‹ L'empire du milieuChapitre 74 sur 157 · ZONES D'INFLUENCES · texte numérisé non relu

ZONES D'INFLUENCES

EZD allemande. ES3 anglaise, imii française. ^3 japonaise ^^ Zone réclamée par toutes les puiEsances.

possessions:

l.-.-.'t allemande. P^^^ anglaise. Iiii'lllll française.

américaine. 1'^^-^ russe.

I japonaise.

2000 Kil.

Mais aussi l'on doit retrancher les 2 440 Japonais du nombre des Européens.

Ainsi, les Diables étrangers originaires du Ying kouo, ou « Pays Florissant », de l'Angleterre, et les Yankees, les gens de langue anglaise ont triplé dans les vingt années 1879-1899; les

La Chine. livre

gens du pays « de la Grande Foi > ont quintuplé; ceux du e Pays Vertueux *, l'Allemagne, ont triplé, toute déduction faite de Kiaotcheou; les gens du Ji kouo ou « pays du Soleil levant » sont quarante fois plus nombreux, et les Russes vingt fois, et encore toute abstraction faite de Port-Arthur et de la Mandchourie.

Très peu nombreux donc, mais augmentant notablement en nombre, sont les « Barbares de l'Occident » et, plus vite augmentés que tous, les cousins haïs de l'archipel du Soleil levant, les Wo, ce qui signifie, paraît-il, et après la guerre sino-japonaise, l'ironie est « énorme » : les Soumis, « ceux qui se tordent dans la poussière ».

Certes, en comparaison des multitudes de la

// « Nation Centrale », ces 15 000 nouveaux venus

LE (Japonais à part), ces Occidentaux ne sont qu'une

piDGEON menue poignée d'hommes, mais leur présence

ENGLiSH n'en indique pas moins une révolution dans

l'histoire de l'Asie et du monde. Commerce,

industrie, mœurs et idées, ils ont tout modifié, beaucoup plus

que les Chinois eux-mêmes ne s'en rendent compte. Dans les

ports du littoral, ils ont été jusqu'à faire naître une sorte de

langue franque, le jndgeon evglish, ou l'anglais d'affaires, qui

a déjà quelques prétentions à devenir un idiome littéraire et

qui est usité même entre des Chinois de dialectes différents,

auxquels il fournit beaucoup de termes pour nombre d'idées

nouvelles.

En revanche, bien des mots de la langue usuelle sont entrés dans ce jargon, mais la plupart des expressions sont tellement changées, que ni les Chinois ni les étrangers ne les reconnaissent sous leur forme nouvelle. Exemple suffisant, le nom même de ce parler hybride : comment reconnaître dans pidgeon le mot anglais business, « affaire », qui n'est lui-même que notre mot français besogne"^

Le fond de ce patois est plutôt portugais que britannique, et c'est dans l'Inde, à Goa, qu'il faut en chercher la première origine : c'est ainsi que le nom de joss, donné sur le littoral aux statues de Bouddha, des dieux et des saints, provient du portugais Bios. Dans les « concessions » françaises, on parle aussi un jargon de commerce à fond portugais oîi se rencontrent quelques mots français, plus ou moins reconnaissables parfois.

CINQUIÈME Relations de la Chine avec VEjctérieur.

La diffusion de ce pidgeon english et aussi la place tout à fait prépondérante occupée par le véritable anglais dans le commerce, les relations entre Européens et Chinois, la télégraphie, le journalisme, ont inspiré aux Anglais de véritables dithyrambes et suscité des prophètes qui nous semblent légèrement optimistes. Tel un écrivain bien connu, un voyageur et un politique, G. Curzon. Il s'exprimait ainsi, en 1896, dans ses Problems of the Far East :

« Avant tout, l'avenir de prépondérance dévolu à la Grande- Bretagne dans l'Extrême Orient sera facilité par la propagation de la langue anglaise. Déjà parlée dans tous les magasins, de Rangoun à Yokohama, enseignée déjà dans les institutions militaires et navales de la Chine, dans les écoles de Siam et du Japon; employée déjà par le télégraphe en Chine, en Japon, en Corée, gravée sur les pièces d'argent qui sortent des Monnaies de Canton et d'Osaka, usitée déjà chez les Chinois eux-mêmes comme moyen de compréhension entre les habitants des diverses provinces de l'Empire Jaune, elle a pour destinée infaillible de devenir le langage de l'Extrême Orient. Ses sons résonneront dans tous les pays, et ses mots jusqu'à la fin du monde. »

« Que ce splendide avenir ne soit pas un vain rêve de l'imagination, qu'il doive se réaliser avant un temps indéfini, nul n'en doute parmi ceux qui ont voyagé en long et en large dans l'Asie orientale.

Seule, une déchéance morale de la race anglaise pourrait jeter une ombre de doute sur l'avenir de cette régénération de la Chine.

We sailed wherever ship could sail, We founded many a mighty State; Pray God our greatness may not fail Through craven fear of being great!

Nos vaisseaux ont sillonné tout flot navigable, Nous avons fondé plus d'un État puissant; Dieu veuille que nous ne perdions pas notre gi'andeur Par un lâche effroi d'être trop grands! »

Prédiction semblable aux prophéties du siècle dernier sur l'universalité future de la langue française, encore que bien mieux appuyée sur des faits et des présomptions.

Mais ce cri de victoire détonne à propos d'une Chine qui de plus en plus échappe à la mainmise anglaise et sur laquelle s'étend toujours davantage l'ombre de la Russie; sans rien dire de l'Allemagne dans le Chantoung et sur le Yangtze kiang,

La Chine. livre cinquième

ni de la France dans les provinces du sud, à la lisière de cette Indo-Chine où l'on admet que déjà bOOOO Annamites parlent suffisamment le français.

L'âge d'or de la langue anglaise en Chine est probablement bien moins une chose de l'avenir, qu'une chose du présent et surtout du passé.

Par le nombre des individus, l'émigration

/// des Chinois ou des dix-huit provinces du Royaume

LES CHINOIS Fleuri est un phénomène bien autrement consi-

A L'ÉTRANGER; dérable que l'immigration des étrangers en Chine,

vÉMiGRATioN quoiqu'elle reste très inférieure aux déplacements

CHINOISE qui se font du royaume Central vers les régions

du nord.

Ainsi les Chinois et leurs descendants qui vivent maintenant en dehors de la Grande Muraille, en Mongolie, en Mandchourie, dans le Kansou extérieur, ne sauraient être évalués à moins de treize millions d'hommes, tandis qu'il n'existe probablement pas plus de trois millions de Chinois ou de fils de Chinois dans les pays étrangers.

Dans le mouvement si compliqué de l'exode moderne, les Chinois ne viennent qu'après les Irlandais et les Anglais, après les Allemands d'il y a dix ou vingt ans, les Italiens, qu'on trouve maintenant partout, les Espagnols et les Portugais, ceux-ci surtout qui s'expatrient relativement en si grand nombre. On a souvent exagéré, l'on exagère toujours le nombre de leurs émigrants, l'importance de leur expatriation : on n'a pas tenu compte des retours en Chine, et l'enthousiasme aidant, on a mis au compte du présent ce que verra peut-être l'avenir et l'on s'est imaginé qu'ils remplissaient déjà le monde. On admettait, voici vingt ou trente ans, que le royaume de Siam contenait 1500 000 Chinois, on disait même 3 500 000, autant ou plus que de Siamois ou Thaï, et voici que Brenier, le directeur de la Mission Lyonnaise, n'en admet plus qu'un million : encore croit-il ce nombre supérieur à la réalité, tandis qu'Aymonier nous parle de deux millions. Les 250 000 « fils de la fleur du Milieu » supposés installés dans les Philippines se réduisent à un peu plus de 100 000, et d'après le même Brenier, à 20 000 seulement, les métis compris.

