L'ADMINISTRATION
I. PRINCIPES DU GOUVERNEMENT CHINOIS : l'eMPEREUR. Il II. LA COUR. Il III. LES MINISTÈRES. Il IV. LE MANDARINAT : LES EXAMENS, LES MANDARINS. Il V. LA JUSTICE CHINOISE. Il VI. LES LIBERTÉS MUNICIPALES. Il VII. FORCES MILI- TAIRES. Il Vni. LE BUDGET, LA DETTE. Il IX. DIVISIONS ADMINISTRATIVES.
EN théorie, l'État chinois est une grande famille : l'Empereur est à la fois « le père PRINCIPES DU et la mère » de ses sujets, et l'affection que ceuxcouvERNEMENT ci lui doivcut cst, toujours théoriquement, celle CHINOIS : d'une double piété filiale. L'EMPEREUR Qu'il daigne commander, tous s'empressent
d'obéir : s'il lui convient de prendre la fortune ou la vie d'un citoyen, c'est avec reconnaissance que le condamné doit livrer l'une ou l'autre. Le Maître peut même donner des ordres au sol, aux eaux et à l'atmosphère : les Génies de la terre et de l'air accomplissent ses ordres. Il est le « Fils du Ciel », le souverain des « Quatre mers » et des « Dix mille peuples ». Lui seul a le privilège de sacrifier au Ciel et à la Terre comme souverain pontife et comme chef de la grande famille chinoise.
Sans doute, il ne parle de lui-même qu'avec la plus humble modestie; il se dit plus qu'imparfait, et s'il se distingue en quelque chose des grands de sa cour, c'est par un costume plus simple, mais on ne sait qu'inventer pour lui témoigner l'adoration publique et privée.
La Chine. livre
Qu'il soit présent, qu'il soit absent, il reçoit de ses sujets des hommages divins, et les plus hauts dignitaires se prosternent devant son trône vide ou devant son paravent de soie jaune, qu'ornent la figure du dragon à cinq griffes, symbole du bonheur, et celle de la tortue, emblème de la puissance. Dans les provinces, les mandarins brûlent de l'encens au reçu d'une dépèche impériale et frappent la terre du front en se tournant vers Peking. Le nom de l'Empereur est tellement sacré, que les caractères employés pour le désigner ne peuvent plus servir pour les autres mots et doivent être modifiés par un trait. « Qu'on tremble et qu'on obéisse! » telle est la formule qui termine toutes les proclamations impériales.
Au-dessous de lui tous sont esclaves : le représentant de son pouvoir qu'il avait envoyé au Tibet, à l'époque où Hue et Gabet y voyagèrent, portait des « chaînes de criminel », figurées par un collier d'or; mais ce collier, caché sous les vêtements, n'était pas un signe de satisfaction : il témoignait au contraire du déplaisir impérial.
Et au-dessus de lui, il n'y a qu'un seul maître, Changti, le Haut Dieu du Ciel : aux autres Dieux ou Génies, Esprit du Soleil, Esprit de la Lune, Esprit de la Terre et des Grains, Esprit du Bétail, il parle en égal, plus que cela en supérieur : il leur dicte des ordres. « Tel est son pouvoir, dit le proverbe chinois, que même l'aigle est un poisson, quand le Fils du Ciel l'a décidé. »
La vénération des Chinois pour leur « père et mère » n'est point une simple fiction politique.
Toutes les institutions sont réglées de manière à établir un parallèle exact entre les devoirs d'un fils et ceux d'un sujet; dès la plus tendre enfance, le Chinois apprend que la puissance paternelle appartient au chef de la grande famille, comme à celui de la petite famille dont il fait partie; dans les écoles mêmes, un cercueil sur lequel est inscrit le mot : Félicité! rappelle aux enfants que leur premier devoir sera d'apaiser les mânes de leurs parents. « N'être pas rangé dans sa conduite, c'est manquer au devoir filial; c'est manquer au même devoir de n'être pas fidèle au souverain, de n'être pas circonspect quand on exerce des fonctions dans la magistrature, de n'être pas sincère dans ses relations avec ses amis, de n'être pas vaillant sous les armes. » Le père est toujours considéré dans la famille comme le représentant de l'empereur, et la rébellion domestique est punie avec la même sévérité que le crime de lèse-majesté lui-môme.
CINQUIÈME Le Gouvei'nement, r Administration.
Les annales sont remplies de récits qui témoignent du soin que met le gouvernement à maintenir ce principe fondamental de l'Empire : les fils coupables de sévices contre leurs parents sont mis à mort et leur maison est démolie, les magistrats du district perdent leurs emplois et les étudiants voient se fermer devant eux les salles d'examen; l'endroit où l'événement a eu lieu reste maudit; même les populations sont déplacées : la cité de Loutclieou, sur le haut Yangtze, est une de ces villes qui ont dû se reconstruire loin de l'ancien emplacement, dont le sol et l'air avaient été souillés par un parricide. D'après la loi, d'ailleurs bien mal observée dans les grandes villes, les vieillards ayant dépassé l'âge de soixante-dix ans doivent être considérés par tous comme des aïeux et soignés par leurs enfants communs : le traitement qu'on leur accorde et les honneurs qu'on leur témoigne doivent augmenter avec leurs années.
Il faut, à tout prix, que l'Empire reste « filial », ainsi s'expriment les édits du souverain. Des seize lectures publiques faites périodiquement au peuple pour lui rappeler ses devoirs, la première se rapporte à l'amour filial. Même les noms officiels par lesquels on désigne les villes, les palais, les places et les rues forment, pour ainsi dire, tout un cours de morale inspiré par les vertus domestiques. Parmi les douze temples, dont la loi prescrit l'érection dans chaque ville, il en est toujours un consacré aux ancêtres; si laids et sales que soient les quartiers, si peu honorables que soient les industries locales, les inscriptions des rues n'en rappellent pas moins tous les devoirs de la grande famille, le respect des vieillards, la bienveillance mutuelle entre égaux et la sollicitude pour les enfants. 11 n'est pas une boutique, il n'est pas une auberge de village, dont l'enseigne ne célèbre la justice, la vertu, ou l'harmonie de la Terre et des Cieux.
Les rapports naturels du fils avec le père se confondent dans l'esprit du peuple des « Cent Familles » avec les relations d'obéissance envers l'empereur. Telle est la raison qui a maintenu l'État chinois, en dépit des révolutions intérieures, des invasions étrangères et des changements de dynasties, nationales ou non.
Il ne paraît pas que des révolutionnaires aient jamais eu l'idée de toucher à ce principe du gouvernement de l'Empire Fleuri; même les socialistes les plus ardents — et la Chine n'en manque point — ont tous, sauf Laotze, admis le caractère sacré de la paternité et de la maternité de l'Empereur. C'est dans ces derniers temps, et certainement sous l'influence des idées
La Chine. livre
étrangères, que des Chinois libres penseurs, peut-être inconscients de la portée de leur révolte, se sont permis pour la première fois de tourner leur maître suprême en dérision, et d'écrire sur les murailles, à l'adresse de sa personne, des paroles outrageantes, que les passants lisent avec stupeur. D'après l'ancienne théorie, le souverain, montant sur le trône au nom du Ciel, était toujours adorable et vénérable, quels que fussent ses vertus ou ses vices.
« Si vieux que soit un bonnet, on le met sur sa tête, et si propres que soient des chaussures, on les met à ses pieds. Kié et Cheou étaient de vils scélérats, mais ils étaient des rois; Tching thang et Wou wang étaient de grands et saints personnages, mais ils étaient des sujets. »
Absolu en principe, puisqu'il est d'essence divine, le pouvoir des souverains du Grand et Pur Empire ne l'est cependant point tout à fait en réalité.
Dans toutes les provinces subsistent encore certaines pratiques de droit coutumier qui ont l'autorité de la vieille, très vieille tradition, et auxquelles n'ose pas toucher le gouvernement.
Puis ses sujets lui échappent par bien des issues :
Par la décentralisation bienheureuse, qui n'est nulle part peut-être aussi complète qu'en Chine, pays où il n'y a d'organisme absolument vivant que la famille, et la commune qui est l'élargissement de la famille. En réalité, l'arrondissement, le département, la province, et même l'État, importent peu aux Chinois;
Par la pratique universelle de l'association, les rejetons de la souche de « Han » étant presque tous liés les uns aux autres en une multitude de corporations, même les mendiants, même les voleurs. L'Empire se divise en une véritable infinité de sociétés, les unes amples et puissantes, les autres toutes petites, et sur ce monde éparpillé, fragmenté suivant des buts, des pensées, des intérêts divers, même contradictoires, la main d'un seul n'a pas de prise ;
Par la notion, puisée dans Confucius, et ancrée au fond de la conscience de la nation, que si l'empereur dépasse les bornes, s'il n'agit pas conformément aux rites, « l'insurrection est le plus saint des devoirs ».
L'Empereur doit donc, tout « fils du Ciel » qu'il est, conformer de loin, voire quelquefois de près, ses volontés à l'opinion publique.
Et cette opinion publique, bien que soumise et révérencieuse en fait, n'en est pas moins clairvoyante, et pour elle
CINQUIÈME Le Gouvernement, l'Administration.
« l'empereur et le sujet qui violent la loi sont aussi coupables l'un que l'autre ». — « Obtiens l'alfection du peuple, et tu obtiendras l'Empire ; perds l'affection du peuple, et tu perdras l'Empire », dit un proverbe populaire.
« Absolu en apparence, l'Empereur de Chine, dit Colquhoun, ne gouverne pas plus despotiquement qu'un monarque constitutionnel ou qu'un président de république. Aux projets de loi qu'on lui soumet il répond par un oui ou par un non, mais en même temps il les envoie au ministère que ces projets concernent avec prière d'examiner à nouveau soigneusement la chose. Sans doute il a le pouvoir d'initiative, mais presque jamais il n'en use. »
Le souverain « fds du Ciel » a sa loi toute tracée dans les « neuf règles », posées par Confucius, qui recommandent aux Empereurs le perfectionnement moral, le respect des sages, des parents, des employés, des magistrats, l'amour paternel envers les sujets, la recherche des savants et des artistes, la cordialité pour les étrangers, et la bienveillance pour les alliés de l'Empire.
Guidé par les censeurs, chargés de lui rappeler ces préceptes, tenu de tous les côtés par les règles inflexibles d'une étiquette dont les prescriptions remplissent deux cents volumes, suivi des vingt-deux historiographes qui écrivent chaque jour pour la postérité ce qu'il lui plaît de dire, de faire ou d'ordonner, l'Empereur doit presque fatalement perdre toute originalité, toute initiative personnelle, pour ne devenir que l'instrument d'un homme ou d'un parti. 11 cesse d'être responsable de ses propres actes, mais la fiction gouvernementale ne le rend pas moins responsable de l'heur comme du malheur de ses fils, c'est-à-dire de son peuple.
A cet égard, la théorie du pouvoir impérial est plus logique dans l'Empire du Milieu que dans les autres États monarchiques. Les souverains aiment d'ordinaire à s'attribuer la prospérité de leur nation ; ils s'attendent à voir monter vers leur trône la gratitude du peuple pour tous les événements pi'opices; mais il est rare qu'ils s'attribuent avec la même sérénité les revers et calamités qui frappent le pays : pour eux, pour leurs flatteurs, ce sont là des malheurs immérités.
La morale des Empereurs de Chine se tient beaucoup mieux debout. « Le peuple a-t-il froid? disait l'empereur Yao, c'est moi qui en suis cause; a-t-il faim? c'est ma faute; tombe-t-il dans quelque infortune? c'est moi qu'il faut accuser. » De même Yu s'imputait les calamités du peuple : « Pendant les règnes de Yao et de Chun, tous les sujets se faisaient un devoir
de suivre l'exemple de leurs vertus. Il faut que je sois loin de leur ressembler, puisque sous mon règne on voit tant de criminels. » — « Je suis le seul coupable, disait le roi Tchingthang en parlant des calamités de l'Empire; je dois être le seul immolé. » La responsabilité croît avec le pouvoir : aussi Mentze va-t-il jusqu'à permettre le régicide quand le souverain « fait un vol à la justice ». — « Il n'y a point de différence, dit-il, entre le meurtre d'un homme par lépée ou par une administration injuste. »
Malheureusement, ainsi qu'en tout pays du monde, il y a la théorie et la pratique, et aussi le paraître et Têtre. Si bien intentionné que puisse être le « Fils du Ciel », ses parents, sa cour, ses favoris, ses eunuques, ses vice-rois, ses neuf classes de mandarins, pourrissent ses idées, ses sentiments; la direction partie d'en haut devient souvent en bas la direction contraire, et souvent l'impulsion s'arrête au milieu du chemin.
Etant si grand, si haut, si divin, l'Empereur a droit à une foule de noms et de surnoms augustes.
Son titre le plus souvent employé, c'est Houangti ou « TAuguste Souverain », et, disent les commentateurs, « celui qui est en possession d"une vertu complète et capable d'agir d'après les principes divins »; ils disent aussi que ce nom de Houangti répond à l'idée même de Ciel. Écoutons-les expliquer leur dire : « Le Ciel ne parle pas, cependant les quatre saisons se suivent régulièrement et tout naît et croît. Ainsi descendirent Fouhi, Chinnoung, Houangti; ils n'ouvrirent pas la bouche et le peuple se soumit; leur vertu était insondable, infinie comme le Ciel auguste, et alors on les nomma les Augustes, Houangti « (Wells Williams).
