PAIX DE VILLAFRANCA. CE QU ELLE POLVAIT ÈTUE. CE
qu'elle est DEYEINUE.
C'est ici que se laisse apercevoir une grande faute, d'où sont nées les complications actuelles. Voyons ce que la paix de Villafranca pouvait être, ce que Napoléon III voulait, je pense, qu'elle fût, et ce qu'en effet elle est devenue.
Ce que l'Empereur voulait, avant la guerre, et ce qu'il déclarait vouloir en la terminant, c'était d'abord l'indépendance de l'Italie dans des conditions possibles: l'Autriche derrière le Mincio, puisqu'on n'avait pu la rejeter audelà de l'Adige et de l'Adriatique; la Sardaigne à Milan. Mais cette indépendance ne devait pas être rex])ulsion révolutionnaire des Princes italiens et l'abaissement i)lus révolutionnaire encore du chef de la Catholicité.
La restauration des Princes italiens et l'intégrité des Etats de l'Eglise, étaient donc les deux conditions qui devaient empêcher l'indépendance italienne de devenir un
instrument d'ambition aux mains du Piémont, une arme aux mains de l'Angleterre, une ressource aux mains de la Révolution.
La Sardaigne devait être agrandie, assez pour être une force au profit de l'Italie, pas assez pour être une menace contre la France et contre l'Europe; elle ne pouvait pas devenir la Prusse du Midi, en apportant le poids d'une sixième grande puissance dans la balance européenne dont l'équilibre aurait été ainsi manifestement rompu.
Rome, Naples et les Duchés formaient des contrepoids suffisants au royaume Lombardo-Sarde, et résistaient ainsi à une prépondérance dangereuse pour les nationalités et pour la liberté même de l'Italie.
La confédération italienne ruinait l'Unité que la révolution aurait laissé constituer d'abord au profit du Piémont, pourla revendiquer bientôt en son nom; car l'Unité, qu'on le sache bien, ce n'est pas Victor-Emmanuel, c'est Mazzini.
En plaçant la Papauté au sommet de cette confédération, c'était soustraire l'Italie aux deux plus grands dangers qui la menacent: l'influence protestante de l'Angleterre et l'action des sociétés secrètes ; c'était lui conserver le caractère catholique, c'est-à-dire, maintenir l'influence de la France.
Napoléon IH voulait affaiblir TAutriche en Italie, mais il ne voulait pas son affaiblissement en Europe. Il importe à la politique française que l'Autriche reste forte, parce que i( son existence, selon le mot de Talleyrand, est indispensable, dans sa masse, au salut des n^itions civilisées; » parce que l'Autriche peut être opposée comme une barrière puissante, tantôt à la Russie en Orient, tantôt à l'Angleterre dans l'Adriatique, en Italie et dans la Méditerranée, tantôt à la
Prusse en Allemagne. Je ne puis assez le redire, et je voudrais que cette vérité figurât parmi les axiomes de la politique française: « la France, qu'elle penche vers l'Angleterre « ou vers la Russie, a besoin de l'Autriche pour ne pas être « à la merci de ces deux Puissances prépondérantes; sans « l'Autriche, la France, toujours menacée d'isolement et « d'abandon, se trouve à la suite des alliances; avec « l'Autriche, elle les domine. »
L'Empereur l'avait parfaitement compris à Yillafranca. Il avait voulu associer l'Autriche à ses plans de régénération de l'Italie. L'Autriche cessait d'être un danger pour l'Italie; elle devenait une protection et pouvait au besoin servir de menace armée contre les menées de la révolution italienne, contre la recrudescence de l'ambition piémontaise, et contre les intrigues de lord Palmerston.
