LIVRE PREMIER Exploi'atîons de la Chine
Chine méridionale; en sommeil comprenait surtout la Terre Jaune et le bassin du Fleuve Jaune.
Des légions de commentateurs chinois et européens ont pâli sur cette géographie de la Chine pour en identifier les noms : œuvre des plus malaisées, car ayant cherché partout une ordonnance mystique, afin de trouver les nombres sacrés de * neuf montagnes », de « neuf fleuves », de « neuf branches fluviales », de « neuf marais » et de « neuf remparts naturels », correspondant aux neuf provinces, l'auteur inconnu du Yukoung ne pouvait nous léguer une idée nette du relief dans toute sa précision. Mais il n'en est pas moins vrai que la géographie de la Chine, de la mer aux sables mouvants du Gobi, était jusqu'à un certain point connue en détail à cette époque éloignée.
Elle l'était même, paraît-il, mieux qu'aux siècles suivants. Fidèles à leur coutume, les commentateurs ne manquèrent pas d'obscurcir le texte du Yukoung en présentant comme un prodige le moindre fait géographique énoncé dans cet ouvrage et en essayant d'opposer, parmi les objets de la nature chinoise, des « séries de cinq » aux « séries de neuf » signalées par le livre dévotement disséqué. C'est de nos jours seulement, par la critique des sinologues européens, que l'antique document a repris enfin son sens véritable.
Sous la dynastie des Han, au ii*^ siècle de l'ère vulgaire, il existait un véritable bureau topographique, le tchifang chi, chargé de mesurer le pays et d'en dresser la carte : les Chinois, ces « prédécesseurs en tout », ont donc inventorié et cartographie de propos délibéré bien avant les Occidentaux.
Depuis ce temps reculé, les études géographiques n'ont jamais été perdues de vue dans la patrie des « fils de Han », mais, dans tous les ouvrages chinois relatifs à la géographie du Royaume Central, on remarque un manque absolu du sentiment des proportions, analogue à celui que présentent leurs peintures.
Un pic isolé, une chaîne de montagnes, même tout un système orographique, ont dans leurs descriptions précisément la même importance et se désignent par le même nom; une source, un fleuve, un lac, une mer sont indiqués sur les cartes par des coups de pinceau ou des traits de gravure également vigoureux; les côtes ne sont pas tracées en une ligne continue; tout se confond dans le tableau, rivières et routes, villes et montagnes.
De plus, les mesures indiquées manquent de précision et n'ont qu'une valeur générale; l'unité de mesure, le li, change
La Chine. livre
suivant les temps et les lieux. D'ordinaire, les Européens en font un tiers de mille ou un dixième de lieue; mais on sait que ces mesures de distance n'ont elles-mêmes rien de précis. Tantôt on compte 185 li au degré, tantôt 192, 200 ou 250, ce qui correspond pour chaque li à 600, 578, 556 ou 445 mètres de longueur. Ainsi la moyenne du li serait à peu près d'un demi-kilomètre; mais les écarts d'évaluation sont assez grands pour qu'il soit impossible de marquer avec exactitude la distance respective des lieux énumérés par les documents chinois. Quant au li officiel actuel, celui des grandes routes, des routes impériales, il vaut 553 mètres, 232 millimètres et il se divise en 360 kong; 20 li font donc presque exactement 11 kilomètres. En moyenne le li des régions accidentées, difficiles, a plus de longueur que celui des contrées de parcours aisé. C'est comme auparavant en France, où la lieue variait singulièrement suivant les pays.
Les premiers voyageurs européens, qui pénétrèrent dans l'Empire du Milieu et qui en racontèrent les merveilles au monde occidental, ne purent faire naturellement que le travail préliminaire de la découverte, et même les itinéraires de ces explorateurs sont-ils, en beaucoup d'endroits, tracés d'une manière incertaine. D'ailleurs, un bien petit nombre des premiers visiteurs européens de la Chine ont laissé une place dans l'histoire. Après « l'exemplaire » Marco Polo, qui parcourut la Chine pendant dix-sept années, d'autres marchands, d'autres missionnaires, Pegolotti, Montecorvino,Odorico di Pordenone, Marignolli, virent les grandes cités de l'Empire du Milieu. Dans sa description des splendeurs de Quinsay, — le Hangtcheou moderne, — Odoric invoque le témoignage de nombreux Vénitiens qui, ayant également visité l'admirable cité chinoise , pouvaient confirmer ses paroles . Mais l'œuvre d'exploration proprement dite et le contrôle ou l'amélioration des cartes indigènes ne commencèrent qu'avec les missionnaires. Au xvii« siècle, le Trentin Martino Martini rédigea son ouvrage, dans lequel il reproduisit les cartes chinoises, modifiées par lui d'après ses propres observations de voyage et accompagnées de documents critiques.