Sans doute on les compte par centaines de milliers dans rindo-Chine, française ou dite indépendante; on en trouverait, en comptant bien, 500 000 dans les îles de la Sonde, Java, Bornéo, etc., et 350 000 dans les Straits Settlements, à Singa-

Fig. 24. — Entrée du golfe de Petchiu et Port Arthur.

E.de Greenwich

D'après BreJschrvezder cl Le S"^ Gcograp/iique de. VArrruée- FrançojLSc

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75 Kl!.

La Chine. livre

pour, dans la presqu'île de Malacca, à Poulo-Pinang; mais on n'oserait plus écrire, comme il y a vingt ou trente ans, qu'un torrent toujours grossissant de travailleurs chinois « se jette sur les îles de l'Indonésie », que les « fils de Han » y seront bientôt tout, et les indigènes rien, que l'archipel de la Sonde ne tardera guère à acquérir une importance plus grande encore pour le prolétariat « chinois que l'Amérique pour le prolétariat européen ».

Que sont, sérieusement, les 600 000 « Jaunes » au milieu des dizaines de millions de l'archipel néerlandais où la seule Java n'a pas moins de 27 millions de Javanais, plus de 200 au kilomètre carré : surtout si l'on considère que les émigrants chinois partent généralement sans femmes, et qu'ils s'allient aux familles des pays où ils vont se perdre?

Si l'on compare, autant que faire se peut, le nombre des Chinois à l'étranger, il y a vingt-cinq ans et aujourd'hui, l'on reconnaît que John Chinaman n'augmente indiscutablement ses colonies que dans le lieu le plus naturel de son émigration, au plus près du pays natal, en Indo-Chine et dans les îles de la Sonde.

Ailleurs on lui préfère les coulis de l'Inde, comme plus maniables, moins groupés en sociétés secrètes, moins enclins à instituer sournoisement un État dans l'État. Autre part, en Australie, dans l'Amérique septentrionale, on le proscrit parce qu'on redoute sa concurrence, toujours victorieuse dans les petits métiers, à cause de la sobriété qui lui permet de travailler à un prix dont les Européens ne peuvent se contenter; en ces contrées-là l'on fait payer aux Chinois de terribles droits d'aubaine. Ailleurs encore on a pris le parti de s'adresser plutôt à la main-d'œuvre italienne, qu'on peut comparer à la chinoise en ce que l'Italien, très sobre lui aussi, n'est pas exigeant en fait de salaires. Les « fils de la Louve », sur lesquels nul ne comptait il y a un quart de siècle pour une foule de besognes humbles et dures, semblent à cette heure destinés à prendre la place des Chinois en maintes régions, là où l'on n'espérait guère que dans les « fils de Han » et où l'on parlait, urhi et orbi, du travail jaune, et non pas du « péril jaune » : ainsi, par exemple, au Brésil.

Ce n'est donc pas maintenant que la race chinoise déborde réellement sur le monde, et c'était à tort qu'on voyait l'Amérique du Sud, l'Afrique, les îles, on peut presque dire, la terre entière, envahie par elle.

Il faut convenir que jusqu'à ces derniers temps l'expatriation chinoise n'avait rien de spontané ; il y avait lieu de la comparer

CINQUIÈME Relations de la Cliine avec VExtérieur.

à une traite des Jaunes, plus ou moins déguisée, beaucoup plus qu'à une émigration vraie. Des centaines de malheureux, racolés sous divers prétextes dans les rues des villes commerciales, ou tout simplement volés sur la côte, étaient embarqués nuitamment, puis enfermés dans l'entre-pont d'un navire, pour être ensuite livrés comme « engagés volontaires » à des planteurs des Antilles, des Guyanes ou du Pérou! Les gros bénéfices réalisés sur ces cargaisons de chair humaine excitaient jusqu'à la folie l'avidité des traitants, ils entassaient les coulis en des cales étroites, sans air, sans lumière, et ne leur donnaient à dévorer que d'innomables débris.

Mais aussi que de révoltes chez ces désespérés, mourants de faim, proie désignée pour le typhus et toutes les maladies qui naissent de la saleté, de la promiscuité, de l'entassement, de la misère, de la faim! Que de drames affreux sur ces navires d'émigrants! Que de fois la chiourme ne fut-elle pas détruite, tout au moins décimée à coups de hache; on l'étouffa même tout entière dans la cale. Et parfois aussi l'équipage, fuyant sur des chaloupes, à force de rames, laissa derrière lui le navire coulant à pic avec ses prisonniers! Il se peut que maintenant encore les grands navires soient aménagés de manière à tenir toute la cargaison de coulis sous la menace des jets de vapeur et d'eau bouillante!

On n'entend plus maintenant parler de tragédies telles que celle du Dolores-Ugarte, où l'incendie, volontairement allumé, dévora le bâtiment et oîi tous ensemble, capitaine, matelots, captifs furent calcinés dans le même embrasement : parce que ces abominables aventures, glaçant de terreur et d'horreur les Chinois, ont rendu de plus en plus difficile, et finalement impossible, la traite des coulis, en même temps qu'elles retardaient pour longtemps l'émigration des sinkaï ou « voyageurs libres ».

Fini le temps où la mortalité moyenne par navire d'émigrants dépassait toujours le dixième de la population transportée et où maint navire débarqua seulement le tiers de la cargaison vivante prise au départ. En 1857, les 63 navires de coulis qui prirent des émigrants « volontaires » à destination de la Havane, emportèrent 23 928 individus, sur lesquels 3 342, environ le septième, moururent en route.

Ce qui distingue surtout l'émigration chinoise de celle des colons européens, c'est qu'elle est presque exclusivement composée d'hommes. Lors du peuplement des placers californiens et des « champs d'or » de l'Australie, les foules d'Européens et d'Américains qui se précipitaient à la recherche du métal

La Chine. livre

étaient presque tous des jeunes gens ou des hommes dans la force de l'âge; mais ce sont là des faits exceptionnels dans l'histoire de l'émigration européenne. La proportion des femmes blanches qui se rendent dans les colonies, soit isolément, soit avec le groupe familial, est presque toujours considérable, et dans l'espace d'une ou deux générations l'équilibre se rétablit entre les sexes.

Quoique on remarque un certain accroissement des émigrantes, on peut dire qu'il n'en est pas de même pour l'émigration chinoise. Les hommes seuls s'expatrient, et jusqu'à maintenant on n'a vu de femmes chinoises dans le Nouveau Monde et en Australie que celles dont les entrepreneurs d'émigration ont payé le déplacement et l'entretien : aucune d'elles n'a fait volontairement ce voyage au delà des mers. La proportion des femmes n'a quelque importance dans l'émigration annuelle que pour les « Établissements des Détroits », voisins de l'Empire du « Milieu » et devenus en réalité des terres chinoises, puisque déjà les Chinois, plus actifs et plus industrieux, y atteignent déjà ou même en certains lieux y dépassent le nombre des Malais.

