LIVRE TROISIÈME Populatious du Bassin du Yangtze
les pays habités par les deux races à la fois, les bourgs sont chinois et les écarts sont tibétains.
Toutefois les lamaseries, où des centaines, même des milliers d'individus vivent en communauté, ne sont peuplées que de Tibétains, auxquels sont associés quelques métis chinois abandonnés par leurs parents, soldats qui sont rentrés dans la mère patrie.
Ces lamas sont les véritables maîtres de la contrée. Plus nombreux en proportion que ceux du Bod-youl, c'est-à-dire du Tibet lui-même, les religieux du Setchouen tibétain possèdent la moitié du sol, les plus grands troupeaux de yaks et de brebis, des chiourmes d'esclaves, qu'ils emploient comme bergers ou comme agriculteurs; par l'usure, ils sont les réels propriétaires des champs que cultivent les laïques. Le noviciat d'entrée n'est point difficile : tous peuvent s'introduire dans la communauté, soit pour remplir un vœu, soit pour se mettre à l'abri des vengeances, soit tout simplement pour ne plus payer d'impôts et pour jouir des privilèges de toute espèce accordés à la confrérie.
Mais si les lamas, si haut placés au-dessus des lois, sont dispensés de contribuer en quoi que ce soit aux dépenses de l'État, la masse du peuple n'en est que plus opprimée, et les impôts, répartis sur un nombre décroissant de familles, sont devenus intolérables. C'est pourquoi, depuis plus de cent ans, la population corvéable a diminué de moitié, surtout par l'émigration vers le Yunnan : partout on rencontre des ruines de maisons et de villages; certains districts sont même entièrement dépeuplés et des plaines cultivées redeviennent forêts ou pâturages.
Les Tibétains encore à demi sauvages qui vivent en tribus dans les régions septentrionales des Alpes du Setchouen, sont en général désignés sous le nom de Si-Fan ou « Fan Occidentaux ».
Vêtus de peaux ou de grosse laine, laissant tomber sur leurs épaules leur épaisse chevelure en désordre, ces Si-Fan paraissent affreux aux Chinois policés de la plaine, mais ils sont moins redoutables qu'on ne le croirait, et l'étranger qui leur demande l'hospitalité est toujours bien accueilli.
Les voyageurs de la « Mission lyonnaise » en font l'éloge; ils nous les représentent comme de beaux « gars », supérieurs physiquement aux Chinois : apparence robuste; taille élevée; « peau foncée, parfois presque noire; nez droit, fort, assez long; yeux fendus transversalement (quelques-uns ont cepen-
dant les yeux obliques et les pommettes saillantes du Mongol); barbe noire, peu fournie; cheveux noirs, coupés très court (ils ne portent pas la queue comme les Chinois); dents blanches et moyennes. Les femmes, plus petites que les hommes, sont assez fortes; leur nez est moins proéminent, leur teint moins foncé ; leurs cheveux sont coupés court, moins pourtant que ceux des hommes. » Au total, race de gens très solidement charpentés.
Le lamaïsme « sévit » chez eux, mais avec moins d'intensité que chez les autres Tibétains ; leurs prêtres ont des livres sacrés écrits en caractères tangoutes.
Les Si-Fan, tout au moins ceux qui vivent près de là, plus au nord, sur le haut Hoang ho, sont bourrés de superstitions toutes plus baroques les unes que les autres; par exemple, ils croient de bonne foi que les Européens peuvent de leur regard transpercer le sol et l'eau jusqu'à d'énormes profondeurs, et qu'ils volent par-dessus les montagnes : s'ils cheminent dans la plaine, c'est qu'ils seraient embarrassés de transporter, dans leur vol, les bètes de somme dont ils ont besoin. L'amban de Sining demandait à l'interprète de Prjevalskiy s'il était vrai que son maître vît briller les pierres précieuses jusqu'à 80 mètres dans la terre.
Au nord, les Si-Fan se rattachent aux Amdoan, tandis qu'au sud et au sud-ouest ils touchent à d'autres tribus, d'origine également tibétaine, connus sous la désignation commune de Mantze ou « Vermine indomptable «.Aussi quelques tribus, connaissant le sens de ce mot, le repoussent-elles comme injurieux, et demandent-elles qu'on leur donne le nom d'I jen, qui signifie tout simplement « les Gens différents » ou « les Étrangers ».
