‹ L'empire et l'Angleterre; (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · AVANT LA GUERRE · texte numérisé non relu

AVANT LA GUERRE

J'ai publié, dans les premiers mois de cette année, des dialogues politiques sur le Second Empire (i).

J'ai étudié la politique extérieure de la France, telle qu'elle est sortie, par diverses transformations successives, de la guerre d'Orient, de l'alliance occidentale, du Congrès de Paris et de l'alliance sarde dont la guerre d'Italie contre l'Autriche était la condition.

Cette guerre n'était pas déclarée. L'Autriche n'avait pas envoyé au Piémont Vultimatnm qui en fut le signal, et une partie de l'Europe s'obstinait à n'y pas croire. Les espérances pacifiques étaient entretenues par le succès attribué à la mission de lord Cowley, et par la réunion prochaine d'un Congrès annoncé pour sanctionner les résultats de cette mission. L'Angleterre proclamait hautement et fièrement le principe conservateur de la foi due aux traités; l'Allemagne toute entière semblait décidée, à s'unir à l'Angleterre pour défendre l'équilibre et le statu que européen.

Cette attitude des Puissances et les manifestations de l'opinion partout hostile à une guerre dont elle ne com-

(1) 4 volume in-12, chez H. Goemaere, à Bruxelles.

prenait ni la cause ni le but, paraissaient de puissantes garanties du maintien de la paix générale.

Ces espérances pacifiques, je ne les partageais pas ; ce congrès, je croyais pouvoir prédire qu'il serait dissous avant d'être ouvert. En étudiant la situation en elle-même et dans son fond, sans me laisser distraire par les incidents de surface, par les prétextes soulevés et les pièges tendus, j'arrivais à ces trois conclusions :

La guerre est inévitable ;

Cette guerre sera fatalement révolutionnaire; elle pourra donner la gloire, mais les résultats politiques seront nuls ou désastreux;

Elle laissera l'Italie dans une position pire que la veille, l'Europe de 1815 en pleine dissolution, les Puissances divisées, le cahos européen formé au seul profit de la révolution; cette guerre tôt ou tard deviendra générale.

Je disais:

« L'alliance avec le Piémont, c'est la menace d'une guerre « générale et révolutionnaire. On consomme la rupture « avec l'Autriche. On prépare avec Rome une rupture, qui « n'a jamais profité à personne. On alarme l'Europe qu'on c( avait rassurée; on inquiète les intérêts conservateurs « et religieux qu'on avait accepté la mission de défendre.

« L'allié de la France en Italie, ce n'est plus même le « Piémont, c'est la Révolution. Cet allié est difficile à satis- (c faire; il rend impossible la paix qu'on a intérêt et qu'on « a peut-être la volonté de conserver; il rend périlleuse la « guerre qu'il provoque et qu'il exige; il empoisonnera la « victoire aussi bien que la défaite.

« Les grandes guerres se jugent par les grands résultats; c< elles donnent des conclusions dignes d'elles. La guerre

« d'Orient a été sans doute une guerre importante; mais « les résultats politiques en ont été nuls et l'impuissance « seule est sortie de ce grand effort. Le traité de Paris « n'est pas une solution. Il a laissé suspendues toutes les « questions soulevées, et il en a suscité d'autres pleines c( d'orages, comme la question italienne

« Tenez pour certain qu'on apportera dans la question « italienne que l'on soulève, la même impuissance qu'on a « montrée à terminer la guerre d'Orient. On la remuera « pour la compromettre, pour la perdre peut-être; on ne « résoudra rien.

« La diplomatie, quoi qu'elle tente et qu'elle fasse, lais- « sera le lendemain la situation plus mauvaise que la « vpille, les puissances plus divisées, l'Italie plus troublée, « les princes italiens sans indépendance, humiliés et désce armés (j'aurais dû dire chassés), le Souverain Pontife mis « au ban de l'Europe, à l'égal du Sultan, la papauté affaic( blie, compromise avec l'Europe chrétienne toute ence tière,... tout le monde abaissé, et la démagogie euroce péenne ayant repris en quelques mois toutes les forces ce qu'elle avait perdues depuis dix années...

ce L'intérêt de la France n'est pas, nous l'avons prouvé, de

ce voir l'Autriche exclue de l'Italie, de voir un grand royaume

ce se former aux portes de la France et tenir les clefs des Al-

cc pes. L'agrandissement de laSardaigne, l'alliée actuelle de

« l'Empire, peut sourire à Napoléon III; mais les alliances

ce sont éphémères ; le Piémont a été l'allié séculaire de

ce l'Autriche : sera-t-il l'allié séculaire delà France? Laise( ser créer un état de premier ordre aux pieds des c< Alpes, comme on a permis à Frédéric II de créer aux ce bords du Rhin une Prusse dont le premier empire a pu

c( peser !a puissance à Waterloo, est-ce pour la France « une force ou un danger?...

