée, aucun fidèle ne savait plus lire le Pentateuque, et des récompenses étaient offertes par la communauté et par le gouvernement à ceux qui seraient parvenus à le déchiffrer. Invitation avait été faite à tous les Juifs d'attendre, avant de changer définitivement de religion, que l'impossibilité de lire les livres saints eût été bien constatée ; mais ils considéraient déjà la Mecque et Médine comme leurs villes saintes.

PREMIER Religion des Chinois.

Les Mahométans, eux, n'ont pas la moindre

tendance à disparaîti'e, et ils forment un élément

VI nombreux, important, remuant, très difficile à

L-iSLAM vivre en ce sens qu'ils tiennent plus à leurs doctrines qu'à leur Chine ; en somme, un État dans l'État.

Skatchkov les évalue à vingt millions, nombre qui semble beaucoup trop faible à d'autres historiens de la Chine ; la plupart optent pour trente millions.

On prétend qu'ils ont la majorité dans la province du haut Hoang ho, dans le Kansou, et qu'ils comptent pour un tiers dans tels et tels districts des autres provinces septentrionales de la Chine.

Puis, si l'on veut bien se faire une idée complète de la somme de leur puissance, non dans la « Fleur du Milieu » proprement dite, mais dans l'ensemble de l'Empire chinois, il faut ajouter aux Musulmans des « dix-huit provinces » les Dounganes et autres Musulmans de la Dzoungarie, du pays de Kouldja et du Turkestan Oriental.

On embrasse d'habitude tous les Mahométans chinois sous le nom de Hoï-hoï (Hoeï-Hoeï), qui s'appliquait autrefois aux Ouïgour; eux-mêmes prennent soin de s'appeler Kiao-mun ou « Gens de religion », pour se distinguer des autres Chinois, considérés par eux comme des impies. Quant à l'appellation de Dounganes, de provenance mongole, on sait qu'elle s'explique d'ordinaire par le sens de « Traînards » ou « Déclassés » ; elle n'est employée d'ailleurs que pour les Musulmans du nord et du nord-ouest de la Chine; et quant à celle de Panthé, mot d'origine barmane, de sens inconnu, elle s'applique uniquement aux Islamites du Yunnan, qui sont fort nombreux et à peu près sans communications avec leurs coreligionnaires du Nord et du Centre.

Il ne paraît pas que les Mahométans de Chine forment un groupe ethnologique homogène. Descendants d'Ouïgour, de Tangoutes et de Tartares, ils se mêlent dans l'ouest et dans le nord à des prosélytes vraiment chinois, tandis que dans le Yunnan les éléments turc et mongol manquent parmi les sectateurs de l'Islam ou ne peuvent être représentés que par les descendants des soldats qui accompagnaient Koublaï-khan dans les razzias de conquête.

Depuis le commencement de la dynastie mandchoue, les Mahométans sont astreints comme les autres Chinois à porter la queue, et au cours du xix'= siècle le gouvernement a eu la barbarie d'obliger les mères musulmanes à se conformer à la mode chinoise en mutilant les pieds de leurs filles. Mais, malgré

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la ressemblance des traits et l'identité du costume, on peut distinguer à première vue les Musulmans des autres Chinois, grâce à la fierté de leur maintien, à la franchise de leur regard, et, dans les provinces de l'ouest, à l'habitude qu'ils ont de porter des armes.

Ne buvant pas de boissons fermentées, ne fumant ni tabac ni opium, ils jouissent en général d'une meilleure santé que leurs voisins d'autres religions; l'initiative et l'esprit de solidarité qui les animent leur assurent une prospérité matérielle bien supérieure à celle du commun des Chinois. Aussi, par décision des mollahs, les riches marchands musulmans des provinces de Kansou et de Chensi sont-ils tenus au payement d'un impôt progressif, qui s'élève parfois aux deux cinquièmes du revenu, et dont le produit est employé au bénéfice de la communauté des Mahométans chinois.

