LE PETCHILI, PEKING
I. RAISONS DE LA PREEMINENCE DU PETCHILI. Il II. RIVAGES, MONTS, FLEUVES DU PETCHILI. Il III. LE PEÏ HO. Il IV. PEKING. Il V. LES ENVIRONS DE PEKING. Il VI. LE CLIMAT DE PEKING. Il VII. TIENTSIN. Il VIII. AUTRES VILLES DU PETCHILI.
EN trois monosyllabes, Petchili signifie la « Dépendance immédiate du Nord » : telle est RAISONS r « incommensurable » brièveté du chinois. En DE LA retranchant du trisyllabe la syllabe initiale, Pé, PRÉÉMINENCE ce qui se lait communément, il reste Tchili, DU PETCHILI c'est-à-dire la « Dépendance immédiate, la Possession directe ».
C'est la plus septentrionale des dix-huit provinces de la Chine propre, et elle a le privilège de posséder la capitale de l'Empire, à mille kilomètres environ du centre du « Milieu », qui se trouve dans le pays intermédiaire entre le fleuve dit justement le Jaune et le fleuve dont le nom de Bleu est particulièrement injuste.
Comment se fait-il que le chef-lieu de la Chine soit là et
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non pas sur le Yangtze ou près du Yangtze, là où ce courant, l'un des plus puissants du monde, écarte ses rives comme un estuaire, dont une rive est presque invisible à Tautre, ou même, plus bas, comme une sorte de mer? En voici la raison.
Durant les longues époques de paix la capitale fut en effet beaucoup plus au sud-ouest ou au sud, à Singan, voisine du fleuve Jaune, ou à Nanking, sur ce Yangtze, le courant central du pays.
Mais, quand il fallut faire front aux étrangers, soit aux Mongols, soit aux Mandchoux, barbares du nord-ouest ou du nord, c'est vers l'endroit directement menacé que devait se porter la force de résistance représentée par le gouvernement, ses fonctionnaires et ses armées. Or, c'est par le Petchili, par les campagnes du fleuve Peï ho, que Mongols et Mandchoux descendaient vers la Chine, et sur les bords de ce fleuve se livraient les batailles décisives. Victorieux, les envahisseurs restaient volontiers dans cette région voisine de leur patrie, d"où il leur était facile de recevoir des secours et où ils pouvaient se réfugier en cas de désastre. Peking, dans le bassin inférieur dudit fleuve, devint donc, depuis le milieu du x*^ siècle, et sauf de courtes interruptions, la résidence des empereurs « fils du Ciel », et le bastion septentrional de l'Empire.
D'ailleurs, il convient de le remarquer en sa faveur, cette ville est située dans la même région naturelle que les cités du sud. Dans la contrée des plaines, au sud-est des chaînes bordières qui limitent le plateau mongol, elle n'est séparée des campagnes qu'arrose le fleuve Jaune par aucun seuil de montagnes ou de collines ; du Petchili aux provinces de Honan, de Kiangsou, de Nganhoeï, les changements du climat, des cultures, de la population, se font par transitions tout à fait insensibles, à travers le pays de la Terre Jaune, puis à travers des campagnes à peine moins fertiles et encore plus profondément arrosées.
A noter aussi que par le grouillement de sa population, le Petchili est une terre éminemment chinoise : le recensement officiel, qui précéda l'invasion des Taïping, le changement de cours du Hoang ho et la grande famine, énumérait près de trente-sept millions d'habitants dans la province, guère moins que le nombre des habitants de la France en 1900. Cette énumération, à quel point exacte, nous l'ignorons, date de 1842; en la supposant vraie, les 300 000 kilomètres carrés de la province entretenaient donc chacun 123 ou 124 personnes, contre les 73 de la région française.
Popof admet 29 400 000 habitants en 1894, soit pas tout à fait cent individus pour cent hectares, et la plus modeste de
DEUXIÈME Bassin du Peï ho : Le Petchili.
toutes les estimations se contente de 19 350 000 « Petchiliens », ou 64 seulement au kilomètre carré. C'est encore la population d'un beau royaume, et plus que le nombre des Espagnols de toutes les Espagnes d'ibérie.
Ah uno disce omnes! Les estimes du nombre de résidents vont donc ici presque du simple au double; or, le Petchili se déroule autour de la capitale de l'Empire. Que croire alors des recensements ou évaluations des provinces excentriques et presque imparcourables par les Européens?
Le Petchili confronte au golfe homonyme,
// lequel s'ouvre sur la mer Jaune par le détroit de
RIVAGES, Petchili, qui a 100 kilomètres de largeur, et
MONTS, s'avance au loin vers le nord-est, entre des rives
FLEUVES mandchoues, sous le nom de golfe de Liaotoung.
DU PETCHILI Le Port-Arthur des Russes commande à la fois,
au sud l'entrée du golfe de Petchili, à l'ouest
l'entrée du golfe de Liaotoung, à l'est l'immense baie de Corée :
on aurait pu choisir plus mal.
Du détroit du Petchili à l'embouchure du Peï ho, d'est en ouest, il y a 300 kilomètres, et autant, de sud en nord, jusqu'au fond du golfe de Liaotoung. Le pourtour, à grands traits, sans les indentations secondaires, est de 1 200 kilomètres, côtes élevées, pittoresques, au sud-est, le long de la province de Chantoung, et sur presque tout le contour du Liaotoung, mais essentiellement basses, plates, vaseuses sur le « délinéament » du Petchili.
A ce golfe accourent, dans le Chantoung, le terrible Hoang ho, dans le Liaotoung (Mandchourie) le Liao ho, dans le Tchili le Lan ho et le Peï ho : tous ces fleuves lui apportent tant de boues que ses fonds sont tapissés de vase et que les profondeurs de 200 mètres ou un peu plus y sont rares.
Baignée, donc, à l'orient, par les eaux de la mer, la province du Tchili ne cesse de s'accroître aux dépens des eaux marines. La côte qui se développe sur une longueur d'environ 500 kilomètres, de la bouche du fleuve mandchou, le Liao ho, au fleuve de Peking, le Peï ho, suivait jadis une direction parallèle à celle des saillies montagneuses de la contrée, mais les alluvions fluviales ont modifié ce tracé primitif. Ainsi le Lan ho ou Laomou ho, qui reçoit tous les torrents venus du sud-est de la îMongolie par Karakoten et Djehol, a formé en pleine mer un vaste demi-cercle de terres nouvelles. A la vue des plages qui terminent à l'ouest le golfe de Petchili, l'on
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reconnaît aussi que les apports du Peï ho et du San ho ou Pctang ho ont fait notablement avancer la ligne du littoral dans cette mer peu profonde et rattaché à la côte d'anciennes îles, buttes de lave dressées au-dessus de la mer avant la période historique. Toute la plaine basse du Petchili est un fond marin que les torrents, apportant les débris menuisés des montagnes riveraines, ont graduellement comblé. Des lacs, des marécages, occupent toujours une partie de la contrée, etçà et là les eaux cheminent incertaines, ne trouvant pas de pente suffisante pour s'écouler vers le golfe.
La province est assez bien limitée au nord et à l'ouest par les escarpements des montagnes d'où descendent Liao ho et Peï ho, et qui servent de contreforts à la masse des plateaux mongols. Vus de la plaine les monts s'escarpent hardiment; ils sont pour beaucoup dans la beauté des horizons de Peking, au bout de la plaine immense.
En leur ensemble, ces arêtes du sol sont orientées dans le sens du sud-ouest au nord-est, parallèlement à Tarète de la péninsule du Liaotoung et aux montagnes duChantoung; les rivières qui s'en échappent en suivent d'abord les hautes vallées, puis, trouvant une fissure latérale, elles s'y engagent brusquement pour entrer dans la plaine. A peine un sommet dépasse-t-il la hauteur de 2 000 mètres dans les parties des chaînes comprises entre les cluses du Peï ho et celle du Wen ho, les deux rivières qui baignent la campagne de Peking. Mais au sud du Wen ho les crêtes se redressent en sommets de 2 500 mètres et peut-être de 3 000; même, dans ce remous de montagnes, le Siao Outaï Chan ou le « Petit mont des Cinq Pics » atteint 3 494 mètres, mais il ne s'élève pas dans le Tchili, il appartient au Chansi, à l'ouest et non loin de la province. Tout au nord du territoire, aux frontières de la Mongolie, vers les sources du Liao ho des Mandchoux et du Lan ho des Chinois, le Pa tcha Chan culmine à 1 800 mètres.