« Au lieu de vouloir exclure l'Autriche de Tltalie, on au- « rait dû s'allier à elle. Au lieu d'attaquer son influence, (( il fallait la partager, fonder le double protectorat des « deux grandes puissances catholiques dans la Péninsule, « travailler ensemble, et de concert avec les Princes ita- « liens, aux améliorations, aux réformes à introduire et à « étendre. Il fallait surtout éteindre le foyer de la dé- « niagogie qu'on y entretient, et fortifier les pouvoirs trop « faibles pour résister et pour agir. On devait suivre en « Italie une politique de gouvernement, et ne pas y ence courager la politique que M' Guizot a si bien nommée (( la politique du chaos.

« L'alliance avec l'Autriche en Italie pour la pacification « et le progrès de l'Italie elle-même, est la meilleure police tique à suivre; la rupture avec Rome est la faute capitale c( à éviter.

c( Affaiblir l'Autriche, c'est affaiblir l'Europe conserva- « trice; affaiblir la Papauté, c'est affaiblir l'Europe chréc( tienne toute entière...

ce Les Gouvernements croient échapper à la Révolution ce en lui livrant l'Eglise et la Papauté, et nourrissent le fol ce espoir de garder la place, en abandonnant les fortifications ce et les murs...

ce L'Unité italieyine est un rêve et une arme de destrucee tion aux mains du parti révolutionnaire. On lui substitue ce YUnion fédérale. Est-elle possible? Peut-être; mais à ce COU}) sûr, ce n'est pas dans les conditions qu'on imace gine... Si une confédération peut exister en Italie, c'est c( avec l'Autriche. Avec l'Autriche, la France peut beaucoup

« tenter en Italie ;sans l'Autriche, elle n'y trouvera, comme « alliée, que la Révolution.

« Il faut à une grande union fédérale une tête et un « hras, et cette tète et ce bras qui, dans la pensée du « Congrès de Vienne, étaient l'Autriche, pourraient être la « France à côté de l'Autriche, si la France le voulait. « L'Italie catholique grandirait ainsi, sous le protectorat « des deux grandes puissances catholiques et conserva- « trices de l'Europe; la Révolution, ce chancre qui ronge les « entrailles de l'Italie depuis cinquante ans, serait définiti- « vement vaincue; les intrigues des lords Minto y devienne draient impossibles ; la Papauté et l'Église en recevraient « une force immense; une cause de perturbation euro- « péenne serait enlevée; l'Italie serait pacifiée, l'Europe « rassurée, l'Autriche raffermie, la France prépondérante...

« Que la France penche vers l'Angleterre ou vers la « Russie, elle a besoin de l'Autriche pour ne pas être à « la merci de ces deux puissances. Sans l'Autriche, la c( France, toujours menacée d'isolement et d'abandon, se « trouve à la suite des alliances; avec l'Autriche, elle les « domine...

« Il fallait ne pas laisser tomber sans résultat la question « d'Orient, si riche d'avenir, pour soulever prématurément « la question italienne dans des conditions telles, que la « révolution ou la guerre doit nécessairement en sortir. « L'Indépendance de l'Italie ne pourrait être achetée que « par des compensations accordées à l'Autriche sur le Da- « nube, si toutefois l'on croit possible de faire sortir cette « indépendance de l'action de la diplomatie et de la paix. « Ne pouvait-on pas et ne pourra-t-on plus rattacher la « question italienne à la question d'Orient et proposer à

« l'Autriche, sur le Danube, de larges compensations à de « faciles sacrifices?

« Napoléon III, s'il ne brise pas avec énergie les liens c< dans lesquels le Piémont l'enlace, va se trouver enfermé « dans le dilemme d'une paix humiliée, d'un abaissement « politique, ou d'une guerre générale et téméraire contre « l'Europe coalisée.

« Hier, c'était la Russie qu'on voulait amoindrir, c'est « aujourd'hui l'Autriche qu'on veut abaisser; c'était la « Papauté qu'on protégeait, c'est la Papauté qu'on menace; « c'était la paix que l'on proclamait, c'est la guerre que l'on « souffle; c'était la révolution qu'on voulait écraser, c'est ce la révolution que l'on ménage et dont on encourage « toutes les espérances ; c'est l'ordre européen qu'on avait « mission de rétablir, c'est le chaos européen que l'on « crée.