De ce départ de tant de jeunes gens, de si peu de filles, il résulte un fait douloureux, calamité des provinces littorales du Midi, surtout du Fo'kien, le principal foyer de l'émigration chinoise. Les pratiques de l'infanticide y sont devenues fréquentes — de l'infanticide des filles, s'entend.

Nombre de parents ne voient d'avenir pour leurs filles que dans le mariage — et il n'y en a vraiment pas d'autre en Chine — ils préfèrent donc les tuer que de les exposer à ne pas trouver d'époux. La femme chinoise, n'étant ni libre, ni propriétaire, ne peut sortir de la maison familiale que par la volonté du père ou du mari, et dans l'intérieur même de l'Empire il est rare qu'on l'autorise à voyager. A l'exception des mandarins déplacés pour les services administratifs, les Chinois emmènent rarement leur famille; presque tous les marchands parcourent la contrée sans se faire accompagner de leurs femmes, et se donnent des familles d'occasion dans les provinces éloignées où ils font des séjours périodiques ou prolongés. 11 est même interdit de par la loi de faire sortir une femme des limites administratives du pays. L'épouse suivant presque toujours la destinée du chef de famille, le gouvernement a voulu de tout temps empêcher les Chinoises de se marier avec des étrangers et de contribuer ainsi à perpétuer dans le sein même de la Chine des peuplades allophones.

Mais le gouvernement chinois n'a pas appliqué seule-

CINQUIEME

Relations de la Chine avec V Extérieur

ment cette loi au territoire pour lequel elle était faite, il l'a étendue aux pays non chinois, et la coutume s'est établie de retenir les femmes au pays natal : voilà pourquoi si peu de Chinoises quittent la Chine.

Théoriquement, les Chinois ne pouvaient pas quitter non plus leur pays; l'émigration a été longtemps formellement interdite : tout contact « impur » des sujets avec les barbares

Fig.

Emigration des Chinois.

D'après Le. tea±& de. LœN-ÈditioTh.

Nombre d'émigrants:

Moins de sooo. de loooo à 25 ooo. 50000. de 100000 à 500000. 1000000. I .-430000000

Kil

d'outre-mer était défendu comme fatal aux « cinq vertus » et à la piété filiale : les émigrants devaient s'échapper à l'insu ou malgré l'opposition des autorités locales.

Par malheur pour ce décret de prohibition, les départs devinrent très nombreux, surtout parmi les Hakka du Fo' kien et du Kouangtoung : en moyenne 100 000, 120 000, 123 000 (avec contre-émigration de 50 000 à 80 000 ou 90 000) ; et l'exportation violente des coulis enlevés des campagnes du littoral priva le gouvernement d'un si grand nombre de sujets et contribuables qu'il fallait aviser sans retard. Le haut mandarinat a donc tâché de régler le mouvement d'émigration d'accord avec les puissances étrangères.

La Chine. livre

Il était tout à fait impossible qu'à la longue, la facilité toujours plus grande des voyages, la prospérité, l'importance croissante des colonies chinoises ne dussent finir par attirer les « filles de Han » hors du pays chinois — ce dont il y a déjà de petits commencements. Peu à peu les pays de colonisation les plus rapprochés cessent d'être tenus pour une terre étrangère; les émigrants peuvent y fonder une famille et y laisser leurs cendres, certains qu'elles seront honorées par des rites funéraires comme le furent celles de leurs ancêtres. Mais ce serait un crime de laisser le corps d'un compatriote sur une terre lointaine où des enfants ne pourraient lui rendre les derniers honneurs. Les Chinois de Californie, du Pérou, des colonies australiennes, se constituent en sociétés mutuelles pour le renvoi de leurs corps dans la mère-patrie, et des vaisseaux partent, chargés de cercueils pour les ports de la Chine bienheureuse.

Quoique des familles complètement chinoises ne puissent se constituer à l'étranger que d'une manière exceptionnelle, les colons du Royaume Central n'en forment pas moins, dans les pays où ils s'établissent, un des éléments importants de la population, grâce à leur incessant labeur. D'une extrême sobriété, s'accommodant à tous les milieux, exerçant les métiers les plus divers, tenaces dans leurs entreprises, habiles à exploiter les passions, se rattachant les uns aux autres en sociétés publiques ou secrètes, sachant pénétrer partout avec une étonnante souplesse, ils réussissent là où succomberaient des colons d'autres races, et ils fondent des communautés prospères. Dans la lutte pour l'existence, ils ont l'avantage d'apprendre facilement à parler ou à jargonner les langues des divers pays qu'ils visitent, tandis que les étrangers ne se donnent que bien rarement la peine d'étudier le chinois.

La famille que constitue « l'Enfant de Han » dans sa nouvelle patrie devient toujours chinoise, quelle que soit la nationalité de la mère, siamoise, tagale ou javanaise. Comme représentants d'une civilisation supérieure, ayant en général de meilleures manières que les indigènes, les Chinois voient presque toujours, si ce n'est au Japon, leurs propositions de mariage favorablement accueillies. Le sang chinois passe partout pour un « sang fort » ; les enfants issus du croisement entre Chinois et étrangère ou même entre Chinoise et étranger ont presque toujours le type sinique; le mélange se fait au profit de la race la plus vigoureuse.

C'est ainsi que les expatriés fondent des communautés < 564 >

CINQUIÈME Relations de la Chine avec VExtêrieur.

durables à l'étranger, autant de petites Chines, indestructibles, si ce n'est par le massacre. Les régions où ils se sont le plus solidement établis sont les bassins fluviaux qui descendent du Yunnan et du Setchouea dans l'Indo-Chine : de ce côté comme à l'autre extrémité de l'Empire, en Mandchourie et dans la Mongolie intérieure, ils conquièrent le pays de proche en proche, par la culture, le commerce, la civilisation des tribus indigènes. En descendant le cours des fleuves, les colons venus par terre ne peuvent manquer de rejoindre dans le pays de Siam leurs compatriotes arrivés par la voie de mer, et les plus nombreux jusqu'à ce jour de ceux que la Chine a essaimes hors de ses frontières.

Dans les contrées étrangères où les émigrants chinois n'entrent pas en concurrence avec la race dominante, ils deviennent bientôt indispensables. C'est ainsi qu'ils font la prospérité de la colonie anglaise de Singapour; sans eux, tout le mouvement industriel et commercial s'arrêterait aussitôt dans cet énorme emporium.

Mais il est d'autres pays où ils trouvent des rivaux pour le travail et des concurrents qui les maudissent. Ainsi en est-il dans les pays dits « saxons », aux États-Unis, au Canada, en Australie.

Aux États-Unis, ils menaçaient d'envahir à bref délai la Californie et d'y monopoliser une foule de petits métiers au détriment des blancs; ils se montraient jardiniers incomparables et trouvaient à s'enrichir dans les mines d'or abandonnées par les Européens comme trop pauvres ou comme épuisées déjà.

Au Canada, spécialement dans la Colombie Britannique, même réussite des Chinois, mêmes plaintes et mêmes rancunes des aventuriers et des colons de race blanche attirés par la renommée des champs aurifères.

En Australie, un seul des États aujourd'hui confédérés leur a fait quelque temps « risette ». L'Australie Occidentale, très faiblement peuplée et n'ayant pour toute richesse que ses terrains de pâture, demandait des colons chinois pour surveiller ses troupeaux, aménager ses jardins, la doter de quelques industries ; mais depuis qu'on y a découvert, en plein désert, les mines d'or « plantureuses » de Coolgardie et autres lieux, on ne s'y soucie plus du tout des « Jaunes » ; on les y exécrerait plutôt.