Ainsi le Petchili élève des monts qui vont de la hauteur des Cévennes à celle des Pyrénées.
Au tronc du Peï ho, — Paï ho, Pe ho, — c'est-àdire « fleuve du Nord », s'ajuste une vaste ramure /// d'affluents et sous-affluents tellement étalée du
LE nord au sud, dans les provinces de Tchili, et
PEi no surtout de Chansi, qu'il y a bien 6o0 à 700 kilomètres entre les sources de ces rivières dont les noms chinois se gravent aussi difficilement dans la mémoire
DEUXIÈME Bassin du Peï ho : Le Petcliili.
de ceux qui ne connaissent pas la langue, que facilement dans l'esprit de ceux qui la connaissent.
C'est pourquoi, le fleuve du Nord étant court, 500 kilomètres environ, il n'en rassemble pas moins les eaux de 142 400 kilomètres carrés, soit plus du quart de la France. On évalue diversement sa portée à 219 ou 235 mètres par seconde, et à 2 265 000 mètres cubes le volume des alluvions qu'il convoie annuellement dans le golfe de Petchili. Le Peï ho, tout entier petchilien, n'est ni la plus longue, ni la plus abondante rivière du bassin — ce serait plutôt le Weï ho (750 kilomètres), branche la plus méridionale, — mais il passe dans la banlieue orientale de la capitale de l'Empire, et c'est par lui que le fameux canal Impérial s'approche de Peking, puis y arrive par un embranchement : d'où la prééminenue que lui accorde la nomenclature.
Nommé donc à tort Peï ho plutôt que Wen ho, il passe devant Tientsin, digne du nom de fleuve à l'heure de la marée haute seulement, et le reste du temps ornière boueuse où l'on ne s'explique pas qu'il soit possible de faire évoluer un bateau ; il coule dans une plaine vaguement cultivée où les champs spongieux alternent avec de vastes étendues bossuées de tertres funéraires k (Marcel Monnier).
Lui et les siens font le malheur de la grande et riche plaine du Tchili. Il advient souvent, et parfois plusieurs années de suite, que les campagnes de Tientsin et de tout le centre de la province sont grâce à lui, grâce à eux. « malgrâce », devrait-on dire plutôt, changés en un déplorable lac de boue.
On a vu leur inondation commune recouvrir un espace d'environ 15 000 kilomètres carrés d'une couche d'eau variant d'un demi-mètre d'épaisseur à un mètre et demi ; les villes et les villages, bâtis sur les buttes et sur les terres élevées, émergent seuls de l'immense déluge. L'eau de crue qu'apportent en amont de Tientsin toutes les rivières qui se rencontrent en cet endroit, le Peï ho supérieur, le Wen ho, le Tsou ho, le Houto ho, le Weï ho, ne trouve pas un écoulement assez rapide par le cours inférieur du Peï ho, et s'étale au loin dans les campagnes. Les récoltes sont détruites et les habitants du pays condamnés à la famine; la navigation est compromise; les berges fluviales s'écroulent; les lits changent de place; les canaux deviennent des coulées incertaines. Ainsi le Weï ho, qui formait jadis la partie septentrionale du Grand Canal, entre Tientsin et le Yangtze, avait récemment cessé d'être navigable.
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Aussi presque tous les villages du pays, ainsi que le remarquait déjà l'un des voyageurs européens du siècle dernier, Ellis, ont-ils des noms qui témoignent du déplacement continuel des rivières dans la plaine.
Les malheureux paysans de cette région du Petchili expliquent les inondations par le courroux d'un dragon noir et vert qu'il faut apaiser par des offrandes, — ainsi sont-ils fidèles à leur croyance au feng-choui, — tandis que des Européens ont parlé d'un affaissement du sol; mais cette hypothèse ne repose sur aucune observation précise, et la plupart des faits justifient plutôt la supposition contraire, celle d'un sou lèvement local, par lequel des savants chinois expliquent l'empiétement si rapide des rivages sur les eaux du golfe de Petchili.
Quoi qu'on puisse penser des oscillations du sol dans cette région de la Chine septentrionale, les causes immédiates des inondations si fréquentes du bas Petchili central sont de toute évidence.
De même que dans la plupart des contrées de l'Europe et du Nouveau Monde, les pentes des montagnes où les torrents prennent leur source ont été déboisées; les pluies, très abondantes en été, n'étant plus retenues par les racines des arbres, glissent rapidement sur le sol en entraînant la terre végétale, et toutes les eaux torrentielles, mêlées à la vase, se précipitent vers la dépression de Tientsin, d'où elles ne peuvent s'échapper aussi vite qu'elles sont venues. Et par une conséquence malheureuse, ce déboisement n'a pas manqué d'accroître la violence des /lowa foung ou « tourbillons de poussière », si redoutés des habitants de la plaine à cause du tort qu'ils font aux récoltes et des maladies qui les suivent trop fréquemment.
Pour remédier à la détérioration générale du sol et du climat, il serait nécessaire de reboiser les pentes et d'élever des barrages aux portes des cluses, afin d'utiliser pour les irrigations régulières les eaux qui ne servent maintenant qu'à dévaster le sol; il serait également fort utile de déplacer le confluent des diverses rivières qui s'unissent dans la même cavité de cette plaine singulièrement basse où Tientsin, à 50 kilomètres du rivage de la mer, ne la domine que de 2 mètres, et Peking que de 37, à 130 kilomètres de distance en droite ligne.
Les désastres causés par ces inondations ont contraint à émigrer nombre d'habitants du bas Petchili, région d'où sont partis, par centaines de milliers, les colons devenus les pion-
DEUXIÈME Bassin du Peu Iio : Le Petchili, Peking.
niers de la Chine en Mongolie et en Mandchourie. C'est une des raisons du dépeuplement de telles et telles villes de la province, et Peking même en a souffert.
Comme on ne l'ignore pas, le nom de Peking,
généralement prononcé Peting ou encore Bet-
IV zing dans le dialecte mandarin, a le sens de
PEKING « Résidence du nord », par opposition à la ville de Yinhtien, Kiangning ou Nanking, qui est la « Résidence du sud ». Peking fut ainsi désignée, au commencement du xv'' siècle, par un empereur de la dynastie des Ming. Mais ce nom, employé par tous les Européens, n'est connu en Chine que des personnes instruites; le peuple ne donne à la cité d'autre appellation que celle de Kingtcheng ou de « Résidence » ; le terme officiel, qui a le même sens, est celui de Kingtou; sur les cartes chinoises, la ville est désignée par le nom de Chountien.
D'ailleurs peu de cités ont plus fréquemment changé de nom. Lorsqu'elle apparaît pour la première fois dans l'histoire, en 1121 avant notre ère, elle s'appelait Ki; plus tard, elle devint la capitale d'une principauté sous le nom de Yen, c'est-à-dire « Hirondelle », et les lettrés aiment encore à la désigner par ce terme gracieux.
Puis, sous la dynastie des Tang, qui correspond comme époque à nos derniers Mérovingiens et premiers Carolingiens, elle se nomma Yeou tcheou.
Prise et supprimée par les Leao, en 986, ils la reconstruisirent et elle fut Yen king; en 1135, intronisation des Kin, famille tartare, et Yenking devient Tchoungtou.
Sous les Yuen, à partir de 1271, elle prit le nom chinois de Tatou « ou Grande capitale », en même temps que de Khanbalik (Cambaluk) ou « Cité des khans », que lui donnèrent en turc ses conquérants venus du nord, des Mongols, et que Marco Polo redit à ses compatriotes.
