CHAPITRE PREMIER Lq Famille Chinoise
familles de nom différent, dans le but de continuer la lignée des anciens sages, de pourvoir de sacrificateurs le Ciel et la Terre, le temple des ancêtres, les autels des Génies, des Terres et des Moissons. On doit le respect à sa femme et à son fils, car la femme est l'hôtesse des Ancêtres, et le fils est leur descendant. Servir ses parents, voilà toute la loi. »
Tel a été le principe de la cohésion, de la force, et de la durée du Grand et Pur Empire; c'est bien là ce qui l'a fondé, ce qui le maintient depuis plusieurs milliers d'années, quand tant de nations jadis retentissantes ne font plus, comme dit un de ses poètes, « autant de bruit que fait sur la terre l'ombre du feuillage balancé par le vent ». Mais c'est aussi ce même principe qui rend les transformations sociales si difficiles à réaliser en Chine, malgré les luttes les plus sanglantes.
Les « Cent Familles » primitives — au cas où ce nom-là ne se traduirait pas réellement par « Familles de Bak » — ne sont guère aujourd'hui plus de quatre cents, dans l'acception de gens, en chinois Sin : sur 400 millions d'hommes, c'est une moyenne d'un million d'individus par famille ou « souche ».
Il n'y a donc pas plus de 400 noms de famille en Chine.
A son nom de souche, le Chinois ajoute subséquemment, celui de la génération à laquelle il appartient dans cette famillelà ; puis vient un nom particulier : d'où trois noms pour la désignation complète du personnage.
Mais trois noms, ce n'est pas assez : d'après l'âge, les circonstances, la suite des temps, on peut en porter plusieurs autres.
D'abord, quand, à l'âge de quatre semaines, l'enfant reçoit le baptême, sous forme de rasement de la tête, on lui donne un nom qui n'est, fort souvent, qu' « un numéro d'ordre », et l'usage en paraît assez général pour les filles. On se rappelle que le roi de France Louis XV en faisait autant pour les siennes. Nous ajouterons que récemment encore, en France, quand les familles étaient nombreuses, on y trouvait des Second, Troisième, Cinquième, Dixième, jusqu'à des Douzième et des Quinzième, très rares, et cela se comprend. Quand le « môme » chinois entre en classe, vers ses six ans, il est affublé d'un nom fastueux, tel que : « Olive qui va mûrir », « Écritoire élégante », « Pinceau habile », « Mérite naissant », « Encre parfaite ».
Lorsque le jeune homme se marie ou quand il est initié au culte des ancêtres, encore un nom.
Et, accidentellement, un autre pour qui devient commerçant ou pour qui devient mandarin.
Et, à la mort, un nom définitif sous lequel on « vit » désor-
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mais, inscrit sur la tablette des ancêtres. Définitif, pas même, puisque tant ou tant de siècles après, l'empereur a le droit de changer le nom d'un personnage historique quelconque, en manière d'anoblissement rétrospectif.
Enfin, souvent, un nom secret, entre amis, et comme qui dirait entre conjurés, connu de quelques-uns seulement et employé d'eux seuls.
Quant aux filles, elles portent de charmants petits noms d'amitié, comme « Petite Sœur », « Pierre précieuse »; et les femmes s'appellent « Parfum suave », « Fleur de jasmin », « Lune argentée », etc.
Le « fils de Han » comprend bien moins que // le « barbare d'Occident » ce qu'on peut appeler
PIÉTÉ FILIALE la moralc de la liberté, celle que donne à chaque ET PIÉTÉ individu sa valeur propre, indépendante, dans la FUNÉRAIRE société qui l'entoure. Seule la famille est considérée comme possédant une puissance politique dans l'État; jadis, lorsque le peuple était consulté, les suffrages se comptaient par familles, et maintenant encore, quand il s'agit de questions municipales, le chef de famille va seul au scrutin. Tout autre mode de votation paraîtrait un crime, car le père, empereur de sa famille, est censé le dépositaire des pensées et des sentiments de tous les siens : il peut s'enorgueillir de leurs vertus, en demander la récompense, mais il est aussi responsable de leurs fautes, et doit en être puni. « Aime ton prochain comme toi-même », dit le précepte chrétien. « Aime ton prochain comme ton fils », disent les Chinois. Les grandes actions du fils anoblissent le père et toute la lignée des ancêtres; en revanche, les crimes de la descendance dégradent toutes les générations antérieures. En quoi la Chine est essentiellement le pays des effets rétroactifs.
Ces mœurs patriarcales, qui confèrent aux parents une autorité absolue et qui obligent les enfants à un dévouement sans bornes, ont une telle puissance en Chine, qu'elles donnent naissance à des pratiques inconnues en tout autre pays. Un simple coup porté par le fils contre son père ou sa mère est assimilé au parricide et puni de mort. Dans les contrées où la misère est grande, on a vu souvent des jeunes gens s'offrir à la peine capitale comme remplaçants de riches condamnés : ils gagnent ainsi quelques milliers de francs qui leur permettent d'enrichir leur famille. La loi ne demandant qu'une chose, l'expiation du crime, peu importe le nom de la victime; pourvu
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qu'une tête tombe, la justice est satisfaite. Les bons fils qui meurent ainsi sous la main du bourreau, bénis par leurs parents, sont pleins de l'ineffable bonheur d'avoir accompli leur devoir filial dans toute sa sublimité, à l'éternel honneur de la famille.