L'empereur a encore d'autres noms : Houangchang ou « le Haut et Auguste » ; Tienhouang ou « le Céleste Auguste » ; Chinhouang ou « le Sage Auguste », ou encore « l'Infini en savoir complet, en vertu » ; Tienti ou « le Souverain Céleste » ; Chingti ou « le Souverain Sacré » ; Tientze ou « le Fils du Ciel » (car son père est le Ciel, sa mère est la Terre); Chingtientze ou i le Sage fils du Ciel ». On s'adresse à lui en l'appelant Ouan Souiye ou « Seigneur des dix mille années » ou bien Piha ou « Sous le tabouret », ellipse plus qu'elliptique, signifiant à peu près dans la bouche des courtisans : « à peine si nous sommes dignes de nous approcher de vos augustes pieds 1 » Lui-même, il se désigne par le mot Tchin, c'est-à-dire « moi »; ou par celui de Kouajin, « l'Homme seul » ; ou de Kouakioun, i le Prince solitaire »; et pour finir, avec Wells Williams, l'énumération de tant de titres ridicules : il est le frère du Soleil et
CINQUIÈME Le Gouvernement, V Administration.
de la Lune, le petit-fils des Étoiles, le Roi des rois. Son palais est la Salle d'audience, le Palais d'or, la Neuvième entrée, l'Avenue, la Salle de vermillon, la Salle rose, le Pavillon défendu, le Palais interdit, le Palais incarnat, les Escaliers d'or, les Escaliers de perle, l'Avenue des joyaux, la Porte du Midi, les Escaliers célestes, la Cour céleste, le Grand intérieur, le Pavillon d'érable, etc., etc. Son trône est le Trône du Dragon, l'Objet divin, etc. Le voir, c'est contempler la lace du Dragon, et sur ses robes le Dragon à cinq grilles est le blason impérial, interdit aux robes du profane vulgaire, voire des plus glorieux mandarins.
A côté de l'Empereur et participant presque
autant que lui aux honneurs divins, il y a l'im-
// pératrice, Houangheou, dite aussi Kouomou, « la
LA Mère de l'État ». Puis en dessous, très vénérés
COUR aussi, le Taïtze ou « héritier présomptif », les
Houangtze ou « princes du sang » et les Houang-
tou, « princesses du sang », « dans les huit familles où la
noblesse est héréditaire », les seules de tout l'Empire.
Le gouvernement étant modelé sur la famille, la mère du souverain, de même que l'Impératrice régnante, a droit aux plus grands honneurs de la part de tous les dignitaires. Ainsi que l'Empereur consacre chaque année suivant les rites le sol labourable en traçant trois sillons, de même l'Impératrice régnante préside aux cérémonies relatives à la culture du mûrier et à l'élève des vers à soie; comme son époux, elle a les sceaux d'or et la pierre de jade, insignes du pouvoir suprême; le fong, dans lequel les Européens ont vu l'analogue du phénix, est l'animal fabuleux que la poésie lui a consacré. Le souverain lui-même doit témoigner de la déférence à l'Impératrice, et lui rendre une visite officielle tous les cinq jours, en fléchissant le genou devant elle. Conformément à une « loi salique » non promulguée, mais admise par tous, l'impératrice n'a aucun droit au pouvoir, mais on sait que l'influence occulte l'emporte souvent sur les droits le mieux établis.
Les sept autres femmes légitimes doivent parfaite obéissance à l'Impératrice, ainsi que les habitantes du harem, limitées à 130 par le livre des cérémonies, mais en réalité leur nombre est maintenant facultatif.
Ces odalisques, pour emprunter un terme, non de l'Extrême Orient, mais de l'Orient méditerranéen, se recrutent surtout parmi les filles des officiers de la race militaire et conquérante
La Chine. livre
des Mandchoux. Tous les trois ans le i fils du Ciel » passe en revue, comme jadis Assuerus, ces jeunes beautés (au-dessus de douze ans) et fait son choix : les élues habitent le harem jusqu'à vingt-cinq ans, et à cet âge-là le quittent, à moins que Sa Majesté ne leur doive un ou plusieurs « petits-fils du Ciel »; les « petites filles » ne comptent pas. Légalement les princes n'ont aucun pouvoir quand ils n'ont pas été désignés spécialement par l'Empereur à une charge quelconque.
Ainsi qu'en tout pays monarchique les familles honorées par l'entrée d'une de leurs filles dans l'intime familiarité du monarque ne s'en montrent pas médiocrement fières, et elles en tirent parti, s'il se peut, pour leur avancement politique et leur « rehaussement social ».
Le service du palais est fait par des milliers d'eunuques, D'après le code des cérémonies, « l'empereur a droit à trois mille de ces serviteurs; ses fils et petits-fils peuvent en avoir trente au plus, ses gendres et les princes aussi, « sinon pour le service, au moins pour la montre ou l'ostentation ». Ils se partagent en 42 classes, avec émoluments maximum de douze taëls par mois, soit de 45 à 60 francs, suivant la valeur du taël, soumise à l'agio.
Comme on le pense bien, ce divin Empereur, ces eunuques, ce harem, ces courtisans et parasites, coûtent à la Chine bien plus qu'ils ne lui valent; d'audacieux virements de fonds entretiennent ce luxe et ces inutilités. « Ainsi, dit Pierre Leroy-Beaulieu, pour célébrer dignement le soixantième anniversaire de l'impératrice douairière, on a dépensé, peu d'années avant la guerre avec le Japon, les fonds destinés à la réorganisation de l'armée du Petchili; ainsi encore, afin de détourner une rivière qui aurait gêné le tracé des jardins d'un palais impérial, on n'a pas hésité à ruiner des milliers de paysans en inondant leurs champs. »
Un ministère spécial est chargé de la maison de l'Empereur et dirige l'éducation des princes, qui pour la plupart n'ont de dignités que dans les armées mandchoues; c'est parmi eux que le souverain choisit son héritier, presque toujours un des enfants de l'Impératrice.
Lors du décès d'un Empereur, toute la vie sociale doit être interrompue : les grands revêtent le blanc, couleur de deuil, pour un an, les hommes du peuple pour cent jours, et pendant ce temps, ils ne doivent plus célébrer ni mariages ni fêtes ; les étoffes éclatantes sont défendues; chacun doit laisser pousser ses cheveux; les barbiers, dont la profession est frappée d'interdit, deviennent temporairement des pensionnaires de l'Etat.
CINQUIÈME Le Gouvei'iiement, V Administration.
« Perdu dans la grandeur », le Fils du Ciel /// délègue ses pouvoirs au neïko et au kioun
LES kitchou. Le premier de ces grands corps de
MINISTÈRES l'État, dont le nom veut dire à peu près Chancellerie Impériale, ou Grand Secrétariat, a perdu dans ces derniers temps la réalité du pouvoir, qui a passé au second, au Grand Conseil d'État, sorte de Conseil privé de quatre ou cinq membres. Théoriquement, c'est le neïko, composé par moitié de Mandchoux et de Chinois, qui rédige les lois, qui promulgue les décrets et qui en surveille l'exécution.
En vertu du principe qui fait de l'instruction et de la réussite aux examens la source des honneurs, les deux présidents du neïko, c'est-à-dire les chanceliers de l'Empire, sont les directeurs de l'Académie des Hanlin : ce sont eux qui proposent les lois dans les séances du Grand Conseil souverain, eux qui arrêtent la forme des ordonnances, qui soumettent les documents officiels à l'Empereur, afin qu'il les annote de son pinceau vermillon, et qui font publier les décrets dans la Gazette de Pehing.
Avant d'être présentées, en théorie au Conseil des neïko, en pratique au Conseil des kioun kitchou, les diverses affaires sont soumises à l'examen particulier de l'un ou l'autre des groupes de grands dignitaires : le Tribunal des censeurs, qui a la haute main sur 56 sous-censeurs répartis dans les dix-huit provinces, la Cour supérieure de justice, la Cour des référendaires du neïko et le Lou pou.
Le Lou pou, c'est l'ensemble des sept ministères :
Ministère des finances, jadis peu occupé, quand la Chine était sans dette publique, alors que le fisc « national » pouvait se montrer sans exigences et laisser le plus gros des revenus aux provinces et aux communes. Il en sera tout autrement désormais, depuis que l'Europe, dans ses démêlés avec le « Milieu », le considère comme un État centralisé, responsable pécuniairement. A grand livre de dette publique, il faut grand ministère ;
Ministère du service public ou ministère du personnel, jadis « ministère de la population », qui était en réalité le ministère de la colonisation, alors que les « Cent familles » se répandaient peu à peu sur le pays, à la façon de la tache d'huile;
Ministère des travaux publics, menacé de croissance subite par la construction des chemins de fer, les travaux des mines,
La Chine uvre
l'invasion brusque de l'Europe avec sa grande industrie dans l'industrie familiale de la Fleur du Milieu : jusqu'à la fin du XIX'' siècle le budget des travaux publics ne grevait la population qu'en nature ;
Ministère de la guerre, qui récemment n'avait pas de budget spécial et qui ne tardera pas à dévorer la substance du peuple, si la Chine tente délibérément de se prémunir contre les « Barbares occidentaux » ;
Ministère de la marine, qui aidera celui de la guerre à endetter la Chine de plus en plus;
Ministère des rites, qui s'occupe de l'entretien des grands temples nationaux, temples du Ciel, de la Terre, de la Lumière, etc., et temples de Confucius; il préside aux honneurs qu'on doit à la vieillesse, dirige l'assistance publique, les établissements de bienfaisance subventionnés par le gouvernement, les greniers de réserve du riz et des grains; il distribue les libéralités ou les exemptions d'impôt aux districts ravagés par la sécheresse, l'inondation, l'épidémie, la guerre, etc.;
Ministère des châtiments, ou, si l'on veut, ministère de la justice.
Un ministère nouveau, en dehors des sept directions consacrées par le temps, s'occupe des colonies, c'est-à-dire des possessions chinoises au-delà de la frontière des dix-huit provinces.
Quant au ministère des affaires étrangères, constitué en 1861 et devenu le plus important de tous depuis que le commerce européen s'est accru et que des étrangers se sont établis dans les villes du littoral, il n'avait pas d'existence officielle et se composait de membres des divers ministères, qui furent d'abord au nombre de trois et sont maintenant au nombre de neuf. C'est le Tsoungli Yamen, dont l'Europe connaît très bien l'intelligence, la patience, le patriotisme têtu, la force d'inertie. Nul doute que les accidents, humiliations et malheurs de ces dernières années n'augmentent singulièrement ses attributions et sa puissance : depuis 1901, il est officiel, autonome, et placé au-dessus de tous les autres ministères.
L'Empereur peut supprimer, s'il lui convient, toutes les formalités de la discussion : dans ce cas, il s'adresse à son Conseil privé, qui délibère en secret. 11 est vrai que ses actes
CINQUIÈME Le Gouvernement, C Administration.
peuvent être, en vertu de la tradition, contrôlés par le Tribunal des censeurs ou « grands dénonciateurs », qui ont le droit de remontrance, tout en demandant comme une grâce d'être décapités ou écartelés si leurs paroles ne sont pas justifiées ou s'il leur arrive de les révéler.
On cite réellement des exemples de censures humblement prononcées contre la personne impériale pendant le cours des siècles; l'histoire raconte même que des conseillers présentèrent au souverain le mémoire accusateur après avoir pris soin de faire déposer leur bière à la porte du palais, sachant qu'ils n'en sortiraient pas vivants. Mais le Tribunal des grands dénonciateurs se borne d'ordinaire à faire surveiller par ses espions la conduite publique et privée des mandarins et des sujets; ses fonctions étant d' « améliorer » les mœurs, il a le droit d'espionnage universel et ses agents redoutables voyagent incessamment dans toutes les parties de l'Empire. On comprend quelles sont les conséquences de cette œuvre de « moralisation » : d'ordinaire, les places lucratives facilitent les accommodements entre les fonctionnaires et les censeurs, et les mandarins continuent de pressurer le peuple, à leur profit et à celui de leurs surveillants.
On comprend que des théoriciens aient voué une sorte de culte à la Chine, qu'ils aient vu dans sa constitution sociale, son groupement par familles, sa décentralisation « profonde », sa raison pratique, son respect de la vie des champs, sa loi de n'attribuer les fonctions qu'au seul mérite, le meilleur exemple offert jusqu'à ce jour à l'humanité. Ce Fils du Ciel et de la Terre, qui n'est pas le maître, mais le père de son peuple, le contrôle sévère qui n'épargne même pas l'Empereur de quatre cents millions d'hommes, ces lois qui sont une émanation de la philosophie « vertueuse » du sage Confucius, ce peuple immense régi en 1844 par moins de 13 000 fonctionnaires, en 1852 par un peu plus de 20 000, aujourd'hui par 23 000 ou 30 000 fonctionnaires, avec une armée dont ne se contenterait pas un État européen de troisième ordre, on dirait une machinerie parfaite, bien heureusement imaginée pour durer des millénaires; et vraiment elle les a duré.
Mais nulle part on ne constate mieux que dans le « Milieu » la distance de la théorie à la pratique et du « faisable » au « fait ».
Par vieillesse ou autrement, les rouages sont détraqués, et l'on ne trouverait guère de pays plus mal administré que la Chine, plus pillé à fond par ses savants, qui sont ses dirigeants, plus pourri dans ses intellectuels.
La Chine. livre
Tous les voyageurs et observateurs sont d'accord là-dessus : gouvernement logique, démocratique, patriarcal; administration coupable, avec extorsions et pots-de-vin, plèbe tondue au plus ras par les mandarins, effroi général des pauvres sires à la vue de la casaque jaune et de la plume de paon qui désignent les grands chefs. Heureusement qu'il y a chez les Chinois relativement beaucoup moins de fonctionnaires et de parasites que partout ailleurs.
C'est à cause des méfaits de ces administrants que Marc Monnier a pu dire que le rêve du Chinois en dehors des « savants » et des « dirigeants » c'est d'être, non pas précisément heureux, mais aussi peu malheureux que possible sous le détestable gouvernement que la fatalité lui impose.
« Le charretier qui, quatorze heures sur vingt-quatre, trottine comme une bête de somme à côté de sa guimbarde et de sa haridelle, le porteur de palanquin, dont les épaules sont tannées par le poids des fonctionnaires ventrus, les bateliers du Fleuve Bleu, qui manoeuvrent les lourdes jonques à travers les eaux rapides, tous ces gens-là, terriens ou mariniers, quand ils ont achevé leur journée, soupent d'une écuelle de riz, font une partie de dés, fument une pipe et s'endorment tranquillement, la tète sur une brique ou sur une bûche. Ils souhaitent silencieusement de ne jamais apercevoir de trop près les boutons de cristal, les vestes de soie jaune ou les plumes de paon. Dans le voisinage des mandarins, on ne recueille guère que des ennuis et des horions : impôts arbitraires, coups de rotin sur le dos, gifles appliquées sur la joue avec des semelles de souliers. Les percepteurs, en Chine, sont toujours disposés à prouver la légitimité de leurs exactions par l'argument décisif de la cangue. Les sous-préfets, chargés de rendre la justice à leurs administrés, s'acquittent de leurs fonctions judiciaires avec un sans gêne très expéditif. Un voyageur américain, M. Holcombe, vit, un jour, trois Chinois qui, solidement liés par les poignets, étaient suspendus à un arbre, en plein été, sous un soleil de plomb.