« Le futur empereur, me disait le Prince de Metternich « en 1850, a de belles cartes entre les maiiis; il joue bien son « jeu; d'heureuses chances s'ouvrent devant lui; il est habile « et heureux ; il ira très-loin, mais il a un écueil à éviter « sur lequel il pourra se briser. Je crains qu'il ne périsse « comme empereur révolutionnaire, le jour ou il séparera en c( Italie sa politique de la politique de l'Autriche et de l'Euc( rope. ))

J'écrivais ceci, le 15 avril 1859, au seuil de la guerre. Trois mois plus tard, après une campagne rapide et semée de brillantes victoires, Napoléon III s'arrêtait au Mincio, en face de Vérone et de l'Adriatique, ou plutôt en face de la Révolution menaçante et de la guerre générale prête à éclater. Il signait avec l'empereur François-Joseph la paix de Villafranca, étonnant le monde politique par cette paix

inattendue, comme il l'avait déconcerté par cette guerre imprévue et soudaine.

Voici comment Napoléon III, dans son discours au corps législatif, justifiait cette guerre et expliquait cette paix :

« Lorsque, après une heureuse campagne de deux mois, « les armées française et sarde arrivèrent sous les murs de « Vérone, la lutte allait inévitablement changer de nature, « tant sous le rapport militaire que sous le rapport politi- « que. En commençant la longue et stérile guerre de sié- « ges, je trouvais l'Europe en armes, prête, soit à disputer « nos succès, soit à aggraver nos revers. Il fallait se résou- « dre à briser les entraves apposées par les territoires « neutres, et alors accepter la lutte sur le Rhin comme sur (c l'Adige. Il fallait partout franchement se fortifier du « concours de la Révolution... Les moyens eussent été hors « de proportion avec les résultats à attendre... Pour servir « l'indépendance italienne, j'ai fait la guerre contre le gré « de l'Europe; dès que les destinées démon pays ont pu « être en péril, j'ai fait la paix. »

Ces paroles remarquables pourraient servir d'épigraphe au livre que j'ai publié. Je ne les rappelle pas pour m'en prévaloir au profit de mon amour-propre, mais parce qu'elles servent de point de départ à une phase nouvelle et déjà disparue de cette situation mobile, grave et pleine d'obscurité, que la guerre d'Italie a créée.

L'Empereur a donc hautement reconnu que s'il faisait un pas de plus dans la voie où la politique du Piémont l'entraînait, la guerre devenait tout à la fois révolutionnaire et générale. Il a vu clairement que pour ne pas être poussé au delà de son programme politique, il devait s'arrêter, au risque delaisserinachevée la réalisation de son programme

militaire. A une guerre qui allait devenir révolutionnaire, il donna, ou du moins voulut donner une conclusion conservatrice.

Je ne descendrai pas à l'injure de penser et de dire que cette paix manquait de sincérité; que l'Empereur trompait moins l'Italie en terminant la guerre, qu'il ne trompait l'Autriche en faisant la paix; qu'il a reculé à Vérone plutôt en face des périls militaires et des menaces politiques, que devant cet appui de la Révolution qu'il a feint de répudier un moment, mais dont il se promettait de se servir plus tard pour ses desseins; qu'il a consenti à laisser déchirer par le Piémont cette paix déplorabiement livrée aux conspirations intérieures et aux intrigues étrangères; qu'il était décidé d'avance à faire du sacrifice de la Papauté le gage de sa réconciliation avec l'Angleterre, à laisser s'accomplir partout, à Parme, à Modène, à Florence et à Bologne, sous l'hypocrite abri de la non-intervention, des faits qui devaient donner un démenti à toutes les promesses impériales de Villafranca et de Zurich.

Je crois peu à ces habiletés et à ces ruses qui trompent souvent ceux qui s'en servent et blessent toujours la main qui les emploie. Je pense que l'on a été sincère à Villafranca, mais qu'on a mal apprécié la force d'impulsion des événements qu'on avait lancés sur une pente rapide, et qu'on a trop compté sur sa propre puissance pour les arrêter. Ces événements pouvaient difficilement être arrêtés ; j'avais prédit avant la guerre qu'ils ne le seraient pas; peut-être une volonté ferme et décidée pouvait-elle encore les conjurer; peut-être les difficultés immenses imprudemment soulevées pouvaient-elles encore être vaincues, mais il eût fallu que Napoléon III eût misa réaliser, à imposer la paix, toute

la [)ersistance, toute la puissante énergie qu'il a déployée à conduire la cçuerre. —

Page 1