Dans les autres États australiens, Queensland, Nouvelle- Galles du Sud, Victoria, Australie méridionale, on ne les a jamais aimés; on les y a toujours redoutés comme étant trop

La Chine. livre

laborieux, trop économes, et surtout trop satisfaits d'un salaire dont la médiocrité fait hausser les épaules aux ouvriers blancs. On leur reproche avec aigreur, en dépit de cette sacro-sainte loi de l'offre et de la demande qui fait l'émerveillement des économistes, on leur reproche de monopoliser peu à peu certaines industries, aussi bien celles des femmes, le lavage et le blanchissage, que les pénibles travaux des hommes, l'exploitation des mines : si peu qu'ils gagnent, ils finissent par s'enrichir, tandis que leurs concurrents de race blanche s'appauvrissent; ils ne laissent dans le pays aucune marque de leur passage, et leurs petites épargnes sont régulièrement envoyées dans la mère-patrie par des fondés de pouvoir.

De là, dans tous ces pays, les taxes de capitation imposées au mépris des traités, les mesures vexatoires de toute espèce, et en mainte circonstance les persécutions directes et les massacres qui ont lîni par amoindrir et, en certains endroits, par arrêter le courant de l'émigration chinoise vers ces régions de langue anglaise.

C'est pourquoi le gouvernement de Peking a fini par signer avec les États-Unis un traité qui limite le droit d'établissement de ses sujets sur le sol de la « Libre Amérique ».

De même les autorités des Philippines et des Indes néerlandaises n'ont cessé d'opposer toutes sortes d'obstacles à l'arrivée des Chinois, ne leur permettant de s'établir qu'en des lieux désignés, leur interdisant diverses professions, les accablant de taxes particulières, les soumettant à toutes les tracasseries de la police; mais le mouvement qui emporte l'excédent de la population chinoise vers certaines contrées riveraines ou insulaires de la mer des Indes et de l'Océan Pacifique semble désormais impossible à contrarier victorieusement : tout ce qu'on paraît pouvoir essayer, c'est d'en retarder ou d'en déplacer la marche. Cependant l'annexion des Philippines par les Yankees pourra contrarier fortement, arrêter même l'invasion de ce magnifique archipel par les « fils du Grand et Pur Empire » à moins que les nouveaux maîtres ne les regardent comme utiles, voire indispensables, dans une région tropicale où les Anglo-Saxons ne peuvent se livrer aux travaux pénibles.

Il n'est pas jusqu'à la péninsule arabique qui ne commence à recevoir des immigrants chinois : des mahométans du Royaume Central prennent part chaque année au pèlerinage de la Mecque et quelques-uns d'entre eux restent dans le pays.

Quoi qu'on fasse, les relations de race à race deviennent partout de plus en plus fréquentes, et sur mille points à la fois se dresse cette question majeure de la conciliation entre

CINQUIÈME Relations de la Chine avec l'Extérieur.

blancs et jaunes, comme autrefois entre blancs et noirs, différents par l'idéal, le caractère, les traditions et les mœurs.

Combien de Chinois hors de Chine? Question à laquelle on ne peut répondre que par des probabilités plus ou moins hypothétiques, avec erreur du simple au double, ou en quelque cas au triple, voire plus encore.

Il y en a dix mille environ en Sibérie, mais ici la question doit être retoui*née et passer au futur : combien y aura-t-il de Russes, dans dix, vingt, cinquante ans, parmi les millions de Chinois delà Mandchourie?

Au Japon, ils font un nombre inconnu de milliers ; on les rencontre surtout à Yokohama : on ne les y goûte guère, et eux ils n'aiment pas beaucoup leurs petits cousins du « Soleil levant ».

Au Tonkin on en connaît une quarantaine de mille, cinq mille en Annam, une soi.xantaine de mille en Cochinchine, cent cinquante mille en Cambodge : soit, avec ceux de notre Laos, près de 300 000 Chinois dans l'Indo-Chinc française. C'est beaucoup, mais cela ne fait encore qu'un Chinois sur tjo Indo-Chinois, en estimant le peuple de la colonie à 16 500 000 habitants, ce qui paraît être un minimum. Ils ne dénatureront donc pas les Annamites comme d'aucuns font profession de le craindre : d'autant que ceux-ci ont une langue, une civilisation à peu près égale à la civilisation chinoise et de longues traditions ;plus l'appui d'une langue et d'une « politesse » occidentales.

Un million de « fils de Han », plus ou moins, vivent dans le Siam : s'ils peuvent, quelque part dans le monde, dénationaliser un peuple, c'est bien celui des Siamois; mais ceux-ci sont, on peut dire, appréhendés au collet par la civilisation « blanche ».

Dans la presqu'île de Malacca et les îles, formant ensemble les « Etablissements des Détroits », ils dépassent 350 000 : ici vraiment prépondérants, sous la domination anglaise, et en réalité maîtres de la chose publique et détenteurs du coffre d'or et d'argent. En 1901, le nombre total des Chinois dans les seuls Straits Settlements était de 228 000 individus, et dépassait une centaine de mille dans les États malais de la presqu'île. La moyenne des arrivées de Chinois s'élève à 145 000 par an en moyenne, mais la plupart s'en retournent, répugnant à épouser des Malaises.

Dans l'Indochine anglaise et dans l'Inde, on estime qu'ils sont 50 000.

Dans les Indes néerlandaises on les évalue à un demi-million; donc très nombreux, très influents, très riches et s'enri-

La Chine. livre

chissant toujours, mais pourtant comme perdus dans la foule immense : on les croirait noyés, mais ils surnagent.

Il n'y en a peut-être pas 100 000 dans les Philippines, leurs métis compris, alors qu'il y a vingt ans on les évaluait à 250 000; même on prédisait unanimement que l'avenir leur y réservait la prépondérance, à eux et à leurs métis, les Sangleyes ou mestizos de Sangley.

Aux îles Hawaii, tombées récemment dans les mains des Yankees, ils sont 22 000, sur 109 000 insulaires, soit un cinquième, mais ils ont en face d'eux 24 000 Japonais et 13 000 Portugais.

On suppose qu'il y en a 23 000 dans le reste des îles du Pacifique et de la mer des Indes.

A peine arrivent-ils à 43 000 en Australie et en Nouvelle- Zélande : ce n'est pas plus qu'il y a vingt ou vingt cinq ans : les mesures d'écartement ont réussi.

Elles n'ont pas échoué non plus dans l'Amérique « anglosaxonne ». Il y a vingt années on les évaluait à 120 000; ils n'ont guère dépassé ce nombre ; s'il y en a 130 000, « c'est tout le bout du monde i> : là-dessus 120 000 à 130 000 aux États-Unis, 20 000 en Canada; ils ne diminuent pas ou même augmentent un très petit peu par une infiltration « irrégulière », de faux papiers, une intercourse entre territoire Yankee et Puissance, entre Puissance et n Amérique » : en somme l'invasion redoutée a été arrêtée net.

Il y en a 1 000 dans le Mexique, que dans l'instant présent, on parle de leur ouvrir à deux battants pour l'extraction de minerais et la colonisation des haciendas ou grands domaines; 30 000 à Cuba et Puerto Rico, contre 110 000 en 1880; 10 000 dans les Petites Antilles, 23 000 au Pérou, où Ton en compta jusqu'à 70 000, au « beau temps » du guano; 13 000, 20 000 ou 23 000 au Brésil, 3 000 dans les autres contrées de l'Amérique du Sud, 10 000 peut-être en Afrique, à Maurice, la Réunion, Madagascar, le Natal, le Cap; quelques milliers en Europe, à Londres, Paris et Berlin, en Russie.