Enfin l'an 1368 vit la défaite de ces intrus, la victoire des Ming, famille chinoise, Khanbalik devint d'abord Peping fou, et peu après Peking.
Ainsi la ville si souvent dévastée, dut changer maintes fois d'emplacement, chaque fois à de toutes petites distances et presque sur le même site : aussi voit-on dans les environs de la capitale, notamment au nord, çà et là, des restes de tours, de murailles. Le souvenir le plus ancien qu'y ait laissé l'antiquité reculée, c'est une inscription en vers gravée sur des blocs de granit devant le péristyle du temple de Confucius; elle rappelle une grande partie de chasse à courre offerte par un
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roi, l'an 827 avant l'ère vulgaire, donc avant même la fondation de Rome.
De même qu'elle a porté plusieurs noms dans le décours de sa tragique histoire, on la nomme présentement de diverses façons, grâce à la fécondité du style administratif et mandarinique : outre Peking, Pékin, Beïtzin; Chountien, c'est aussi Kingtou, Kingtcheng.
Le grand rectangle de Peking s'élève au milieu d'une plaine, à 37 mètres d'altitude seulement, à une faible distance au sud-est de hautes collines, derniers contreforts des montagnes qui tombent au sud, du plateau de la Mongolie par une descente précipitielle.
Ce voisinage des steppes du nord et de l'ouest, à si faible éloignement de la mer, est, à n'en pas douter, un grand malheur pour l'Empire.
Extérieurement, la proximité des grandes plaines dont ces monts sont le i^ebord l'exposa de tout temps aux incursions des nomades, qui ne se sont pas fait faute de profiter des occasions et de la facilité.
Et dans l'ère présente, avons-nous déjà dit, elle sert les desseins de la Russie qui, le transsibérien et le transmongol finis, tiendra dans sa main la capitale du Grand et Pur Empire. De môme la proximité de la mer a mis Peking à portée des sévices, justices ou injustices des puissances maritimes : un débarquement et la marche d'un corps d'armée à travers une plaine, et la « Cour du Nord » est perdue, comme on l'a vu lors de l'expédition anglo-française de 1860 et de la guerre européenne de 1900.
Intérieurement, dans un pays resté jusqu'à ce jour sans grandes routes « impériales », sans chemins de fer, avec toutes sortes de difficultés de parcours, hautes montagnes, grandes rivières, coulées, marais dans la plaine, Peking n'a jamais pu transmettre ses volontés aux autres extrémités de la Chine qu'après des semaines, des mois de délais, qui eussent été diminués de moitié si la capitale avait été quelque part ailleurs sur le bas ou le moyen Yangtze kiang, dans les provinces les plus riches de toutes, en Kiangsou, en Nganhoeï, en Houpé, en Hounan : à Haûkoou, par exemple.
A ce point de vue, deux des anciennes capitales de l'Empire, Singan et Nanking, étaient bien mieux situées, quoiqu'excentriques aussi : Nanking par rapport à l'ouest, Singan par rapport à l'ouest et au nord.
Mais l'excentricité de Peking est tout à fait extraordinaire. C'est à peu près celle de Saint-Pétersbourg, rejetée au nord-
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ouest de l'immense Empire. La capitale des « Jaunes » est non moins au nord-est du « Milieu, » la Mandchourie à part, qui n'est point dans la Chine proprement dite, parmi les dixhuit provinces, et qui est un pays de nouvelle colonisation, ayant déjà passé, semble-t-il, dans d'autres mains que celles du « Fils du Ciel ». Et de même Saint-Pétersbourg est moins « exorbitant » dans l'ensemble de toutes les Russies depuis l'annexion du Grand duché de Finlande.
Située tout près du 40^ degré de latitude nord, sous 39° 54' 50", la métropole chinoise est, en latitude, à près de 22 degrés au nord de l'extrémité méridionale de l'île d'Haïnan, son territoire le plus avancé au midi, tandis qu'il n'y a guère qu'un degré, un seul, jusqu'à la frontière septentrionale de l'Empire. En longitude, elle est trois fois plus près du parallèle le plus oriental que du parallèle le plus occidental de la « Fleur du Milieu. » Et s'il n'y a pas beaucoup plus de 100 kilomètres entre ses palais et les frontières des Mandchoux, il faut en parcourir 2 500 en droite ligne pour atteindre les bornes sud-occidentales de la province de Yunnan !
Néanmoins l'existence, la grandeur, la primauté de Peking s'expliquent fort bien.
La capitale de la Chine moderne occupe un lieu de croisement de grandes voies historiques et « économiques ». Ainsi qu'il a été dit plus haut, elle s'est développée à l'une des extrémités mêmes de la Chine; comme tant d'autres « cités mères » qui ont surgi au côté dangereux, près du point faible de telle ou telle nation. Paris, centre de résistance de la vieille France non encore méditerranéenne et africaine, s'est établie (comme Peking) dans la région septentrionale du pays, au point de convergence des routes qui viennent des ports où débarquait l'Anglais, et des frontières que menace l'Allemand. De même Londres s'est installée, comme sur le bossoir d'un navire amarré en face du continent d'Europe; Vienne s'est constituée et fortifiée à l'aboutissant occidental et septentrional de la chevauchée des Hongrois et des Turcs d'autrefois; de même encore Saint-Pétersbourg tient tète à l'Europe.
Il ne faut donc pas s'étonner que Peking se soit élevée à la jonction de routes venant de la Mongolie et de la Manchourie, puisque c'est de là que toujours descendirent les ennemis les plus redoutables du Royaume du Milieu, tandis que la Chine est mieux garée de l'ouest, où ne vivent que de rares et pacifiques montagnards; et du sud, par de multiples parapets de monts malaisés à franchir. C'est à ce point ultra-sensible que dut se bâtir la « Cour du Nord », comme point d'appui de tout l'organisme politique de l'Empire,
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Maintenant, il est vrai, le Royaume des Fleurs n'a plus à craindre les Mandchoux, puisque la dynastie appartient à cette race aujourd'hui presque entièrement « sinifiée »; de même les Mongols, assouplis, assujettis, corrompus, ne sont plus à redouter. Mais ce qui n'est plus, a été. Et si la Chine avait puissance militaire et politique, la capitale serait à la vraie place, vis-à-vis de ces Russes, si forts que les « Fils de Han » ne peuvent les braver, heureux s'ils peuvent retarder quelque temps le destin.
Deux ruisseaux traversent Peking, mais aucune rivière ne passe actuellement à côté des murailles ou dans la cité. Le Peï ho, chemin de commerce et d'approvisionnement de la capitale, serpente à 18 kilomètres à Test des remparts, tandis que le Wen ho, nommé plus haut, dans la montagne, le Youngtsing ho, qui est le plus abondant des deux cours d'eau, quoique le moins utilisé par la navigation, se détourne à une quinzaine de kilomètres vers louest.
Il fut un temps où ce Wen ho coulait non loin des murs. Des digues puissantes bordent sa rive gauche pour empêcher le courant de se porter sur la plaine de Peking : à l'issue de la région des collines, l'effigie en fer d'une vache se dresse sur la berge, chargée, dit la légende locale, de pousser des beuglements quand l'eau commence à monter d'une manière inquiétante. Par deux fois des empereurs firent creuser un canal dérivé du Wen ho en amont de la colline isolée de Chiking (Chiking chail), afin de remplir les conduites de Peking et de fournir à ses canaux de navigation; mais, par deux fois, il fallut fermer ce lit où les eaux débordées se précipitaient sur la ville : on voit encore les restes des gigantesques écluses construites jadis à la tête du canal. Le Wen ho a très fréquemment changé de lit en aval des collines, et partout dans la plaine se rencontrent des ponts de marbre ti'aversant d'anciennes coulées abandonnées par les eaux, si ce n'est dans la saison des pluies.
La superficie de Peking est de 6 341 hectares, d'après les calculs de Wâber, soit un peu plus des quatre cinquièmes de l'étendue de Paris, c|ui est de 7 802 dans un périmètre de 36 kilomètres, Peking n'ayant que 33 kilomètres de tour, avec une longueur de 8 493 mètres du nord au sud, et 7 000 de largeur moyenne d'est en ouest.
