‹ L'empire du milieuChapitre 29 sur 157 · LIVRE DEUXIÈME Lc Hoaiig ko OU Fleuve Jaune · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME Lc Hoaiig ko OU Fleuve Jaune

marche de ses eaux, par les cultures de ses bords, les mœurs des populations riveraines.

Pour exprimer ce contraste, les Chinois ont fait des deux fleuves les représentants des deux principes qui, d'après eux, se partagent le monde, le yang ou principe mâle, et le yin ou principe femelle, celui du Ciel et celui de la Terre. Le Hoang ho est le fleuve femelle; voué à la Terre, il est désigné par le jaune, la couleur que les habitants des « Terres Jaunes » prirent naturellement pour la couleur terrestre par excellence. 11 est vrai que ses flots ont toujours une teinte jaunâtre, mais les eaux du Yangtze sont à peine moins troubles que celles de l'autre fleuve.

On sait que le Hoang ho et le Yangtze kiang naissent sur le même plateau pour aller traverser les mêmes plaines alluviales dans leur cours inférieur, mais après avoir arrosé dans leur cours moyen des régions fort éloignées et très différentes les unes des autres.

C'est au grand voyageur russe Prjevalskiy qu'on doit la découverte des sources du « fleuve Jaune », en 1885, au cours d'une de ses nombreuses et périlleuses explorations au Tibet.

Le Hoang ho part de montagnes, encore confuses sur nos cartes, qui courent et s'enchevêtrent entre le cours supérieur du Yangtze kiang au sud-ouest et le lac Koukou au nord-est, sur le plateau du Tibet.

Son torrent originaire s'amortit sur le plan d'Odon Tala, sorte de marais d'une cinquantaine de kilomètres de longueur au bout duquel il rencontre un grand lac, le Kiaring tso ou Djarin nor, d'où il passe dans le lac Russe, le Nyering tso ou Orin nor des gens du plateau. Ces deux lacs sont plus ou moins à 4 200 mètres au-dessus du niveau des mers.

A 500 kilomètres en aval, Prjevalskiy rencontra le fleuve à 2 500 mètres d'altitude, à l'issue de cluses formidables au fond desquelles il contourne les monts Amni Matchen, massif énorme auquel on suppose 6 500 mètres.

Déjà considérable, le fleuve serpente à une cinquantaine de kilomètres au sud et fort en contrebas du Koukou nor, lac miroitant à 3 200 mètres, et, passé du Tibet dans la Chine proprement dite, il reçoit à gauche des torrents fournis par la chame de Richthofen, qui dépasserait 6 000 mètres.

Sa première province chinoise est le Kansou ; il y baigne Lanlcheou fou, puis s'achemine vers les confins du désert de la Mongolie, annoncé par la Grande Muraille, qui le longe longtemps, surtout à gauche, et dont il interrompt deux fois la ligne bastionnée.

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Au delà de Ninghin, au pied du plateau de la

// Mongolie, le fleuve abandonne la Chine pour cette

HOANG HO Mongolie et, courant au nord-nord-est, ensuite

MONGOL à l'est, enfin au sud, il contourne le pays des ET HOANG HO Ordos, OÙ il pénètre après avoir tranché par des

MOYEN défilés les obstacles que lui oppose la chaîne

dite Ala chan. Des dunes de sable s'avancent

jusqu'au bord du courant par la brèche qui s'ouvre entre

TAla chan et l'In chaiî, et des lacs salés emplissent les cavités

de la vallée dans le voisinage immédiat du fleuve.