« Que font là ces gens"? » demanda-t-il.
Un fonctionnaire, préservé de la chaleur par une ombrelle lui répondit gravement :
« Ce sont des individus que j'accuse d'avoir volé. J'attends qu'ils avouent. »
Les trois patients, après trois heures de suspension, furent descendus à terre. Ils étaient évanouis. Leurs bras étaient luxés, bleuis, effroyablement enflés. Quand on les eut ranimés, ils protestèrent de leur innocence. »
CINQUIÈME Le Gouvernement, r Administration.
Partout l'immoralité, l'injustice et la concussion des « grands k, des « savants », des prétendus « meilleurs ».
Quant au « bon peuple », il garde ses meilleures qualités d'antan, laboriosité, sagesse naturelle, grande sève de propagation, et tantôt la bonne humeur, tantôt la résignation sans murmures.
Il n'y a point en Chine de ministère spécial
IV de l'instruction publique parce que, dans son
LE ensemble, le gouvernement est censé n'avoir
MANDARINAT : d'autrc but que l'éducation du peuple . Les
LES élèves chinois qui ont acquis les premiers rudi-
EXAMENS, ments de la lecture et de l'écriture et qui savent
LES déjà lire les cinq King et les autres classiques,
MANDARINS peuvcnt voir s'ouvrir devant eux la carrière des
honneurs et l'aire rejaillir leur gloire sur leurs
parents. En effet une des règles fondamentales de l'Empire
est que les places appartiennent au mérite, garanti par des
examens et par des diplômes accordés au concours. « Ici on
apprend à gouverner le pays », dit une inscription gravée sur
la porte du palais académique de Peking. — Et gouverner le
pays, c'est observer et faire observer « les trois cents règles de
cérémonie et les trois mille règles de conduite ».
Pour conquérir chaque nouveau grade, il faut subir des épreuves successives, en sorte que l'administration tout entière peut être considérée comme une grande école hiérarchique. Il est vrai que le gouvernement, lorsque le trésor est vide, se départit souvent de la règle et commet lui-même le crime prévu par son propre code, de « vendre le droit pour des présents » : nombre de mandarins sont redevables de leur place, non à leurs études ou à leurs talents naturels, mais à leur argent. Toutefois les administrés n'oublient point l'origine de ces fonctionnaires et ne manquent pas de la leur reprocher vivement à l'occasion.
Quant aux mandarins militaires, Mandchoux d'origine, un grand nombre d'entre eux doivent à leur nationalité d'arriver au commandement sans avoir passé par la série des examens ; mais, contrairement à ce que l'on voit dans la plupart des autres pays, ils sont considérés comme les inférieurs des employés civils. Dans les fêtes annuelles où les mandarins sont réunis, les lettrés se placent à l'orient, c'est-à-dire du côté le plus honorable, et les militaires se mettent au couchant; dans les temples de Confucius ils ne participent point aux céré-
La Chine. livre
monies par lesquelles la Terre se met en rapport avec le Ciel Fils des conquérants, ils reconnaissent l'ascendant des Chinois, des fils des vaincus, et la supériorité des arts de la paix sur ceux de la guerre. « A l'Empire qui est sous le Ciel, paix suprême! » telle est la devise que l'on voit répétée partout, dans les temples, sur les murs et jusque dans l'intérieur des maisons.
L'éducation primaire est compliquée en Chine par la difficulté de l'écriture, beaucoup plus qu'elle ne l'est chez nous par ce que, irrespectueux du « Milieu », nous avons nommé les « chinoiseries » de l'orthographe. En général l'enfant n'entre à l'école qu'à dix ans, quand « il sait compter, qu'il connaît les quatre points cardinaux », qu'il s'est imprégné, si c'est un garçon, des préceptes et des exemples contenus dans le Siahohio; et si c'est une fille, de ceux qui se lisent dans le Ninhio : ce sont deux petits livres donnant de courts passages des vieux classiques, proportionnés à l'entendement du jeune âge. A l'école on lui met en mains trois livres : le livre des Trois caractères ; le livre des Cent familles ; le livre des Mille mots : il apprend ainsi à lire les caractères indispensables. En outre, on lui enseigne, au moyen du Siahio, par les dits et faits mémorables duquel il a débuté, « la source du devoir » et la « rivière qui en est le produit ». C'est là le « Manuel de l'homme et du citoyen ».
De là il passe, s'il suit la voie des concours, à 1' « enseignement secondaire », pour finir par les « hautes études ».
Dans toutes les grandes villes, un des principaux édifices est celui qui renferme les lieux d'examen : il consiste en une multitude de salles et de cours entourées de cellules pour les candidats, qu'on y introduit, munis seulement de papier blanc, d'une écritoire et de pinceaux; des sentinelles empêchent toute communication entre les étudiants.
Quelquefois dix ou douze mille individus, même dix-huit, voire vingt mille (à Tchingtou fou), se présentent à la fois, et, pendant plusieurs jours, toute cette population reste prisonnière, occupée à rédiger des essais moraux et politiques, à commenter des textes choisis dans les livres sacrés, à gloser sur des propos attribués à Confucius, à composer des sentences et des maximes en prose et en vers, à résoudre des questions comme celles-ci :
Pourquoi le caractère d'écriture qui représente la lune estil fermé par le bas, tandis que celui qui représente le soleil est ouvert?
aNQuiÈME Le Gouveimement, V Administration.
Ou bien à creuser à fond cette phrase de Confucius :
« De quelle manière majestueuse Choun et You n'ont-ils pas régné sur l'Empire, comme si cet Empire n'était rien pour eux ! »
Ou cette autre phrase du même Confucius :
« En vérité Yao était un grand souverain! Comme il était majestueux! Le Ciel seul est grand, et seul Yao était digne de lui! Combien haute était sa vertu 1 Le peuple ne savait trouver de mot suffisant pour la louer. >
Il n'est pas bien sûr que des « développements » de ce genre n'aient pas été parfois imposés aux futurs bacheliers ou licenciés de France sur un thème grec ou latin, au lieu d'être « confucien » ; mais la salle de composition comprenait au plus vingt ou trente concurrents, rarement plus de 50, tandis qu'à la session de 1897, à Changhaï, les cellules du palais des examens reçurent 14 000 candidats qui se disputèrent 150 places : d'où un vainqueur sur 94 combattants!
Il arrive parfois que des candidats meurent d'épuisement dans leur cellule; dans ce cas, on perce la muraille extérieure pour y faire passer les cadavres, sans que les autres étudiants s'en aperçoivent.
A l'exception des individus appartenant aux castes méprisées, aux agents de police, aux comédiens, aux barbiers, aux porteurs de chaise, aux bateliers tanhia, aux mendiants, à la progéniture des rebelles voués à l'infamie, aux descendants (jusqu'à la troisième génération) des histrions, des bourreaux, des geôliers, des prostituées, tous les Chinois sont admis au concours ; et même les examinateurs des épreuves ferment volontiers les yeux sur la première condition des candidats, pourvu qu'ils aient un domicile fixe.
Il n'y a point de limite d'âge : les « enfants prodiges » et les vieillards, de la vieillesse toute blanche peuvent également se présenter; mais les examens sont très sévères, et moins d'un dixième des candidats réussissent à passer du rang de toungchang ou « étudiant » à celui de sioutsaï ou « talent orné », qui correspond au grade de bachelier.
Dès lors élevés au-dessus de la tourbe du commun des mortels, les « talents ornés » ont le droit de revêtir la robe longue, de chausser des brodequins et de se coiffer d'un bonnet d'une forme particulière. Sans avoir encore de fonctions officielles, ils sont devenus presque indépendants de l'autorité communale et ils constituent une classe spéciale dans l'État.
Malheureusement pour eux et pour la Chine, il y a beaucoup trop de titulaires de ce premier degré facile à conquérir.
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Beaucoup de sioutsaï grossissent la foule des déclassés, car la plupart, manquant de fortune, ne peuvent subvenir pendant plusieurs années aux frais de leur entretien et de leur instruction, pour se préparer à de futurs examens. C'est parmi eux que se rencontrent surtout les bas employés, les lecteurs qui déclament dans les auberges les récits dramatiques de l'histoire nationale, les marchands de sentences qui rédigent des maximes sur des bandes de papier peint, les candidats perpétuels qui, moyennant salaire, se présentent aux examens à la place et sous le nom de riches ignorants et leur font obtenir le titre de lettrés. Les bacheliers pauvres ont aussi la ressource de se faire maîtres d"école ou médecins, et c'est également dans leur classe qu'il se trouve le plus d'hommes intelligents, à l'esprit ouvert et studieux, qui se développent avec originalité et contribuent le plus au travail incessant du renouvellement national.
Chaque année, le Chancelier délégué par l'Académie des Hanlin ou « Plumes de Phénix rouge » fait une enquête sur les bacheliers de Tannée précédente et les classe par ordre de mérite, même avec pouvoir de les dégrader. Mais les examens au degré supérieur, celui de kiujen ou « homme promu », c'est-à-dire licencié, ne se font que tous les trois ans, dans la capitale de chaque province, sous la présidence de deux membres de l'Académie des Hanlin.
Derechef on parque les candidats dans les cellules, ces pauvres « bêtes à concours » de rédiger, le pinceau à la main, leur thèse sur un sujet quelconque de philosophie, d'histoire, de politique. On en reçoit relativement très peu — environ 1 300 pour toute la Chine. Les heureux Kiu jen sont d'emblée classés comme hommes importants; ils reçoivent les félicitations des magistrats, et de grandes réjouissances publiques se font en leur honneur.
Enfin, trois ans après, les « hommes promus » peuvent se présenter à l'examen définitif, à Peking, et y subir la thèse qui leur vaut le titre de tsinsé ou « docteurs arrivés ». A ce concours, qui consacre les grands esprits de 1' «■ élégant Empire delà dynastie de Ching », les candidats se comptent aussi par milliers : 6 806, par exemple, à la session de juin 1894: et làdessus 320 admis, soit moins d'un sur vingt et un. Et là aussi, pendant quinze jours, les malheureux émules s'exténuent « à commenter une phrase des classiques, à rimer une pièce de vers; et rien ne les rebute, ni les horreurs du régime cellulaire
CINQUIÈME Le Goiwej'ncmeiit, V Administration.
en pleine canicule, ni les passe-droits éhontés. A chaque session, plusieurs, succombant à la peine, expirent le pinceau à la
main devant la dissertation commencée Du petit au grand,
tous sont hypnotisés. Des monarques même ont voulu prendre part à ces joutes littéraires; la tradition rapporte que l'Empereur Kienloung ne dédaigna pas de concourir, envoya sa copie, et fut reçu le premier, comme par hasard » (M. Monnier).
Le tsinsé a droit à des habits particuliers ; à lui la préséance dans les cérémonies; à lui des honneurs fixés à l'avance par les rites et l'une des hautes dignités de l'Empire. Degré d'honneur inouï, la fille du i Fils du Ciel » elle-même ne déroge pas en unissant son sort à celui du docteur que l'examen a classé le premier. Si l'Empereur n'a pas de fille, il adopte celle de l'un de ses ministres et la donne en mariage au triomphateur.
Le plus heureux des candidats « reçoit immédiatement rang de ministre ou de vice-roi, et il en exerce les fonctions après un voyage de deux ou trois ans dans les différentes provinces. Partout il est reçu avec les honneurs impériaux. Seul, avec les ministres, les vice-rois et les grands inspecteurs de l'instruction publique, il peut habiter les splendides palais des Universités. Toutefois, son premier désir est de venir saluer ses parents, auxquels il est chargé d'offrir des marques de distinction de la part de l'Empereur, et il les remercie des honneurs qu'il doit à leurs premiers soins » (Eugène Simon).
A. vrai dire, le concours du doctorat n'est pas absolument la fin finale pour tous : comme couronnement de l'édifice il y a les examens pour entrer dans l'Académie des Hanlin , épreuves où les candidats sont interrogés dans le palais impérial, sous les yeux mêmes du souverain, ou du moins des plus hauts personnages de la cour, parmi lesquels ils briguent une place.
Cette Académie des Hanlin « couronne » la constitution chinoise, à côté de l'Empereur, et jusqu'à un certain point audessus de lui, puisqu'elle fournit les Censeurs qui ont le droit de blâmer le « Fils du Ciel » lui-même et de le rappeler à ses devoirs.
Elle comprend 232 membres, dont aucun n'est nommé par le gouvernement. Ils se recrutent eux-mêmes, comme par exemple chez nous l'Institut, parmi les savants et les lettrés, ce qui veut dire ici, parmi les hommes de l'Écriture, exactement du Pinceau. « Plusieurs femmes en ont fait partie. » Comme « jetons de présence », ils touchent un léger subside du gouvernement et, dit Eugène Simon, l'État assure à chacun d'eux
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la jouissance d'une maison avec jardin; le surplus de leurs ressources vient de dotations publiques anciennes et des dons qu'on peut faire à l'institution des Hanlin.