En somme peu nombreux dans le monde : à peine trois millions, métis compris, Mandchourie et Mongolie à part, et sur ce total modeste, plus de deux millions en Indochine et dans l'Indonésie.

Mais le réservoir des Chinois, la Chine pourrait bien quelque jour inonder tel pays qui ne s'y attend pas, si la force des choses ou si le simple hasard y dirigent le courant de l'expatriation des Jaunes.

Car la force des choses est là : de grands pays à tirer de < 568 >

CINQUIÈME Relations de la Chine avec l'Extérieur.

l'inculture, de la solitude, ont besoin de piocheurs, laboureurs, terrassiers, ouvriers, hommes de peine ; or, la Chine est la première nation du monde pour fournir par millions et, au besoin, par dizaines de millions, les pionniers de défrichement et les « héros ï des travaux publics, comme les épanche sur la terre presque entière l'Italie, douze à treize fois moins peuplée que le « Milieu ». Enfin la Chine est en réalité pauvre, non par ellemême, mais parce que trop de familles vivent de sa richesse.

Les Chinois sont exactement ce qu'ils croient que nous sommes : ils s'imaginent que nous n'avons pas de quoi vivre en Europe, que la pauvreté nous « suit et nous talonne », que pour ne pas mourir de faim, nous inventons des machines, nous nous tournons de droite, de gauche, et que nous tomberions d'inanition si nous ne nous emparions pas des richesses du Grand et Pur Empire.

Sans doute, chez nous aussi la faim pousse le loup hors du bois, mais en Chine il y a plus de loups que chez nous, et pour moins de pitance : d'où la fatalité présente, et surtout future de l'émigration en masse.

Des dizaines de milliers de Chinois quittent IV chaque année la Chine et l'on admet que tantôt

V INFLUENCE 65, tantôt 70, jusqu'à 75 pour 100 finissent par EUROPÉENNE rentrer au pays natal.

EN CHINE ; Le séjour de tant d' « enfants de Han » parmi

LE les étrangers et le retour de la moitié, des deux

JOURNALISME ticrs OU dcs trois quarts d'entre eux ont certainement plus d'importance pour la rénovation de la Chine que la présence d'une vingtaine de milliers d'Occidentaux dans le pays lui-même.

Observateurs patients, les Chinois gardent dans leur mémoire tous les enseignements que leur donne la pénible lutte de la vie et ils savent agir en conséquence, ils modifient leurs procédés et s'approprient les arts étrangers, non avec l'entraînement juvénile du Japonais, mais avec une résolution et une persévérance infinies.

Orgueilleux de leur long passé de civilisation, pleinement conscients de ce que telle ou telle de leurs industries ou de leurs coutumes peut avoir de supérieur aux pratiques étrangères, les Chinois ne sont nullement tentés de se jeter à l'aventure dans l'imitation des modes anglaises; ils ne s'affublent pas des étranges costumes d'Europe, comme les Japonais, pour ressembler aux « Barbares à cheveux roux », mais ils voient

La Chine. livre

parfaitement quels avantages ils peuvent retirer des inventions occidentales et ne les repoussent nullement à cause de leur provenance.

Les mandarins ont des privilèges a maintenir, des sources visibles ou cachées d'argent à garder par devers eux, un orgueil d' « intellectuels » à préserver du mépris; ils s'efforcent donc de tenir au large les inventions des « barbares », et pour mieux y réussir, les « barbares » eux-mêmes : fortement encouragés par les événements européens à l'affût desquels ils se tiennent fort bien.

Nul ne connaît mieux qu'eux l'incurable mésintelligence entre la Russie et l'Angleterre, les haines réciproques de l'Allemagne et de la France, et tout dernièrement ils ont vu les Français humiliés par les Anglais à Fachoda, les Anglais expier au Transvaal leurs injustices et leurs rodomontades, et surtout l'Italie reculer devant eux, les Chinois, à l'affaire de la baie de San mon. Pourquoi la Chine-Unie ne tiendrait-elle pas tète à l'Europe incurablement divisée sous une apparence de confédération anti-chinoise?

Mais le bon peuple, pour peu qu'on le laisse à lui-même, comprend fort bien tout ce qu'il pourrait gagner à l'étude des sciences et des arts qu'apportent les Occidentaux.

Les malades se pressent en foule dans les hôpitaux de fondation européenne, à Tientsin, Changhaï, Amoï, Foutcheou, Ningp'o; la bizarre pharmacopée chinoise, où les remèdes magiques tenaient une si grande place, se rapproche peu à peu de celle des Occidentaux; la vaccine a remplacé la dangereuse méthode d'inoculation par les narines, et des praticiens sérieux, ayant étudié l'anatomie, la physiologie, Fhygiène, surgissent çà et là de l'innombrable tribu des empiriques. Des écoles européennes se sont ouvertes dans les villes commerçantes du littoral et les élèves n"ont été trouvés rebelles à aucun enseignement des professeurs étrangers ; ils apprennent môme volontiers la musique des « barbares », à laquelle on les disait jadis complètement insensibles, et grâce à l'extrême finesse de leur ouïe, ils en deviennent, nous assure-t-on, des appréciateurs très délicats.

Malgré les difficultés, on peut dire redoutables, qu'ils trouvent à lire les ouvrages traduits en un langage si différent de celui dans lequel ils ont été pensés, c'est à des milliers que s'élève déjà le trésor des livres scientifiques ou autres que se sont appropriés les Chinois. On leur refuse en général la compréhension des nombres, et pourtant les ouvrages mathématiques sont ceux qu'ils demandent le plus : la Géométrie d'Eu-

CINQUIÈME Relations de la Chine avec VExtèrieur.

clide ou les « Éléments de la Quantité », dont le missionnaire Ricci commença la traduction en 1608, est devenue classique et de nombreuses éditions en ont été successivement publiées.

Ceux qui croient à 1' « incommensurabilité » de l'esprit occidental et de l'esprit chinois, c'est-à-dire à l'absence de commune mesure entre eux et nous, font remarquer que les traductions des ouvrages scientifiques européens ont encore influé très peu sur la Chine.

Cette Géométrie d'Euclide, ou plus exactement les six premiers livres d'Euclide traduits en six volumes, l'Arithmétique en onze volumes, la Géométrie élémentaire, l'Astronomie et la Géographie de ce même père Ricci; les six volumes du père Sabbathinus sur les Machines hydrauliques; la Trigonométrie en deux volumes du père Terentius; l'Astronomie en trentetrois volumes du père Verbiest, etc., etc., les traités plus modernes qui ont remplacé ces livres du xvii° siècle dans les écoles, aucun de ces ouvrages n'a pénétré bien profondément l'intelligence chinoise, puisque, sauf de très rares exceptions peut-être, ni les lettrés, ni les mandarins, à plus forte raison personne dans le pauvre peuple, ne pense autrement qu'il y a deux à trois cents ans, avant la publication de ces volumes : en géométrie, trigonométrie, astronomie, mécanique, science des nombres, etc., ils n'ont encore fait que peu de progrès; ils ont certainement appris, mais guère.