11 y a tout lieu de croire qu'auparavant le Fleuve Jaune s'étalait en un vaste lac dans le bassin qui sépare ces deux chaînes de montagnes : en cet endroit de son cours, le Hoang ho se ramifie en plusieurs bras qui changent de place suivant les crues. Lors du voyage de Prjevalskiy en 1871, le courant principal, celui du sud, avait une largeur moyenne de 400 mètres ; il était de formation récente, et des courants latéraux serpentaient dans la plaine jusqu'à la base des montagnes de rin chaii. Ces déplacements du cours ont probablement donné lieu à cette légende, que le fleuve disparaît en entier dans les sables en contournant la péninsule des Ordos, puisqu'après un long cours souterrain, tout à coup il rejaillit, au milieu des rochers.

En aval de cette région à demi lacustre qui témoigne de l'existence d'un ancien barrage naturel, le Hoang ho tourne brusquement vers l'est et vient se heurter aux montagnes de gneiss qui forment au sud-est les degrés extérieurs du plateau de la Mongolie. Le géologue Pumpelly croit avoir retrouvé les traces d'un lit par lequel le Fleuve Jaune s'écoulait autrefois en longeant la base du plateau mongol : de nombreux lacs qui se suivent en colliers et qui communiquent les uns aux autres par d'étroits défilés, indiqueraient le passage de l'ancien courant, qui se déversait jadis dans la mer Jaune par le Peï ho. Il n'y a pas 600 kilomètres des lieux où le Hoang ho atteint le bout oriental de la presqu'île des Ordos jusqu'aux rivages de la mer Jaune les plus rapprochés, et il y en a bien 1 oOO, menus détours non compris, par la route qu'a fini par suivre le fleuve, quand il s'est décidé à se porter de l'est, route directe de l'océan, vers le sud, qui l'écarté de la voie droite.

En effet, obstrué par ses propres alluvions, et par des éboulis ou des épanchements de laves, le Hoang ho se porte brusquement au midi, et il traverse deux chaînes de montagnes parallèles, de manière à compléter le circuit de plus de 2 000 kilomètres de développement qu'il fait autour du pays des Ordos et de la province de Chensi. C'est peut-être à la for-

Le Hoan"' ho ou Fleuve Jaune.

mation de ce nouveau lit du Hoang ho que se rapporterait la légende chinoise : « En ce temps Kingkoung combattait avec Tchouantcheo pour l'empire du monde. Dans sa fureur, il heurta de sa corne la montagne Putchiao, qui soutient les piliers du ciel, et les chaînes de la terre furent brisées. Les cieux tombèrent au nord-ouest, et la terre se fendit largement au sud-est. » D'après le témoignage des missionnaires catholiques du siècle dernier, une espèce de poisson se rencontrerait seulement près de Paoté, dans la partie du Hoang ho qui sépare le Chensi du Chansi : la faune rappellerait ainsi l'ancien isolement des deux moitiés du fleuve actuel.

Le Hoang ho reste fidèle à la direction du midi pendant près de 700 kilomètres, G50 au moins, en droite ligne, entre le Chensi à l'ouest et le Chansi à l'est, jusqu'à la rencontre de la rivière Weï, qui limite d'une manière précise le cours moyen du « Courant jaune ».

On peut dire à certains égards que le Hoang ho, malgré l'abondance de ses eaux, est l'affluent du Weï, car cette rivière, de même que la Saône s'unissant au Rhône, est celle qui maintient sa route primitive, et sa vallée, « berceau de la civilisation chinoise », est un des sillons réguliers qui s'ouvi'ent parallèlement aux arêtes de la Chine centrale. D'ailleurs, le Weï, le plus grand des tributaires du Fleuve Jaune, est plus important que celui-ci pour la navigation : des milliers de barques à fond plat en remontent le cours jusqu'à moitié chemin de ce coude de Lantcheou où commence le détour du Hoang ho vers la Mongolie. C'est un beau cours d'eau de 600 kilomètres à grandes lignes, d'ouest en est, sans les détours secondaires et il a dans son bassin inférieur, à 10 kilomètres de sa rive droite, la grande Singan, qui fut la capitale de l'Empire et l'est redevenue pour un temps. Près de cette ville, il n'a guère que 120 mètres de large, mais avec 50 de profondeur, n'ayant pas encore mêlé à ses eaux, jaunes en vertu du lœss, les eaux du King, son maître affluent.