« Et, ajoute cet écrivain, certainement le plus sympathisant avec Chine et Chinois parmi tous ceux qui ont traité de l'Empire Jaune avec connaissance de cause, malgré l'aide qu'elle reçoit de l'État, l'Académie des Hanlin est absolument indépendante : à certains égards on pourrait la comparer à nos vieilles universités; c'est elle qui supplée à l'absence du ministère de l'instruction publique et qui pourvoit aux besoins de l'enseignement supérieur et de celui du deuxième degré, avec la réserve que cette mission ne lui confère aucun monopole. Personne n'est obligé d'aller recevoir l'instruction dans ses collèges, et tout le monde est libre d'ouvrir des écoles semblables aux siennes. Cependant ceux qui veulent entrer dans les carrières officielles doivent se soumettre à ses examens, et ses dignitaires, aussi bien que ses agents principaux, sont les seuls qui aient le rang et les prérogatives honorifiques des fonctionnaires de l'État. Mais au point de vue spécial de l'enseignement, son unique objectif est de stimuler l'instruction dans la nation, et l'on est fondé à croire que ses privilèges n'ont d'autre but que de faciliter sa tâche. »
Enfin et surtout elle fournit à la Chine une institution qui n'a rien d'équivalent dans aucun autre État civilisé. La Cour des censeurs est formée de cinquante-six membres pris au sein de l'Académie, dont plusieurs placés près du souverain et surveillant non seulement les actes de sa vie publique, mais ceux mêmes de sa vie privée qui pourraient être des infractions aux principes fondamentaux de l'État. Parmi ces dernières, les plus grandes, celles qui sont le plus sévèrement censurées, sont ses manquements aux devoirs du culte des ancêtres et de la famille, et il n'est guère de fautes que les censeurs ne trouvent moyen d'y ramener.
Tout compte fait, s'il n'y a pas 40 000 fonctionnaires en Chine, on y dénombrerait plus d'un million de lettrés.
En rapprochant ces deux nombres, et en admettant comme démontré d'avance que la plupart des lettrés, sinon tous, ont en vue les fonctions bien rétribuées, on voit quel danger peut faire courir à l'Empire l'innombrable légion des déçus, des aigris et « fruits secs », de tous ceux qui n'ont pas réussi à prononcer officiellement de « grandes paroles », c'est-à-dire à mentir : chose qui n'a rien de déshonorant en Chine — au contraii'e, on y voit une preuve d'intelligence et d'habileté.
Il y a quelques années, on comptait près d'un millier de
CINQUIÈME Le Gouvernement, V Administration.
ces lettrés déclassés, vivant au jour le jour, dans la seule ville de Lantcheou en Kansou.
C'est ainsi que de degré en degré se constitue la hiérarchie gouvernementale. La corporation des lettrés se maintient régulièrement déjà depuis trente-deux siècles; mais avant le viii'^ siècle de l'ère vulgaire les magistrats étaient encore nommés par le peuple.
C'est à cette époque lointaine que, se défiant des caprices du suffrage public, un prince de la dynastie des Tang voulut que les fonctions fussent désormais attribuées au seul mérite. Telle est l'origine de ce gouvernement de bacheliers et de licenciés, que des écrivains d'Europe ont vanté comme étant la forme idéale de l'administration des peuples, si peu que la réalité réponde au brillant tableau que l'on a fait de ce régime, qui a pour enseigne, mais pour enseigne seulement : » Tout au mérite ». Car, où est réellement le mérite"?
Quand même il serait vrai que le pouvoir fût toujours strictement réparti d'après les résultats du concours et que l'argent n'eût aucune part à la distribution des places, on peut se demander comment une heureuse mémoire et la connaissance approfondie des classiques peuvent être chez le mandarin une garantie d'intelligence et de sagacité politiques; il est à craindre au contraire qu'en restant confiné dans ses études à plus de vingt siècles en arrière, au temps de Confucius, le futur homme d'État ne se condamne à un arrêt de développement et ne devienne radicalement incapable de comprendre les choses du présent.
Un « pinceau élégant », telle est la première des conditions imposées au candidat; mais si bien que le magistrat sache former ses caractères, il n'en reste pas moins soumis aux tentations d'arbitraire et de vénalité auxquelles l'expose sa charge, tel qu'on comprend en Chine le mandat officiel.
Le témoignage unanime des voyageurs, aussi bien que les comédies, les chants, chansons et pamphlets populaires, nous disent en effet que le lettré n'est point l'inférieur de l'ignorant mandchou dans l'art d'opprimer ses administrés et de vendre la justice. En général, le peuple redoute moins les mandarins qui ont acheté leur place que les fonctionnaires arrivés par la voie du concours : plus riches, ils sont moins avides; ils connaissent moins de belles maximes, mais ils ont l'esprit plus ouvert et ils traitent plus rapidement les affaires qui leur sont confiées.
Nul mandarin ne peut remplir de fonction dans le pays dont il est originaire. Cette mesure a pour but d'empêcher le
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népotisme : elle le réduit peut-être, mais elle n'empêche pas l'arbitraire et le péculat.
En août 1898, quinze décrets de l'empereur modifièrent d'une manière absolue le régime de l'enseignement et celui des examens; mais ces décrets n'ont point été appliqués, peutêtre parce qu'ils n'avaient pas été approuvés par l'impératrice et la camarilla. D'ailleurs, il y a décrets et décrets, ceux qui doivent être obéis et ceux que l'on promulgue pour faire patienter le peuple ou pour tromper l'étranger.
Tous les employés civils et militaires, désignés souvent sous le nom collectif de pé kouan ou des « cent fonctions », portent le nom générique de kouang fou, traduit dans les langues européennes par l'appellation de mandarin, qu'employèrent d'abord les Portugais en prononçant à leur manière le nom hindou des indigènes de Goa, leur colonie de la presqu'île du Gange.
La hiérarchie des fonctionnaires se divise en neuf ordres, distingués les uns des autres par la couleur et la matière du globule, de la grosseur d'un œuf de pigeon, qui se visse sur le chapeau officiel, en paille, en soie ou en feutre, conique ou à bords relevés ; ils se différencient également par la broderie de leur pectoral, « pièce cousue sur le devant de la robe ».
Le mandarin de neuvième classe se reconnaît au globule d'argent du chapeau, au geai à longue queue brodé sur le pectoral.
Celui de huitième classe visse à son chapeau le globule en or travaillé et porte à la poitrine une caille brodée.
Celui de septième classe se manifeste par le globule d'or simple, par le canard mandarin du pectoral.
Celui de la sixième classe arbore la pierre blanche de jade au couvre-chef, l'oiseau aigrette au pectoral.
Celui de la cinquième classe un globule de cristal, un pectoral à faisan argenté.
Celui de la quatrième classe se distingue par le globule bleu opaque turquoise du chapeau, par l'oie sauvage de la broderie.
A celui de troisième classe, le globule bleu transparent saphir et le paon du « devant de gilet ».
Pour celui de seconde classe les marques de son rang sont le globule de corail rouge et le faisan doré du pectoral.
Celui de la première classe triomphe des huit autres par la pierre précieuse rouge adaptée à la coiffure et la grue de Mandchourie au devant de la poitrine.
CINQUIÈME Le Gouvernement, l'Administration.
Un autre signe de distinction moins visible c'est la boucle de la ceinture, qui est de nature différente suivant les neuf rangs de la hiérarchie.
En récompense de leurs « bons et loyaux services » les mandarins reçoivent des « décorations analogues à ce que les philosophes, les dédaigneux, probablement les sages, qualifient chez nous de « ferblanterie ».
Mais en Chine, les signes ne sont pas en métal, en soie, en étoffe. C'est le monde animal qui les fournit, et ils ne se fixent pas à la poitrine, mais au chapeau, comme le saint et sacré globule lui-même : le koaling, qui flotte aux vents, c'est la plume de paon à un, deux ou trois yeux; et pour le mandarin militaire, c'est la queue de renard.
Les titres chinois dont on décore les mandarins et auxquels on a trouvé des noms honorifiques correspondants dans nos langues européennes, ne peuvent être transmis à leurs enfants. Devenus nobles, les mandarins n'anoblissent que leurs ascendants, afin que ce soit toujours en qualité d'inférieurs qu'ils rendent les honneurs funéraires à leurs parents. Il est même interdit au mandarin civil d'emmener son père avec lui dans nos gouvernements, car s'il était d'un avis contraire au sien, il se trouverait entre deux devoirs également impérieux, l'obéissance à l'Empereur et la piété filiale. Les fils des fonctionnaires rentrent dans le commun du peuple : pour monter dans la hiérarchie gouvernementale, ils doivent, eux aussi, passer par la série si longue et si fastidieuse des examens.
Les titres héréditaires n'appartiennent qu'aux descendants de Confucius et des Empereurs, mais ceu.x-ci ne peuvent non plus prétendre aux fonctions publiques s'ils n'ont subi leurs examens réguliers. Les seuls privilèges des parents de l'empereur consistent à toucher une modique pension, à porter une ceinture rouge ou jaune, à décorer leur bonnet d'une plume de paon et à se donner le luxe de huit ou douze porteurs de palanquins; mais ils ne comptent point dans l'Etat, et des mandarins spéciaux sont chargés de les tenir rigoureusement en sujétion, de les fouetter même, s'ils ne se conduisent pas conformément aux règles tracées. N'ayant qu'une dignité d'emprunt, ils n'ont aucun droit au respect des citoyens : ils sont bientôt perdus dans les énormes remous de la démocratie égalitaire aux 400 millions d'hommes.
Les familles qui se rapprochent le plus de l'aristocratie et que l'on peut considérer comme constituant une véritable
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noblesse, ce sont celles qui depuis des siècles ont fourni de père en lils des lettrés à l'Empire du « Milieu ».
Les fonctionnaires de ces familles qui se sont élevés à la fois par leur propre mérite et par celui de leurs ancêtres, ont acquis une sorte de sainteté qui les place au-dessus des lois. Jadis les taï-fou, c'est-à-dire les « grands dignitaires », ne pouvaient être jugés que par leurs pairs; nul ne pouvait mettre la main sur leur personne sacrée; dès qu'ils étaient convaincus d'un crime, le soin du châtiment nécessaire leur était abandonné. Le taï-fou criminel se citait lui-même devant les juges et demandait la permission de se donner la mort; puis il revêtait des habits de deuil et se rendait à la porte du palais, portant le sabre qu'il avait lavé dans l'eau pure du bassin des sacrifices. Agenouillé devant ses juges, il attendait qu'on lui accordât l'autorisation demandée. « Faites ce qui convient », prononçait le juge, et le taï-fou coupable s'ouvrait le ventre en se jetant sur son sabre.
Comme l'Empereur, dont ils reflètent Téclat, les mandarins sont à fois « pères et mères » de leurs administrés : on leur donnait autrefois le nom de « nuages », parce qu'ils « versent la pluie bienfaisante sur les campagnes altérées ». — Mais en realité, ce sont avant tout, sauf honorables et confortantes exceptions, des « tondeurs » et des « écorcheurs ».
Comment en serait-il autrement puisque gouvernants et gouvernés, puisque tout le monde semble admettre que la fonction doit enrichir le fonctionnaire qui l'achète? Car c'est en théorie seulement que les places sont dévolues au mérite. Tel taotaï ou « gouverneur » reçoit des émoluments de 21 500 francs par an, alors que son poste lui a coûté la bagatelle de 800 000 ou 900 000 francs de « cadeaux » ; or un taotaï, nommé pour trois ans seulement, n'a que ces trois ans pour se dédommager d'abord et s'enrichir ensuite.
Et c'est ici que les devoirs envers la famille influent désastreusement sur la morale et les intérêts de la Chine : tous les membres de la famille étant solidaires, dès que l'un d'eux arrive à quelque place, surtout à l'un des emplois supérieurs, il est tenu, par la coutume, par la bienséance, par l'avis de Confucius, formellement exprimé, de caser, bien ou mal, tous ceux qu'il pourra parmi les gens de son nom, jusqu'aux cousins les plus éloignés. « Cette obligation de pourvoir la parenté, a dit M. de Brandt, est une des grandes plaies sociales de la Chine, et le plus grand obstacle à la prospérité des entreprises industrielles. La famille, qui réclame sa part et mendie sans vergogne a bientôt fait de les mettre en faillite. »
CINQUIÈME Le Gouvej'nement, V Administration,
Tous les pouvoirs locaux d'ordre différent sont concentrés dans les mains des mandarins; ils lèvent des impôts, construisent des routes, organisent des milices : ils sont empereurs dans leurs districts; mais la peine de la destitution les menace toujours, et cette crainte seule les empêche de se transformer en de véritables souverains. De même que le père est responsable des fautes de ses enfants, de môme le mandarin est considéré comme coupable de tous les crimes des sujets : que des meurtres, des troubles, des révolutions aient lieu dans sa province, c'est à lui, et à lui seul que peuvent s'attaquer les dénonciateurs, ennemis, jaloux, ou simplement justiciers.
Aussi, quoique tenu à la confession annuelle de ses fautes dans un mémoire spécial adressé à l'Empereur, le mandarin cache le plus qu'il peut les désordres survenus dans son district; mais la vérité finit par se faire jour; et si la loi lui était appliquée avec rigueur, il devrait payer de son sang sa mauvaise administration. Il est arrivé souvent que la plupart des condamnés à mort dans tout l'Empire appartenaient à la classe des pe'kouan. Actuellement, la peine ordinaire prononcée contre eux est celle du bannissement, dans la Mandchourie du nord, le Setchouen tibétain, le Koeïtcheou, le Yunnan, la Dzoungarie et l'île de Haïnan : lieux d'exil auxquels s'ajoutait avant la guerre sino-japonaise la magnifique île de Formose.
Récemment, les représentants des puissances étrangères ont porté sans le vouloir un grand coup à la puissance des mandarins et contribué singulièrement à la centralisation politique de l'Empire en refusant de s'entendre directement avec les gouverneurs et les vice-rois et en s'adressant toujours à la cour de Peking.
Habitués en Europe aux transformations rapides, et presque aux changements à vue, nous ne saurions nous étonner qu'une institution vieille de plus de trois mille ans tende manifestement au déclin précurseur de la mort. En attendant l'heure de sa fin, la caste des lettrés chinois se refusera longtemps encore à « marcher avec le siècle ». Comme on l'a remarqué, partout ailleurs au monde, la classe des « intellectuels » appelle de tous ses vœux les changements d'idées, d'institutions, de lois : elle devance le reste de sa nation. En Chine c'est le contraire : les mandarins ont le culte de la stagnation : les mandarins nantis, s'entend; car, comme on le comprend sans peine, les mandarins qui n'ont pas réussi passent à l'opposition intransigeante.