Dans les cérémonies funéraires des parents, et principalement du père, la coutume exige des enfants le témoignage public de leur douleur. Le fils aîné, principal héritier et chef de la famille, ou bien à défaut de celui-ci, son premier-né ou son fils adoptif, doit fixer l'une des âmes du mort dans la tablette commémorative de ses vertus, brûler l'encens devant ses mânes, et tuer un poulet suivant les rites le l'^'' et le 15 de chaque mois. 11 facilite la route au défunt en lui fournissant en abondance des monnaies en papier et des simulacres de lingots, ainsi que des habits, des chevaux, des serviteurs, des barques, également en papier, représentation de tout ce que le mort pourra désirer dans l'autre monde.
Il y a matière à discussion dans cette cérémonie du culte des ancêtres. Sans nul doute la plupart des Chinois s'imaginent que l'ancêtre est là, devant les bâtons odorants qui fument en dégageant leurs parfums, mais d'autres n'y voient qu'un symbole. L'empereur Kanghi disait au légat du pape, le cardinal de Tournon : « On sait bien que les âmes des ancêtres ne peuvent venir habiter les tablettes ou les cartouches qui portent leur nom ; mais on tâche de se persuader qu'on est en leur présence. »
Quoi qu'il en soit de ces idées, le deuil est de trois années, de vingt-sept mois seulement pour les personnages officiels, et pendant cette partie notable de la vie, on a vu des fils garder chez eux le cadavre de leur père, s'asseyant le jour sur un escabeau et couchant la nuit sur une natte de jonc à côté du cercueil. Durant la période du deuil, les Chinois doivent s'abstenir de manger de la viande et de boire du vin; il leur est également interdit de paraître dans aucune assemblée publique : la vie officielle est suspendue pour eux. Si le défunt ne s'était pas déjà procuré le cercueil en forme de tronc d'arbre qui orne la plupart des maisons chinoises, le fils aîné doit en acheter un aussi riche que lui permet son état de fortune, et l'on cite comme dignes d'éloges de vertueux jeunes gens qui se sont vendus en esclavage pour acheter un beau cercueil à leur père.
La coutume exige aussi que les ossements des morts soient portés au pays d'origine; mais il serait difficile de faire ces expéditions une à une : alors presque toujours on attend que
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le nombre des cercueils permette de former de grands convois. Outre les cimetières et les allées de tombeaux permanents, on voit en maints endroits et principalement sur les hauteurs, des nécropoles d'attente, villages mortuaires ne renfermant que des urnes funéraires ou des cercueils, tous gracieusement décorés de peintures emblématiques représentant des fleurs, des oiseaux, des instruments de musique.
C'est un fait connu de tous que les Chinois morts à l'étranger demandent également le retour de leur corps dans la patrie, et que des navires sont frétés pour les cadavres par les soins des sociétés de secours mutuels auxquelles appartenaient les trépassés. Ainsi des vaisseaux ayant des cercueils pour tout fret, ou pour fret principal, partent entre temps de San Francisco, de Singapore ou d'ailleurs et vont débarquer leurs rapatriés morts dans quelque port du grand pays natal.
Il arrive, et bien trop souvent, la Chine étant en de nombreux districts surpeuplée jusqu'à l'extrême limite, il arrive que meurent dans les rues, sur une place, un terrain vague ou au long des routes, ici un mendiant, là un fumeur d'opium, un malade, un estropié faisant argent, c'est le lieu de dire faisant sapèques de ses plaies, mais très peu de sapèques. Des sociétés de cercueils gratuits, ayant, comme nos compagnies des Pompes funèbres, des cercueils « convenables » en magasin et un personnel de fossoyeurs, de croquemorts, se chargent de ramasser, ensevelir et enterrer les pauvres hères.
Des temples spéciaux se sont élevés pour recevoir les tablettes commémoratives des ancêtres et celles des malheureux morts sans que des enfants puissent leur rendre les honneurs suprêmes. Chaque année, au mois de mai, les visiteurs vêtus de blanc, la couleur du grand deuil, vont porter sur les tombes et dans les temples mortuaires des fleurs, des fruits et d'autres offrandes, sur lesquelles s'abattent aussitôt les oiseaux nichés dans les arbres environnants.
Dans ces lieux sacrés, où se rencontrent parfois des milliers d'individus appartenant à toutes les classes de la société, il n'y a point de distinction de rangs, d'acception de personnes, et c'est l'âge seul qui règle la préséance.