Ce « Rhône » et cette « Saône » de la Chine

du Hoang ho sont également chargés des boues

/// qu'ils entraînent en rongeant les sols meubles

HOANG HO de leurs berges et les falaises abruptes de la

INFÉRIEUR « terre jaune ».

L'eau trouble, opaque du Hoang ho est passée en proverbe chez les Chinois : « Le fleuve Jaune, disent-ils,

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ne devient clair que]|lorsque un sage apparaît, ou quand un magistrat juge suivant la justice. »

Dès 1792, l'Anglais Staunton avait essayé de mesurer le débit du fleuve et d'évaluer le volume des particules terreuses qu'il transporte : ses calculs lui avaient donné un deux-centième pour la part d'alluvions rayant le courant jaunâtre : proportion de matières solides vraiment tout à fait exceptionnelle, car, en moyenne, les alluvions sont trois à quatre fois moins abondantes, même dans les cours d'eau le plus chargés de sédiments, comme sont, par exemple, le Gange, le Pô, la Durance.

On avait donc, semblait-il, raison suffisante d'accuser Staunton d'une grande exagération , mais des mesures récentes ont presque réhabilité ses calculs. Des ingénieurs hollandais, hydrauliciens du plus grand mérite chargés d'étudier le Hoang ho après la désastreuse inondation de 1887, et de proposer des plans pour prévenir le retour d'une pareille calamité, ont scrupuleusement mesuré le fleuve et tout ce qui le concerne.

A Tsilo, près de Tsinan, capitale du Chantoung, ils ne lui ont trouvé que 1 288 mètres cubes de débit par seconde, en plein étiage d'ailleurs. Plus haut, « à 700 ou 800 kilomètres de l'embouchure », en un lieu où le « fleuve Jaune » a 310 mètres de largeur en deux bras autour d'une île sablonneuse, et plus de 45 mètres de profondeur en eaux basses, ils constatèrent qu'il roule 3 kilog. 708 de matières terreuses par mètre cube : soit un deux-cent-soixante-dixième environ.

C'est donc au plus haut degré un de ces fleuves « travailleurs j> incessamment occupés à démolir leurs berges pour en reporter les débris, de courbe en courbe, sur leurs rivages inférieurs, et jusque sur les plages de leur embouchure. En longeant le bord du Hoang ho, qui venait en cet endroit saper la base de l'estran, WiUiamson comparait l'effet de chaque flot successif du courant à celui d'une faux promenée dans l'herbe touffue d'une prairie; à chaque morsure du fleuve, une lisière de la berge disparaissait dans l'eau jaunâtre. Il n'y pas lieu de s'étonner si les Chinois disent en manière de proverbe : « C'est ce qu'on verra quand le Hoang ho sera clair », en d'autres termes : « C'est ce qui ne se verra jamais. » Ils disent aussi : « On ne le laverait pas en mille ans. »

Mais les érosions des bords ne sont pour les riverains que le moindre des dangers. A un certain point de vue, ils ont encore plus à redouter l'apport des alluvions fécondes qui renouvellent leurs campagnes, car ces terres accroissent

DEUXIÈME Le Hoang ho ou Fleuve Jaune.

constamment la hauteur dos rivages. Peu à peu des levées naturelles bordent tout le parcours du fleuve; le fond du lit s'exhausse en proportion, et quand arrivent les crues, quand l'une des rives est crevée ou surmontée par le courant, un bras nouveau se forme et dévaste le pays à des distances extraordinaires.