Relativement à Paris, Peking devrait donc compter environ 2 millions de Pekingois, ou un peu plus.
Mais il s'en faut de beaucoup que tout cet espace soit
DEUXIÈME Bassin du Peï ho : Le Peichili, Peking.
habité. Le quartier impérial et les résidences princières sont occupés en grande partie par des jardins, des kiosques, des
Fig. 3 — Peking et ses environs.
E de Greenwich
D'afri's Brctschruiden eX ti/U{'ej>\t
•..: Légations ^ @ Cimelières
R = russe. P» portugars.
A ^anglais. F^ f ra n c a r s.
I ; aoo 000
palais déserts. Le quartier chinois n'est empli de maisons que sur une largeur d'environ 1 600 mètres, de l'est à l'ouest, et dans le reste de l'espace qu'enferment les murailles s'étendent
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de vastes terrains sans culture, entremêlés de mares, d'anciens cimetières et de champs : c'est là que se trouvent aussi les parcs des temples du Cliel et de l'Agriculture; enfin, des bâtiments en ruine occupent une partie considérable du sol. On pense qu'un grand tiers de la capitale est en jardins, parcs, espaces vagues inutilisés.
II est donc impossible, absolument, que Peking ait autant d'habitants que mainte autre ville chinoise, encore moins qu'elle soit, comme on l'a cru longtemps, la cité la plus peuplée du monde. On nous en avait beaucoup conté là-dessus : de bonne foi ou non, car, « à qui vient de loin il fait bon mentir ».
Ainsi l'un des missionnaires du xviF siècle, le jésuite Grimaldi, lui attribuait 16 millions d'âmes; d'autres voyageurs allaient jusqu'à 20 millions! Et les sceptiques, les pessimistes et les flegmatiques lui en reconnaissaient dix, huit ou tout au moins quatre.
Au xviii" siècle on en vint à des estimations bien plus modérées, donc bien plus exactes, et en 1765, un autre missionnaire, le P. Gaubil, conclut à 2 millions au maximum, tous faubourgs compris; d'autres évaluateurs « en gros », lord Macartney, du Halde, concluaient, eux, à 3 millions.
Au xix^ siècle, on serre de plus près la vérité, ou, si l'on veut, la vraisemblance; on s'en tient à 1 600 000, à 1 500 000, à 1 200 000, à 1 000 000, à 800 000, à 750 000, ou même à 500 000 seulement, voire encore un peu au-dessous, comme Wade et Bretschneider.
Elle surpasse, elle égale si peu Londres, à laquelle on la comparait autrefois, à son avantage, qu'elle oppose à peine un Pekingois à neuf ou dix Londoniens.
Ni première ville du monde, ni première ville de la Chine, ni même première ville de son Petchili, elle est moins peuplée que Tientsin, le marché du bas Peï ho!
Mais il faut convenir que si Peking atteint aujourd'hui 500 000 habitants tout au plus d'ailleurs, il fut autrefois plus peuplé. C'est une ville en décadence.
Quant au nombre absolument exact de ses résidents, il est inconnu jusqu'à ce jour, le gouvernement chinois s'étant toujours refusé à publier la statistique urbaine, dont il possède d'ailleurs tous les éléments, car il tient un compte exact de la mortalité, puisque tous les corps sont ensevelis en dehors de la ville, et que la liste des convois est dressée à chacune des portes sous lesquelles ils doivent passer.
Soit donc 500 000 habitants. Combien d'Européens là-dessus? Extrêmement peu.
DEUXIÈME Bassin du Peï ho : Le Petchili, Peking.
Avant les derniers événements, Peking n'était pas une ville librement ouverte aux Barbares de l'Occident comme les « ports à traité » ; et, d'autre part, ce n'est ni un port, ni, à proprement dire, une place de commerce. Il ne s'y trouvait donc que des personnages officiels, leur famille et leur suite : ambassadeurs et diplomates; des professeurs de divers collèges, Anglais, Russes, Français, et vingt Anglais de l'administration centrale des Douanes, laquelle est dans les mains de l'Angleterre; plus des missionnaires catholiques, surtout français, et des missionnaires protestants, surtout anglais, la plupart en famille ; en tout, 240 personnes au plus.
11 n'est pas douteux que ce nombre s'accroisse maintenant très vite. Que Peking soit ou non contrainte à recevoir une garnison européenne mixte, elle devra souffrir tout au moins que les légations soient gardées par des marins et des soldats, chacune suivant sa nationalité; puis elle sera désormais ouverte sans réserve aux Occidentaux, et ceux-ci n'oublieront pas d'y envoyer beaucoup des leurs, dont un grand nombre d'hommes d'affaires et d'aventuriers.
La ï Résidence du nord » se compose de deux cités juxtaposées, qu'une haute muraille intérieure sépare l'une de l'autre. La cité septentrionale, qui forme un carré régulier, est la ville « tartare » ou « mandchoue », dite aussi « intérieure »; la cité méridionale, plus large de l'ouest à l'est, mais de moindre dimension du nord au sud, est la ville « chinoise » ou la ville « extérieure ».
Aujourd'hui cerclées de murs, ces deux cités ne sont plus l'intérieure et l'extérieure : elles l'étaient, quand la ville tartare était murée, la ville chinoise non. Elles ne sont pas réellement non plus, l'une tartare et l'autre chinoise : elles le furent; mais la race grouillante et pullulante des « fils de Han » s'est répandue, irrésistible, dans tout Peking. Cette division de la capitale répondait à des différences très tranchées, mais le temps a fini par les égaliser à peu près et l'on peut dire maintenant de la Chine que sa capitale est chinoise.
La ville chinoise se nomme Nantcheng ou Cité du sud, et, tout au long, Nanouaèlouotcheng, c'est-à-dire « Ville ajoutée en dehors, au sud » — bel exemple de la concision monosyllabique !
C'était jadis un simple faubourg que l'on entoura, vers le milieu du xvi^ siècle, d'un mur de 13 900 mètres de tour, en imitation de la ville tartare que ses maîtres avaient close de remparts au siècle précédent.
Cette muraille encore assez bien conservée est percée de
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sept portes; elle a 6 à 7 mètres d'épaisseur à la base, 4 à 5 au sommet, et 8 mètres de hauteur, « avec hautes constructions aux quatre angles sous forme de quatre pavillons en briques, et, de chaque côté des portes, quatre mâts pour suspendre des étendards ». En outre, des centaines, des « milliers » de temples, de kiosques et d'oratoires couronnaient les murs en un pittoresque désordre; mais, « comme, d'après la croyance chinoise, les bons esprits traversent l'espace à cent pieds de haut, aucun monument ne doit atteindre cette hauteur, pour ne pas les gêner; aussi les édifices les plus élevés ont-ils tous 99 pieds, soit environ 30 mètres »: et c'est ici la hauteur des pavillons qui surmontent les sept portes.
Des deux villes unies dans un même rectangle, en même temps que divisées par un mur, la cité chinoise est, non pas la plus populeuse des deux; mais en tant que plus chinoise que la tartare, c'est la plus active et la plus exubérante, avec plus d'industrie, plus de commerce.
Elle ressemble mieux à un grand campement de foire qu'à une ville proprement dite; et à un champ de foire très mal entretenu où l'on s'empêtre dans la boue pendant la saison pluvieuse, où la poussière vole en nuages pendant la saison sereine et vous prend à la fois aux yeux, au nez, à la gorge, où les rues sont des fondrières et des cloaques, où l'ordure est le « cinquième élément ». Théoriquement la « Cour du Nord » devrait être propre, pimpante, puisque l'État consacre annuellement des millions à sa toilette, mais ces millions s'évaporent en route. Tout le monde à Peking connaît l'histoire d'un don de 80 000 francs fait par l'empereur à l'édilité pour réparations à la rue des Légations européennes, alors que 25 000 à 30 000 francs auraient amplement suffi de fonctionnaire en fonctionnaire, et d'entrepreneur en entrepreneur, il ne restait que 80 francs à peine au dernier adjudicataire.