D'après la tradition unanime des Musulmans du pays, la première apparition de l'Islam dans les provinces septentrionales du Royaume du Milieu date du xii^ siècle, sous le règne de Taïtsoung, alors qu'un parent du prophète, Ibn Hamsa, vint s'établir avec 3 000 immigrants dans la Chine septentrionale, là oii elle tend sur la Chine Centrale, à Changan, qui est aujourd'hui Singan fou, sur un tributaire du fleuve Jaune. Fort bien accueillis dans l'Empire, les Mahométans purent établir en paix leurs mosquées, et leurs prêtres, imam, khabib, muedzin, furent investis par le gouvernement d'une certaine autorité civile sur les coreligionnaires de leur ressort.

C'est vers la même époque à peu près que fut entamée la Chine méridionale, quand des Musulmans arrivèrent jusqu'en Yunnan, probablement par la voie de mer. Dès 758, les annales chinoises parlent de pirates arabes qui mirent à sac les faubourgs de Canton et pillèrent les greniers impériaux. De tout temps, les communications entre les Musulmans du Yunnan et le reste de l'Islam ont été maintenues, soit par la voie de Canton, soit par celle de Bhamo et de la Barmanie inférieure. Dans toutes les communautés musulmanes de la province de Yunnan, où le niveau de l'instruction est plus élevé que dans le pays du noi^d, se trouvent des indigènes capables d'interpréter et de commenter en chinois le Coran et les prières récitées en arabe dans les mosquées. Ma Tehsing, un des prin cipaux chefs des Mahométans révoltés, avait visité la Mecque, Stamboul, Alexandrie, et il y avait étudié les sciences de l'Occis dent.

Actuellement, c'est par la Dzoungarie, là oîi l'Empire chi-

PREMIER Religion des Chinois.

nois s'ajuste à la province russe de Sémiretchié, que les Hoï-hoï du nord de la Chine sont en rapport avec les Mahométans de l'Occident. Les Ouïgour et les Tangoutes du Kansou, autrefois nestoriens ou lamaïtes, se convertirent à l'islamisme lorsque cette religion devint celle de tous leurs compatriotes du nord et de l'ouest dans l'État de Djagataï. Leur noml^re s'accrut d'immigrants du Turkestan oriental, des Mongols musulmans laissés en Dzoungarie par Tamerlan, et peu à peu ils conquirent la prépondérance dans cette partie de l'Empire. C'est là que se trouvent les deux villes de Salar (Hotcheou, Houtcheou) et Kinkipao, oîi viennent s'instruire les jeunes gens dans la connaissance des livres sacrés et dans la pratique des cérémonies : ces villes représentent la Mecque et Médine dans l'Empire Chinois. Quelques-unes des cités du Kansou ont des centaines de mosquées, et tout le commerce a fini par tomber entre les mains des Musulmans. Ils ont le monopole des achats de bétail : c'est d'eux par conséquent que dépendait l'approvisionnement de Peking et des autres villes du littoral, au nord du Yangtze.

Comparés à leurs coreligionnaires des autres pays, les Hoï-hoï n'ont pas le fanatisme si commun en Occident chez les adorateurs d'Allah. Un grand nombre d'entre eux subissent les examens, conformément aux préceptes de Confucius, et pratiquent les rites de la religion d'État. Devenus mandarins, ils ne se refusent point à offrir les sacrifices publics en l'honneur des génies tutélaires de la contrée.

Il ne faudrait pourtant pas croire que l'esprit de prosélytisme ait absolument abandonné les Mahométans chinois. Très loin de là : les Hoï-hoï se maintiennent soigneusement distincts de la population païenne, et leurs mollahs s'opposent énergiquement au mariage des filles musulmanes avec les Mandchoux ou les Chinois, tandis qu'ils favorisent l'achat de femmes chinoises par les Mahométans. Tous Sunnites, les Hoï-hoï se divisent en deux sectes, les Chafié et les Azemi ; mais en face des païens ils sont unis : lors de la dernière insurrection, tout différend fut oublié, pauvres ou riches des deux sectes apportant également leurs offrandes aux imam des deux rites. De même, dans le Yunnan, les Panthé firent cause commune avec plusieurs tribus des Miaotze de la montagne : la haine des Mandchoux avait confédéré Mahométans et païens.

Le premier soulèvement eut lieu dans le Yunnan, à la suite de rivalités d'intérêts dans un district minier, où Chinois et Mahométans travaillaient en groupes séparés. Des combats eurent lieu dans lesquels l'avantage resta d'ordinaire aux

La Chine. livre

sectateurs du Prophète, et, pour en finir, les mandarins, désespérant de vaincre, fomentèrent un plan d'extermination générale.