La cérémonie du culte des ancêtres, compliquée de rites, allocutions, prières, repas en commun, que les vivants mangent, mais que les morts sont censés déguster aussi, comporte une lecture du « livre de famille », cahier ou suite de cahiers oii sont écrits plus ou moins brièvement les archives et chroniques de la famille, les dates des mariages, des naissances, des décès, le « cursus honorum » des aïeux illustres, la vie de tels et tels d'entre eux, les testaments, pièces importantes,
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jugements des juges familiaux — puisque le chef de la famille en est aussi le juge.
Ces « livres de famille » font foi en justice, le cas échéant. On peut les considérer comme constituant l'état civil des Chinois, l'administration s'étant de tout temps dispensée d'inscrire sur des registres cotés et paraphés les unions, les morts, les naissances et adoptions, les dates majeures de l'existence d'un chacun.
A force d'entendre dans le cours des cérémonies « ancestrales » les dates familiales, ces jugements, ces biographies, et aussi ce qui s'y lit en dehors du cercle étroit de la « dynastie », vies des hommes illustres, des sages recommandables, des lettrés et mandarins à divers boutons, le moindre prolétaire finit par s'assimiler les faits et dits mémorables des siens pendant une longue série d'années, alors que les Européens du « commun » remontent très rarement au delà de leur grand-père.
Si donc les derniers des paysans, les journaliers, connaissent la plupart l'histoire de leur famille, de génération en généraration jusqu'à des siècles en arrière, s'ils peuvent non seulement dire les noms des leurs, mais encore les faits qui les recommandent au souvenir de leur postérité, c'est en regardant derrière eux, vers la lignée de leurs ancêtres, qu'ils se sentent immortels.
Aussi les malheureux exclus de la famille sont-ils par cela même presque en dehors de la société. La principale cause du mépris que les Chinois éprouvent pour les bonzes provient de ce que ceux-ci ont renié les liens de la parenté ou ont été vendus en bas âge aux couvents : à peine peut-on les compter encore parmi les hommes.
Le très éminent panégyriste des Chinois, Eugène Simon, s'est livré à des considérations profondes sur le culte des ancêtres : là oîi presque tous voient le principe d'apathie et de caducité du Royaume Fleuri, ce qu'il y trouve, lui, c'est la raison de sa force, de sa durée, et la promesse de son avenir indéfini.
Il vaut certes qu'on l'écoute, encore que sa passion pour la Chine paraisse quelquefois excessive :
« Après avoir établi, dit-il, par la solidarité éternelle des générations l'éternité de l'âme, les Chinois considéreraient comme contradictoire que sa séparation d'avec le corps lui fasse perdre aucun de ses attributs. L'âme se souvient; elle aime. Réunie aux autres âmes delà maison, en attendant qu'elle réapparaisse sur la terre, elle plane avec elles au-dessus de la famille, souffre de ses douleurs, est heureuse de ses joies. Si
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on l'oublie, elle est triste; elle se plaint, et ses plaintes sont des avertissements. !\Ialheur à qui néglige son souvenir. Celui qui ne fait pas hommage à l'âme de son père ne saurait songer à la sienne; et qu'on y pense bien, d'une âme que l'on cesse de cultiver, la justice disparaît. Sans justice pas de prospérité. Il ne faut pas oublier les âmes des ancêtres; il ne faut pas qu'elles puissent être oubliées; il ne faut pas que leur souvenir disparaisse; et qui l'entretiendra si la famille vient à s'éteindre? Le mariage est un devoir sacré, le premier de tous.
Ainsi, loin de river, comme on l'a dit souvent, les vivants aux morts, cette religion des ancêtres est, au contraire, la source même du progrès et son plus vif stimulant, puisque la préparation du futur en est l'obligation la plus immédiate. Le passé qui n'est plus entre nos mains, le présent qui s'enfuit, l'avenir qui n'est pas, unis ici dans la même pensée, deviennent la plus merveilleuse et la plus vivifiante des réalités. De quelque côté qu'il se tourne, l'homme entend la même instante et touchante prière : « Fais que notre mémoire ne meure pas; fais que nous vivions un jour pour que nous puissions honorer ton âme, bénir ton souvenir. » La tombe impose le berceau. De l'une et de l'autre s'élève vers la vie une invocation incessante. Dans quelle religion, dans quelle civilisation pourrait-on trouver de plus puissantes sollicitations au progrès, à l'effort? Ce n'est plus l'aspiration vague d'une conscience aveugle, ce n'est plus le rêve... du salut de tous par un seul, ce n'est plus le mythe du dieu mort et ressuscité des religions de l'Inde, de l'Egypte et de la Syrie, c'est la virile affirmation de l'homme responsable de son salut et le faisant lui-même, de l'homme victorieux de la mort et de l'oubli ; c'est la perpétuelle résurrection de l'humanité elle-même, consciente de ses efforts et de ses destinées. Et, pour l'esprit, quel calme et quel repos ! Voilà comment l'institution familiale devient une véritable religion qui, pour n'avoir que la terre en vue, n'est assurément pas sans grandeur...