Une histoire plus curieuse encore, et non moins authentique, est celle du mandarin agent-voyer qui fait remettre en ornières et casse-cou la rue qu'un citoyen magnanime vient de réparer à ses frais ; car il ne convient pas que ce travail désintéressé, véritable scandale offert en exemple par une individualité sans mandat, menace effrontément de tarir une source de concussions mandarinales.
Les places, irrégulières, sont encombrées de chars et de tentes, les chaussées inégales des rues parcourues de voitures cahotées, de chaises à porteurs, de chevaux vifs et de caravanes de chameaux indolents à la démarche prétentieuse des-
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cendus des steppes de la Mongolie, ou remontant vers les solitudes de ces plateaux jadis fertiles en armées de cavaliers qui ravageaient et la Chine, et l'Asie antérieure, et l'Europe. Il n'y a pas que des chameaux à deux bosses pour porter sur cette route le thé, les peaux, les laines; on en charge également chevaux, mulets et ânes.
Les Mongols de ces caravanes viennent en familles, en bandes, presque en tribus, passer à Peking l'hiver, plus doux ici, tant rude soit-il, que sur la terre haute de la Mongolie. Ils n'y habitent ni maisons, ni bouges, mais la tente, comme chez eux, sous la toile et sous la peau de mouton qui les habille aussi en recours contre des froids à demi polaires. On nous les représente comme « des gaillards aux larges épaules, à l'encolure de taureaux, aux mâchoires saillantes, aux dents de carnivores », des* chevelus », des « hirsutes ».
A côté d'eux, il y a les Mandchoux, carrés et solides autant que les Mongols, et barbus, moustachus autant que les Chinois sont glabres ; et les Tibétains, bien moins largement bâtis que Mongols et Mandchoux, plus petits, avec pommettes encore plus avancées. Voilà trois types qui se distinguent à première vue du type chinois. Avec les « Enfants de Han » venus de partout, du sud et du centre comme du nord, pour les examens, l'intrigue, la curiosité, le commerce, ils font de Peking une ville cosmopolite, mais en Asiatiques seulement.
Dans les rues latérales surtout, qui sont fort étroites, la foule se presse devant les échoppes branlantes, ornées de pavillons et d'enseignes, et se succédant en désordre le longdès rues, ou contourne les grands parasols sous lesquels les barbiers rasent la tête et parfument la natte de « Jean le Chinois ». Les baraques des magasins cachent les maisonnettes oîi résident les marchands; çà et là seulement on aperçoit les arbres des jardins enfermés dans l'intérieur des îlots. Quelques égouts traversent le quartier, et les eaux nauséabondes en sont utilisées pour l'arrosement des rues. A l'un des carrefours les plus l'réquentés, près du <t Pont des Larmes », le bourreau était installé devant le banc fatal, sur lequel des aides venaient étendre les victimes; des cages de bambou recevaient les têtes des suppliciés et le sang figé rougissait le sol.
La cité tartare, de 23 720 mètres de pourtour, est enfermée dans une muraille percée de neuf portes, assez bien conservées et de proportions imposantes. Ce mur, une masse de terre revêtue de briques, a 13 à 14 mètres de haut, 20 mètres de largeur à la base, 16 à 17 au sommet, plate-forme dallée sur laquelle se croisent facilement les chars ; de deux cents en deux cents mètres, des tours carrées, de même élévation que
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le mur, font une saillie de vingt mètres; en outre, des bastions à quatre étages percés de meurtrières dominent les quatre angles de l'enceinte, et sur les voûtes de chaque porte se dressent de hautes bâtisses à la triple toiture de tuiles vernissées. Un fossé çà et là parsemé de mares ou servant d'écoulement à des eaux d'égout sépare la muraille de champs et de jardins extérieurs, ainsi que de faubourgs immondes aux maisonnettes tendues de loques. Les remparts de Peking, aussi puissants jadis contre les nomades qu'impuissants aujourd'hui contre les Européens, ont une apparence de superbe robustesse. « Leur colossale symétrie de lignes, leurs avancements de bastions, leurs énormes tours de garde à chaque porte, c'est, dit G. Curzon, un spectacle unique au monde et qui, plus qu'aucune autre relique du passé, rappelle ces prodigieuses murailles de Babylone dont l'antiquité s'émerveilla. »
Dans l'enceinte de la cité tartare, il y a trois villes au lieu d'une : et d'abord la « ville tartare » proprement dite, ainsi appelée de ce qu'elle est « en dedans », c'est-à-dire au nord, du côté tartare; puis la « ville impériale », Hoangtcheng, à laquelle on donne à tort le nom de « ville jaune », par confusion du mot /loang, jaune, avec hoang, impérial; enfin la * ville violette réservée », Tsekintcheng, parce que jadis on ne devait employer que du mortier violet (tse) dans sa construction; elle était interdite, et personne ne pouvait y pénétrer : d'où le second monosyllabe de Tsekintcheng, kin, c'est-à-dire : réservé, sous-entendu : à l'empereur — c'est le palais impérial.
La ville tartare est plus régulièrement percée, mais non pas plus belle que la ville chinoise, si ce n'est autour des légations étrangères et le long des avenues de triomphe, où des ponts de marbre, ornés d'animaux symboliques, franchissent les canaux d'eau dormante. Des fortifications entourent maintenant les palais des légations et en font une nouvelle cité murée dans l'ensemble des villes de Peking.
Naguère les descendants des conquérants mandchoux, considérés comme appartenant à une race supérieure, étaient tenus de donner le bon exemple aux autres habitants de Peking. Ainsi, l'on ne voit dans la ville tartare ni tavernes, ni maisons de prostitution; ses rues ne doivent être profanées par aucune procession funéraire, par le transport d'aucun cercueil venant du quartier chinois. Même, pour le maintien strict du prestige des vainqueurs, il est interdit à un Mandchou d'habiter la ville extérieure ou de prendre dans sa maison un locataire de la race vaincue. Mais, depuis longtemps, ces défenses ne sont plus observées : les races se sont mélangées, et, quoique les Mandchoux de descendance plus
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ou moins pure soient encore en majorité dans la ville qui porte leur nom, les Chinois proprement dits y sont venus en foule, et c'est en leurs mains que se trouve le commerce.
Quant aux Hoï-hoï, c'est-à-dire mahométans, au nombre de plusieurs dizaines de milliers dans les deux villes limitrophes, ils s'occupent principalement des métiers : c'est à leur communauté qu'appartiennent presque tous les ouvriers en métaux. Les chrétiens indigènes ont le monopole du travail d'horlogerie, enseigné par les missionnaires au xix« siècle.
C'est au centre de la ville tartare que s'étend la ville impériale, limitée par une enceinte dont les quatre portes s'ouvrent vers les quatre points cardinaux. C'est le lieu saint de toute la cité; il enferme le seul édifice de la Chine qui soit revêtu de porcelaines jaunes, le palais impérial, constituant à lui seul la quatrième ville, la « ville violette réservée », notée plus haut comme inaccessible aux sujets du souverain. Du nord au sud le palais sacré de l'empereur a 1 006 mètres de long, de l'est à l'ouest il a 786 mètres de large, entre murs crénelés de 6 mètres de haut bordés d'un fossé de 20 mètres de largeur; le pourtour arrive à 10 350 mètres. Comme la ville tartare qui l'entoure, la ville de l'empereur date du commencement du xve siècle.
Des toits jaunes et des pavillons élégants sur des collines du parc, c'est tout ce qu'on peut voir, depuis 1887, de cette demeure d'un potentat dont la domesticité est plus ou moins relevée de nombre par un certain nombre de milliers d'eunuques. Avant cette année-là les étrangers avaient licence de visiter une partie du parc, les lacs artificiels, les allées ombreuses, les jardins, les ponts de marbre, la charmante nature.
Deux coteaux s'élèvent dans l'enceinte redoutée.