Un jour de mai 1856 fut choisi pour le massacre, mais les mesures d'exécution avaient été mal combinées et les Musulmans se tenaient sur leurs gardes. Dans les endroits où ils étaient le moins nombreux, la plupart furent égorgés; mais ailleurs ils résistèrent avec succès, et même ils réussirent à s'emparer de la riche cité de Tali fou, place militaire de premier ordre, qu'ils s'empressèrent de mettre en rapports de commerce avec la Barmanie pour se procurer des armes et des munitions. En 1860, après quatre années de luttes, ils occupaient même Yunnan fou, la capitale de la province; mais les chefs, devenus des personnages importants, se laissèrent acheter par le gouvernement chinois et se retournèrent contre leurs coreligionnaires. La guerre civile dura pendant treize années encore et se termina par le massacre de trente mille Musulmans dans les rues de Tali fou : à peine quelques centaines de Panthé purent-ils trouver un refuge dans la Barmanie, contiguë à leur Yunnan.

Dans la Chine septentrionale, l'insurrection n'éclata qu'en l'année 1860, par le massacre des Chinois de Hoatcheou, à l'est de Singan fou; cette capitale résista, grâce à ses murailles, aux attaques des Hoï-hoï. Mais ailleurs, partout où les rebelles se présentaient, Chinois et Mongols, saisis de terreur, fuyaient dans les montagnes ou dans le désert, ou même se laissaient égorger comme des moutons sans essayer de résistance. Dans les provinces de Chensi et de Kansou, l'œuvre de destruction fut poursuivie par les Mahométans avec une impitoyable fureur : on vit des chefs de famille tuer leurs femmes et leurs enfants pour se donner tout entiers à la guerre sainte. Dans le bassin du Weï, il ne resta plus un village, tout fut démoli; même les demeures souterraines des grottes furent changées en ruines par des abatis de rochers. A l'exception des Chrétiens, tous les habitants de la campagne qui n'eurent pas le temps de s'enfuir furent massacrés; les prisonniers étaient brûlés; on égorgea même les vieillards et les enfants en bas âge : c'est à des millions qu'il faut évaluer le nombre des morts. En certains districts, on s'étonne de voir çà et là une habitation qui n'ait pas été renversée; si quelques grandes cités n'avaient eu leurs fortes murailles, imprenables sans l'aide du canon, les provinces du nord et du nord-ouest eussent été complètement dépeuplées de leurs habitants chinois, et les Musulmans auraient pu célébrer cette extermination radicale comme la plus belle de toutes les « djehad » ou guerres saintes de l'Islam.

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La partie semblait définitivement perdue pour l'Empire, mais le manque de plan et de cohésion chez les insurgés dounganes leur devint fatal. Après quinze années de luttes, la victoire appartint à ceux qui disposaient des forces les plus disciplinées.

Les généraux chinois reconquirent d'abord le Chensi, puis le Kansou, et, reprenant les postes militaires du Thian chafi, purent disperser les derniers rebelles dans les solitudes de la Dzoungarie. Ainsi la longue insurrection des Mahométans s'était terminée de la même manière aux deux extrémités de la Chine; force était restée aux armées impériales, dont pourtant on ne peut guère dire qu'elles furent bien menées par des chefs à stratégie consciente.

Cette guerre fut conduite à la chinoise, par des capitaines imbus de la doctrine militaire du « Milieu » qui préfère la temporisation à l'action de vive force, le bon hasard à la combinaison savante, le long temps à la rapidité, la corruption des généraux à la bataille rangée et à l'assaut des places. De l'argent, des titres, des faveurs, des boutons vissés à des chapeaux « mandarinaux », valurent souvent plus qu'une victoire au généralissime des troupes anti-musulmanes. Presque toujours les morts innombrables que coûtent les guerres civiles de la Chine ne viennent pas du choc des armées, mais de la barbarie des « poliorcètes » qui mettent à feu et à sang les cités surprises ou conquises, et de celle des partisans qui ravagent la campagne.