Pour le Chinois, il importe que nous ne l'ignorions pas, il n'y a pas de pénalité plus terrible que l'exclusion de sa communauté familiale; aucune ne frappe autant son imagination. Que deviendrait son âme si son nom était maudit des siens? Pour se délivrer d'un tel cauchemar, il est prêta tous les sacrifices, même à celui de la vie. J'insiste sur ce point. Chassé du foyer domestique, il ira, confondu dans les foules des ports de mer, se livrer aux travaux les plus pénibles, vivre comme il pourra, se soumettre volontairement aux privations les plus extrêmes. Il engagera sa liberté et on le verra sur les plages les plus lointaines, âme errante dès cette vie, subir toutes les injures, tous les traitements, toutes les souffrances de l'exil;
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indifférent à tout, si ce n'est, au moins chez la plupart des immigrants qui arrivent en Amérique ou en Europe, si ce n'est, dis-je, à la pensée fixe d'obtenir sa réhabilitation par le travail. C'est parmi ces excommuniés que se recrute, en effet, la presque totalité de l'immigration chinoise dans toute la portion du globe qui n'est pas comprise entre le Tibet, la mer et la Grande Muraille. On estime à 130 000 le nombre des Chinois qui quittent annuellement la Chine ainsi limitée, et à 50 000 le nombre de ceux qui y rentrent. En admettant ces chiffres, on voit que la proportion des réhabilités serait assez grande. Beaucoup meurent cependant sans avoir obtenu leur réintégration, beaucoup peut-être sans l'avoir méritée; mais il en est qui, convaincus du pardon des leurs, et trop malheureux à l'étranger, se donnent la mort pour rentrer plus vite au sein de leur famille éternelle. »
Voilà de sérieuses paroles appuyées sur des faits positifs. Les Chinois ont ce que nous n'avons plus guère, le sentiment de l'atavisme, le sens de la continuité, la foi dans l'immortalité passagère de la race des hommes.
Il n'en est pas moins vrai que s'ils ont raison de regarder attentivement en arrière, il leur arrive de dures déconvenues parce qu'ils ne regardent pas assez en avant.
On a fait un grand reproche, qui semble juste, au culte des ancêtres.
On peut bien croire que cette dévotion exclusive à sa famille personnelle, cet hymne indiscontinu en l'honneur de sa « maison », dans le sens de dynastie, concentre trop la puissance d'affection sur ce seul lambeau de la patrie et de l'humanité.
De là proviendrait alors la rare insensibilité du Chinois, son impassibilité devant la souffrance, les misères et la mort du prochain : « Il n'est pas de la famille! » — Ainsi le prône du frère prêcheur n'émouvait mie un brave auditeur, parce qu'« il n'était pas de la paroisse ».
On s'accorde à dire que l'homme du Royaume Fleuri ne vibre aucunement au spectacle du malheur des autres : on se tord de douleur, on tremble de fièvre, on s'évanouit de faim, on grelotte de froid, on meurt, on est supplicié du supplice le plus atroce sans qu'il sorte de son indifférence.
Il est impassible aussi pour lui-même et s'accommode bien mieux que nous des incommodités, gênes, manquements, douleurs, et jusqu'aux tortures de la cangue, de la question, même du champ d'exécution avec son bourreau sabre en l'air. Bien moins nerveux que nous, disent les physiologistes, plus rapproché que nous des animaux à sang froid, et doué de plus de tranquillité, de patience et prudence.
La Chine. livre
On a remarqué, à de nombreux exemples, /// qu'en fait de piété filiale chinoise, ici aussi l'es-
LES GARÇONS prit vivific, mais la lettre tue. Les fils et les filles ET LES FILLES; sont scrrés et comme étouffés par les rites nomiNFANTiciDE, brcux, miuuticux, fatigants qui consacrent les ESCLAVAGE rapports d'affection, de subordination, de révérence entre descendants et ascendants. Souvent ils accomplissent des prescriptions plus qu'ils n'obéissent à un mouvement du cœur, et l'amour n'est plus l'amour; ils ont l'habitude de suivre un formulaire, avec la crainte de ce père à qui la loi reconnaît tous les droits sur ses enfants, même celui de les vendre en esclavage, voire celui de les tuer : ce qu'il peut faire quelquefois de ses filles, mais très rarement ou jamais de ses fils.
Car ses fils lui sont utiles dans la vie, et surtout indispensables pour ses rites funéraires, à lui, père de famille : les filles ne peuvent pas immoler le poulet et brûler le bâtonnet d'encens devant l'autel des mânes ; le fils seul a ce droit, ce devoir, ce privilège; et avant tous le fils aîné.