Une de leurs tribus, celle des Soumou ou des « Mantze Blancs », qui vit sur les bords du Louhoa ho, affluent occidental du Min, comprendrait, d'après Gill, trois millions et demi d'individus vivant de l'agriculture et de l'élève des bestiaux. Si improbable que soit l'exactitude de cette évaluation, il n'en est pas moins certain que les Mantze représentent un élément très considérable dans la population de la Chine occidentale.
Les Mantze du Setchouen jouissent d'une sorte d'autonomie politique.
Ils se sont groupés en dix-huit royaumes dans lesquels le pouvoir monarchique est absolu. Le souverain prélève un impôt sur les terres cultivées, de même q e sur les troupeaux, et chaque famille lui doit le travail personnel d'un de
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ses membres pendant six mois de chaque année. A son gré, il distribue les terres et les reprend pour les donner à d'autres. Dans le plus puissant des dix-huit royaumes, celui des Mantze Blancs, le trône est toujours occupé par une reine, en mémoire d'actions d'éclat accomplies par une aïeule de la famille régnante.
Le nom de « sauvages > qu'on donne aux Mantze n'est aucunement mérité. Ces « sauvages » cultivent soigneusement le sol, tissent des étoffes, se bâtissent des maisons et des tours dans le style tibétain, possèdent même des livres bod et chinois, et tiennent des écoles pour leurs enfants. A l'ouest, l'influence tibétaine est prépondérante, et les lamas ne sont pas moins puissants chez eux que chez les Si-Fan ; à l'est, c'est l'influence chinoise qui l'emporte, et nombreux sont les Mantze qui passent d'une civilisation à l'autre : ils abattent leur chevelure touffue, adoptent la longue tresse officielle et prennent le costume des habitants de la plaine pour ressembler aux < Enfants de Han ».
Comme partout et toujours, quand sont en présence sur un même territoire, sous une même domination, deux civilisations, deux masses inégales, les monarchies mantze ne peuvent résister à la pression continue des colons chinois qui les assiègent, pour ainsi dire, et ne cessent d'empiéter sur leur domaine.
Tandis que des aventuriers, des fugitifs de la région basse pénètrent au loin dans les montagnes, apportant des mœurs et des idées nouvelles, l'armée des cultivateurs avance de front, saisissant tous les prétextes pour déclarer la guerre aux < sauvages » et pour s'emparer de leurs terres. Refoulés chaque année plus en arrière, les Mantze subissent le sort de tous les vaincus, et c'est eux qu'on accuse d'avoir commis les cruautés qu'ils ont subies. Campés dans les villages, dont ils n'ont pas encore eu le temps de changer l'architecture, les envahisseurs chinois croient n'avoir conquis le sol que pour leur défense personnelle.
Au midi des Mantze, dans le sud du Se-
tchouen Occidental (et dans le nord du Yunnan),
// dans la grande courbe du Yangtze kiang, vivent
LOLO d'autres tribus également menacées par les
colons : ce sont les Lolo, dont le nom n'a pas de
sens en langue chinoise, à moins que celte syllabe
redoublée n'indique, comme la désignation grecque de « bar-
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bares », des bredouilleurs « qui ne savent pas s'exprimer en langage policé ».
On les appelle aussi Laka (anciennement Lokoueï). Ils seraient venus du Chensi où, d'après les chroniques chinoises, ils habitaient au xii^ siècle avant notre ère.
Les Chinois confondent sous cette dénomination « flottante T> de Lolo, nombre de tribus qui sont, dans l'ensemble, fort distinctes des populations de souche tibétaine, comme les Si-Fan et les Mantze. Edkins y voit des branches de la famille barmane; leur écriture rappellerait celle des talapoins de Pegou et d'Ava. Thorel les divise en Lolo « blancs », parents des Laotiens, et en Lolo « noirs », qu'il croit être autochtones; à vrai dire, ces « noirs » sont à peine plus foncés que ces « blancs ». D'autres surnoms les divisent : les Lolo noirs s'appellent aussi les Lolo crus; et les Lolo blancs, les Lolo cuits ou les mûrs; ceux-ci habitent le Yunnan, ceux-là le Setchouen du sud-ouest. Chaque tribu nie sa parenté avec les tribus voisines, ce qui s'explique fort bien par l'hostilité naturelle qui se crée entre groupes différents.