Pareil au Nil, au Pô, au Mississippi, le Fleuve Jaune coule ainsi, en temps de grosses eaux, à un niveau plus élevé que celui des plaines avoisinantes, et, la terreur aidant, on n'a pas manqué de se figurer cette différence de niveau comme beaucoup plus grande qu'elle ne l'est en réalité. On a souvent répété et l'on répète encore que « les eaux du Pô coulent plus haut que les toits de Ferrare » ; de môme des auteurs chinois, cités par Cari Ritter, affirment que, dans le lit du Fleuve Jaune, la surface du courant de crue dépasse de \ l tchang ou de 33 mètres le plan des campagnes riveraines! L'exagération est grande, mais il est certain qu'un écart menaçant de niveau se produit pendant les crues, et les habitants de la contrée sont alors obligés de travailler sans relâche à protéger leurs maisons, leurs récoltes et leurs propres existences contre le débordement des eaux.

Comme les riverains du Pô, de la Loire, du Mississippi, c'est au système des endiguements que ceux du Hoang ho ont eu recours pour essayer de contenir leur fleuve. Des levées maîtresses le bordent des deux côtés et sont l'une et l'autre consolidées par des contre-digues qui s'appuient elles-mêmes sur des levées secondaires. En amont du Kaïfoungfou, les deux principales digues de la rive gauche, hautes de 22 mètres, se développent parallèlement au fleuve, à 3 200 et 2 400 mètres de la berge naturelle, et l'espace livré aux eaux de crue entre ces remparts et le fleuve est découpé en longs rectangles par des levées transversales. Les campagnes les plus menacées sont ainsi divisées en de nombreux compartiments oi^i s'arrêtent les eaux d'inondation et où les agriculteurs sèment leur graine et moissonnent leur récolte entre deux crues. Avant de se déverser en torrents tourbillonnants dans la plaine libre, l'eau croissante doit faire brèche à travers plusieurs remparts : qu'un seul, le dernier, résiste à la pression du courant, et le pays est sauvé du désastre.

Les hydrauliciens néerlandais dont il a été parlé ci-dessus, louent la solidité, l'ingéniosité de ces digues; ils ne croient pas qu'il soit facile de faire quelque chose de plus résistant que ces levées de 40, 50, et même de 120 mètres d'épaisseur, faites tantôt d'argile seulement, tantôt de tiges de sorgho

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entrelacées, maçonnées d'une boue argileuse promptement séchée par le soleil.

Si habile soit-il, tout ce réseau de digues latérales, à l'entretien et à la réparation desquelles soixante mille ouvriers sont constamment occupés, a pour effet inévitable d'exhausser les rives par le rapide dépôt des alluvions dans les compartiments du bord. La différence de hauteur entre le niveau fluvial et celui des plaines basses s'accroît en proportion; plus on élève les digues, et plus le fleuve est menaçant; le péril augmente en raison même des efforts que font les populations pour le conjurer.

Il est un moyen de prévenir parfois le désastre de la rupture des digues. Lorsque le Hoang ho est « suspendu », pour ainsi dire, au-dessus des campagnes, on peut avoir recours au creusement de canaux qui emportent le trop-plein des eaux vers l'une ou l'autre des cavités marécageuses ou lacustres situées au nord du Yangtze kiang, dans la province de Kiangsou. C'est ainsi qu'en 1780 l'empereur Kienlong fît creuser en quinze mois un canal de 100 kilomètres de longueur qui rejetait une moitié du Hoang ho dans le Hangtzo, lequel est une très vaste lagune à une centaine de kilomètres au nord de Nanking, à toucher la « rivière des Transports », à l'ouest. Ce Hangtzo reçoit la longue rivière Hoaï.

Ouverts à temps, les canaux de décharge

IV soulagent considérablement le Hoang ho ; ils peu-

iNONDATioN vcut très bien empêcher la formation de cre-

ET vasses. Mais ne sont pas tous prévus, et les

DÉPLACEMENTS changements des saisons, et les oscillations du

DU fleuve. Les digues ne sont pas toujours et par-

HOANG HO tout dans un bon état d'entretien, surtout aux

époques de dissensions et de guerres civiles,

ou bien par suite de la prévarication des mandarins ; et tantôt

sur un point, tantôt sur un autre, le fleuve s'ouvre une brèche

à travers ses levées pour continuer son œuvre géologique,

le remaniement de la plaine.