UAbudinach impérial continue à prévenir les Chinois qu'au troisième mois de l'année, les souris se font pigeons, qu'au dixième les faisans, partis à tire-d'aile vers la mer, s'y transforment, avatar hardi, en huîtres comestibles, qu'au sixième les verts luisants naissent d'une décomposition des herbes.

On ne saurait trop insister là-dessus : la faute de cette torpeur scientifique est certainement moins dans l'esprit que dans la langue des Chinois : idiome tellement étriqué, difficile, inserviable que même les livres les plus courants, les ouvrages d'histoire, de description, les siao cho ou « romans » ne se lisent pas sans grand'peine, et que les lettrés s'y découragent parfois; nombreux sont ceux d'entre eux qui préfèrent prendre un volume en langue européenne et le parcourir agréablement, comme en se jouant, non sans en tirer quelque instruction. Ainsi s'explique le développement de l'anglais dans l'Empire, et nul doute que le russe et d'autres idiomes européens n'y avancent plus tard à pas de géant.

De même, dans l'Afrique du Nord, bien des Arabes renoncent à lire en arabe dès qu'ils sont de force à lire en français, par la raison toute simple que le finançais se lit beaucoup plus couramment que l'arabe, souvent trop concis, presque obscur,

La Chine. livre

et qui, du moins en écriture cursive, se devine autant qu'il se comprend.

De même encore, entre deux livres d'égale valeur sur le môme sujet, on voit des Allemands préférer l'anglais ou le français au germanique, en tant que plus souples, moins enchevêtrés, mieux éclairés.

C'est tout simplement la loi du moindre effort.

En dépit des difficultés de la langue, d'ailleurs bien moindres dans le langage courant que dans le verbe littéraire ou scientifique, le journalisme est né dernièrement en Chine.

Né, ce n'est pas le terme propre, puisque la Chine a depuis plus de douze siècles une gazette officielle; le vrai mot, c'est rénové, rajeuni, et l'on doit dire considérablement augmenté dans ces dernières années.

La Gazette de Peking, le Kin jJao, mot à mot : les Nouvelles de la Capitale — à Peking l'on prononce Tsing pao — date d'on ne sait quand, mais on sait par certaines mentions en de vieux ouvrages, qu'elle existait déjà du temps de nos derniers Mérovingiens.

Elle comporte vingt à vingt-quatre pages, chacune divisée en sept colonnes verticales, et chaque colonne comprenant quatorze caractères : d"où 98 caractères par page et 2 352 caractères par numéro.

C'est un journal fort intéressant dans son genre. En qualité d'officiel, il comprend naturellement les décrets impériaux, les rapports des ministres, des vice-rois de provinces, ceux de la préfecture de police. Dans ses colonnes, dont les caractères se distribuent à la chinoise, c'est-à-dire de haut en bas, de droite à gauche, tout ce qui a trait à l'empereur est sacré, nous dit M. Imbault-Huard, et « une simple « coquille » pourrait être payée par une ou plusieurs têtes ». Parmi ces décrets impériaux il en est de bien curieux qui font de la lecture du Kin pao une sorte de cours sur les idées, moeurs, superstitions des gens de la « Fleur du Milieu », sur leurs rites, leur réglementation à outrance, — car, en ce pays, « on ne peut porter telle ou telle botte, tel ou tel pantalon que si l'on y est autorisé, suivant la classe de la société à laquelle on appartient.... Ainsi, depuis un temps immémorial, c'est par décret qu'on doit, à certaines dates, changer de chapeau, le chapeau de paille conique, le chapeau d'été, puis le chapeau d'hiver : à cet effet, deux fois par an,... le département des Cérémonies prie Sa Majesté de vouloir bien penser à la question des chapeaux.... Alors l'empereur, sans se soucier de la température, sans con-

CINQUIÈME Relations de la Chine at^ec VExtèrieur.

sidérer si la saison est précoce ou tardive, fixe une date par un décret spécial aussitôt promulgué par le télégraphe dans tout l'Empire.... De même, un décret impérial enjoint à l'Observatoire de Peking de choisir un jour propice pour commencer les réparations aux mausolées impériaux. »

On trouve aussi dans cette plus que curieuse gazette les « décrets de canonisation », c'est-à-dire l'érection d'un « miao » ou temple à un grand homme du cru, grand mandarin, grand lettré, riche bienfaisant ou bienfaiteur, élevé à la dignité de génie tutélaire; les félicitations et titres honorifiques dont l'empereur honore tel ou tel génie protecteur qui a détourné une calamité; la dégradation de tel ou tel mandarin qui pourtant garde sa place en attendant qu'il vienne peut-être à résipiscence; les remontrances adressées à tel grand personnage, voire aux princes de la famille impériale quand ils se sont mis dans leur tort ; les rapports des censeurs qui parfois n'épargnent pas l'empereur lui-même.... « et d'aucuns ont paye de leur vie, leur franchise, leur amour de la vertu » ; bref, le Kin pao est une mine inépuisable, et à côté de puérilités extraordinaires, on y rencontre des traits politiques et sociaux qui font le plus grand honneur à la Chine.

Étant pui'ement officiel, et alors le seul journal de l'Empire, le Kin pao ne suffisait pas, mais les Chinois le crurent suffisant, ou firent semblant de le croire tel, jusqu'au jour où les Européens, des Anglais, instituèrent en Chine la presse indépendante; non pas dans la Chine absolument chinoise, mais dans la concession britannique de Changhaï où, grâce au principe de l'exterritorialité. Anglais et Chinois ont le droit de dire ce qu'ils pensent, ce qu'ils savent.

C'est donc à Changhaï, il y a un peu plus de trente ans, que parut le Noi'th China Daily News, feuille anglaise, qui ne tarda pas à s'accompagner d'un supplément chinois; à ce journal quotidien s'en adjoignirent plusieurs autres, également anglais, et c'est à eux que la langue « saxonne » doit surtout sa présente royauté dans le a Milieu » ; jusqu'à ce jour il n'y a pour la contre-balancer que VEcho de la Chine à Changhaï, un journal allemand à Kiaotcheou, et deux journaux japonais, l'un à Changhaï, l'autre à Tientsin.

Deux ans après le premier numéro du Noi'th China Daily News, le premier numéro du premier journal chinois non officiel, le Chen pao (pour Kin pao) ou Nouvelles de Changhaï, et plusieurs autres naquirent et grandirent, en divers lieux, surtout à Changhaï, mais aussi à Hongkong, à Tientsin, à Soutcheou, à Canton, la plupart quotidiens, d'autres hebdoma-

La Chine. livre

daircs, dont un est illustré; une demi-douzaine paraissent tous les jours, sans souci de la censure impériale, car ils ont pour propriétaire apparent, pour prête-nom, pour homme de paille, un Européen quelconque, prêt à user et à abuser de son droit d'exterritorialité; les chrétiens catholiques ont à leur disposition le Youen lou, feuille publiée deux fois la semaine à Changhaï par les Jésuites.

Ces journaux chinois sont très bon marché : le plus répandu de tous, en même temps que le plus influent, le Clien pao, tire à 12 000 seulement, mais ses numéros sont lus au loin par beaucoup plus de Chinois qu'on ne croirait; le Bounouanyat pao ou le Héraut à circulation universelle, publié à Hongkong, a aussi beaucoup de lecteurs ; les journaux de Canton paraissent à 2 000 ou 2 500. Un exemplaire de chaque feuille doit être envoyé directement à l'empereur, et un autre au conseil des censeurs, avec indication spéciale des articles qui paraissent importants.