Généralement supérieurs de taille aux Chinois, comme aussi plus maigres et de traits plus marqués, plus agréables, du moins au goût européen, le docteur Thorel nous les décrit ainsi, spécialement les Lolo noirs : haute stature, épaules larges, tronc non carré, taille accusée, membres bien articulés et proportionnés, jambes droites, à mollets développés; teint bistre, mais moins que celui des Hindous ; physionomie expressive, énergique sans dureté; traits accentués, face ovale couronnée d'un front assez large, peu fuyant, à bosses frontales marquées; yeux horizontaux, bien qu'un peu bridés à l'angle interne; nez un peu large, souvent droit, parfois busqué; pommettes saillantes sans exagération; bouche moyenne, lèvres peu épaisses, dents blanches et régulières — ainsi un assez beau type d'homme. D'après M. de Vaulserre, les plus grands, les plus forts de tous ceux qui portent le nom de Lolo, ce sont ceux qui vivent dans le Lang chan ou Taleang chaîi, « la Montagne des hauts sommets », qui a plusieurs pics argentés par la neige éternelle. Eux-mêmes appellent ces monts, gardiens de leur indépendance et cause probable de leur vigueur, de leur souplesse, les Lao lin ou les « Vieilles forêts ». Le Leang chan, disent les Chinois, est le « nid des Lolo ». A noter que s'il est beaucoup de beaux Lolo, il y en a aussi de terriblement « avortés », goitreux et crétins sous la pâle lumière dans les vallées profondes.
Ils parlent un idiome monosyllabique moins nasalisé que
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le chinois, et ils ont une écriture à eux; des Chinois prétendent que ce serait tout simplement par à peu près « l'écriture chinoise sous la forme dite koïteou » ; mais les voyageurs étrangers s'accordent à dire que les caractères sont purement phonétiques et syllabiques. Colborne Baber reproduit ce syllabaire, qui se trouve ressembler de la manière la plus étonnante à celui des Veï de la côte africaine de Libéria.
Dans la ville de Ningyuen un certain nombre de Lolo sont devenus tout à fait chinois par les mœurs, ils ont passé leurs examens pour devenir fonctionnaires ; mais dans les montagnes environnantes les tribus ont gardé leur indépendance première, et les Chinois prennent grand soin de les éviter en contournant leur pays, soit au nord, soit au sud. Depuis des siècles de luttes, les colons n'ont pas réussi à refouler ces barbares, et seulement un petit nombre de chefs ont consenti à recevoir de l'empereur leur investiture; des stations militaires, établies de distance en distance le long de leur frontière, n'empêchent pas les Lolo de descendre fréquemment de leurs montagnes pour s'emparer par force des objets dont ils ont besoin.
« Mon pouvoir est au sud et mon nom est respecté dans toute la Chine », lit-on à l'entrée du yamen d'un de leurs tonsé ou « chefs et seigneurs ».
Tandis que, dans le nord de la province, une race de métis s'est formée entre les Chinois et leurs voisins Si-Fan et Mantze, on ne constate encore que fort peu de croisements, dans la partie méridionale du Setchouen, entre les barbares Lolo et leurs voisins civilisés.
La religion des Lolo est d'un caractère assez démocratique, le prêtre de la tribu étant élu chaque année à nouveau par les pères de famille assemblés, qui choisissent l'homme le plus puissant, car ils croient surtout à la chance. Si une mort quelconque, d'homme ou d'animal, a lieu dans la maison du prêtre, on le remplace aussitôt. Les missionnaires catholiques ont fait beaucoup de prosélytes chez les Lolo, qui se convertissent par haine des Chinois, pour se distinguer d'eux (Monod).
Ainsi la région occidentale du Yangtze chinois appartient encore à des races non chinoises, /// à des Tibétains ou autres « barbares » en grande
CHINOIS partie non assimilés.
Mais à l'est des montagnes qui commandent la
rive droite du Min, la scène change brusquement,
et des « sauvages » on passe aux « policés » ; on entre dans le
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Setchouen chinois, prolongé jusqu'à la mer, aux deux rives du grand fleuve, par des provinces où grouille la multitude des « fils de Han ».