Grâce à ces continuels déplacements de lits, le sol des campagnes inondées s'exhausse, mais les moissons de contrées entières sont noyées à la fois, et des millions d'hommes sont en proie à la famine.

Auti^e désastre, en même temps : des villes et des villages sont rasés par le flot, car les Chinois n'ont pas su, comme les Égyptiens d'autrefois et les Californiens modernes, bâtir leurs

DEUXIÈME Le Hoang ho ou Fleuve Jaune.

groupes d'habitations sur des plates-formes artificielles supérieures au niveau des nappes d'inondation. Le Hoang ho est resté le Nih ho ou « Fleuve Incorrigible », ainsi que le nomment d'anciens auteurs chinois. C'est peut-être aussi par allusion à ses débordements redoutables que les Mongols ont donné au « Fléau des Enfants de Han » le nom de Kara Mouren ou « Rivière Noire », cité par Marco Polo. Les populations riveraines sont à la merci du premier chef d'armée ou de bandes qui renverse les digues. En 1209, une irruption du Hoang ho dans le camp de Djenghiz khan fut la cause de l'une des rares défaites qu'eut à subir le conquérant. En 1042, un mandarin noya 200 000 habitants dans la ville de Kaïfoung fou, et plus tard l'empereur Kanghi fît périr de la même manière un demimillion de ses bons Chinois.

La plaine dans laquelle se déplacent successivement les eaux du Fleuve Jaune comprend l'immense espace qui s'étend de la bouche du Peï ho à celle du Yangtzc kiang. C'est tout simplement la presque « intégrité » de la grande plaine chinoise, l'un des principaux terroirs agricoles du monde, et de beaucoup le plus densément peuplé jusqu'à ce jour : du nord au sud, elle se développe sur 1100 kilomètres et même au delà, avec largeur de plus de 300 kilomètres en son septentrion, de près de 500 dans son milieu, de plus de 600 dans son midi.

Dans cette « plaine » plus longue que la France et quatre fois plus habitée, car on ne peut pas lui attribuer moins de 150 à 175 millions d'hommes, dans ces alluvions extraordinaires le fleuve se balance à droite et à gauche sur une étendue d'environ 900 kilomètres du nord au sud. En aucune autre région de la Terre on ne voit un exemple de changements aussi considérables dans l'histoire contemporaine des fleuves. Pour se faire une idée de ces déplacements de cours, qui ravagent un pays égal en superficie à la Grande-Bretagne, il faudrait s'imaginer le Rhin cessant de couler vers la Hollande, en aval de Cologne, et se dirigeant à travers les plaines du nord de l'Allemagne, par delà Weser, Elbe et Oder, jusqu'à l'embouchure actuelle de la Vistule dans la mer Baltique.

C'est que le « Fléau des enfants de Han », dit aussi le « Crève-cœur de la Chine », après avoir serpenté dans sa plaine alluviale, fond comblé d'une ancienne mer, vient se heurter précisément contre la pointe occidentale des montagnes du Chantoung; son courant se détourne, soit à droite, soit à gauche du môle énorme, et l'exhaussement artificiel des eaux fluviales par les digues riveraines aide à la violence avec laquelle le courant se précipite d'un côté ou de l'autre pour

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surmonter le seuil qui sépare en cet endroit les deux versants de l'immense plaine.