Avant la guerre sino-japonaise il ne paraissait à Changhaï que quatre journaux chinois : il y en a vingt aujourd'hui, les revues comprises.

Dans l'intéressante monographie qu'il a consacrée au journalisme chinois, M. Imbault-Huard conclut comme suit, à propos de la diffusion des journaux chinois en Chine et de leur influence profonde sur le développement de la langue aux quarante ou cinquante mille caractères.

« Dans les grandes villes, le journal est déjà devenu un élément indispensable de la vie du mandarin, du commerçant, du boutiquier, du barbier. Il suffît de parcourir, le matin, les rues d'une ville chinoise pour s'en convaincre : on y voit des boutiquiers, debout sur le seuil de leur porte ou accoudés à leur comptoir, leurs larges lunettes de cristal posées sur leur nez aplati, lire la feuille qui vient de paraître, la commenter chacun à sa façon, ou y chercher des renseignements sur le cours des monnaies, le prix des denrées, les heures de départ des navires. Le journal est devenu leur ami et souvent leur oracle. Au point de vue de l'évolution de la langue, le journal a une importance remarquable : pour rendre des idées nouvelles, pour exprimer les noms d'inventions récentes, les rédacteurs ont dû forcément créer des mots qui manquaient jusqu'alors au vocabulaire chinois. Au lieu de forger une périphrase longue et peu compréhensible, seul moyen auquel on peut avoir recours pour rendre un mot étranger, ils ont souvent préféré transcrire phonétiquement ce dernier, l'habiller à la chinoise et introduire ainsi dans la langue des mots non-chinois chinoises. Je citerai

CINQUIÈME Relations de la Chine avec VExtérieur.

quelques exemples : au cours du conflit franco-chinois, on a vu apparaître, entre autres, les mots ou-li-ma-toung, transcription phonétique de ultimatum, et sseu-ta-tou-ko, transcription phonétique de statu quo; quand l'invention du téléphone a été annoncée par les journaux, on a imaginé le mot to-li-foung. Ces mots sont écrits avec des caractères chinois qui ont d'ordinaire une signification précise, mais qui dans ces transcriptions ne jouent qu'un rôle purement phonétique. Il y a des siècles, au surplus, que ce procédé a été employé par les Chinois ; la langue renferme ainsi un grand nombre de mots sanscrits, tibétains, turcs, persans, espagnols, etc., qui ont été chinoises. Tous ces mots ont acquis droit de cité dans le vocabulaire chinois. »

La propagande de ces journaux impossibles

V à supprimer à cause de la qualité d'étrangers de

L'iXFLUEXCE leurs prétendus propriétaires; la critique, bien

DES que modérée, des textes des anciens auteurs

LETTRÉS pieusement transmis de générations en généra-

DiMiNUE : tious ; uuc sortc de fermentation sournoise dans

« ME\s les esprits; le mens agitât inoleni, en un mot la

AGITAT nécessité a forcé, bien malgré lui, le gouverne-

MOLEM .. ment chinois à faire quelques concessions.

Dès 1868, il établit un bureau de traductions dans l'arsenal de Kiangnan, pour publier les principaux ouvrages étrangers relatifs aux sciences, et rien qu'en douze ans il en est sorti 372 volumes dont il s'est vendu près de 80 000 exemplaires; sans doute qu'en 1900, volumes traduits et acheteurs se nombrent par des chiffres plus imposants.

Sous le nom de Toung kouen kouan, ou « Collège des Sciences étrangères », il a fondé à Peking une école administrative où l'on enseigne l'anglais, le français, le russe, l'allemand, et où les cours de physique, de chimie, de médecine, de physiologie, d'astronomie, ainsi que les conférences de législation comparée, sont confiés à des professeurs étrangers, assistés de répétiteurs indigènes; la plupart des cours se font en anglais, mais des exercices continuels entretiennent jusqu'à la fin des études la pratique des autres langues. L'administration de l'Empire se recrute en partie dans cette école, que plus de cent élèves fréquentaient dès 1876.

Il a créé une école militaire à Tientsin, une école navale à Tientsin également, fondé des cours d'art militaire et d'art civil, des sortes d'écoles polytechniques près des arsenaux de

Nanking, de Changhaï, de Foutchcou, autorisé le service des douanes chinoises à ouvrir deux collèges : Tun à Changhaï oij des professeurs européens enseignent quatre langues européennes, anglais, français, russe, allemand, diverses sciences, et le droit international, précisément violé si souvent par les « barbares » en Chine; l'autre à Canton, avec un programme beaucoup plus restreint : la langue anglaise et les mathématiques élémentaires.

Enfin le gouvernement, suivant l'exemple qu'avait donné la France par ses écoles de Rome et d'Athènes, avait fondé à Hartford, dans le Connecticut, un magnifique établissement scolaire où une centaine de jeunes Chinois, élevés à ses frais, devaient passer une quinzaine d'années en étudiant les sciences et les arts industriels. Il a dissous cette école en 1881, sur le rapport d'un commissaire lettré qui constata avec effroi combien les jeunes Chinois s'étaient américanisés par les mœurs et les idées; c'est en Europe que doit s'achever désormais l'instruction de ces pupilles de l'Empire.

A ces fondations officielles il convient d'ajouter nombre d'écoles établies par des missionnaires, la plupart anglais ou américains, avec la langue anglaise et un peu de science pour principaux arguments ; à Tientsin il y a plus de cinq cents élèves dans une « université », disons : un collège institué par des méthodistes américains.

Tout cela compte, et rien de tout cela n'est de trop, car l'instruction donnée en Chine aux enfants, aux adultes est courte, fautive, et le tiers des hommes n'y savent pas lire — science d'ailleurs très difficile, comme on sait — . C'est le dernier rapport décennal de l'Administration européenne des douanes maritimes qui nous donne ces chiffres, pour onze des dix-huit provinces. 37 pour 100 du sexe fort ne savent pas lire, encore moins écrire; et dans le beau sexe, 2 pour 100 seulement déchiffrent tant bien que mal les caractères les plus indispensables.

Cependant en chinois le mot Kia.o s'applique également à l'instruction et à la religion : l'étude est considérée comme un culte. Depuis des milliers d'années, c'est un principe reconnu par tous les habitants du Royaume Central que les parents doivent s'efforcer d'instruire leurs enfants mâles. Toutes les villes et tous les villages doivent être pourvus d'une école, dont les instituteurs sont entretenus aux frais de la commune ou du quartier et librement choisis par le conseil des pères de famille. Les Chinois aisés ont un ou plusieurs précepteurs dans leurs familles; les autres envoient leurs fils aux écoles de jour,

CINQUIÈME Relations de la Chine avec V Extérieur.

moyennant des honoraires d'une extrême modicité; dans les grandes villes, il y a des classes du soir fréquentées par les garçons qui ont dû s'occuper pendant le jour à gagner leur vie ou celle de leurs parents.

C'est avec une véritable passion que les enfants, naturellement studieux, patients, disciplinés, apprennent à lire les quelques centaines de mots qui leur sont nécessaires dans le commerce habituel de la vie; le temps leur manque pour arriver à la connaissance approfondie des dictionnaires, et le trésor des traditions leur reste fermé; toutefois le moindre signe qu'ils reconnaissent réveille nécessairement une idée dans leur esprit; ce n'est pas un simple son dépourvu de sens comme la syllabe épelée par l'enfant européen : une lecture machinale, comme elle se fait si souvent dans les écoles de l'Occident, serait tout à fait impossible en Chine; il faut penser le mot avant de le prononcer, et c'est un très grand avantage de cette lecture par ailleurs si désavantageuse.