En J896, nouvelle et moindre rébellion des Musulmans du Kansou, avec les cruautés obligées, l'incohésion des révoltés agissant par bandes, le décousu des opérations de l'armée impériale, et derechef les trahisons de chefs, les achats de conscience, les égorgements de prisonniers, l'incendie, les ruines. Cette fois-ci le soulèvement ne dura pas longtemps, la saignée ne fut pas à blanc, et le malheureux Kansou recouvra la paix, alors que l'Empire allait pâtir de la grande guerre contre les huit coalisés.

D'ailleurs, quand même ils eussent été plus vaincus, les adorateurs d'Allah constituent encore une grande puissance dans le Royaume du Milieu, et des écrivains prédisent, un peu hâtivement si l'on en juge par l'absence de ferveur religieuse chez les Chinois, que les Mahométans deviendront un jour, grâce à leur esprit de solidarité, à leur forte organisation communale, à leur énergie supérieure, les arbitres des peuples dans l'Extrême Orient.

En attendant ce triomphe assez improbable de Mahomet

La Chine. livre

sur Confucius, Laotze et Bouddha, la révolte des Musulmans a fait un mal incalculable à la Chine; pas à toutes les dix-huit provinces, heureusement : le bas du Hoang-ho à partir de Kaïfoung, le moyen et le bas Yangtze, le bassin du Si-kiang ou fleuve de Canton, et tout le littoral, autrement dit la grande moitié orientale du Milieu, siège de ses populations les plus denses, ont été préservées, tandis que le reste était saccagé, ravagé, « raclé jusqu'à Tos ».

Établis en même temps que les Musulmans

vu sur le territoire chinois, les Chrétiens sont beau-

LE coup moins nombreux, et, par comparaison, leur

CHRISTIANISME influeucc peut être considérée comme nulle.

ET SES Entendons-nous bien : celle des Chrétiens chi- MissioNNAiRES nois — Car, que la Chine le veuille ou non, celle des Chrétiens exotiques est pour l'instant absolument prépondérante.

Jadis il en était autrement qu'aujourd'hui : les Nestoriens de la Mésopotamie et de la Bactriane avaient fondé en Chine des communautés florissantes. Outre les témoignages épars çà et là dans les annales chinoises et dans les chroniques du Moyen âge, il existait encore récemment une inscription racontant l'entrée des missionnaires chrétiens dans l'Empire du Milieu. Cette pierre, découverte près de Singan fou en 1628, et fréquemment visitée par les missionnaires catholiques, fut probablement brisée pendant la guerre des Taiping, car si Williamson la vit en 1867, Richthofen ne la trouva plus lors de son voyage dans le Chensi, en J872. On ne peut avoir aucun doute sur l'authenticité de l'inscription, que les sinologues ont souvent reproduite, à cause de Timportance du texte et de la beauté des caractères; une belle copie de ce monument est exposée à la Bibliothèque nationale et tous les mots en ont été discutés par les commentateurs.

D'après cette pierre, c'est en 636 que le missionnaire syrien Olopônn pénétra dans la Chine du nord-ouest, par la route qu'avaient prise les familles des Bak, à l'aurore de l'histoire du € Milieu » ; trois années après, il obtint la permission de bâtir une église à Singan. C'était donc un peu plus de cent ans avant l'arrivée des premiers disciples de Mahomet en ces mêmes cantons du Glorieux Empire.

La nouvelle religion se propagea rapidement et quoiqu'elle ait eu à souffrir des persécutions, au milieu du ix« siècle et surtout en 870, époque à laquelle la foule massacra 120 000 étrangers,

< lOO )

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Arabes et Nestoriens, le christianisme existait encore dans toutes les provinces de la Chine, et principalement dans les régions septentrionales, lorsque Marco Polo parcourut la contrée.