Depuis les temps mythiques de Yu, que les annales disent avoir vécu il y a bientôt quarante-deux siècles, les changements partiels ou complets de cours sont un des phénomènes ordinaires signalés par les historiens du Fleuve Jaune : quelques missionnaires ont même voulu voir un « déluge » dans une de ces grandes inondations dont « les populations des plaines se plaignirent en soupirant ». Pendant les vingt-cinq derniers siècles, depuis l'an 600 de l'ère ancienne, le bas Hoang ho s'est complètement déplacé dix fois en se creusant un ou plusieurs nouveaux lits dans la plaine alluviale, et chacun de ces événements a eu pour conséquence la dépopulation partielle de la contrée.

Au milieu du xix^ siècle, le cours du fleuve se dirigeait au sud-est, en aval de Kaïfoung, et se déversait dans la mer à peu près vers le milieu delà distance qui sépare de l'estuaire du Yangtze la péninsule du Chaùtoung; en outre, une petite coulée s'épanchait de lac en lac vers ce dernier fleuve. C'est en I80I, à l'époque où commençaient les ravages des Taïping, que les riverains du Hoang ho, cessant d'entretenir leurs digues, laissèrent le fleuve s'ouvrir, à travers les levées de sa rive gauche, près du village de Loungmen koou, une brèche d'un kilomètre et demi de largeur. Toutefois l'ancien lit ne se dessécha point complètement, et durant deux années le nouveau fleuve, errant dans les campagnes du nord, chercha sa voie vers le golfe de Petchili.

C'est en l'an 1853 que le changement devint définitif. Le Hoang ho coulait désormais au nord-est, sans lit fluvial en maints endroits et gardant l'aspect d'une inondation permanente de 15 à 25 kilomètres de large, empruntant ailleurs un canal quelconque, naturel ou artificiel, qu'il essayait d'élargir et d'approfondir à sa taille. Ainsi, dans la partie inférieure de son cours, il s'est approprié le lit du Tatsing ho, jadis rivière indépendante. Sur les bords du lit abandonné, qui resta longtemps rempli de mares, de sables mouvants, de broussailles, les levées de défense se dressaient, pareilles à des remparts, et presque partout en excellent état de conservation. Mais si les digues restèrent debout, la plupart des villages riverains furent changés en monceaux de ruines, les cités furent désertées, les champs tombèrent en jachère.

Ce déplacement du Hoang ho fut doublement désastreux : d'une part les eaux avaient noyé des terres fertiles; de l'autre, elles avaient abandonné des campagnes qui ne peuvent rien

DEUXIÈME Le Hoang ho ou Fleure Jaune.

produire sans irrigation et qui devaient toute leur richesse et leur population aux canaux fertilisants dérivés du fleuve. Le mal direct que fît l'inondation dans les régions parcourues actuellement par le Hoang ho fut peu de chose en comparaison du dégât qu'il causa indirectement en se retirant des espaces sablonneux dont toute la fécondité provenait de ses eaux. Aussi les habitants de la contrée méridionale réclamèrent-ils maintes fois qu'on ramenât le fleuve dans son ancien lit canalisé, supérieur de 7 ou 8 mètres à son nouveau cours; mais peu à peu les populations s'accommodèrent aux changements apportés par le « Jaune » dans l'économie du pays, et tandis que des champs, de plus en plus nombreux, occupaient le lit abandonné, qu'on y avait même bâti des villages, le Hoang ho nouveau se borda de digues latérales sur un espace de plus de 160 kilomètres et on le régularisa du mieux qu'on put, quoique sa largeur variât encore entre 200 et 3 000 mètres.

Que de vies humaines coûta cette émigration du Hoang ho, par les dévastations qui l'accompagnèrent, et surtout par la famine qui suivit ! Les voyageurs qui virent les villages détruits, les villes abandonnées, les campagnes couvertes de vase ou parcourues par les sables mouvants, évaluent à plusieurs millions le nombre des victimes.