A l'orient de cette frontière du Min, les aborigènes ont complètement disparu du pays des Quatre Fleuves, c'est-à-dire du Setchouen, qui leur appartenait en entier il y a vingt-deux siècles, époque où se présentèrent les premiers immigrants chinois. Mais de fréquents massacres les décimèrent à plusieurs reprises : ainsi du temps de Koublaï khan la plupart des colons furent exterminés. A l'époque de la conquête mandchoue, le pays se dépeupla de nouveau, mais de nombreux et puissants courants d'immigration affluèrent de diverses provinces, surtout du Chensi, au nord, et du Houpé, à l'est.
La population des Quatre Fleuves est donc fort mélangée d'origine, mais de ce mélange est résultée une population ayant des caractères spéciaux. Les gens du Setchouen sont peut-être les plus gracieux, les plus bienveillants de tous les Chinois, et les plus raffinés de manières, en même temps que les plus francs et ceux qui ont le plus de bon sens. Très laborieux, ils n'ont cependant aucun goût pour le commerce; dans leur pays, les négociants viennent du Chensi ou du Kiangsi, et les banquiers, les prêteurs sur gage, les usuriers, sont des gens du Chaûsi.
Les habitants du Setchouen fournissent aussi moins de lettrés et de chefs militaires que ceux des autres provinces : leur intelligence pratique les détourne de ces fastidieuses études officielles, où si peu de science vraie se mêle à tant de formules dénuées de sens.
C'est à travers des masses profondes de Chinois « chinoisants » qu'on va des Lolo du IV Setchouen et du Yunnan aux Miaotze du Koeï-
MiAOTZE tcheou et du Kouangsi.
Les Miaotze : ce nom signifierait, d'après Morrison et Lockhart, les « Hommes qui ont germé du sol »; d'après une autre traduction, ce seraient plutôt les « Fils des champs incultes ».
Plus brièvement ils se nomment les Miao. Tze veut dire fils, descendance, mais en mauvaise part : aussi le nom de Mantze est-il une injure, tandis que le terme de Kia ou famille est parfaitement honorable. « Un aborigène ressentira vivement l'appellation de Miaotze, avec sa terminaison tze que les Chinois ajoutent si volontiers en parlant d'autres races que la
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leur; mais il ne se fâchera pas si vous l'interpellez comme Miao kia ou « membre de la famille de Miao ».
Ils habitaient autrefois les régions de la grande plaine, notamment aux bords des lacs Toungting et Poyang, au voisinage du lleuve Bleu.
Graduellement refoulés ensuite dans la Montagne du sud par les colons chinois, ces Nan man ou t Barbares du Sud », ainsi qu'on les nommait jadis, étaient encore assez nombreux, il y a tantôt deux cents ans, dans une bonne partie de la Chine centrale et méridionale, en Houpé, en Hounan, en Setchouen, en Koeïtcheou, en Kouangsi, en Kouangtoung. Ici détruits, là refoulés, ailleurs assimilés, ils ne se trouvent plus ayant encore quelque consistance que dans les massifs du Nan ling et dans les vallées environnantes, principalement dans le Koeïtcheou, mais aussi, et beaucoup plus disséminés, dans le Yunnan oriental, le Hounan occidental, le Kouangtoung du nord-est, le Kouangsi (et, en Indo-Chine, dans le Tonkin septentrional, sous le nom de Man).
« Disloqués » de la sorte, coupés en mille morceaux parles plaines et vallées qui séparent leurs divers monts, ils se sont donc divisés en une foule de tribus dont les différences se sont accrues de siècles en siècles; il est bien difficile aujourd'hui de se reconnaître dans ce fouillis et de ne pas se tromper sur leurs parentés ou non-parentés.
Le Chouking de Confucius divise les « Hommes qui ont germé du sol » en trois peuples principaux : Miao blancs, Miao bleus, Miao rouges. Ces qualificatifs, et nombre d'autres, se retrouvent encore parmi les Miao du Koeïtcheou, mais ces épithètes ne s'appliquent probablement pas aux tribus dont parlait Confucius; elles sont motivées simplement par des différences dans la couleur générale du costume.