C'est assez probablement à l'existence de ces communautés chrétiennes de l'Orient qu'il faut attribuer l'origine de la légende du « prêtre Jean » qui hanta tellement les imaginations des Occidentaux au Moyen âge. Les vagues récits apportés en Europe faisaient apparaître successivement tel ou tel souverain d'Asie comme ce prêtre-roi, que l'on croyait être Jean de l'Apocalypse, jouissant de l'immortalité et de la connaissance de l'avenir. Le fondateur du royaume de Karakitaï est un de ceux que la légende désigne le plus nettement. Plus tard, Marco Polo parle d'Ount khan, l'un des ennemis de Djenghiz khan, comme du véritable prêtre Jean, puis on se demanda si Djenghiz Khan lui-même n'était pas le mystérieux potentat. Enfin, quand on eut vainement cherché en Asie la position du grand royaume chrétien, la légende se reporta vers d'autres « Indes », c'est-à-dire vers les sources du Nil, et l'empereur d'Ethiopie devint à son tour le prêtre Jean de la légende. On le retrouve, ce prêtre protéique, jusque dans l'Afrique australe, sur un portulan espagnol du commencement du xyi*^ siècle. Il a erré sur le vieux continent comme plus tard la Fontaine de Jouvence et l'Eldorado sur le Nouveau monde.

Les chrétiens ne sont plus représentés en Chine par la secte nestorienne. Les Ouïgour, les Tartares et les diverses populations du nord qui professaient la religion occidentale se convertirent à l'islamisme, probablement à l'époque de Tamerlan, et ce sont précisément les descendants des Nestoriens qui, sous le nom de Dounganes, ont récemment mis en péril l'intégrité du Grand Empire.

Le renouveau du christianisme en Chine fut l'œuvre des missionnaires catholiques, qui succédèrent aux Nestoriens pour prêcher la religion de l'Occident dans le pays de Confucius. Dès la fin du xui^ siècle, Montecorvino fondait des églises parmi les Chinois et il devenait évêque de Peking; mais, au xvi« siècle, les prêtres chrétiens ne furent pas accueillis avec la même bienveillance. C'est après de nombreuses tentatives qu'ils réussirent à pénétrer dans le Royaume du Milieu : ils étaient repoussés par leurs propres compatriotes, les marchands européens de Macao, qui craignaient d'être expulsés du pays s'ils favorisaient des essais de conversion. Enfin, le jésuite italien Ruggiero, déguisé en Chinois, se glissait en 1581 dans la ville de Canton, et l'année suivante il était suivi par le célèbre Ricci, homme du monde et fin diplomate, qui sut utiliser ses

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vastes connaissances pour plaire aux grands, et qui finit par résider à la cour comme pensionnaire de l'empereur.

Les missionnaires jésuites, non moins intelligents et souples que leurs prédécesseurs italiens, continuèrent leur œuvre; ils surent presque tous obtenir comme lui les bonnes grâces du souverain, firent de nombreux prosélytes parmi les hauts personnages de l'Empire et devinrent grands personnages eux-mêmes. D'ailleurs, ils s'étaient bien gardés de condamner d'une manière absolue les rites que les Chinois tenaient pour sacrés, notamment ceux du culte des ancèti'es; ils admettaient même les offrandes de fruits et de fleurs, les sacrifices en l'honneur des mânes; ils ne voyaient ou ne voulaient voir dans ces cérémonies que des témoignages de respect filial.

Bien moins tolérants qu'eux, et plus strictement liés au dogme catholique, furent les prédicateurs dominicains. Leurs premiers missionnaires arrivèrent en Chine au milieu du XVII® siècle. Ils flétrirent ces rites comme idolâtres et, de même que dans l'Amérique du Sud, la divergence d'idées, la rivalité d'ambitions amenèrent l'hostilité déclarée entre ces deux ordres religieux, qui, tour à tour, l'emportaient dans les conseils de Rome.

En 1715, après une série d'enquêtes et de contre-enquêtes, qui n'avait pas duré moins de soixante-dix années, une bulle du pape Clément XI donna tort aux Jésuites et porta le coup mortel à la christianisation de la Chine — à supposer que cette christianisation fût une des possibilités de l'avenir. Mais déjà Khanghi avait publié le « saint décret », dont le septième commandement condamnait « toute secte étrangère », et son fils Yong-tcheng avait ajouté à cet édit le commentaire suivant : « Quant à la religion catholique, elle est contraire aux doctrines correctes, et c'est uniquement parce que ses prêtres connaissent les sciences que la cour les emploie, mais toutes ces fausses doctrines qui trompent le peuple tombent sous le coup des lois, et pour punir ces artifices, l'État a des châtiments prévus. » La persécution fut efficace, et pendant plus d'un siècle, la religion chrétienne disparut presque entièrement de l'empire, jusqu'à l'intervention armée des puissances européennes.