C'est pourquoi la naissance dun fils est toujours accueillie avec joie par le père, celle d'une fille avec indifférence, parfois avec colère. « Qu'avez-vous reçu aujourd'hui, demande-t-on au chef de la maison où vient de naître un enfant? est-ce un diamant, est-ce une tuile? » Autrement dit : « Est-ce un garçon, est-ce une fille? »
Comme il faut absolument un mâle pour la pratique du culte des ancêtres, le mari qui n'a pas de garçon de sa femme, ou qui n'en a que des filles, « convole » avec une seconde épouse, puis une troisième, et la liste peut s'allonger, jusqu'au garçon nécessaire, dont l'heureuse mère reçoit alors le rang de première dame du logis, avec obéissance reconnue de l'autre ou des autres femmes, quel qu'en puisse être le nombre. Un homme ayant un garçon vivant de sa première épouse reste invariablement monogame.
Il n'est pas habituel en Chine de faire de longues cérémonies mortuaires pour les enfants, les adultes non mariés, les femmes illégitimes ou les esclaves. Souvent même les parents pauvres abandonnent les cadavres de leurs enfants au courant du fleuve, les jettent dans les charniers ou les exposent devant la porte de leur cabane, où des fossoyeurs viennent les relever. Il arrive aussi, et le fait n'est pas rare, que l'enfant est mis dehors, tout nu, avant sa mort, dès que la maladie paraît tendre vers le trépas. Autant ses « auteurs » l'ont bien soigné jusque-là, autant ils sont dès lors durs pour lui, car ils le considèrent, par une abominable superstition, comme n'étant plus
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les os de leurs os, et la chair de leur sang, mais dit Holcombe, dans son Real Chinaman, « comme un esprit malin cherchant à s'introduire dans la maison pour leur malheur et leur ruine; pour rien au monde ils ne voudraient l'enterrer dans le cimetière de famille ». A la rue donc, et comme qui dirait : à la voirie ! Mais si par chance il guérit, nu comme un ver, sur la terre, la dalle ou la brique, aux quatre vents, à la nuit, au soleil, à la pluie, il redevient leur fils, puisque l'événement l'a démontré.
C'est à la vue de tant de corps abandonnés, que nombre de voyageurs occidentaux ont cru pouvoir attribuer à la nation chinoise la pratique générale de l'infanticide, surtout du meurtre des filles.
Que l'infanticide se pratique en Chine, que parfois il y sévisse, en certains lieux, en certains cas, à cela nul doute, mais jamais l'opinion publique n'autorisa ce crime, jamais le gouvernement ne l'encouragea, ainsi qu'on l'a souvent prétendu.
Tout au contraire, l'empereur, les vice-rois, les grands mandarins qualifiés n'ont jamais cessé de protester contre lui, bien que le code du « Milieu > soit d'une singulière bienveillance pour le meurtre du fils par le père et la mise à mort de la fille par sa mère. L'un et l'autre ne reçoivent pour châtiment que 60 coups de latte de bambou suivis de l'exil à 500 li, soit à 250 kilomètres plus ou moins ; encore cette double peine peutelle se racheter pécuniairement. Or la « revendication sociale » est plus sévère pour la vente en contrebande des cartes à jouer. Quant au meurtre de la fille par le père, le code n'en parle point, paraît-il.
En réalité, si l'infanticide est presque inconnu dans les provinces du Nord, on n'en peut dire autant de celles du Centre et du Sud. Dans le monde à demi patriarcal de la Chine, de nombreux enfants sont considérés, avec l'aisance et une longue vie, comme assurant au père de famille les « trois félicités ». Toutefois il est certain que l'exposition des enfants devant les hospices est une pratique fréquente chez les Chinois pauvres de certaines provinces; l'infanticide des filles est commun dans le Fo'kien, et notamment dans plusieurs des districts surpeuplés des environs d'Amoï et de Foutcheou ; dans quelques-uns des villages de ce pays-là ces cas de mise à mort auraient lieu dans la moitié des familles. Les étrangers y sont frappés de la supériorité numérique des hommes sur les femmes, et les indigènes ne font point un mystère de la cause à laquelle doit être attribuée cette différence.
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Le procédé de ce massacre des innocents ne varie guère : les parents prennent eux-mêmes l'enfant nouveau-né pour l'étouffer en le plongeant dans un baquet d'eau froide.
A quoi donc, encore une fois, faire remonter cette abomination, sinon à l'excès de la pauvreté? Les mandarins ferment les yeux, ou ils se bornent à flétrir le crime par des proclamations et des placards que personne ne lit.
L'impossibilité prévue de fournir une dot aux filles les voue à une existence de privations ou de déshonneur, et les parents leur donnent la mort comme le seul moyen de leur épargner les infortunes de la vie, lorsqu'ils n'ont pas réussi à les vendre comme esclaves ou comme femmes futures de quelques garçons du voisinage : dans ce cas, le prix de vente s'élève en moyenne à une dizaine de francs par année d'âge.
C'est un fait connu de tous, à la suite de tant de collectes de sous destinés aux petits Chinois, que les missionnaires catholiques et protestants recueillent un assez grand nombi'e d'enfants destinés à augmenter l'importance de leurs congrégations; mais la proportion de ces rachetés est relativement faible : la cause première n'en subsiste pas moins, et la misère prend toujours ses victimes.