Mais en laissant ainsi l'Autriche en Italie, en l'appelant à faire partie de la confédération italienne, ne fallait-il pas que la France y restât ou plutôt y entrât? Elle ne peut pas occuper éternellement Rome, et Turin n'est pas un allié sûr. Napoléon III pouvait y entrer peut-être par la Savoie et Nice, si les vœux réels des populations l'avaient appelé. Mais pour, cela, il eût fallu ne pas commettre la faute de reprendre contre Rome la politique de M' de Cavour, l'une des causes qui détachent la Savoie catholique du Piémont révolutionnaire.
Celte position était magnifique, surtout en vue des événements qui s'amassent du côté de la Méditerranée et de l'Orient et qui éclateront tôt ou tard. L'Autriche, alliée de la France, surveillait les contrées danubiennes du haut des remparts de Vérone et de Venise ; la France, protectrice de l'Italie, influente à Rome, prépondérante à Turin et à Mi-
îan, tenant à Chamberry une des clefs des Alpes, s'ouvrant à Nice un nouveau port dans la Méditerranée, maîtresse à Alger, donnant à l'Espagne ramenée à son alliance, une place à coté d'elle sur les rives du Maroc, la France devenait la dominatrice de la Méditerranée et prenait une position formidable dans les nouvelles luttes de l'Orient.
Telle est la pensée que j'ai prêtée à l'Empereur, le jour où j'ai lu les préliminaires de la paix de Yillafranca, et je suis convaincu que cette pensée était alors la sienne. Il en avait une autre: il comptait sur l'alliance russe conclue au Congrès de Paris et confirmée plus tard à Stutlgardt; il s'est cru assez fort, en signant la paix avec l'Autriche, pour réconcilier celle-ci avec la Russie, fonder l'alliance des trois empires, diviser et dissoudre la confédération germanique, et isoler la Prusse impuissante dans cette confédération ; isoler l'Angleterre à son tour, et pouvoir à son gré €t à son heure, porter la guerre prochaine sur les côtes de la Grande-Bretagne, en Orient ou sur le Rhin.
Nous verrons plus loin comment il s'est trompé; comment la haine de la Cour de Russie contre l'Autriche, l'habileté diplomatique de l'Angleterre et la trahison de la révolution italienne, qu'il croyait tenir et qui s'est retournée contre lui, comment cette haine, cette habileté et cette trahison coalisées, ont déjoué tous ses calculs et l'ont acculé dans une impasse politique; comment, au lieu de l'isolement de la Prusse en Allemagne et de l'isolement de l'Angleterre en Europe, un autre résultat, sorti de l'entrevue de Breslau entre le Czar et le Régent de Prusse, allait se produire au Congrès de Paris, et ce résultat eût été l'isolement de la France.
Mais n'anticipons pas. f.e programme politique do Villa-
l'ranca était une grande pensée; mais pour l'accouiplir, l'Empereur n'avait qu'une heure qu'il ne pouvait laisser échapper sans tout compromettre. 11 avait promis à l'Italie l'indépendance et il la lui donnait dans les conditions possibles, après y avoir sacrifié cinquante mille hommes et trois cents millions. Il avait promis à l'Europe qu'en défendant la cause de l'indépendance italienne, il ne soutiendrait pas la cause de la Révolution, et il s'arrêtait au Mincio pour rester fidèle à cette promesse. Il avait accordé à l'Autriche son concours loyal et ferme pour rétablir les Princes italiens et empêcher l'absorption des nationalités italiennes par la domination du Piémont. Il donna la solennelle garantie à la France et au monde catholique que la Papauté serait respectée et rehaussée, et l'intégrité des Etats-Romains conservée.
Mais l'Angleterre et le Piémont lui arrachèrent une quatrième promesse qui devait détruire toutes les autres: la non-intervention. C'est cette faute qui enfanta toutes les hésitations, toutes les contradictions dans lesquelles trébuche la politique impériale, et qui prépare le résultat désastreux auquel on va aboutir.