En 1870, une nouvelle calamité menaça le pays : une crevasse s'ouvrit dans la levée de la rive droite, en amont de Kaïfoung; mais on réussit à la fermer à temps. Cette fois, les eaux débordées prenaient la direction du Fleuve Bleu par le Koulou ho, le Cha ho et le Hangtzô, à l'ouest de l'ancien lit. Il paraît d'ailleurs que par les suintements latéraux et les petites crevasses qui se font tantôt à droite, tantôt à gauche, le Hoang ho ne cesse pas d'être le tributaire du Yangtze kiang, du Hoaï ho et du Peï ho.

Il est sûr et certain qu'on ne peut pas ne pas être surpris de l'énorme diminution des eaux du Hang ho dans son cours inférieur : près d'un pont qui élève encore les débris de ses huit piles, à Tsi ho, là où il ne roule que 1 288 mètres cubes par seconde, soit à peine les deux tiers du Rhône ou du Rhin, il est bien difficile de reconnaître la puissante artère que l'on a vue couler en amont de Kaïfoung à l'entrée de la grande plaine : une grande part du volume fluvial s'est perdue en route dans les lacs, les marais, les coulées souterraines et la multitude des canaux d'arrosage.

En 1887, au mois de septembre, le « Crève-cœur de la Chine » réalisa la menace de 1870. 11 creva la levée de la rive droite en amont de Kaïfoung, près de Tchengtcheou, et il se

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répandit en vainqueur dans les « plaines de l'envahissement », vainqueur terrible qui consomma un million de vies au moins, probablement beaucoup plus, jusqu'à sept millions, a-t-on prétendu. Le gouvernement chinois admet que cette inondation a supprimé deux millions et demi de ses sujets; trois millions semble le nombre probable. L'aire de dommage a été évaluée à 3 107 830 hectares dans la seule province du Honan : de ces 31 078 kilomètres carrés, 19 424 ensablés et perdus momentanément pour les paysans.

Le nouveau fleuve submergea le lit du Koulou ho, qui le conduisit au Chao ho, puis à ce Hoaï ho qui va s'amortir dans le Hangtzo; le Canal Impérial fut éventré, noyé, tordu, et le torrent de dévastation se perdit dans le Yangtze kiang après avoir brisé les digues de la rive gauche à Yangtcheou, à l'aval de Nanking.

L'année suivante, en 1888, après comblement des brèches, réparation tant bien que mal des levées, nouvelle fugue du « fleuve Jaune » par la même coupure de Tchengtcheou, dans la direction du « fleuve Bleu » : nouveaux ravages, nouvelle hécatombe.

En 1890, résistance de la levée de Tchengtcheou, solidement réparée, mais crevaison des digues dans le bas du Chafitoung, en juillet, plaines couvertes de 3 mètres d'eau sur un espace de 165 000 kilomètres carrés (près du tiers de la France), 800 bourgs ravagés, des centaines de milliers d'existences détruites.

Depuis lors le t Fléau des fils de Han » n'a pas trop fait parler de lui. mais, comme on dit populairement, il faut le tenir à l'œil et Tune des premières grandes entreprises de la Chine, telle qu'elle sortira du cataclysme de 1900, sera la régularisation, définitive, s'il se peut, de ce terrible irrégulier, après étude complète de son bassin, de sa course, de ses troubles et transports.

Il y a trois solutions au problème de la rectification du Hoang ho des plaines : le diriger, comme il était avant 1887 et comme il est maintenant, vers Tsinan et le nord des monts du Chafitoung; lui ouvrir son lit de 1887-1889 vers le Canal Impérial et le Yangtze kiang inférieur; le couper en deux dans la région de Kaïfoung, là où il a tendance à crever ses levées de gauche ou ses levées de droite, et l'envoyer moitié vers Tsinan, moitié vers Yangtcheou, si l'étude de ses débits prouve qu'il est assez puissant pour fournir à deux fleuves.

De ces trois alternatives, le gouvernement chinois préfère la première : elle lui faciliterait la mise en bon état du Canal Impérial, « créé par les anciennes dynasties pour amener le riz à Peking, et cette considération prime toutes les autres chez

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