L(i Chine . livre
A la fois généraux, administrateurs et juges,
V c'est en cette dernière qualité surtout que les
LA mandarins sont redoutés. De fait ils sont singu-
jusTicE lièrement redoutables malgré toutes les mesures
CHhXOiSE édictées contre la vénalité ; l'argent des plaideurs
passe pour corriger l'insuffisance du traitement
des kouang, évalué dans les premiers temps d'après le gain
qu'ils auraient pu faire comme laboureurs.
« Les Mandarins, dit le proverbe, s'agitent devant les sapèques, ainsi que les sangsues à la vue du sang. »
Et un autre dicton : « La porte du Yamen (ou palais de justice) s'ouvre au midi (en Chine, la place d'honneur, la grande entrée officielle est de ce côté- là) : n'en passe jamais le seuil si tu as le droit et pas l'argent! »
Et encore : « Ne mets jamais les pieds dans un prétoire, neuf buffles ne réussiraient pas à t'en retirer ! »
Ou : « Adresse-toi aux serpents plutôt qu'aux huissiers et aux juges! »
Ou : « Un procès, dix familles ruinées! »
Ou enfin : « Pas de procès : tu y gagnes un chat, tu y perds une vache! »
Sans doute les anciens édits proclament que « tout jugement inique entraîne la mort du juge » ; mais en réalité il n'y a point de recours contre le magistrat prévaricateur. « 11 est bon, disait l'empereur Kanghi, il est bon que les hommes aient peur des tribunaux. J'entends que ceux qui ont recours aux juges soient traités sans pitié, en sorte que tout le monde tremble d'avoir à comparaître devant eux. Oue les bons citoyens s'arrangent en frères, se soumettant à l'arbitrage des vieillards et du maire de la commune; quant aux querelleurs, aux entêtés et aux incorrigibles, qu'ils soient écrasés par les magistrats, voilà la justice qui leur est due. » Semblables à l'empereur Kanghi, nombre d'Européens ne se sont pas gênés pour déclarer que ce qu'il y a de meilleur dans le juge, c'est la terreur qu'il inspire.
En beaucoup d'endroits, les différends sont encore réglés par les chefs de famille, jugeant d'après la coutume. La loi du talion est toujours en honneur. Les vengeances privées s'exercent aussi par le suicide. Le débiteur poursuivi par son créancier, le métayer spolié par son propriétaire, l'ouvrier lésé par son patron, la femme opprimée par sa belle-mère, ont la ressource de se pendre pour obtenir que justice leur soit faite; la société tout entière s'empare de leur cause et les venge sur les coupables. Les voisins accourent, ils mettent un balai dans la main du mort, et cette main fatale qu'ils agitent à droite et
CINQUIÈME Le Gouvernement, l'Administration.
à gauche, armée de son instrument symbolique, balaye la fortune, la prospérité, la famille de la maison criminelle. Ils croient (en détournant le sens de la formule) que « le mort saisira le vif ».
Le code pénal de la Chine est net, clair, logique, mais d'une extrême dureté, et d'avance il autorise le caprice des juges en édictant des peines, non seulement contre ceux qui violent les lois, mais aussi contre ceux qui en méconnaissent « l'esprit ».
La plupart des jugements sont prononcés souverainement après un simple interrogatoire fait en public : il n'y a point d'avocats, et si le mandarin permet à des parents ou à des amis de plaider pour l'accusé, c'est pure condescendance de sa part; il peut même, s'il lui convient, inviter un étranger à le remplacer au tribunal, et souvent, par une attention délicate, il autorise son hôte à remettre les peines édictées par lui contre tel, ou tels coupables.
Cette absence d'avocats, cette puissance du juge permettent les considérants verveux, les jets de justice spontanée, les pittoresques jugements à la Salomon.
Tel celui du juge dont un missionnaire conta l'historiette à M. Dujardin-Beaumetz :
« Une femme remariée, tombée dans la misère, demande à un fils de son premier mariage de l'assister : le fils refuse; c'est son droit en Chine. La mère l'actionne devant les tribunaux. Le juge, très embarrassé, a contre lui le droit et la coutume; cependant il est ému de la situation de la mère; il dit au fils : « Combien pèses-tu t — Tant. — Combien pesais-tu quand tu es né? — Huit livres. — Eh bien ! tu ne peux pas faire que tu n'aies pas huit livres de chair de cette femme, je vais te les faire couper, tu les lui rendras, et tu n'auras plus rien de commun avec elle. » Le fils préféra payer une pension. »
Des jugements de ce genre sont communs dans les pays non civilisés ou de demi-civilisation ; on en trouverait beaucoup chez les Arabes, par exemple. Presque toujours ils valent mieux, en véritable équité, que ceux qui se prononcent avec l'attirail pompeux de la justice, conformément à des lois souvent injustes et qui souvent se contredisent.
Les juges, étant proportionellement beaucoup moins nombreux qu'en Europe, prononcent leurs décisions après un examen plus sommaire. Encore armés du droit de mettre les prévenus à la torture, ils l'exercent avec la même rigueur
La Chine. livre
tranquille, que le faisaient les juges d'Europe à une époque encore récente.
La flagellation, l'arrachement des ongles, Técrasement des chevilles ou des doigts, la suspension par les aisselles et cent autres supplices ingénieux sont appliqués aux victimes des juges d'instruction pour leur faire prononcer la parole fatale d'aveu ou de dénonciation. Les peines infligées aux condamnés sont atroces, et les condamnations à mort, par la décapitation, la strangulation, le garrot, l'empoisonnement, le suicide commandé, ne suffisent pas aux juges; le code prévoit aussi le supplice de la « mort lente ». Jadis, le martyre, qui durait des journées entières, commençait par l'écorchement de la peau du front, que le bourreau rabattait sur les yeux du supplicié pour éviter son regard; toutefois on se borne maintenant à faire des estafilades sur la figure et les mains du condamné avant d'abattre sa tète.
Il y a mieux encore, et les exemples abondent de l'inconcevable férocité des juges et des exécuteurs. Un officier de la marine danoise vit exécuter à Canton un délinquant politique, et voici comment :
On enterra cet homme hostile au gouvernement de son pays, debout, jusqu'au cou, le menton sur le sol battu, à deux pas d'une énorme fourmilière. On lui passa entre les dents une barre de fer pour lui tenir la bouche ouverte; après quoi, de la fourmilière à sa bouche, on déroula sur la terre un torchon enduit d'une liqueur sirupeuse, d'une sorte de mélasse aimée des fourmis ; sirop dont on enduisit aussi le crâne et la face du malheureux. Avant même que le tortionnaire eût achevé, l'armée des fourmis rouges s'avançait joyeusement le long de la mèche grassement imbibée; quelques minutes après, le peuple des bestioles avait conquis le crâne, les yeux, les oreilles, le nez, la gorge du condamné, qui respirait encore au bout de trois jours et trois nuits.
Autre procédé chinois : un poteau planté en terre; lié debout au poteau, l'homme, la figure en pleine lumière, barbouillée de chaux vive; puis les paupières enlevées par le bourreau, qui laisse les yeux intacts, à rôtir au soleil jusqu'à ce que mort advienne.
C'est le vertige de l'esprit du mal, chez un peuple pourtant débonnaire.
Heureusement pour eux le système nerveux des Chinois est beaucoup moins sensible que celui des Européens; les médecins des hôpitaux de Hongkong et de Changhaï parlent tous avec étonnement de limpassibilité de leurs malades durant les opérations les plus graves.
CINQUIÈME Le Gouvernement, V Administration.
Le meurtre, le viol, l'adultère entraînent la peine de mort; le vol aussi, pour peu qu'il porte sur une valeur d'au moins deux cents francs, ou si c'est la troisième fois qu'on dérobe. Et les crimes politiques également, tels qu'attentats à la sûreté de l'Empire, lèse-majesté, rébellion, etc., avec déportation dans une dépendance éloignée du « Milieu » pour les complices de culpabilité moindre.
Et jamais de circonstances atténuantes : tout ou rien, c'est une loi stricte.
Pour les simples délits, les peines les plus communes sont le supplice du rotin et celui de la cangue, comme dans l'indo- Chine française. L'effrayant collier de bois pèse en moyenne plus de 30 kilogrammes, et le malheureux qui le porte doit l'appuyer sur le sol, cherchant vainement une position qui lui permette de trouver l'oubli dans le sommeil : exposé à toutes les intempéries, à la pluie, à la chaleur du jour, au froid et à la rosée de la nuit, il succombe sous le faix, implorant les passants pour qu'ils viennent le délivrer enfin de la vie.
Les prisons ne sont que de hideux réduits où l'on entasse les malheureux, à la merci de geôliers choisis quelquefois parmi les criminels : ceux des prisonniers qui ne sont pas nouri'is par leurs proches ou par des sociétés de bienfaisance risquent de mourir de faim.
Par exemple, il est rare qu'on punisse les femmes avec rigueur; ce sont leurs maris ou leurs fils qui sont considérés comme responsables des crimes ou délits commis par elles : on ne leur inflige point la cangue, et d'ordinaire on se borne à les frapper sur les joues ou sur la bouche avec des lames de cuir.
Quoique les parents et les domestiques soient encouragés par l'opinion et même par la loi à cacher le crime ou le délit de l'un des leurs, cependant ils en sont tenus fréquemment pour responsables et la famille devient en entier solidaire.
Le principe de la substitution est parfaitement admis dans la jurisprudence chinoise, non seulement quand un fils se présente à la place de son père, mais encore lorsque un inconnu offre de subir la peine du délinquant qui le paye; pourvu que la dette soit acquittée, et quelle que soit la victime, la justice est satisfaite.
Même pour les tortures, même pour la mort, on trouve des suppléants, qui donnent leur vie en échange de quelque bien-être dont profitera leur famille. Lors de l'invasion du Petchili par les troupes anglo-françaises, des assassins chinois ayant été condamnés à la peine capitale, des substituts deman-
La Chine. livre
dèrent à mourir à la place des criminels, et se récrièrent contre l'injustice du refus qu'on leur opposa. Quand il s'agit simplement de l'application du rotin, les remplaçants accourent en foule. « En Chine, il y a une infinité de gens qui ne vivent que de coups de bâton », a dit Louis Leconte.
On ne prête pas serment devant les tribunaux chinois : seulement le témoin, se croisant les bras devant le mandarin et le regardant bien en face, s'exprime ainsi : « Je prends toute la responsabilité de la déposition que je vais faire : si je ne dis pas toute la vérité, je serai coupable. » (P. D'Enjoy.)
Les juges n'ont pas le droit de prononcer la peine de mort sans l'autorisation du Conseil suprême, « si ce n'est quand le droit commun du pays est troublé par une insurrection ou par une invasion étrangère », mais les punitions qu'ils ordonnent en ces cas exceptionnels suffisent amplement à tuer ceux dont ils veulent se défaire.
La Chine, oîi toutes les expériences sociales ont été déjà faites, a connu aussi des temps où la peine de mort était abolie. Un des souverains de la dynastie des Thang qui résidait à Singan ayant envoyé près de trois cents condamnés à mort pour aider les paysans des alentours à faire la moisson, mais à la condition qu'ils reviendraient pour subir la sentence, les vit tous apparaître au jour indiqué. Saisi d'admiration, il leur fit grâce et décréta pour l'avenir l'abolition de la peine.
Toutes les condamnations à mort sont examinées par l'Empereur et retardées jusqu'à l'automne, époque de la décision finale : il entoure les noms de ceux auxquels il fait grâce d'un cercle du « pinceau vermillon » ; parfois il délègue ce droit souverain de miséricorde à qui bon lui semble.
Dans les époques troublées, révolutions politiques, guerre civile ou guerre étrangère, les gouverneurs de province sont armés de tous les droits de haute et de basse justice; ils se font suivre d'escouades de bourreaux occupés sans relâche à leur oeuvre de sang. Lors de l'attaque de Canton par les Anglais, en 1855, le vice-roi se vantait d'avoir fait périr en sept mois 70 000 de ses sujets; parfois 800 individus étaient exécutés en un jour.
Et qui saura jamais ce qu'ont saigné de vies les exécuteurs des hautes œuvres durant les effroyables i^évoltes des Taïping et des Musulmans? Qu'on n'oublie pas que le nombre ■minimum des morts que causa la guerre des Taïping est de vingt millions et que d'aucuns l'ont estimé à cinquante millions!
Les juges des tribunaux chinois qui siègent dans les « concessions » européennes, devenues le séjour de multi-
CINQUIÈME Le Gouvernement, V Administration.
tudes « jaunes », à Changhaï et dans les autres ports ouverts au commerce international, sont assistés par des résidents étrangers : de là le nom de « cours mixtes » sous lequel on désigne ordinairement ces tribunaux. La torture n'y est point appliquée, ou du moins ne l'a jamais été en présence des juges européens, et les condamnés à la peine de la cangue, simple assemblage de planches pesant de 2 à 4 kilogrammes, ne la portent chaque jour que six ou sept heures et dans un endroit abrité; d'ordinaire on leur permet même d'aller passer la nuit dans leur demeure, c'est la cangue pour rire comparée à l'effroyable supplice de la cangue réelle.
Dans la colonie de Victoria ou de Hongkong (mais, à vrai dire, on est ici en Angleterre plus qu'en Chine), les magistrats anglais ont aboli pour les Chinois toutes les peines corporelles effacées de leur propre code dans la mère-patrie.
Quant aux étrangers fixés dans les concessions, dans les ports à traité, ils ne relèvent que de leurs consuls, en vertu du privilège d' « exterritorialité » ; mais le gouvernement chinois se plaint que, forts de ce droit, ils se permettent d'ignorer et de violer impunément les lois du pays. C'est même afin de pouvoir reconquérir le droit de justice sur ces étrangers qu'il a fait adoucir graduellement les pénalités infligées à ses propres nationaux; mais il est probable qu'avant longtemps la torture cessera d'être appliquée par les tribunaux chinois.