La non-jntervention, je la comprenais, je la conseillais avant la guerre. « H faut, disais-je, ne pas mettre la politi- « que de l'empire à la suite de la politique du Piémont dont (f le principe est la guerre à l'Autriche et la guerre à Rome, « à l'intérêt conservateur et à l'intérêt catholique en Ita- « lie. ..Il faut retirer à l'Italie et au Piémont révolutionce naire, les espérances qu'on leur a imprudemment jetées; « il faut leur laisser la responsabilité de leur politique et « leur renvoyer le mot de 1847 : Italia fara da se. »
Napoléon III ne Ta pas voulu, il est intervenu. Il l'a fait
contre le gré de l'Europe, selon son aveu, et sans ignorer les périls auxquels il courait; il Ta fait pour remplir ses engagements envers le Piémont et l'Italie.
Mais s'il est intervenu pour rester fidèle à la promesse donnée à l'Italie, pourquoi a-t-il renoncé au droit d'intervenir pour assurer les conditions de la paix qu'il venait de signer, pour rester fidèle aux solennelles promesses qu'il faisait à l'Autriche, à l'Europe, à la France, et au monde catholique? Pourquoi admettre sans hésiter ce principe d'intervention pour réaliser la partie révolutionnaire de son programme, l'expulsion de TAutriche, et abandonner ce principe, l'abdiquer aux mains du Piémont et de l'Angleterre, le jour où l'on en avait besoin pour réaliser la partie européenne, conservatrice et religieuse de ce programme signé à Villafranca?
Cette non-intervention qu'il promettait au Piémont et à l'Angleterre, il avait du moins le devoir de la leur faire promettre à son tour. Il pouvait exiger que les Italiens fussent livrés à eux-mêmes en toute vérité. Il devait briser avec la forte épée de Solferino toutes les mailles de ce réseau révolutionnaire, dont le Piémont avait enveloppé l'Italie centrale. En n'intervenant pas, il avait le droit d'interdire à l'Angleterre d'intervenir elle-même, par l'intermédiaire du Piémont, le fourrier de lord Palmerston en Italie, et d'exiger le départ des commissaires, des triumvirs et des dictateurs piémontais entrés à Parme, à Modène, à Florence et à Bologne, par les brèches qu'avaient faites les canons de la France. Pour rester loyal et neutre, il devait forcer ces dictateurs entourés de soldats piémontais, à abandonner ces positions qu'il voulait rendre aux princes dépossédés. Il fallait ordonner que les troupes piémontaises rentrassent
dans leurs limites, comme les troupes autrichiennes étaient renfermées dans les leurs, que toutes les intrigues et les conspirations cessassent, et que les populations rendues à leur liberté, fussent consultées, non pas à l'aide d'un suffrage restreint et hypocrite imposé par les dictateurs et surveillé parle poignard des ventes, mais à l'aide du suffrage universel loyalement pratiqué. Si, le lendemain de ses belles victoires, quand le sang français, versé dans les plaines de la Lombardie n'était pas encore séché, quand il donnait au Piémont ce magnifique royaume du Nord de l'Italie auquel la maison de Savoie aspire depuis 1814 et qu'elle n'osait plus espérer, quand il était là, à la tête de ses cent cinquante mille hommes et couronné de son prestige et de sa gloire, si Napoléon III avait imposé à son allié Victor- Emmanuel cette paix qu'il venait de signer avec l'Autriche et pour laquelle il engageait l'honneur de sa parole impériale envers l'Europe, s'il avait exigé, comme il en avait le droit et le devoir, le loyal concours de la Sardaigne pour l'accomplir; si, comme je le disais tout à l'heure, il avait mis à réaliser la paix toute la persistante volonté et toute la puissante énergie qu'il avait déployée à conduire la guerre ; il eût certainement fait accepter cette paix, il eût rempli à la fois ses promesses faites à l'Europe et à la Chrétienté, ses promesses faites à l'Italie, et il n'eût pas eu à subir le plus déplorable échec politique, après avoir conquis le plus beau succès militaire.