Le plus haut, dominant toute la cité, King chan ou « le Belvédère », s'appelle plus communément Meï chaiï ou « le mont du Charbon » ; il occupe, à très peu de chose près, le centre de la grande ville. Ce monticule, formé de main d'homme, repose sur des amas de charbon qu'on y aurait accumulés en prévision de sièges prolongés; haut de 65 mètres environ, il est ombragé de genévriers et de pins d'espèces diverses. Du haut des collines du nord-ouest, d'où l'on peut voir à ses pieds la plaine de Peking, la capitale apparaît comme un immense jardin carré, dominé au centre par la butte du Charbon, avec ses allées et ses kiosques; les maisons basses des villes unies ne se montrent qu'en stries et en taches au milieu de la verdure. De loin, la ville tartare, très riche en beaux ombrages, fait l'effet d'une forêt : ce mélange de ville et de campagne,
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commun à nombre de grandes cités chinoises, leur fait pardonner la sordidité des faubourgs, l'indicible banalité, la saleté des rues, les odeurs fades et dégoûtantes, les canaux puants, l'àcrc poussière.
Des ponts de marbre, dont un de dix arches en face du palais impérial, traversent le San haè ou « les Trois Mers », série de trois lacs ayant ensemble 3 725 mètres de long : au bord d'un de ces lacs, celui du nord, la colline boisée de Pèta, butte sans doute artificielle, aujourd'hui presqu'île, jadis île, porte une tour blanche que les Chinois regardent comme le palladium du Milieu.
Qu'il y eût ou non plus de dix mille pagodes à Peking, avant qu'on en eût détruit récemment des milliers, il en est de fort belles, deux notamment, qui rivalisent presque en étendue avec le palais impérial lui-même.
Ce sont les temples du Ciel et de l'Agriculture, situés dans la partie méridionale de la ville chinoise, et tous les deux entourés de rangées d'arbres séculaires; les enceintes extérieures des deux enclos ont chacune plusieurs kilomètres de tour.
Ainsi que le parc du palais impérial, et à la même époque, ils avaient cessé d'être accessibles aux étrangers : les événements de 1900 ont marqué la fin de cette interdiction.
Le temple du Ciel, le Thiantang des Chinois ou « Colline du Ciel », se lève, en rotonde, avec deux toits superposés coiffés en champignon, dans un parc de 5 750 mètres de contour. Il vaut mieux dire : se levait; un incendie allumé par la foudre a détruit en 1889 ce superbe monument, qu'on reconstruisit ensuite pendant plusieurs années, au prix probable de 20 à 30 millions de francs. Primitivement dédié au Ciel et à la Terre, puis au Ciel seulement, il dressait et dressera bientôt de nouveau, au-dessus d'une terrasse à degrés de marbre, sa large rotonde décorée de faïences vernissées et de boiseries dont les trois couleurs, le rouge éclatant, le jaune d'or, contrastent avec la verdure du fond.
Lieu des plus importants dans l'économie politique et religieuse de la Chine, l'empereur, dit Favier, va trois fois par an dans ce temple « pour y adorer le Ciel et lui rendre compte de son administration; il fait trois génuflexions et neuf adorations sur la grande esplanade décorée pour la cérémonie; cinq de ses principaux ancêtres y assistent (en effigie), ainsi que les princes et les hauts mandarins. La première cérémonie, nommée Kiao-tien, se fait à l'entrée de l'hiver, pour rendre compte. La seconde, Ten-sin, à la première lune, pour recevoir la mission de gouverner pendant un an. La troisième,
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Ta-in, vers la fin du printemps, pour demander la pluie et une bonne récolte. »
Le Siennoung-tsan, « le temple de l'Agriculture », a son site en un enclos moindre que celui du temple du Ciel : 3 450 mètres seulement de pourtour. Il repose sur une esplanade carrée — la terre étant carrée d'après les Chinois — comme le temple du Ciel sur une esplanade ronde; il est moins vaste, mais plus élevé que son grand confrère, surmonté de trois toitures superposées et entouré d'une forêt de pilastres sculptés ornant les balcons et les escaliers. Là est le fameux champ que labourait annuellement l'empereur avec une charrue d'or et d'ivoire. Cérémonie d'un rituel immuable, très compliqué comme les autres emblèmes et symboles de Chine.
« Le premier jour de la seconde période du printemps, le souverain se rend chaque année au temple de l'Agriculture avec trois princes, neuf grands personnages et une suite nombreuse ; tout le monde a dû se préparer par le jeûne à cette cérémonie. Après les premières adorations, on se dirige vers le champ de labourage; le bœuf, la charrue, les instruments sont jaunes et l'empereur commence à tracer le sillon de l'est à l'ouest, revient quatre fois, ce qui fait huit sillons. Le président du ministère des Finances est à droite avec le fouet; à sa gauche se tient le premier mandarin de la province avec la semence qu'un troisième sème derrière le souverain; les trois princes tracent chacun dix sillons et les neuf dignitaires chacun dix-huit; ils sont accompagnés de mandarins selon leur grade ; enfin, des vieillards, choisis parmi les plus anciens laboureurs du peuple, achèvent le travail. Les grains récoltés à l'automne et conservés dans les magasins ne doivent servir qu'aux offrandes. » (Favier.)
Le temple des Lamas, dans la ville impériale, est une belle pagode où des centaines de prêtres, payés sur la cassette du « Fils du Ciel », officient en l'honneur de Fo, autrement dit du Bouddha, qui a ici une statue miraculeuse.
D'autres sanctuaires où se célèbrent les rites solennels de la religion nationale, le temple de la Terre, celui du Soleil, celui de la Lune, sont en dehors et près de la ville tartare.
C'est aussi près du rempart, mais à l'intérieur, dans le voisinage du temple des Lettrés, à l'angle sud-occidental du mur de la ville tartare, que s'élève l'ancien Observatoire que dirigea le missionnaire jésuite Verbiest, sous le règne de l'empereur Kanghi. On sait qu'en cet édifice se trouvaient avant l'occupation récente de Peking par les alliés de très curieux instruments astronomiques en bronze, de construction chinoise, dont les ornements représentant des dragons symboliques, se sont admi-
rablement conservés sous le climat sec de Peking. Ces instruments formaient la plus belle collection connue de bronzes chinois ; quatre d'entre eux, dont on connaît l'artiste fondeur, Ko Cheou King, appartenaient à l'Observatoire primitif, que l'empereur tartare Kublaï khan fonda en 1279 et que remplaça quatre siècles plus tard rétablissement construit par Kanghi : ils étaient rangés dans une cour herbue à l'ombre de grands arbres. Maintenant les deux plus belles pièces, cadeau forcé, ont été transportées en Allemagne, à Potsdam.
L'Observatoire russe, situé à l'angle nord-oriental de l'enceinte, dans les établissements de la mission religieuse russe, renferme des trésors d'une autre nature, une bibliothèque chinoise qu'on ne cesse d'agrandir depuis plus d'un demi-siècle. Enfin, la mission lazariste possède le beau musée d'histoire naturelle formé par le missionnaire Armand-David. La bibliothèque, jadis imposante, de l'Académie impériale, a été en grande partie dispersée, même détruite, et Ion y chercherait vainement certains ouvrages dont Européens, Japonais et Américains possèdent maintenant des exemplaires.
Sous la dynastie des Ming, le gouvernement entretenait à Peking des écoles où l'on enseignait le siamois, le barman, le persan, le turc, le tibétain et deux idiomes des peuplades sauvages du sud-ouest de la Chine. Depuis la guerre de l'opium, les ministres de l'empereur ont compris qu'il est d'autres langues plus utiles à connaître que celles de l'Indo-Chine et de l'Asie centrale, et de jeunes mandarins étudient à l'école du gouvernement établie dans le palais des affaires étrangères l'anglais, le français, l'allemand, le russe et le mandchou, ce dernier moins pour son utilité, qui est à peu près nulle, qu'à cause de son rang honoraire, comme idiome des derniers conquérants intronisés en Chine. Les cours de mongol et de turc sont peu fréquentés.