Depuis cette époque, les néophytes chinois ont non seulement à confesser la foi catholique, mais encore à renier les usages traditionnels de leur pays. Aussi les conversions sontelles devenues relativement rares; la plupart se font dans les classes que la pauvreté dispense de la célébration des cérémonies funéraires; en outre, des enfants recueillis par les prêtres en temps de guerre ou de famine, ou bien achetés à

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des parents misérables, sont élevés dans la pratique du culte catholique; c'est ainsi que se recrutent les « chrétientés » de l'Empire. « Avec cent francs donnés à nos baptiseurs, dit l'évèque Perrocheau, nous pouvons régénérer au moins trois ou quatre cents enfants, dont les deux tiers vont presque aussitôt au ciel. »

En 1876, les missionnaires français, italiens, espagnols, belges, étaient au nombre d'environ trois cents, et se faisaient aider dans leur œuvre par des centaines de prêtres et de catéchistes indigènes. Ils évaluaient le nombre de leurs adhérents à 400 000 ou 500 000 personnes, s'accroissant d'environ deux mille chaque année.

En 1891, on admettait le chiffre de 325 000 chrétiens, sinon 600 000, prêches et catéchisés par 530 missionnaires; et en 1900, environ 700 000, groupés en 577 « chrétientés », avec 3 980 églises ou chapelles et 2 912 écoles.

Ces missionnaires appartiennent à des congrégations diverses, françaises, italiennes, espagnoles, plus une congrégation belge, et une congrégation allemande. On évalue qu'ils étaient 900, assistés de quelques centaines de vicaires indigènes, quand a sonné la fin du siècle, ou plutôt quand ont commencé les troubles et massacres de la guerre dite des Boxeurs : sur ces 900, les plus nombreux de beaucoup sont des Français.

Diplomatiquement, leur tutrice et protectrice générale est la France, depuis les conventions faites avec le gouvernement chinois en 1844 et en 1860, sous l'agrément de la papauté; toutefois l'Allemagne et l'Italie protègent directement leurs missionnaires nationaux. Au début c'est le Portugal qui avait été le « tuteur et protecteur ». Prennent part à l'évangélisation : les Missions Étrangères de Paris, dont le champ de propagande est, et de beaucoup, le plus vaste; les Lazaristes, les Jésuites — c'est le lot de la France; les Franciscains, les Missions Étrangères de Milan, les missionnaires de S. Pierre et S. Paul de Rome, lot italien; les Augustins et les Dominicains, lot de l'Espagne; les missionnaires de la congrégation de Scheut, qui sont belges; les missionnaires du Collège de Steyl (dans le Chantoung), qui sont allemands et relèvent maintenant de l'Allemagne. En tout 36 vicariats et 2 préfectures apostoliques.

Les missionnaires catholiques — les protestants aussi — ont été dès longtemps et sont toujours un brandon de discorde entre la Chine et l'Europe malgré la simplicité naïve et la bonté, l'esprit de justice et le dévouement de beaucoup d'entre eux. L'influence qu'ils prennent dans les familles; les affaires épineuses où les entraînent des convertis en qui ils ont toute

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confiance et qui ne sont pas toujours bien scrupuleux; leur intervention en des conflits qui ne les regardent pas; les appels fréquents qu'ils font aux consuls européens, représentants du prestige et de la force étrangère; la discordance aiguë entre les idées, les mœurs, coutumes et formules des « jeunes chrétiens », et les idées, les habitudes, les rites des Chinois restés fidèles au culte des ancêtres : tout cet ensemble de nouveautés fait des convertisseurs et des convertis un véritable État dans l'État, et, comme on l'a dit avec un grand bonheur d'expression, « un État rebelle dans un État impuissant ».

Les missions protestantes, d'origine récente, n'ont vraiment commencé qu'en 1842, après le traité de Nanking, et seulement dans les cinq ports que le gouvernement ouvrit au commerce. Cependant, dès 1807, un missionnaire anglais, Morrison, avait évangélisé les Chinois et l'on avait inscrit un premier converti en 1814.

Depuis 1860, les missionnaires se sont graduellement répandus dans toutes les parties de l'Empire, excepté dans le Tibet et le Turkestan oriental ; ils ont môme pénétré en Mongolie et en Mandchourie.