Le pouvoir des mandarins a beau être illi- VI mité en théorie puisqu'ils représentent l'Empe-
LES reur, et que l'Empereur est le père omnipotent
LIBERTÉS de toute la famille; en pratique il leur faut tenir MUNICIPALES compte de l'opinion publique. Ils sont trop peu nombreux et ne disposent point d'armées assez solidement organisées pour braver le mécontentement des citoyens, surtout dans le Fo'kien, où l'esprit de la population est très indépendant. Comme ils ont l'esprit aiguisé, ils comprennent très bien qu'il y a des moments où il faut se soumettre ou se démettre.
Dans la plupart des dix-huit provinces, il est vrai, les habitants, accoutumés à la soumission, « heureux de boire la rosée de la bienveillance impériale », obéissent volontiers, aussi longtemps que l'oppression ne leur paraît pas intolérable; mais quand leur patience est mise à trop rude épreuve, ils se révoltent, avec un ensemble tel que toute résistance du mandarin devient impossible. Quand les proclamations sont affi-
La Chine. livre
chées « par ordre de toute la ville », il ne reste plus qu'à s'y conformer. Des assemblées publiques se réunissent, décident l'expulsion du magistrat et lui envoient une députation de notables chargés de lui signifier avec courtoisie Tinvitation au départ. Un palanquin, accompagné d'une brillante escorte, attend le personnage banni, qui s'incline cérémonieusement, et n'a d'autre moyen de se réhabiliter un peu qu'en obéissant d'une parfaite grâce, et alors ni l'obéissance, ni la courtoisie de la foule ne lui font défaut. Au contraire, pour peu que la population soit satisfaite de la conduite d'un mandarin qui s'éloigne, elle lui remet des adresses de félicitation, et lui demande ses bottes pour les suspendre en souvenir à la porte de la ville.
En réalité, les Chinois jouissent de libertés traditionnelles qui manquent à la plupart des nations de l'Europe occidentale. Ils peuvent voyager librement dans toutes les parties de l'Empire, sans rencontrer de gendarme qui leur demande des papiers; ils exercent la profession qui leur convient, sans patentes, permis ou autorisations de qui que ce soit; le droit de publication et d'affichage est généralement respecté, et les réunions populaires se tiennent publiquement sans qu'il soit nécessaire d'en avertir la police; même dans la remuante cité de Canton, le gouvernement n'a jamais essayé de fermer les portes du Mingloun tang ou « palais de la LilDre Discussion » ; toutefois il ne néglige pas d'y envoyer des orateurs qui prennent part aux débats et cherchent à leur donner une tournure favorable aux intérêts des mandarins.
Le principe fondamental de l'État, que la société tout entière doit reposer sur la famille, a maintenu de siècle en siècle l'ancienne autonomie communale.
Dans chaque village, tous les chefs de famille prennent part à l'élection de leur représentant, choisi presque toujours parmi les cultivateurs : il remplit à la fois les fonctions de maire, en veillant à l'accomplissement des lois; celles de notaire et de teneur des registres, en rédigeant les contrats de vente ou d'échange; celles de percepteur en touchant l'argent des impôts; celles de juge de paix en conciliant les différends entre les familles; celles d'intendant des cultures et d'agent voyer, en signalant ceux qui laissent leurs terres en friche ou pratiquent de mauvaises méthodes agricoles; celles même de grand maître des cérémonies, en indiquant les emplacements convenables pour les tombeaux. Ses fonctions sont gratuites, mais il se fait assister dans son travail par d'autres employés, gardes champêtres, arpenteurs ou écrivains, que nomment
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également les chefs de famille de la communauté, sans aucune intervention du gouvernement.
Dans les grandes villes, dans les petites, les groupes familiaux se constituent de la même manière : tous les kiatchang ou « chefs de maison » d'un quartier, au nombre de soixante à cent, forment un Conseil municipal, qui nomme son maire ou paotching, sauf validation de l'élection par le mandarin du lieu, et désigne tous les autres officiers municipaux chargés de veiller aux intérêts communaux et à l'ordre public, de régler lesdépenseset les contributions votées par le Conseil, de prendre même des mesures militaires en cas de besoin, et d'organiser les corps francs pour la défense. Pour les intérêts communs de quartier à quartier, les maires nomment parmi eux des représentants de district : à tous les degrés de la hiérarchie gouvernementale, les élus du pouvoir trouvent devant eux dans les villes chinoises les délégués des familles et des groupes de familles.
Quant aux villes tartares, enfermées dans leurs enceintes, elles ne dépendent que du gouvernement.
« Il n'y a pas un seul employé de l'État dans les communes, dit Grunzel : toute l'administration s'y fait par les élus du peuple. Dans les autres divisions administratives, les hien ou hsien, les tcheou, les fou, à la tête desquelles se trouvent des fonctionnaires de l'État, les représentants élus par le pays forment une sorte de Conseil des notables et servent d'intermédiaires entre les assemblées populaires et le représentant de l'État. On les consulte dans toutes les circonstances où il faut prendre des mesures nouvelles en matière administrative. »
Ainsi les antiques institutions civiles de la K// Chine ont pu se maintenir pour les « Cent
FORCES familles ».
MILITAIRES II n'en est pas de même de l'organisation
militaire.
Sous peine d'invasion et de démembrement, le Royaume Central est obligé maintenant de refondre les armées qui lui suffisaient jadis contre les ennemis du dehors et les rebelles de l'intérieur. De cuisantes épreuves lui ont appris que la force est du côté de la science, non du côté des traditions vénérables, et que la balistique des Occidentaux a toujours raison des droits antiques.
Instruit par l'expérience dès avant le milieu du siècle dernier par la guerre dite anglo-chinoise, et plus durement encore par la guerre anglo- franco -chinoise, le gouvernement du
La Chine. livre
« Milieu >, malheureusement pour lui. s'est hâté avec une si « sage lenteur » qu'il n'a pu tenir devant les Japonais, et qu'il vient encore de se trouver au dépourvu en face de la formidable coalition de 1900.
Forcé par l'évidence même à reconstituer ses forces militaires sur le modèle européen, il pensait ne le faire que très graduellement, à la longue, pour ne pas froisser trop vivement les idées chinoises. L'opinion publique est peu favorable à l'accroissement des armées, car en Chine on répète toujours l'adage de Confucius : i Pour chaque homme qui ne travaille pas, il en est un autre qui manque de pain ! » Les militaires sont en général fort peu estimés; c'est même, on peut le dire, la classe la plus décriée de la société.
Rien ne prouve mieux le peu de goût des Chinois pour le métier des armes que les œuvres de leurs plus fameux tacticiens, les généraux Suntze etOutze, fameux guerriers pourtant, dont la vie et la mort remontent à deux mille cinq cents ans environ. Ils n"ont pas fait léloge de la guerre, comme le maréchal de Moltke, et de la guerre ils n'ont estimé et vanté que les moyens de rendre la bataille inutile. Ce qui leur plaît dans la conduite des armées en territoire ennemi, c'est le stratagème, la subtilité, la ruse, la « cavalerie de Saint-George >, dont les Anglais ont si souvent fait un heureux usage.
« Faire la guerre, dit Suntze, c'est, en presque tous les cas, quelque chose de foncièrement mauvais. Les batailles... ont quelque chose de funeste même pour le vainqueur; il ne faut se battre que si l'on ne peut s'en dispenser. Ne chercher à vaincre que par le seul moyen des batailles, des sièges, c'est ignorer à la fois le devoir du général et le devoir du prince, c'est ne pas savoir gouverner, c'est ne pas savoir servir son gouvernement.... Apprenez à vaincre sans vous battre; plus vous y réussirez, plus vous vous élèverez au-dessus du bon, plus vous vous approcherez de Texcellent, de l'incomparable. »
Et ailleurs : « Un bon général ne se laisse pas acculer à cette extrémité (de livrer bataille ou d'assiéger une ville forte) : il connaît l'art d'humilier son ennemi sans combattre; il arrive à se faire ouvrir les portes d'une cité sans répandre une goutte de sang, et même sans faire luire son épée, il arrive à conquérir les royaumes étrangers sans y entrer avec des troupes; sans user des armées à la tête de ses vétérans il assure au prince qu'il sert une gloire éternelle, le bonheur à ses compatriotes, et au monde le repos et la paix. C'est à ce but que doivent tendre toujours, et sans découragement, les commandants en chef des armées. »
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Il dit encore : « Quand un bon général se met en route, l'ennemi est déjà vaincu. S'il y a bataille, il doit à lui tout seul faire plus que tous ses soldats réunis : non pas toutefois par la force de son bras, mais par la sûreté de son commandement, sa prudence, et surtout ses ruses. Il faut qu'au premier signal une partie de l'armée ennemie trahisse et vienne combattre sous ses étendards. »
Et enfin : « N'oubliez pas d'amollir le cœur de l'ennemi par une musique voluptueuse! »
Pour se conformer à ces sages préceptes, l'armée chinoise possède aussi des bataillons d' « épouvanteurs » — du moins pourrait-on nommer ainsi : des « braves » ayant pour fonction d'effrayer l'ennemi par des cris, des bonds, des rugissements et par les masques horribles dont ils se cachent le visage.
En tout cela les Chinois sont fidèles à leur esprit pacifique, pratique et retors.
Dans ses Mémoires sur les C/iùiois, le Père jésuite Amyot a dit fort justement :
« A les juger par leurs coutumes, par leurs lois, par la forme de leur gouvernement, et en général par tout ce qui s'observe aujourd'hui (au xvii' siècle) parmi eux, on conclurait sans hésiter que c'est la nation du monde la plus pacifique et la plus éloignée d'avoir les brillantes qualités qui font les guerriers. Leur génie naturellement doux, honnête, souple et pliant, doit les rendre beaucoup plus propres au commerce de la vie qu'aux actions militaires et au tumulte des armes. Leur cœur, toujours susceptible de la crainte des châtiments, toujours resserré entre les bornes d'une obéissance aveugle envers tous ceux que la Providence a placés sur leurs tètes, doit être comme incapable de former ces projets hardis qui font les héros. Leur esprit, presque étouffé par un nombre infini de petites pratiques, fait que, dans l'âge même le plus bouillant, le sang ne semble couler dans leurs veines qu'avec une lenteur qui fait l'étonnement de tous les Européens. Leurs préjugés ou, si l'on veut, leur bon sens, ne leur font envisager qu'avec une espèce d'horreur cette triste nécessité où les hommes sont quelquefois réduits d'attenter à la vie d'autres hommes. Tout cela doit contribuer, à la vérité, à faire des fils respectueux, de bons pères de famille, de fidèles sujets et d'excellents citoyens, mais ne doit pas inspirer de courage au soldat, de valeur à l'officier, ni de vues au général. »
Comme le fait remarquer M. de Contenson, l'on ne trouve nulle part en Chine, pays essentiellement bourgeois, une arme quelconque, un sabre richement, artistiquement orné, tandis qu'au Japon, pays féodal jusqu'à ces derniers temps, les sabres
La Chine. livre
sont magnifiques, « leur poignée ciselée avec une finesse sans pareille, leur fourreau recouvert du laqué le plus précieux, leur lame, signée par tel ou tel maître célèbre, une merveille de trempe ».
Étant données cette conception philosophique des choses de la paix et de la guerre, cette aversion innée du métier des armes, et en même temps la prépondérance absolue des lettrés sur les militaires, le gouvernement chinois ne militarise qu'à regret la Chine, et il l'a trop peu militarisée jusqu'à ce jour pour pouvoir lutter utilement contre l'Europe.
L'armée chinoise fait bonne figure : sur le papier, comme on dit.
Elle comprend 1233 469 hommes, dont pas un dixième, peut-être pas un centième vraiment capable d'affronter en champ clos une troupe européenne égale en nombre.
En tète s'avancent les Pa /vi, les « Huit Bannières », troupe spécialement entretenue par la gloire et la grandeur du Milieu, celle qui « mange le riz de l'Empereur ». L'armée des Huit Bannières, qui fut jadis la principale force de la dynastie, est maintenue avec son ancienne organisation; elle se compose presque uniquement de Mandchoux et de Mongols mariés, possédant chacun son champ ou son jardin et soldés chacun à raison de 5 taëls par mois, soit 10 à 12 francs. Ce sont des colons militaires plus que des soldats. Malgré leur nombre, évalué à 230 000 hommes, ils ne seraient que d'une faible ressource à l'État contre une invasion étrangère. Ils sont peutêtre même plus dangereux qu'utiles à la sécurité de l'Empire. Par leur résidence dans les « villes tartares » qui dressent leurs remparts au milieu des villes chinoises, ils rappellent constamment à la nation vaincue la mémoire de sa défaite, et entretiennent ainsi le sentiment de révolte contre le pouvoir mandchou.
Le seul corps tartare qui puisse prétendre à former une véritable armée est le Hiaokiying, occupant la capitale et les environs : son effectif comprend 36 000 hommes et 26 000 élèves; mais il est très difficile d'avoir des renseignements exacts sur ces troupes, qui manœuvrent à l'intérieur des parcs impériaux, interdits soigneusement aux étrangers. Le plus haut grade militaire, celui de siangkiun, synonyme du titre de siogoun en langue japonaise, ne peut être occupé que par un Mandchou : un général chinois ne saurait dépasser le rang de titaï.
La troupe qui garde le palais de l'Empereur, celle qui surveille les nécropoles impériales, celle qui tient garnison dans Pcking, la « Compagnie des tigres », la police, etc les Tchou
CINQUIÈME Le Gouçei-nement, r Administration.
fan, qui occupent la Mandchourie la dix-neuvième province, à vrai dire extra-chinoise, le Kansou Sintsian et le Petchili et treize autres des dix-huit provinces « fondamentales » et les Huit Bannières, tout cela monte « nominalement à 230 000 hommes, a-t-on dit : exactement 229 4 J 4, recrutés chez les Mandchoux, les Mongols et les Chinois de la Mandchourie et du Petchili septentrional. C'est une troupe archaïque, naïvement armée de la lance, de la hallebarde, de l'arc, et comme arme offensive la plus moderne, du fusil à mèche; armée destinée à tourner casaque, lorsque les temps seront accomplis, le jour venu d'accepter le protectorat moscovite. Déjà les Mongols englobent tous les Européens dans le nom commun d'Ourus, Russe; et ils font bon visage aux Cosaques de passage, prêts à acclamer en eux les annonciateurs du maître qui va venir, le tcha en pair ou « tsar blanc » ; ils ont tout l'air de préférer les Ourous aux Chinois.