Devenus, à la fin du même siècle, astronomes et mathématiciens officiels de l'Empire, les missionnaires jésuites, qui restaient en relations avec les géographes de l'Occident, purent s'occuper avec fruit de l'exploration de la Chine, relever avec soin leurs itinéraires, établir des points fixes sur leurs cartes par l'observation des astres. En 1688 et 1689, Gerbillon fut même chargé de collaborer au tracé de la nouvelle frontière
PREMIER Explorations de la Chine.
entre la Russie et l'Empire Chinois, et jusqu'aux dernières expéditions russes, ses mémoires restèrent l'œuvre capitale pour quelques régions de la Chine septentrionale. Mais c'est en 1708 que Bouvet, Régis et Jartoux commencèrent, sur l'ordre de Kanghi, la construction de la carte de Chine, qui est encore, pour une grande partie de l'intérieur de l'Empire, le fond sur lequel les voyageurs modernes ont à reporter leurs corrections. En dix années, cette refonte générale des cartes chinoises était achevée, et d'Anville put s'en emparer pour rédiger l'atlas dont presque toutes les autres cartes de Chine publiées depuis ne sont que des reproductions plus ou moins fidèles.
Des travaux d'exploration scientifique entre-
// pris en diverses parties de l'Empire permettent
RECONNAIS- d'espérer, dans un avenir prochain, une carte
SANCEs générale de la Chine plus exacte pour la position
RÉCENTES des villcs et le cours des fleuves, et surtout plus
précise quant au figuré du relief. Les éléments qui
serviront à la construction de cette nouvelle carte s'accroissent
d'année en année.
Les hydrographes anglais, français, américains, allemands, russes, japonais, ont relevé avec soin presque toutes les côtes, les entrées des ports, les abords des îles, les archipels, les bancs de sable. Blakiston, d'autres marins, et surtout le missionnaire Chevalier, ont tracé le cours du Yangtze kiang avec tous ses méandres et ont ainsi fourni aux travaux ultérieurs de cartographie une ligne de base à travers l'Empire.
Fritsche, Sosnovskiy et d'autres voyageurs russes, enfin Richthofen, ont rattaché leurs itinéraires de l'Empire du Milieu à ceux de la Sibérie et aux routes de l'Europe par une série de points astronomiques, et le réseau de ces itinéraires forme déjà, dans tout le royaume du Milieu, de grands triangles dont les sommets vont rejoindre l'observatoire de Peking et les stations européennes dans les ports de la côte. Les Chinois prennent aussi part à ce travail géographique, et quelquesunes des cartes publiées récemment prouvent que, dans la représentation des formes, la fantaisie et l'esprit mystique ont fait place chez eux à une scrupuleuse observation des traits de la nature.
C'est tout récemment que se sont multipliés les voyages, les explorations scientifiques, les observations astronomiques, les levés positifs, à la suite des victoires du Japon, de la brusque intervention de l'Allemagne à Kiaotcheou en Chan-
La Chine.
toung, de la mainmise de diverses nations européennes sur des lambeaux de littoral, surtout de la « course au clocher » de ces mêmes nations pour la concession de mines, de chemins de fer dans toutes les régions de la Chine, tant sur le rivage qu'aux lieux reculés de l'intérieur. A peine les concessions obtenues, les ingénieurs se sont mis à l'œuvre et, chacun dans son coin, ils ont étudié sérieusement le tracé de leur ligne et même établi déjà de nombreux kilomètres. Ainsi se débrouille rapidement l'énigme topographique du Milieu.
Parmi tous ces nouveaux travaux de reconnaissance exacte du relief de la Chine, les plus considérables sont évidemment ceux de la Mission Lyonnaise envoyée dans le midi de l'Empire par la Chambre de commerce de Lyon, assistée de celles de Marseille, de Bordeaux, de Lille, de Roubaix et de Roanne : elle avait pour but de s'enquérir des ressources offertes à l'industrie et au commerce de la France, spécialement de la ville de Lyon, par cette Chine méridionale qui s'ajuste à l'indo- Chine française sur 2 300 kilomètres de frontières, ni plus ni moins. Partie en 1895, au lendemain du traité de Simonoseki, imposé par le Japon à la Chine, elle a parcouru 20 000 kilomètres, dont 7 000 dans le Setchouen et est revenue, au bout de deux ans d'exploration, avec tout un trésor de documents accompagnés de cartes du Yunnan, du Kouangtoung, du Kouangsi, du Koe'ïtcheou, et du Setchouen.