D'après le docteur Deblenne, de la Mission Lyonnaise, « une partie des Miao semble se rapprocher du type aryen dégénéré ï. Comme traits généraux, avec nombreuses exceptions, s'entend : un teint plus foncé que celui des Chinois, mais beaucoup d'entre eux sont plutôt d'un blanc mat; une chevelure assez épaisse, aux cheveux longs, gros et rudes; yeux peu bridés, peu obliques, sous un front bombé; nez droit, non écrasé à la racine, avec narines assez larges non aplaties; lèvres ni épaisses, ni relevées, bouche grande, dents blanches, bien plantées, avec canines en saillie; menton arrondi, qui proémine un peu ; muscles bien développés, mollets saillants, os solides. Encore une fois, ce n'est là qu'une généralité, et il y a beaucoup de types divers chez les Miao, comme sans doute il y a eu beaucoup de fusions.
La Chine. livre
Rien que dans le Koeïtcheou il y aurait une quarantaine de peuplades Miao très inégales entre elles, dispersées dans des hameaux, des villages de cent maisons ou plus, rarement de deux cents.
On y rencontre des « Vieux Miao » et des « Barbares pur sang », des « Miao noirs » et des « Miao blancs », des « Miao verts 3>, des « Miao couleur de pie (blanc et noir) », des « Miao Fleuris », des « Miao aux habits fleuris », des « Miao aux cheveux noués », des « Miao à gros turban », des « Miao au turban de travers », des « Miao des Eaux occidentales », des « Miao des Cavernes », des i Miao des hautes Montagnes », — les plus longs de ces noms n'ayant que trois syllabes dans cette langue chinoise où Tacite fatiguerait par sa longueur et sa redondance.
Un ouvrage chinois traduit par Bridgman cite quatrevingt-deux tribus de Miaotze; à quelques-unes d'entre elles on donne le nom de « Six cents familles », peut-être pour noter l'état de dispersion où se trouve réduite aujourd'hui cette nation, qui se divise, au point de vue politique chinois, en deux grandes fractions : les « soumis » et les « insoumis ». Naturellement, les soumis se mêlent graduellement à la race conquérante des Chinois: on a vu des Miao passer les examens universitaires et s'élever au rang des mandarins, tandis que d'autres, quoique de descendance chinoise par leurs pères, vivent à l'écart des civilisés.
Les Miao restés jusqu'à ce jour indépendants des employés chinois et des moines bouddhistes ont dû se réfugier dans les régions d'accès difficile. La plupart de ces <i barbares pur sang », très habiles constructeurs de maisons, non moins qu'excellents tailleurs de pierre, ont bâti leurs villages fortifiés sur des sommets, d'où ils peuvent surveiller la contrée, mais, à l'exception d'une ou deux tribus, qui vivent de brigandage, ils se bornent à la défense. Ils cultivent le maïs, le sarrasin, ainsi qu'un peu de riz, dans les rares endroits favorables; ils élèvent aussi des bestiaux et sont d'habiles chasseurs; mais ils ne descendent point dans la plaine pour vendre les peaux des animaux qu'ils ont tués, les bois de cerfs et les poches à musc des chevrotins; ils attendent la visite des colporteurs qui viennent trafiquer dans leurs villages, avec le doux espoir, et même la certitude de « refaire » ces sauvages « innocents ».
Très fiers, très sensibles à l'injustice, les Miao ne peuvent subir l'oppression des mandarins et restent en état continuel de révolte.
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Mais ils n'ont point, comme les Mantze du Setchouen, l'avantage de s'appuyer sur de vastes plateaux inhabités; leurs montagnes sont entourées de tous les côtés par des colons chinois, et le cercle d'investissement se resserre; des tribus entières ont été exterminées. Pendant la récente période de la guerre des Taïping et des insurrections mahométanes dans le Yunnan, les généraux chinois ont lancé leurs armées sur le territoire des Miaotze et détruit leurs villages : un grand nombre de chefs, emmenés à Peking, ont été décapités sur les places publiques, après avoir été soumis à ces tortures atroces qui déparent si tristement le code pénal des Chinois.