Bien plus nombreux que les prêtres catholiques, le double peut-être, les missionnaires protestants, qui étaient déjà près de 1 300 en 1891, ne s'attribuent eux-mêmes qu'environ 50 000 convertis; il faut dire aussi que le chiffre de 1 300 « apôtres de l'Évangile » comprend les femmes des prédicants, et ceux-ci ne sont en réalité que 589, plus 316 « prédicantes » ; plus les aides-missionnaires.

Les principaux « troupeaux » protestants se trouvent dans la province de Fo'kien. Dans le district de Ningp'o, les sectes bouddhistes qui s'abstiennent de manger de la viande fournissent aux protestants la plupart de leurs convertis.

Il est assez probable que la « guerre de l'opium », — et nul n'ignore que l'Angleterre l'a « commise » pour imposer aux Chinois la consommation de l'opium de l'Inde, — fut dans les premières années une des causes principales de l'insuccès visible des missionnaires protestants dans le Royaume du Milieu : les habitants se demandaient si la nation qui les empoisonnait par ses drogues pouvait les améliorer par ses doctrines. Mais actuellement, quelle est la puissance européenne de laquelle ils n'aient pas la même raison de se défier? Toutes prétendent également à civiliser la Chine à coups de canon.

On a cru remarquer que si les missionnaires protestants sont moins entiers que les catholiques et, pour tout dire,

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moins convaincus, moins fanatiques, tel n'est pas le cas pour les prédicantes, qui font preuve d'un zèle très inconsidéré et blessent profondément les Chinois et Chinoises dans leurs coutumes, dans leurs idées les plus chères.

Il est certain que sans chercher peut-être à créer, comme on l'a dit ci-dessus, un État dans l'État, les missionnaires, tant catholiques que protestants, cherchent à isoler le plus qu'il se peut du contact des blancs, les troupeaux aont ils sont les pasteurs. La raison, peu flatteuse pour la prétendue supériorité des Occidentaux, c'est l'immoralité flagrante de ces « pionniers de civilisation » ; ce sont les déplorables exemples que donnent aux Chinois les Européens des concessions et ports ouverts au trafic, gens de commerce, de spéculation, d'ambition, de plaisir, pas toujours, ni même souvent, justes et modérés dans leurs rapports avec les fils de Han.

Les missionnaires catholiques n'enseignent guère à leurs fidèles que le latin d'église, afin qu'ils ne soient pas tentés de lire les ouvrages impies, et les missionnaires protestants se gardent bien de leur faire apprendre l'anglais, de peur de les voir bientôt s'enfuir pour aller gagner leur vie comme interprètes dans les ports ouverts au commerce d'Europe.

Comme le disait un édit impérial dans la Gazette de Peking : « Deux sortes d'étrangers prétendent régénérer la Chine. Pendant que les uns nous disent d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, les autres nous apprennent à le tuer à de grandes distances, sans danger pour nous, et nous font acheter leurs fusils pleins de perfections homicides. *

Tout dernièrement le gouvernement chinois, désireux d'aplanir dans la mesure du possible les conflits entre les évéques catholiques et les autorités du « Milieu », a donné aux dits évèques un rang des plus honorables dans la hiérarchie du mandarinat.

Par décret du 15 mars 1899, il a établi des équivalences sociales des plus avantageuses pour les missionnaires : en rang, en dignité, les évèques catholiques sont assimilés aux gouverneurs et vice-rois; les vicaires généraux sont assimilés aux intendants, trésoriers, juges provinciaux; et ainsi de suite jusqu'aux simples catéchistes, car tout est savamment hiérarchisé en Chine,

Par surcroît, le gouvernement de Peking s'engage à ne pas limiter au simple paiement d'une indemnité la « revendication pour le meurtre d'un missionnaire (plus exactement : d'un Européen); il y aura aussi jugement criminel et sanction pénale ; de même pour le pillage, la destruction, l'incendie d'un établissement de missionnaire (ou plutôt, comme ci-dessus,

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d'Européen), les vrais coupables seront punis, « quel que puisse être leur rang social ».

Tout cela confirme et élargit singulièrement la convention de 1860 assurant la liberté de la profession du culte catholique en Chine, et la convention de 1865 qui reconnaît aux missionnaires la faculté d'acquérir en toute propriété des immeubles et biens-fonds dans toute la longueur et la largeur du « Milieu ».