Si l'infanticide, tout en étant sévèrement blâmé par les moralistes, est toléré dans certains districts, le droit absolu du père à vendre ses enfants comme esclaves est pleinement reconnu par la loi. 11 est très rare pourtant que les parents vendent leurs fils ; mais un très grand nombre de filles sont destinées à la servitude. De riches familles en possèdent jusqu'à plusieurs dizaines, et la plupart des ménages chinois qui vivent dans l'aisance ont au moins une domestique en propriété. Les contrats de vente se font d'une manière solennelle et généralement en plein air, sous le « regard du ciel ».
D'ailleurs l'esclavage n'est que temporaire pour les femmes, puisque le propriétaire est tenu de leur trouver un mari et qu'elles passent alors sous d'autres lois. Les esclaves mâles peuvent exiger aussi, avant trente ans d'âge, que le maître leur procure une femme, et, devenus chefs de famille, ils ne transmettent la servitude qu'à une partie de leurs enfants : les filles sont mises en liberté, tandis que l'esclavage persiste sur les mâles jusqu'à la quatrième génération. Néanmoins les esclaves sont presque toujours traités comme les autres domestiques, et les étrangers ne font point de différence entre eux et les hommes libres. Ils ont le droit de s'instruire dans les écoles,
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de concourir pour les examens, d'entrer dans les fonctions publiques, et le propriétaire doit alors leur permettre de se racheter, eux et leur famille. Quant aux femmes mariées, les époux ne peuvent les vendre que comme épouses, non comme esclaves.
L'écriture idéographique jette souvent un
ly jour très vif sur la conception de la vie par les
LA FEMME, Chinois. Le caractère que cette écriture consacre
SON à la femme, le caractère niu, en serait une preuve
INFÉRIORITÉ excellente, en montrant avec clarté en quelle
LÉGALE pauvre estime ils tiennent la compagne de ET SOCIALE l'homme. D'après Douglas, sinologue anglais, le redoublement de ce caractère répond au verbe se quereller; quand on le triple, on représente l'idée d'intrigue; l'idée de rw.se se traduit par la juxtaposition du caractère femme et du caractère arme, tandis que, par un heureux contraste, l'idée de paix et tranquillité s'exprime par les deux caractères de femme et de maison.
Et généralement parlant, c'est le signe « homme » qui est à la base, à la clé des passions généreuses; le signe « femme » à la clé des défauts et des vices. « Ce n'est pas la gueule du serpent vert, l'aiguillon de la guêpe qui darde le poison; c'est le cœur de la femme. »
A côté des lois, des coutumes, qui sont en moyenne peu favorables à la femme, à côté des histoires qui la maltraitent, des proverbes qui l'injurient, il est un fait matériel qui, d'après certains sociologues, témoignerait avec éloquence du mauvais vouloir des Chinois pour les Chinoises. A supposer que cette interprétation soit juste, la marque évidente de la cruelle éthique de l'homme serait la mutilation des pieds, que doivent subir des millions de filles, même parmi celles qui sont destinées à une vie de travail.
Lockhart indique l'année 925 comme l'époque à laquelle cette pratique commença; mais elle ne se répandit que lentement, puisque Marco Polo et les autres voyageurs du Moyen âge n'en font pas mention. Maintenant elle est devenue si impérieuse dans certaines parties de la Chine, que dans les provinces du nord, sauf à Peking, presque toutes les femmes s'y soumettent, même celles qui bêchent la terre et qui portent des fardeaux.
Dans le Setchouen et dans la Chine méridionale, les paysannes sont complètement affranchies de cette coutume, et
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dans les villes on peut évaluer au tiers des (emmes celles qui ne mutilent point leurs pieds; mais récemment la mode augmenterait d'année en année le nombre de ses victimes; non seulement la mode, mais aussi un juste souci de l'avenir chez la fillette et chez ses parents. Ceux-ci se disent : « Je ne trouverai jamais d'époux pour ma fille, si je ne lui fais pas de petits pieds »; et l'enfant, qui sait déjà combien l'on apprécie cette « beauté » consent, demande même qu'on la supplicie, sûre qu'elle est d'être vouée au célibat, si elle reste telle que la fît la bonne mère Nature. Cependant Pouvourville, dont l'opinion, généralement si juste, importe fort, nous dit que la mutilation des pieds tombe de plus en plus en désuétude parmi les Chinoises.
Les dames mandchoues devaient à la dignité de leur race de ne pas se conformer aux mœurs de la nation vaincue; maintenant elles imitent, elles aussi, ces mœurs de l'engeance « inférieure », en prenant des chaussures qui les forcent à marcher sur la pointe du pied et qui sont la cause d'accidents nombreux, de maladies graves : c'est une mutilation mitigée.