On a caractérisé les soldats chinois par deux jeux de mots assez cruels.
Par allusion aux fusées détonantes qu'ils lancent pour effrayer les ennemis, on a dit : « Ils ne tirent pas des coups de feu, mais des feux d'artifice. »
Et par allusion à leur extraordinaire fidélité aux exigences du décorum, tel qu'ils l'entendent : « Dès qu'ils ont envoyé une volée de coups de fusil pour « sauver la face », ils fuient à tired'aile pour sauver la vie. »
Viennent en deuxième ligne, les 1 048 988 hommes nominatifs du Lutying, de l'Armée du « Drapeau vert », divisée en dix-huit corps : un par province. Ces miliciens sont employés principalement aux fonctions de police, au transport des céréales, à l'entretien des digues, des levées et des écluses, à la réparation des routes; ils ne servent que dans les limites de leurs provinces respectives, et c'est à grand'peine que le gouverneur peut obtenir, dans les circonstances exceptionnelles, de les employer en dehors du territoire qu'ils ont charge de défendre. Drapeau vert ou Bannière verte, cette vaste gendarmerie et police se recrute par engagements volontaires, chacun des dix-huit corps dans sa province propre; et chacun a pour général commandant le foutaï ou « gouverneur », qui est toujours un civil, d'après le principe, absolu en Chine, que les armes doivent le céder à la toge.
Ce n'est pas tout encore : il y a les « Braves », depuis l'année 1860. On nomme ainsi des corps d'engagés volontaires formés alors pour résister à la grande insurrection des Taïping,
La Chine . livre
maintenus après la défaite des révoltés et plus ou moins exercés à l'européenne par des instructeurs européens, la plupart allemands. On les a munis de fusils moins rudimentaires que les fusils à mèche de la Bannière verte : ils ont le fusil à tir rapide, dernier modèle. De beaucoup le meilleur élément de l'armée chinoise, justement en vertu de cette instruction comme de ce « fourniment », on les met en première ligne pendant la guerre; et durant la paix c'est à eux que se confient les gouverneurs de provinces pour leur sécurité personnelle et l'exécution de leurs ordres. Ils veillent aussi aux frontières de l'Empire, Tonkin, Turkestan, Mandchourie.
A noter, enfin, quelques milliers de miliciens mongols et 3 000 hommes de milice tibétaine.
Pas d'État-major, pas de corps du Génie, pas d'Intendance, pas de service de Santé : ainsi se complète Tarmée chinoise, dont les futurs chefs étudient dans trois sortes de « Saint-Cyr », à Tientsin (150 élèves), à Ningpo, à Canton. L'examen d'entrée ressemble à tous les autres examens de mandarinat : il est purement littéraire et vide de sens réel; l'examen de sortie n'est guère plus sérieux.
Six arsenaux fournissent l'équipement militaire : cinq en Chine, à Changhaï, Nanking, Foutcheou, Tientsin, Whampoa près de Canton; un en Mandchourie, à Ghirin.
La marine chinoise, presque anéantie par les Japonais, était relativement beaucoup moins inférieure que l'armée du « Milieu ».
En 1880, elle comprenait déjà 40 vaisseaux à vapeur, jaugeant ensemble près de 20 000 tonnes et portant 238 canons, avec un équipage vraiment non dérisoire. La plupart des matelots, originaires de deux provinces du sud, le Kouangtoung et le Fo'kien, sont des marins habiles; en mainte circonstance, ils ont prouvé qu'ils ne seraient point des ennemis méprisables en cas de conflit avec les puissances européennes.
Pour emprunter les termes de Dujardin-Beaumetz, dans son Commerce de la Chine avec V étranger : a C'est une bien belle flotte que la flotte marchande de la Chine (réserve naturelle de sa flotte de guerre), et quel réservoir incomparable d'admirables marins n'a-t-elle pas trouvé dans toute cette population qui navigue dans les dentelures d'une côte, toute parsemée de récifs et d'îlots, au milieu des brumes et des dangers des typhons, et qui est d'une discipline, d'une patience, d'une docilité et d'un courage à toute épreuve. Ce sont des vertus
CINQUIÈME Le Gouvernement, U Administration.
communes à bien des marins ; je doute qu'elles soient poussées plus loin qu'en Chine. Ce grouillement humain qu'est la Chine a débordé sur la mer, et c'est une vision de l'avenir de demain, que de traverser, sur un steamer, toute la flottille des pécheurs et des caboteurs qui, par milliers, peinent sur ces mers terribles. J'aurai toute ma vie dans la tète le mugissement de notre sirène par le brouillard, auquel répondaient tant de crécelles, de tamtams, de grêles cris de matelots, que nous devions stopper des heures entières, au milieu de cette plainte humaine demandant grâce au géant européen qui les eut broyés. Et au large, bien loin avant d'arriver à la côte, ces jonques abordant un navire en pleine marche, de tous côtés. Ces hommes jaunes lançant leurs crampons et se hissant à bord, comme des pirates à l'abordage, cherchant du travail ou des colis à transborder, s'ils tombent à la mer, c'est la mort, nul ne les sauvera : le démon de la mer a voulu sa proie, qu'il la garde! Si on la repêchait, le mauvais sort remonterait avec elle et chercherait une autre victime! Ces jonques, avec leurs voiles immenses de bambou, leur avant relevé portant des yeux énormes comme des monstres marins, leur château d'arrière aux grandes fenêtres toutes peinturlurées de vives couleurs, leurs flancs ari'ondis et massifs, on les retrouve partout, par tous les temps, ballottées par toutes les mers ; elles portent de gros canons de fonte, pour se défendre contre les pirates, disent-elles; au besoin elles deviendraient pirates, disent les esprits grincheux qui vous montrent, sur le pont même du navire, les fusils chargés, les instructions en cas d'attaque des pirates et les grilles de fer qui vous séparent des passagers chinois. »
La flotte de guerre chinoise puisera donc, quand elle le voudra, dans la réserve d'une héroïque nation de matelots.
Mais l'équipage n'est pas tout : il y a le commandement; et c'est l'infériorité d'icelui qui, dès avant la guerre sino-japonaise, faisait douter les bons juges de l'efficacité de tout cet appareil déjà puissant.
Rien de plus délicat au monde que la tactique navale, et, pour tenir une flotte de guerre en haleine, rien d'aussi compliqué, d'aussi difficile que le maniement des appareils mécaniques, électriques, nautiques, balistiques sans lesquels on coule à fond de soi-même, si l'ennemi ne se charge pas de la besogne. Ce n'est qu'avec des calculs stricts, d'infinies précautions, une surveillance de tous les instants, qu'on arrive à surprendre ou à n'être pas surpris, à vaincre ou à diminuer la défaite, et à ne pas périr corps et biens.
La science seule, dans le sens européen, et encore en ce
qu'elle a de plus sévère, de plus rationnel, permet de faire évoluer des navires de guerre.
Or, les Chinois ne veulent pas de capitaines et d'amiraux européens à la tête de leurs flottes, pas plus que d'ingénieurs pour les construire; ils n'ont pas seulement pour devise : » Tout pour la Chine! » mais aussi : « Tout par la Chine! » Ils ne seront donc redoutables sur mer que dans un long temps, quand ils auront définitivement secoué le joug de leurs classiques I antédiluviens ».
En 1894, l'état de la flotte de guerre se résumait comme suit : 98 bâtiments de guerre, torpilleurs compris, 658 officiers, 6425 hommes d'équipage.
Curzon donne d'autres chiffres : 63 vaisseaux, la plupart construits en Europe, dont 4 cuirassés, 16 croiseurs, 17 canonniers, une trentaine de torpilleurs ou un peu plus, et 6 batteries flottantes : en tout 65 000 tonnes, 490 canons et 7 000 hommes d'équipage.
Aujourd'hui, ses cuirassés ayant été coulés par les Japonais, il ne reste guère à la Chine que des transports et des torpilleurs, divisés officiellement en quatre escadres : l'escadre du Nord, Pe Yang: l'escadre du Sud, .Ya?i Yang (à Changhaï); l'escadre de Foutcheou; l'escadre de Canton; chacune autonome, aux ordres du vice-roi de la province. Elles sont même à leur grand dam, tellement indépendantes les unes des autres que, par exemple, lors de la guerre franco-chinoise à propos du Tonkin, en 1884, Tamiral Courbet put « crever j l'escadre de Foutcheou dans les eaux de l'île de Formose, sans qu'aucune autre intervînt, ni celle de Changhaï, tout à fait voisine, ni celle de Canton, ni celle du Petchili, la plus puissante; et après la destruction de l'escadre de Foutcheou, celle de Changhaï n'osa pas affronter les vaisseaux de l'amiral français; la règle fut alors : « Chacun pour soi ! »
L'école navale de Tientsin, qui a été fondée en 1890, garde les élèves aspirants pendant quatre ans, et les officiers pendant sept.
Des arsenaux maritimes qui se sont élevés avant la guerre sino-japonaise, deux ont cessé d'être chinois : Port-Arthur, devenu russe, après avoir appartenu par droit de conquête aux Japonais, et Weï haï weï, devenu anglais, de japonais que l'avait fait une guerre heureuse; les trois restés chinois sont Changhaï, Foutcheou et Canton.
Les quatre contre-torpilleurs, que les alliés ont pris en 1900 devant les forts de Takou, et que l'on dit être des œuvres de construction parfaite, ont été distribués entre les quatre nations, France, Russie, Allemagne, Angleterre.
CINQUIÈME Le Gouvernement, V Administration.
L'Empire avait commencé à fortifier plus ou moins sérieusement ses côtes, notamment à l'embouchure du Peï ho, voisine de la capitale, sur le bas Yangtze kiang et à Canton ; la guerre japonaise et la guerre de 1900 ont tout remis en question.
L'Empire du « Milieu » ne fait pas « suer »
'7// ses contribuables autant que tel pays d'Europe :
LE BUDGET, taxé à 400 millions d'habitants et comparé, par
LA DETTE exemple, à la France, il devrait « s'honorer » d'un
budget de 36 milliards en recettes, avec dépenses
notablement supérieures aux x^evenus.
Il est très difficile d'évaluer le budget annuel de la Chine parce que les statistiques n'en sont pas recueillies par un bureau central et qu'il existe en réalité trois budgets distincts, le budget ordinaire qui est celui de l'État, le budget extraordinaire qui est celui de l'Empereur, et le budget des douanes que l'on peut considérer déjà comme étant celui des étrangers. D'après M. de Pouvourville, l'ensemble de ces trois budgets s'élèverait à dix-sept cents millions de francs environ, soit à 4 francs par tcte.
Les deux |)rincipaux aliments de ce revenu sont l'impôt de capitation et l'impôt sur les propriétés.
L'impôt de capitation se prélève d'après les recensements quinquennaux à tant par adulte mâle et à tant par enfant mâle : c'est là ce qui explique pourquoi les mandarins éprouvent tant de difficulté à produire des recensements exacts, les familles cherchant naturellement à ne pas se laisser inscrire. Ce serait là une raison pour croire que les statistiques de la population sont en général au-dessous de la réalité.
L'impôt sur la propriété s'établit sur les données des registres cadastraux indiquant la nature des terres et les genres de cultures. On recueille aussi des impôts en nature, bois de construction et de chauffage, foin, racines potagères, riz, millet, froment, lin, soie, coton et sel. Le contrôle de la répartition et de la levée est fait par le corps des égalisateurs territoriaux. Chaque fois que les dépenses publiques excédaient la somme des recettes, c'est par la voie de souscriptions volontaires que le gouvernement devait arriver à les couvrir; mais on sait que l'invasion des Européens a changé tout cela : c'est maintenant par la voie des emprunts que l'on procède.
Le budget des dépenses se règle sur celui des recettes. Officiellement, il ne serait que d'environ 330 millions de francs,
La Chine. livre
comme le budget normal des recettes, mais en fait il est environ quintuplé et dépasse un milliard et demi.
La première remarque suggérée par le budget de la Chine, relativement si vertueux et modeste, c'est l'extrême modicité de l'impôt foncier.
Qu'on juge à quel taux singulièrement bas il fixe la taxe imposée à la propriété agricole : en réunissant l'impôt payé en argent à l'impôt payé en grains et en paille, on obtient un total de moins de 119 millions de francs, ou de 131 à 132 millions d'après Brandt; or, on estime le revenu annuel de l'agriculture chinoise à 46 milliards — ce qui ne fait d'ailleurs que Ho francs par hectare.
En admettant donc 125 millions pour le produit annuel de la taxe, il ressort que la terre n'est imposée qu'au 1/184 de son produit. Le gouvernement chinois augmenterait de bon cœur ce taux fixé dans un temps très ancien; mais les paysans chinois — tous les paysans — sont ultraconservateurs, surtout en matière de débours, et il redoute de fomenter une révolution si peu qu'il touche à cette taxe-là.
Le produit des douanes se distingue avantageusement de celui de Fimpôt foncier, de l'impôt du sol et autres monopoles, en ceci que, n'étant pas perçu par des fonctionnaires chinois, la plupart aussi malhonnêtes que malhabiles, il rapporte ce qu'il doit rapporter au gouvernement qui a eu la sagesse, contrainte et forcée, d'en confier la perception à une administration purement européenne, ayant des Anglais à sa tête, et la langue anglaise, non la langue chinoise, pour idiome officiel.
Malheureusement, cette administration, qui dépend du bureau des Affaires étrangères, ne contrôle que les douanes maritimes.
Elle n'a pas à s'occuper des douanes « intérieures », portant sur les échanges qui se font au moyen de jonques de construction chinoise, et ne s'étend pas en dehors de la zone ouverte au commerce général : au sortir des ports du littoral de la mer ou de la rive du Yangtze, commencent les douanes intérieures du likin ou « millième s, qui doublent, triplent ou décuplent la valeur des objets suivant l'avidité des mandarins.