Aussi le respect pour la connaissance des lettres est-il profond chez les hommes du peuple : ils regardent avec une sorte de dévotion les inscriptions et les sentences des bons auteurs qui décorent les appartements, les maisons, les édifices publics, et qui font de la Chine entière comme une vaste bibliothèque; ils vénèrent le papier, comme si les mots qui le couvrent étaient la science elle-même, et vont jusqu'à se constituer en sociétés pour empêcher la profanation des manuscrits épars et des livres dépareillés en les brûlant avec respect.

Les lettrés et le gouvernement qu'ils représentent étaient aussi Tobjet de leur révérence superstitieuse; les hommes qui ont eu le bonheur de pénétrer dans les arcanes de l'écriture leur paraissaient presque des demi-dieux. Mais les événements récents n'ont pas pu ne pas diminuer la vénération traditionnelle pour les lettrés. Il a bien fallu reconnaître que leur science est creuse ; qu'elle est absolument et irrévocablement fausse; que, comme dit Maurice Courant, d'elle naissent à la fois le scepticisme et la crédulité ; enfin que, sans avoir étudié les * cinq Classiques », les étrangers ont réussi à faire des inventions bien autrement précieuses que tel ou tel commentaire sur des paroles de Confucius. Il y a là les commencements d'une révolution morale, qui ne manquera point d'avoir ses conséquences politiques : le « prestige » de l'autorité décroît, et c'est en vain que les mandarins cherchent à le maintenir.

La Chine. livre

On sait à combien de discussions passionnées et de conflits diplomatiques a donné lieu la question du hoteou, c'est-à-dire du triple prosternement auquel les ministres étrangers étaient tenus jadis devant la personne de l'empereur, lorsque la Chine, ne consentant pas encore à traiter les puissances extérieures en égales, n'avait pas elle-même accrédité des ambassadeurs réguliers en Occident et dans le Nouveau Monde. A la fin, les envoyés des gouvernements d'Europe, menaçant de rompre toutes relations avec la cour de Peking ou même de revenir en ennemis, ont été dispensés de cet acte avilissant.

C'est avec raison que les mandarins ont considéré comme un des événements les plus graves ce fait, si futile en apparence, qui devait avoir pour résultat nécessaire d'amoindrir la majesté impériale aux yeux de ses sujets. Aussi tâchèrent-ils de le nier; des brochures publiées par leurs soins racontèrent aux lecteurs que les ambassadeurs avaient été comme frappés de la foudre devant la majesté du Fils du Ciel, mais que celui-ci, dans sa clémence inépuisable, avait daigné les faire renaître à la vie.

La suppression du prosternement « triple et un » n'est qu'un épisode marquant dans l'histoire de la déroute mandarinale devant la science des Barbares de l'Occident. Chaque jour les simples paysans, les portefaix, qui n'ont pas employé la meilleure partie de leur existence à l'étude des signes d'écriture, voient diminuer singulièrement la distance qui les séparait de la classe lettrée; le centre de gravité se déplace dans l'Empire, au profit du peuple et aux dépens du pouvoir, et des révolutions politiques sont la conséquence fatale de l'évolution qui s'accomplit dans les esprits du « Milieu ».

Voici donc que la Chine enfin se met en branle : grande, inexprimable surprise pour le vulgaire qui la croit incrustée, à jamais figée, alors que toute son histoire prouve exactement le contraire.

Il est tout à fait injuste de pai'ler encore de l'immobilité de l'Empire du Milieu puisque nulle part plus de révolutions n'ont bouleversé la société, et que nulle part plus de systèmes de gouvernement n'ont été essayés. En changeant ainsi, les fils du « Milieu » se conformaient au principe de l'un de leurs plus anciens sages, cités par Confucius : Pour t'améliorer, renouvelle-toi chaque jour! »

Certes les transformations vont aujourd'hui moins vite en Chine qu'ailleurs, mais la raison en est facile à démêler.

Les habitants du Royaume Central ont pleine conscience d'avoir été longtemps la nation civilisée par excellence, et môme ils ont pu croire pendant des siècles qu'il n'y avait point

CINQUIÈME Relations de la Chine avec l'Extérieur.

d'autre peuple policé que le leur; ils n'étaient entourés que de barbares ou de populations auxquelles ils avaient enseigné tout ce qu'elles savaient. Ils pensaient être les seuls dont les annales remontassent dans le lointain des âges, les seuls qui eussent le privilège de la durée.

Et voici que par delà la ceinture des mers, du fond des déserts, du haut des plateaux, ils voient surgir d'autres nations, qui, sans les égaler par l'ancienneté de l'histoire, les dépassent incroyablement en science et en industrie ! Vraiment c'est à n'y pas croire! Et subitement le monde s'agrandit et se peuple autour d'eux : ces espaces extérieurs, auxquels ils donnaient une si faible importance dans leurs anciennes cartes, se montrent tels qu'ils sont en réalité, dix fois plus vastes que la Chine et deux fois plus peuplés; la supériorité dans laquelle ils se complaisaient leur échappe à tout jamais !

Il y a donc bien naturellement une profonde amertume dans le sentiment que ce peuple orgueilleux a conçu malgré lui de la réalité des choses : il se croyait la première des nations, le seul Empire véritable, et il se voit ce qu'il est, à son humble rang, à l'école des étrangers qu'il méprisait naguère de toutes les forces de son âme.

Qu'on lui pardonne donc son véhément désir de ne pas déchoir, à ses propres yeux, d'étudier les sciences, les arts de l'Europe sans y mettre la hâte fébrile du Japon, son voisin, de n'être pas l'écolier qu'on frappe de la férule, mais le studieux d'aujourd'hui, le rival de demain.

II était grand temps qu'une impulsion extérieure vînt forcer la Chine à se renouveler.

La science n'était plus chez elle que l'art de manier élégamment le pinceau pour reproduire <i à l'infini » les formules classiques. Fiers de posséder par leurs caractères idéographiques une langue vraiment universelle, les lettrés, qui sont en même temps les maîtres de la nation, en étaient arrivés à considérer la lecture et l'écriture, c'est-à-dire de simples moyens d'acquérir la science, comme étant la science ellemême. Apprendre à lire, c'est à cela qu'ils se résignaient à passer leur vie. Leur réputation était au comble lorsque, à la fin d'une longue carrière d'études, ils avaient pénétré tous les mystères de la langue écrite.

Or c'est ici le cas de répéter la grande formule que la vie est courte, que l'art est long : heureux et souverainement méritant le vieillard chinois qui lit convenablement les anciens auteurs !

Où donc trouver quelques heures, quelques minutes du

La Chine. livre cinquième

jour augmenté de la nuit pour les études indépendantes; ignorants des choses présentes, sans regard pour celles de l'avenir, les lettrés ne s'occupent que du passé; ils ramènent tout à la tradition, aux précédents qu'ils trouvent dans les classiques; ils y cherchent les règles du gouvernement.

Écrire ou déchiffrer les dépêches officielles, retrouver les formules rituelles pour tous les actes de la vie sociale et politique, en un mot, « mâcher du néant », les mandarins n'ont que cette raison d'être. Elle ne suffit plus pour maintenir le prestige qui les environna pendant tant de siècles et pour leur assurer l'obéissance qu'ils réclament.

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