On nen finirait pas de décrire, ou seulement de mentionner les temples, les palais, les monuments divers, édifices officiels de la métropole : répétition fastidieuse, car la plupart se ressemblent, l'architecture chinoise n'étant guère variée, et n'admettant pas, par suite de superstitions, la grande hauteur des constructions comme un élément de leur beauté. Mais beaucoup sont charmants par la dispersion des pavillons, des kiosques, des pagodes, des portiques, l'eau qui court ou qui dort sous des ponts de marbre, et partout le luxe des arbres.
Comme cité de commerce, Peking n'a peut-être pas autant d'importance qu'au temps de Marco Polo : « si qu'il n'était jour en l'an que, de soie seulement, n'y entrast mille charretées, de
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quoy mains draps à or et de soie se labourent ». Néanmoins, le mouvement des chars, des convois de chevaux et de mulets, des piétons, est énorme sur la route qui rattache Peking à son port de Toungtcheou sur le Peï ho. En outre, la capitale est réunie au même port par un canal navigable d'environ vingtcinq kilomètres de longueur, que remontent les barques chargées de vin, d'opium ou d'autres denrées. Mais cette navigation est très pénible, car le canal n'a pas moins de cinq degrés, à chacun desquels il l'aut transborder les marchandises : l'un de ces seuils est celui du pont des Huit li (Pâli kiao ou Pâli kao), devenu célèbre par la victoire que les alliés anglofrançais y remportèrent sur l'armée chinoise en 1860. D'ordinaire, le port de Toungtcheou est complètement rempli de barques sur lesquelles on peut, de bordage en bordage, traverser la rivière, et de ce pont mobile jusqu'à Tientsin les bateaux forment souvent un convoi non interrompu. ^lais du commencement de décembre au commencement de mars, pendant plus de trois mois en moyenne, toute navigation est arrêtée par les glaces, et le commerce de Peking avec Changhaï doit se faire par les routes de terre.
Or, ces routes sont extrêmement mauvaises. La capitale ne dispose que d'un petit nombre de chemins pavés rayonnant autour de ses murs. La seule chaussée qui soit d'origine moderne se dirige vers le Palais d'Été; une autre, tracée dans la direction du sud-ouest, aboutit au célèbre pont jeté sur le Yungting ho ou Wen ho, le Lukou kiao. Mais ce n'est plus celui que vit Mai'co Polo, et dont il parle comme d'une construction magnifique de vingt-quatre arcades : ce pont s'écroula au xvii^ siècle, et le monument actuel, gigantesque « chinoiserie ■» ornée de deux éléphants et de deux cent quatre-vingts lions de marbre, fut élevé par l'empereur Kanghi. Presque tous les autres travaux de voirie publique des environs de Peking sont dus à la dynastie des Ming, qui, succédant à celle des Yuen ou de Djenghiz khan, régna de 1368 à 1644, année où la remplaça la dynastie actuelle des Tsing.
Les chemins de fer qui sans doute ne tarderont guère à rayonner à Peking dans tous les sens y sont déjà une chose du présent.
La poussée des Européens aura bientôt raison de l'inertie hostile des Chinois; l'époque est passée où le prince Kong — un quart de siècle s'est écoulé depuis — répondait à un ministre de France : « J'ai très bien compris : vous vous servez, en Europe, des chemins de fér pour aller d'un lieu à un autre ; en Chine nous arrivons exactement, absolument, au même
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résultat en nous servant de voitures ; nous n'allons pas si vite, c'est vrai, mais nous ne sommes pas pressés le moins du monde. »
Une voie ferrée unit depuis peu Tongkou près Takou et l'embouchure du Peïho à Tientsin. Cette ligne, rien n'était plus simple que de la continuer jusqu'à Toungtcheou, puis à Peking; mais la Chine, jalouse de la plus grande inaccessibilité et inviolabilité possible de sa capitale et de son palais impérial, qui est son « Saint des Saints », la Chine s'y était obstinément refusée jusqu'à ces derniers événements. A cette heure, « le mal est fait » et la métropole communique avec Tientsin par un embranchement de la ligne de Tientsin au nord de la Grande Muraille.
Depuis l'entrée à Peking des Européens et des Japonais coalisés, et le désarroi, pour ne pas dire l'impuissance absolue où se consume le haut mandarinat du « Milieu », la construction des voies de fer n'est plus qu'une affaire de peu d'années ou de peu de mois.
La principale industrie de la banlieue est celle du jardinage. Au sud-ouest de la cité, dix-huit villages, compris sous le nom général de Fenghaï, sont habités par des maraîchers qui fournissent Peking de légumes, de fruits et de fleurs; les pommes de terre et les patates douces y ont été introduites depuis le commencement du siècle et la vigne y donne des raisins délicieux. Dans les serres, fermées non par des vitrages, mais par des tentures en papier coréen, fait de la fibre du hroussonetia papyrifera, les jardiniers entretiennent parfaitement les plantes du midi de la Chine; ils réussissent aussi d'une manière étonnante à produire des curiosités végétales. D'ailleurs, comme on le sait, les « fils de Han » sont passés maîtres dans l'art d'imposer à la nature certaines de leurs fantaisies, hybridations, créations de variétés utiles ou singulières, rapetissements de plantes, distorsions caricaturales.
Une autre industrie des environs de Peking, et celle qui prendra probablement le plus d'importance dans un avenir prochain, est l'exploitation des gisements d'anthracite : la puissance totale des couches carbonifères y est évaluée par Richthofen à plus de deux mille mètres.
Les mines auparavant les plus activement exploitées, celles de Tchaïtang, se trouvent à une soixantaine de kilomètres à l'ouest de la capitale, dans la vallée du Tsingchoui, c'est-à-dire « de l'Eau pure », qui descend des ravins de Pohoa chan et devient plus bas le Youngting ho, puis le Wen ho, tributaire de droite du Peï ho supérieur. C'est par des sentiers difficiles,
DEUXIÈME Bassin du Peï ho : Le Petchili, Peking.
passant en casse-cou dans les défilés et sur les escarpements que des caravanes d'àniers et de muletiers en apportaient le combustible à Peking. Des Anglais ayant offert au gouvernement de construire un chemin de fer entre la métropole et ces précieux gîtes, reçurent comme réponse : « Les mulets ont suffi jusqu'à maintenant, ils suffiront encore. » Ainsi en était-il du temps de Marco Polo, et depuis le passage du grand voyageur, on n'avait même pas poussé l'esprit d'entreprise jusqu'à tracer un chemin convenable de la grande ville aux houillères de Tchaïtang. Aussi, quoique son combustible soit d'assez bonne qualité, Peking avait-il avantage à importer une certaine quantité de houille anglaise et même à faire venir de Californie du bois de chauffage par la voie de Changhaï. Or, répétons-le, de Peking à Tchaïtang il n'y a que 60 kilomètres, et certains gisements sont dans le voisinage immédiat de la métropole : les missionnaires catholiques en possèdent un près de la rive droite du Wen ho.
Le chemin de fer vers ces gîtes de houille à l'ouest de Peking était donc depuis des dizaines d'années proposé au gouvernement chinois par une compagnie anglaise, et il serait resté indéfiniment dans les limbes sans le hasard des derniers événements : il est aujourd'hui livré aux voyageurs et aux marchandises.
Celui des houillères de l'est a été vite conçu, vite exécuté, ces mines étant pour une part la propriété d'un grand et haut personnage, colossalement riche aussi, qui désirait accroître encore sa fortune. Cette éminente personne, Li HoungChang, le plus grand politique et diplomate de son grand pays, a autorisé une compagnie anglaise à construire un chemin de fer entre l'embouchure du Peï ho et les mines de houille du bassin de Kaïping dont on tirait déjà près de 1 100 000 tonnes de charbon en 1897. Cette ligne, maintenant livrée bien au delà de Kaïping, et même de Chanhaï kouan, ville où la « Grande Muraille » finit au bord de la mer, est déjà reliée au réseau russe de la Mandchourie.
Plus importante encore sera la ligne transversale, le Grand Central de la Chine, la voie de Peking à Canton par Hankoou, terminée jusqu'au delà de Paoting, à Chengting, et qui ne tardera guère à l'être jusqu'au Fleuve Jaune.