Naguère la mutilation du pied féminin était devenue pour les Chinois le signe distinctif de la « bonne société t> ; nulle jeune fille ne pouvait espérer entrer dans cette caste supérieure si elle ne s'était soumise à la torture exigée par les juges de la beauté féminine pour transformer son pied en un « lis d'or ».
Même, par une singulière perversion de la pudeur féminine, les Chinoises cachent avec soin leurs pieds nus. Les missionnaires nous apprennent « qu'ils ont parfois toutes les peines du monde à « extrémiser » les nouvelles converties, l'onction des pieds étant considérée comme scandaleuse ».
C'est généralement vers l'âge de cinq ou six ans que l'on entoure de bandelettes les pieds des fillettes pour en replier les orteils, relever en arc le cou-de-pied, arrêter le développement des muscles.
Il faut que le soulier, disposé en sorte que le moignon y paraisse encore plus petit qu'il n'est réellement, atteigne seulement sept centimètres et demi de longueur ; la jambe même participe à l'arrêt de développement provoqué dès l'enfance, et forme avec le pied un fuseau droit sans mollet. D'ailleurs on emploie des méthodes très différentes dans les diverses parties de l'Empire : l'essentiel ici, c'est le but à atteindre, et ce but est une horrible et malfaisante atrophie.
Définitivement estropiée, la femme de bonne compagnie ne peut plus soulever de fardeau ni même se livrer à aucun
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travail pénible; la marche régulière lui est devenue impossible; elle est obligée de s'avancer à petits pas rapides et chancelants, en s'aidant des bras comme d'un balancier : c'est la démarche que les poètes comparent aux ondulations du saule agité par le zéphyr. On comprend combien cette infirmité augmente la dépendance de la femme dans le ménage; cependant les femmes mutilées de la campagne travaillent sans fatigue apparente à côté de leurs maris.
De lointaines traditions rappellent l'existence du matriarcat dans la Chine antique : « Avant l'époque de Fohi, disent les anciens livres, les hommes connaissaient leur mère et ils ignoraient qui était leur père. » Mais depuis la constitution de la famille chinoise, les lois et la coutume établissent avec précision l'infériorité absolue de la femme comme fille et comme épouse.
Après avoir adoré son père et sa mère, elle doit adorer son mari. « Si j'épouse un oiseau, dit le proverbe, il faut que je vole après lui ; si j'épouse un chien, je dois le suivre à la course; si j'épouse une motte de terre abandonnée, il faut m'asseoir à côté d'elle et la garder. »
Tous les actes symboliques des fiançailles et du mariage rappellent à la femme que la soumission est pour elle la vertu par excellence. Quelle que soit la conduite de l'époux envers elle, il lui convient de se résigner sans murmure : elle obéit donc en silence; elle ne peut recourir ni à ses parents ni aux magistrats pour se faire rendre justice; tout au plus peut-elle se rendre dans le temple pour y suspendre, la tête en bas, une figurine en papier représentant son mari, et demander à la « déesse de la Miséricorde » de changer le cœur de l'époux, puisqu'il a cessé de battre à sa vraie place.
La plus illustre des lettrées chinoises, Panhoeïpan, qui vivait au i'^'" siècle de l'ère vulgaire, a tracé le devoir des femmes dans le mémoire classique des Sept articles. Elle nous raconte que l'ancien usage était d'offrir au père, lors de la naissance d'une fille, des briques et des tuiles, « des briques, parce qu'elles sont foulées aux pieds, et des tuiles parce qu'elles sont exposées aux injures de l'air ». « L'épouse ne doit être qu'une pure ombre et qu'un simple écho. »
Lorsque le mari fait choix, généralement parmi ses esclaves, d'une ou de plusieurs femmes supplémentaires, la première épouse est tenue de les accueillir avec bienveillance et de vivre en paix avec elles.
Le mari seul est possesseur du droit de divorcer : sans en référer aux juges, il peut renvoyer sa femme, même lorsqu'il ne lui reproche que son état de maladie ou ses habitudes de
La Chine. livre
bavardage; mais quand sa femme lui déplaît, il préfère presque toujours s'en débarrasser par la vente, et, dans ce cas, il lui suffit de faire avec l'acheteur un contrat en duc forme, la société n'ayant rien à voir dans les transactions entre « l'offre > et la « demande ».
A quel degré la femme était inférieure à Thomme, l'épouse à l'époux dans l'esprit des Chinois, 1' « ancienne et vénérable coutume » du suicide de la veuve sur la tombe du mari le montre avec abondance et surabondance.
Ce suicide des inconsolées, qu'elles le soient vraiment ou qu'elles doivent seulement paraître telles, n'a pas tout à fait disparu des mœurs. Mais il n'y a pas d'exemple que la victime volontaire fasse choix du bûcher comme les veuves hindoues : c'est par l'opium ou tout autre poison, par la faim, par la noyade, surtout par la corde, que les épouses chinoises vont rejoindre leur mari dans la mort. D'avance elles annoncent leur résolution; et alors, de toutes parts, viennent les parents, les amis et les curieux pour les encourager et les applaudir; quand même elles ne sont point soutenues par l'approbation publique, nombre d'entre elles meurent, soit pour suivre leur mari dans la tombe, soit pour rester dignes de lui.