D'après un article du traité de Tientsin, un droit de 2 et demi pour 100, ajouté à la taxe d'importation de a pour 100, devrait exempter les marchandises de tout impôt supplémentaire; mais les hauts mandarins, les gouverneurs de province,
< Gao )
CINQUIÈME Le Gouvernement, V AdminisLrailon,
qui gagnent beaucoup au likin, ont eu l'art de rendre cette clause illusoire, par inertie, par ruse, par mauvais vouloir ou autrement; et il faut, comme ci-devant, payer un droit de passage aux portes des villes, sur les routes, sur les canaux et sur les ponts. Le péager réclame telle taxe pour la réparation des pagodes, telle autre pour le succès des prières faites en vue d'obtenir la pluie ou le beau temps, telle autre encore pour le service de la milice, pour un anniversaire ou pour le mariage d'une « illustre » princesse.
Ce sont ces obstacles au trafic intérieur qui empêchent le mouvement des échanges avec l'étranger de prendre son activité normale. Les Chinois achètent volontiers des marchandises étrangères, non seulement pour leur usage personnel, mais aussi pour les fêtes publiques; ils aiment la pompe extérieure, les drapeaux, les riches tentui'es, les feux d'artifice, et dépensent largement les jours d'apparat; mais des villes du littoral à celles de l'intérieur la valeur des objets d'importation étrangère est parfois décuplée, et même au delà, du fait de la difficulté des transports et de la « méchanceté » du likin. Celui-ci pourrait bien mourir de ses excès et passer avant longtemps sous une administration européenne, qui le régularisera, le fera beaucoup moins onéreux à la nation en même temps que beaucoup plus profitable au gouvernement et aux provinces. Quant à le supprimer, on ne saurait y penser de sitôt, car le budget ne peut guère s'en priver.
Autant peut-être que le likin, le manque de monnaies commodes est une des causes de la rareté des relations directes entre les ports et les villes de l'intérieur. L'ancien système monétaire, qui comprenait l'or, l'argent et le bronze, a cessé d'exister à la suite de toutes les falsifications que l'État s'est permises, et le gouvernement ne fabrique plus d'autre monnaie que des tchen ou « sapèques », faites d'un alliage de cuivre et d'étain; monnaie dont on prétend qu'on en use depuis vingt-six siècles avant notre ère.
On appelle sapèques des disques percés qu'on passe dans une ficelle : un millier de ces disques, du poids d'un peu plus de 4 kilogrammes, forme le tiao, unité monétaire sujette à un agio constant, tiao comme sapèque n'étant que des noms sans valeur précise, changeant de semaine en semaine, de district en district : ainsi dans telle ville on ne compte que 99, 98, ou 96 sapèques à la centaine; à l'est de Tientsin, un tiao ne vaut que 333 sapèques au lieu de 1 000.
L'once d'argent, tael ou lan, dont la valeur moyenne est d'environ 1 500 sapèques, est également une monnaie fictive qui,
variant de marché à marché, permet aux changeurs et aux banquiers de prélever un bénéfice, d'autant plus considérable sur toutes les transactions, que le taux légal de l'intérêt est de 30 pour 100 par an, de 3 pour 100 par mois. Avant que le commerce extérieur eût introduit beaucoup de monnaies étrangères dans le pays et eût fait baisser la valeur relative du tael, on donnait dans certaines provinces jusqu'à 3 000 sapèques pour une once d'argent.
Daprès la Cité chinoise d'Eugène Simon, il se pourrait bien que le poids, l'incommodité de cette singulière monnaie aient été l'une des causes d"où naquit en Chine la monnaie fiduciaire, à peu près à la même époque, suppose-t-on : « On comprend en effet que le poids des sapèques a dû faire songer au moyen d'en éviter le transport. On peut penser aussi que le peu de solidité des maisons chinoises, ainsi que les incendies auxquels les expose le bois qui est beaucoup employé dans leur construction, durent engager dès longtemps les citoyens à réunir leurs épargnes dans des bâtiments spéciaux, sous la garde d'un comptable tenant note de tous les dépôts qui lui arrivaient et faisant les restitutions par virements ». C'était déjà la Banque, le « Clearing house », la « Chambre de compensation ». « Et, ajoute-t-il, les banques actuelles ne diffèrent guère de cette banque primitive. Ce sont surtout des institutions de dépôts et d'escompte..., tellement populaires qu'il n'y a guère de négociant, de fermier, ou simplement d'ouvrier rangé qui n'y ait un compte ouvert, de petit artisan qui n'y apporte ses économies de la semaine ou de la journée. »
Le Service des Douanes maritimes établit ses comptes en taels haïkouan : il y a vingt ans, ce tael valait 7 francs environ, il ne vaut plus dans l'instant présent, que 3 francs 75 centimes, d'après le protocole des négociations internationales : d'où, à 1 oOO sapèques par tael, 4 sapèques font un centime. Le même Service ne reçoit le paiement des droits qu'en saisi, c'est-à-dire en lingots d'argent dont la valeur est estampillée. Les lingots d'argent que Ton préfère, à cause de leur pureté de tout alliage, sont les * souliers » de Tchoung tcheng, ainsi nommés de la forme que leur ont donnée les affîneurs.
La monnaie la plus usuelle de toutes est la piastre mexicaine, que des négociants font frapper spécialement pour le commerce de la Chine. L'or n'est employé nulle part comme monnaie d'échange; mais le papier-monnaie, appelé jadis « or ailé » ou < monnaie volante », est d'un usage général dans le Royaume Central depuis une dizaine de siècles. A l'exception
CINQUIÈME Le Goui^ernement, VAdminis libation.
de Pingtchouan tcheou, ville du nord du Petchili, il n'est pas une cité chinoise, pas même Peking, dont les négociants signent des billets acceptables dans le commerce ordinaire à plus de 20 kilomètres de leur enceinte.
Pour en revenir à l'Administration européenne des douanes chinoises, elle va certainement servir de modèle à d'autres institutions imposées par l'Europe à la Chine, dans le but de percevoir des droits dont le montant sera consacré au paiement du capital et des intérêts de l'indemnité dont la Chine vient de se reconnaître redevable envers les puissances alliées contre elle.
Sur ses 3 500 ou 4 000 employés il y a 700 Européens, avec une majorité notable d'Anglais.
Elle ne contrôle pas seulement les douanes, mais aussi les phares et les balises : 38 phares, 14 feux flottants, 57 balises éclairées, c'était, à la fin de 1897, une somme de 109 feux sur le littoral et les fleuves de Chine.
Les chiffres donnés ordinairement comme exprimant le revenu annuel de la Chine sont très inférieurs à la réalité : le budget de l'Empire passe sous silence divers impôts, d'un total probablement très dru, que les gouverneurs des provinces prélèvent sur leurs provinciaux. La décentralisation chinoise a fait de ces vice-rois des « sous-empereurs » qui doivent compter sur leur propre caisse plus que sur le trésor impérial — et c'est là une source de malversations et d'iniquités. Au point de vue fiscal, la latitude que leur laisse le pouvoir central va presque jusqu'à l'indépendance : « ils établissent souverainement et recouvrent de même les impôts; ils n'ont d'autre obligation que de transmettre au trésor une somme déterminée, qui ne varie guère d'une année à l'autre ; ils disposent donc du surplus comme ils l'entendent », et en général ils l'entendent très mal. « Chacun des agents du trésor, dit A. de Pouvourville, dans son Empire du Milieu, réclame aux collecteurs des communes, une somme plus forte que celle que lui indique le vice-roi; et chacun des collecteurs prélève sur les maires des villages plus qu'il ne doit représenter : l'impôt est ainsi grevé d'autant plus d'additions qu'il passe par plus de mains intermédiaires, ï
En somme le village enrichit les collecteurs de taxes communales, les agents du trésor, les vice-rois, et, en bas la Commune, en haut l'État sont frustrés d'autant.
La dette chinoise croît et prospère.
Jusqu'à ces derniers temps extrêmement faible, eu égard à
La Cltine. livre
la population, à la richesse latente de l'Empire, elle se double d'un seul coup ou à peu près en ce moment-ci, par l'indemnité, plus ou moins usuraire, consentie par le « Milieu » aux puissances civilisées. »
Au début de la guerre de la Chine contre la Multiple Alliance elle se montait à 1 500 millions de francs répartis de la façon suivante, par emprunts successifs :
Emprunt de 1887 (allemand)
— 1894 (anglais)
— février 1895 (anglais)
— juillet 1895 (anglais)
— — (allemand)
— — (franco-russe)
— 1896 (anglo-allemand)
— 1898 (anglo-allemand)
— — (franco-belge), pour les chemins de
fer
— — (anglo-allemand), pour les chemins
de fer
Total
Les deux derniers emprunts, 134 500 000 francs, voués à la construction de voies ferrées au profit de l'État, doivent, en bonne justice, être soustraits de ces 1 496 625 000 francs : c'est en somme une avance de fonds.
Restent donc 1 362 125 000 francs, payables en annuités dont la plus reculée a pour date future l'an 1943.
C'est une charge bien légère : quelque chose comme 3 francs 40 centimes par Chinois, tandis que la dette « nationale » de chaque Français dépasse 800 francs ! Il est vrai que le « Royaume Fleuri » double en ce moment-ci son fardeau : le traité de paix de 1901 l'ayant condamné à une indemnité de 450 millions de taels envers les puissances coalisées : soit pour les 450 millions de taels infligés aux Chinois, environ 1 600 millions de francs, à peu près une année des recettes annuelles du gouvernement, de l'Empereur et des douanes. Il est vrai que la Chine a quarante années pour se libérer avec 4 pour 100 d'intérêt par annuité.
On peut donc dire que les « puissances civilisées », usant du suminu'^njus, renouvellent envers la Chine la suinma. injuria. des cinq milliards exigés de la France par la Prusse.
CINQUIÈME Le Goin>ernement, V Administration.
La part de la France dans l'indemnité est de 263 millions, dont une forte proportion pour les missions catholiques.
Voilà donc la Chine pourvue d'une dette d'environ trois milliards.
Ce ne serait rien pour un pareil pays, ou plutôt au regard du développement de richesse et de force promis à un pays justement réputé « sans pareil ». Mais ce n'est là qu'un commencement. La Chine n'empruntait pas autrefois, et si elle emprunte maintenant, c'est que les banquiers des deux mondes, sûrs de trouver un placement bien hypothéqué, se sont fait appuyer par les Puissances pour faire accepter leur argent. Ils en feront accepter bien d'autre encore; leur dernier bienfait a été de faire « jouir » la Chine d'une loterie impériale.
Le « Fils du Ciel », on le sait, étend son pou- IX voir sur un territoire beaucoup plus étendu que
DIVISIONS le Royaume Central : ses troupes sont cantonnées ADMiNis- sur les bords de l'Amour, dans la vallée de l'Ili, TRATiVES au pied des Pamir, jusqu'à l'entrée des gorges de l'Himalaya. Notons que les récents événements font des cantonnements chinois le long de l'Amour, en Mandchourie, une garnison plus que précaire, sinon même déjà « décampée ».
En outre, une ancienne fiction permet au maître du « Grand Empire » de revendiquer comme pays vassaux tous ceux qui sont avec lui en relations d'ambassades et de présents annuels. Il suffit qu'un gouvernement étranger accepte l'envoi du calendrier chinois pour qu'il soit considéré comme tributaire : c'est ainsi que le Népal, le Bhoutan, la Cochinchine, sont tenus pour des vassaux du Fils du Ciel.
Il est vrai qu'à plusieurs époques les Chinois ont pu intervenir dans les affaires intérieures de ces différentes contrées. Pendant le xix« siècle, tous les rois d'Annam, « regardant, comme le tournesol vers la figure du Soleil, leur seigneur », ont demandé l'investiture au gouvernement chinois, et lui ont envoyé le tribut. En 1880, une ambassade officielle est encore venue le porter à Peking, et lors des affaires du Tonkin le Tsoungli yamen a réclamé contre l'intervention de la France en Annam. De même la Corée n'a cessé de faire acte de vasselage depuis deux siècles et demi. Mais ces pays ne sont que très peu ou pas du tout chinois, sauf la Mandchourie, région hautement agricole, qui se chinoisait de jour en jour, quand la force des choses l'a poussée dans le giron de la « sainte Russie ».
La Chine. livre
En s'en tenant à la Chine propre, ses dix-huit provinces sont groupées en huit vice-royautés ou gouvernements généraux. Chacune des provinces se divise en départements ou fou, qui se subdivisent eux-mêmes en arrondissements ou tcheou, partagés en districts ou hien ou hsien : ces mots sont ajoutés d'ordinaire aux noms des villes qui ont été choisies comme chefs-lieux des divisions et subdivisions. Les communes proprement dites, les pao ou tou, sont en moyenne au nombre de 50 à 70 par hien.
En outre, un certain nombre de tcheou, dits tchili tcheou, ou « Dépendances directes », dépendent immédiatement de l'administration centrale de la province, et troublent ainsi la hiérarchie régulière des cités. Les ting ou préfectures militaires sont nombreuses dans les pays de population mixte : on leur donne le nom de tchili ting, quand elles sont en rapports immédiats avec l'administration centrale. Certaines tribus d'aborigènes soumis ont aussi leurs communes autonomes, se subdivisant en tou fou, en tou tcheou et en tou se. La ville de Peking se trouve sous une administration militaire spéciale dont la juridiction s'étend à quelques kilomètres dans la banlieue.
Le commandement supérieur appartient au tsongtou ipour les vice-royautés, au foutaï pour les provinces, aux foutsun et aux taotaï pour les arrondissements ou groupes d'arrondissements. Les commissaires spéciaux sont désignés sous le nom de kintchaï.
Ci-dessous la division administrative des chipa chang ou des dix-huit provinces de la Chine propre, avec les superficies et les populations qu'on leur attribue le plus communément, et qui ne sont, pour le nombre des habitants, qu'une estimation probablement assez lointaine oe la vérité.
CINQUIEME
Le Goui^ernement, l'Administration.
NOMS
JLATION
sbablo ou posée.
FOU OU PRÉFECTURES