Poursuivis à outrance jusque dans leurs acropoles les plus hautes, dans leurs villages à maisons comme dans leurs hameaux « à paillotes étroites, basses, très primitives », les Miaotze sont naturellement accusés de tous les crimes par leurs persécuteurs; non seulement on les considère comme des sauvages, mais on leur refuse presque jusqu'au nom d'hommes : ainsi les Yao du district de Lipo, au sud du Nan ling, passent chez leurs voisins pour avoir de courtes queues, tout comme les singes.
Sans doute, de nombreuses tribus, de nombreux clans de Miaotze ont perdu leur civilisation et sont mênne partiellement retombés dans la barbarie depuis qu'on les traque comme des bètes fauves; en certains endroits ils n'habitent que des grottes ou des huttes de branchages et doivent abandonner les pratiques de l'agriculture; il en est qui vivent dans les fissures de parois abruptes et qui ne peuvent atteindre leur gîte qu'au moyen d'échelles de bambou appliquées sur le roc jusqu'à la hauteur de 130 mètres. Cependant les annales chinoises et même des récits modernes nous montrent des Miaotze connaissant l'écriture et rédigeant des ouvrages en leur langue sur des tablettes de bois ou sur des feuilles de palmier : cette langue aurait des affinités visibles avec le siamois et avec l'annamite, tandis que celle des Lolo se rapprocherait de l'idiome barman.
Les Miaotze ont aussi la réputation d'être d'habiles tisserands; leurs femmes savent fabriquer de belles étoffes de soie, de lin, de coton et de laine, très recherchées des négociants de Canton.
Bons musiciens, ils jouent d'une espèce de flûte plus agréable que celle des Chinois et dansent en mesure aux sons du tambour et de la guitare, en représentant avec beaucoup d'expression des scènes tristes ou joyeuses; quelques-unes de leurs danses ont aussi un caractère religieux. Leur grand vice,
La Chine. livre troisième
l'ivrognerie, contribue à augmenter le mépris qu'ont pour eux les habitants civilisés des plaines.
Chez les Miaotze, les hommes et les femmes, coiffés à peu près de la même manière, ramènent leur longue chevelure sur la nuque et la tordent en forme de chignon; les femmes de quelques tribus se mettent une planche au-dessus de la tète et réunissent leurs cheveux par-dessus, de manière à s'abriter du soleil et de la pluie; la plupart des hommes se roulent autour de la tête un turban aux couleurs voyantes, et les femmes portent des pendants d'oreille. Les uns et les autres sont vêtus de blouses en toile ou en laine et ils se chaussent de sandales en paille.
Les Miaotze restés insoumis n'ont point de gouvernement, mais en cas de disputes ils prennent volontiers des arbitres parmi les vieillards, et la force leur reste si l'affaire ne s'arrange point à l'amiable : les haines héréditaires se perpétuent chez eux jusqu'à la neuvième génération et l'on dit que, devenus maîtres de l'ennemi, ils en mangent la chair.
Ils mêlent à leur culte bouddhique le culte des démons et des ancêtres. Chez quelques-unes des tribus, les ossements des morts sont retirés du cercueil tous les deux ou trois ans et lavés avec soin; de la propreté de ces os, pensent les Miaotze, dépend la santé publique. D'autres clans ne pleurent point les morts au moment de la séparation : ils attendent le printemps, et c'est quand ils voient se renouveler la nature et revenir les oiseaux qu'ils se mettent à gémir, disant que leurs parents les ont abandonnés pour toujours. Les femmes sont les égales des hommes chez les Miaotze comme chez les Lolo. On dit que la curieuse coutume de la « couvade » existerait dans une des tribus des Miaotze; après la naissance d'un enfant, dès que la mère est assez forte pour quitter sa couche, le père prend sa place et reçoit les félicitations des amis.
Il est à craindre que les restes de l'ancienne nation ne disparaissent avant qu'on ait même pu la classer parmi les races de l'Asie.
Sont-ils de la même souche que les Tibétains, ainsi que la plupart des écrivains chinois l'admettent, en comprenant les Miaotze dans les Pa Fan ou les « Huit Fan », dont les Si-Fan ou Fan occidentaux du Tibet ne sont qu'une branche? Ou bien, de même que d'autres populations du Yunnan méridional, telles que les Paï et les Pape, se rattachent-ils à la souche siamoise, ainsi que leur vocabulaire porte à le penser? La question est ouverte.