Ainsi, la femme se considère comme n'ayant d'existence que par la personne de l'époux, et si elle jouit d'une certaine liberté, si le mari abuse rarement de ses droits de maître absolu, elle n'en est redevable qu'à la mansuétude générale des mœurs. C'est en l'honneur des vierges et des veuves vertueuses que, par une sorte de galanterie nationale, on élève en dehors des villes le plus d'arches triomphales; en échange de leur liberté, on leur accorde des monuments.
Pendant les deux expéditions des troupes européennes, en 1860 et en 1900, quand les alliés pénétrèrent dans la province de Petchili, des milliers de femmes se suicidèrent pour ne pas tomber au pouvoir des étrangers : couchées dans le cercueil pour y attendre la mort, elles y mouraient en effet.
En conformité avec l'infériorité reconnue de la femme, les Chinois, en cela semblables aux Musulmans (mais moins outrés qu'eux), ne parlent guère de leurs compagnes et n'aiment pas qu'on les en entretienne. Dans la conversation ils la désignent souvent par une périphrase dédaigneuse, « la pauvre sotte du dedans », et si quelqu'un demande à quelqu'autre des nouvelles de madame son épouse, il se sert, encore plus périphrastiquement, d'une expression « tirée de longueur, » comme par exemple : « Veuillez présenter tous mes hommages à la
PREMIER La Famille Chinoise.
salle de la Respectable Longévité; en quel état se trouve-t-elle? » La salle de la Respectable Longévité, c'est-à-dire : la personne qui habite dans la salle de la Longévité Respectable, la dame du logis, la mère de famille, au bout du compte, la femme; et, pour se conformer une fois de plus au style de la politesse chinoise, la personne des appartements d'Excellente Odeur : on désigne ainsi le gynécée. Encore n'ose-t-on guère s'entretenir de la sorte avec le mari, à moins d'une amitié qui excuse les infractions à la règle; c'est aux enfants de la maison qu'on s'adresse.
Rien donc d'étonnant si le Chinois qui vous invite ne vous présente pas à sa femme : ce n'est même pas chez lui que vous goûterez aux merveilles de la cuisine du « Milieu », mais n'importe où, dans un lieu convenable, villa, pagode, restaurant, hôtel au nom lleuri, court en chinois, non moins que long en français : « Hôtellerie de la Commune Ascension vers les Honneurs, de la Félicité Parfaite, des Cent mille Parfums, de la Félicité sans Nuages, ou de la Céleste Harmonie. »
Dans la réalité des choses, les femmes chinoises sont donc plus ou moins cloîtrées; bien que non murées dans le gynécée, elles ne participent guère à la vie sociale générale. On en voit très peu dans la foule qui se presse en remous dans les rues et les ruelles, et celles qu'on y rencontre allant à pied n'appartiennent pas aux classes dites inférieures, sinon à celle des prostituées ; les dames distinguées par le rang, la fortune ou les prétentions passent en chaise à porteurs ou en charrette à l'intérieur clos aux regards.
La compagne du Chinois, sa mère, ses fdles sont si bien exilées en théorie et en pratique de la communion avec l'homme que, pour complaire aux idées chinoises, les missionnaires ont séparé leurs églises et chapelles en deux par une haute cloison longitudinale en planches : d'un côté les « Messieurs » et de l'autre les « Dames ».
On ne peut pas ne pas admettre que cette séparation des sexes a fait beaucoup de tort à la Chine, comme aux pays fiers de leur Islam; elle a contribué à la priver de poésie, d'idéal; elle lui refuse la « fleur de la vie » ; elle mène l'homme à l'ennui, et l'ennui pousse l'homme aux plaisirs dégradants, par exemple à la fumerie d'opium. Mais quoi ! chez nous la femme est partout visible, en bien des sens honorée; et les cafés, les tabagies ne désemplissent pas.
Une autre des infériorités imposées à la femme dans le Grand et Pur Empire, c'est le peu de soin qu'on prend de son instruction; il n'y a presque pas d'écoles pour elle; elle croupit bon gré, mal gré dans une ignorance « transcendante ».
La Chine. livre premier
Presque aucune qui sache lire couramment; encore moins écrire.
Comme contre-partie, il est certain que la mère de famille est respectée, aimée dans l'étroit intérieur de son petit royaume ; qu'elle jouit de l'affection de ses fils et filles ; que la veuve est spécialement favorisée par les lois et par la coutume, en ce qu'elle a droit à un certain ensemble de libertés qui choqueraient fort le code des bienséances si la mort de l'époux ne l'avait émancipée, et en ce que l'usufruit des biens de la communauté lui revient : « Elle peut, dit le proverbe, manger les feuilles, mais non le tronc de l'arbre. »