A côté des richesses en combustible, on signale, au sudouest de Peking, de grandes carrières de marbre, des mines de fer magnétique.
Bref, et comme toutes les dix-sept autres provinces de la Chine (toutes ou à peu près), le Petchili est fort bien doté de trésors du sous-sol.
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Le parc le plus vaste des environs de Peking V est celui de Nanhaïtze ou des « Mers du Sud ». Il
LES ENVIRONS occupe au sud de la ville, dont il est séparé par DE une plaine en partie marécageuse, un espace
PEKING environ trois fois plus considérable que Peking, de 190 à 200 kilomètres carrés : sa muraille extérieure, qui se rattache à des remparts de construction moderne défendant les approches de Peking, a 65 kilomètres de tour. Des colonies militaires, des villages, des champs sont épars dans les clairières de la forêt. Les Européens n'étaient pas autorisés à y pénétrer, et ceux qui y étaient entrés l'avaient fait à la faveur d'un déguisement. Parmi les troupeaux de cerfs qui peuplent ce jardin, le naturaliste Armand David avait découvert une espèce remarquable, d'origine inconnue, elaphurus davidianus, mais les troupes cantonnées en 1894 dans le « Parc des Mers du sud », lors de la guerre contre le Japon, ont détruit jusqu'au dernier ces animaux rares, sans préjudice des autres pillages et profanation des jardins et des allées : heureusement qu'il y a quelques exemplaires encore de cette espèce dans le parc d'un riche Anglais, en Angleterre. Dans les montagnes voisines, on a aussi trouvé un singe très curieux, le inacacus tcheliensis, l'animal de ce genre vivant sur le continent d'Asie à la plus grande distance de l'équateur.
Le parc le plus célèbre de Peking n'est pas cette vaste étendue du Nanhaï tze, c'est le Yuangming yuan, le « Jardin Splendide », plus connu par les Européens sous le nom de « parc du Palais d'Été », le Versailles chinois, qui a coûté, dit-on, plus cher à la Chine que le château de Versailles à la France.
On sait comment, malheur irréparable pour l'art chinois, cette résidence fut pillée, en 1860, par les soldats européens qui venaient de disperser l'armée chinoise devant Palikad. Ceux qui pénétrèrent les premiers dans le Palais d'Été auraient pu se croire dans un musée : les objets précieux par la matière ou par le travail, en jade, en or, en argent, en laque, étaient disposés sur des étagères comme dans les collections publiques de l'Occident. Un grand nombre de ces curiosités, parmi lesquelles maints chefs-d'œuvre, furent brisées, distribuées au hasard, irrévocablement perdues, tandis que maints objets de choix servirent à constituer de nouveaux musées en Europe. Quant aux lingots d'or et d'argent, ils furent répartis entre les soldats proportionnellement au grade; mais il paraît que le principal trésor i^esta caché.
Depuis ces jours funestes les Chinois eux-mêmes ont con-
DEUXIÈME Bassin du Peï ho : Le PetcJiili, Peking.
tinué l'œuvre criminelle de l'étranger, qui avait laissé debout ou à peu près plusieurs des palais, des pavillons, et qui n'avait pas trop endommagé les avenues, les jardins, les ponts de marbre, les statues et les colonnes s'élevant à profusion dans ce paradis des Mille et une Nuits. Le peuple, voire les gardiens du parc, oublieux du devoir professionnel, y ont pris matière à chauffage, à bâtisse, à brocantage, et de certaines ruines réparables ont fait un néant définitif.
On procédait récemment à la reconstruction de plusieurs de ces palais, notamment de celui de l'impératrice douairière, et si l'on va jusqu'au bout, la Chine fera une seconde expérience du prix des monuments somptueux.
Parmi les bâtiments échappés au désastre, de gracieux pavillons de style italien élevés au milieu du siècle dernier par des missionnaires catholiques se voient encore dans le parc oriental. Les monuments les plus précieux de l'architecture chinoise élevés par Kienloung dans le sous-parc de Wanchou chan ou « mont des Dix mille âges », kiosques, pagodes à étages, temples, ponts, arcs de triomphe, lions de marbre, sont aussi parfaitement conservés, et les curieuses sculptures de marbre blanc n'ont cessé de briller à travers le sombre feuillage des pins. Le chef-d'œuvre de ce vaste musée d'architecture est un temple de 8 mètres de hauteur, de 19 mètres de tour, complètement en bronze.
Mais ce que la région du palais a de plus beau c'est la forêt solitaire qui recouvre les pentes de Hiang chan, montagne de 300 mètres de hauteur, d'où l'on contemple à ses pieds le grand lac des jardins, les temples, les pagodes revêtues de porcelaines émaillées, les ponts qui se reflètent dans les eaux, et là-bas, à l'horizon lointain, le grand carré des murailles de Peking, à demi perdu dans la fumée, et souvent à demi caché par la poussière.
A la base septentrionale du massif de collines auquel s'adossent les palais d'été, jaillissent des eaux sulfureuses depuis longtemps fréquentées par les Chinois, et maintenant utilisées par les malades européens. Ce sont les eaux de Wentsouan, sur le chemin de Peking à la montagne de Miaofeng, qui se dresse, haute de 1 304 mètres, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de la capitale; sur un de ses versants s'élève un célèbre sanctuaire où se font porter en litière les riches pèlerins qui ont peur de leur peine le long des sentiers ardus. Près de sa cime, les moines montrent une paroi du haut de laquelle, disent-ils, des jeunes gens se précipitent par amour filial, espérant que leur mort assurera longue vie à leurs parents.
La Chine. livre
Le cas n'est probablement pas très commun, si « ancrée » que soit la piété filiale dans le cœur des vrais Chinois.
Les couvents bouddhiques parsemés dans la plaine de Peking y sont plus nombreux que les monastères dans les provinces les plus catholiques de l'Italie ou de l'Espagne; ils sont tombés en ruine, et les statues de bronze ou d'argile sont exposées sans abri à la pluie et au soleil. La végétation folle commence à s'emparer de ces édifices croulants, mais les arbres sacrés, pins, marronniers d'Inde, sophora, croissent toujours dans les parvis, les cours, et mêlent aux sculptures leur branchage et leurs fleurs. En été, un grand nombre des Européens en résidence à Peking quittent la ville poussiéreuse pour aller habiter quelqu'un de ces vieux couvents, dans une des fraîches vallées des alentours aux lieux calmes et solitaires.
De tous ces monastères, le plus vaste, le plus célèbre aux environs de la métropole, c'est la Hoang sze ou « Couvent Jaune », au nord de la ville : un Bouddha vivant y a fixé sa résidence. Ce couvent n'est pas seulement grand et fameux, il est beau. C'est, d'après G. Curzon, « une suite de grands enclos, de cours tranquilles, de vieux arbres, d'autels à tablettes commémoratives, de larges temples dont le principal est vraiment d'une solennité rare, avec ses trois puissants Bouddhas assis,... ses statues, ses scènes bouddhiques à fresque, sa haute toiture en bois, ses autels et ses brûleparfums, la majesté des colosses, les couleurs somptueuses encore, bien qu'allant en s'effaçant, de ses parois et de ses piliers, le clair-obscur; c'est un des temples les plus impressionnants qu'il m'ait été donné de voir ».
A quelque distance à l'ouest, sur la route du Palais d'Été, s'élève le temple de la « Grande Cloche », oîi est en effet suspendue à une image de dragon l'une des plus grandes cloches du monde, cône de bronze de près de 8 mètres de hauteur, pesant 54 000 kilogrammes et portant à sa surface, en 35 000 lettres admirablement ciselées, tout un livre de la liturgie bouddhique.
Un autre couvent bouddhique. L'un des plus importants de la Chine, s'élève sur une colline à l'ouest de la capitale et du "V\^en ho : c'est le Tsietaï sze, dominant un panorama non moins splendide que celui des collines de la rive opposée, également parsemées de kiosques et de couvents. Tsietaï sze était la retraite de prédilection de l'empereur Kienloung, et les vers qu'il y composa sont gravés dans les jardins sur des plaques de marbre.