Tout compte fait, la propagande chrétienne réussit très peu en Chine, comme d'ailleurs très peu dans le monde : bouddhistes, brahmanistes surtout musulmans lui tiennent tête sans peine; elle n'a guère de succès que chez des païens, des Africains noirs, des Malgaches, des Polynésiens et des Canaques.

A son échec en Chine il y a bien des raisons.

D'abord, à côté et au-dessus du bouddhisme et du taoïsme, ce culte des ancêtres devenu « les os et la moelle » de la nation chinoise. Quelle force de caractère ou quelle conviction profonde ne faut-il pas à un « Enfant de Han » pour se retrancher tout à coup de la liste sacrée des mâles de la famille et briser brusquement une continuité de plus de cent générations! Et, douleur plus aiguë, péril plus instant, en sortant de la famille on s'expose à une sorte d'excommunication; on sort en même temps de la communauté, de la société, de la nation; on est un peu comme le « Fils de l'homme ne sachant où reposer sa tête ».

Puis, il y a la haine de l'étranger ou, si l'on veut, les Chinois n'étant pas spécialement haineux, la défiance de ses idées, de ses propos, de ses inventions, de ses coutumes, d'après le proverbe commun à tous les peuples du monde : « Nos pères faisaient ainsi, pourquoi ne ferions-nous pas comme eux? »

Ensuite, plus haut que le populaire, c'est l'hostilité des lettrés : ils se sont fait un oreiller commode, ils dorment sur les préceptes de Confucius, le sage des sages. Et cette sagesse, une autre sagesse vient la contredire. Faut-il donc s'abreuver à d'autres sources, changer sa doctrine et sa vie? Haine et honte à la nouveauté !

Plus grande encore l'hostilité des mandarins : si le christianisme triomphe, la vieille Chine est morte ! Déjà les Chrétiens font un peuple à part, qui, soutenu par ses chefs, tend à s'abstraire de la vie commune, des charges, de tels ou tels impôts; et, méfait plus grand, danger plus instant, ils finissent toujours, pour peu ou pour beaucoup, par amener des interventions de l'Europe, des guerres, des défaites, tout au moins des désagréments conclus par de dures indemnités.

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Et, de fait, la qualité des convertis laisse souvent à désirer. Beaucoup d'entre eux ne sont pas « le sel de la terre » ; un grand nombre est allé à la nouvelle doctrine parce qu'il n'avait rien à perdre parmi les siens, et qu'il espérait gagner chez les autres; même plus d'un n'a laissé derrière lui que des souvenirs d'improbité. Ce n'est pas pour rehausser le prestige de l'Évangile européen, prêché d'ailleurs par des apôtres qui ne s'accordent pas entre eux et le font trop voir : catholiques, anglicans, luthériens, grecs, méthodistes, presbytériens, baptistes, congrégationnistes, et tant d'autres, sans compter les rivalités nationales.

Anglais et Yankees du côté protestant, Français et Belges, Italiens, Espagnols du côté des catholiques, 2 500 à 3 000 missionnaires s'occupent ainsi du « salut éternel » des Chinois.

Les chrétiens grecs, représentés ici par la Russie, ont une mission à Peking sous la direction d'un archimandrite. Mais ce n'est pas sur les missions que la Russie compte pour développer son influence dans le monde chinois : sa frontière commune sur plusieurs milliers de kilomètres, sa patiente audace, son transsibérien et, plus tard, son transmongol lui suffisent.

Tellement qu'Archibald Colquhoun, un Anglais très convaincu du bon droit et de la supériorité des Anglo-Saxons et des Allemands, ce qu'il nomme la a race teutonique », appelle de tous ses vœux une alliance pan-germano-japonaise comme le seul contrepoids possible contre les Russes, qu'il suppose alliés aux Latins. D'un côté le monde teutonique, de l'autre le monde slavo-latin, ainsi se représente-t-il l'avenir :

« La marche en avant de la Russie ne peut être arrêtée, même par les dynastes russes, que si elle rencontre sur sa route un aussi solide obstacle, faute duquel il semble bien que l'hégémonie du monde lui sera dévolue. »

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