‹ L'empire et l'Angleterre; (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · SITUATION INTERIEURE · texte numérisé non relu

SITUATION INTERIEURE

Nous n'avons envisagé jusqu'ici qu'un côté de la situation, le côté extérieur; il nous reste àen étudier le côté intérieur aussi triste et aussi sombre que l'autre, pour l'Empire.

Napoléon III, en adoptant la politique soudaine et imprévue qu'il inaugure et que lui a eonseillée l'Angleterre (i), blesse profondément :

La France religieuse et catholique, par le schisme avec Rome ;

La France conservatrice, par l'abandon, du droit dynastique et du droit public européen, auquel on oppose le principe révolutionnaire de la légitimité de toutes les révoltes consacrées par le succès d'un jour ;

La France des intérêts, à laquelle on ôte toute sécurité et toute confiance, par cesbrusques événements, parces coups de théâtre politiques, qui jettent périodiquement les affaires dans des tourmentes et les désastres qui en sont la suite; la France de l'agriculture, et de 1 industrie que l'on soumet prématurément peut-être à la rude épreuve du libre échange et de la concurrence anglaise.

La France de l'armée et du peuple rural qui vit surtout de sa passion contre l'Angleterre; cette France sur laquelle l'empire s'est si puissamment appuyé jiis'qu'ici, se sentira blessée dans tous ses instincts, et, si vous l'aimez mieux,

(1) Times.

dans ses préjugés traditionnels, lorsqu'elle s'apercevra que l'alliance avec l'Angleterre se fait dans les conditions qu'on a reproché peut-être à tort au Gouvernement de Louis- Philippe d'avoir subies, et s'achète par le sacrifice de l'intérêt religieux, de l'intérêt de l'ordre, de l'intérêt agricole et industriel et de la suprématie de la F'rance.

L'armée à laquelle on avait rendu la gloire; le clergé auquel on voulait rendre le respect et l'influence; les intérêts auxquels on prétendait donner le gage de la sécurité et de la paix; la démocratie rurale, les paysans auxquels on confiait la forte poignée du suffrage universel; ces forces ne forment-elles pas le quadrilatère politique dans lequel l'empire s'est enfermé et fortifié? La politique nouvelle acceptée des mains de l'Angleterre, ne l'en faitelle pas sortir, pour le laisser en rase campagne aux prises avec les fils de Voltaire, avec la démocratie urbaine, la bourgeoisie, qui n'a jamais su être gouvernement, qui est restée toujours opposition, et s'est faite la constante complice de la Révolution, pour démolir toutes les dynasties et tous les régimes.

Napoléon lU a trop de pénétration pour ne pas comprendre qu'en perdant la confiance de la France religieuse, il ne gagne pas celle de la France voltairienne et libérale; que derrière les applaudissements du Siècle, les sourires de la Presse et même des Débats, ii y a des réserves redoutables, et qu'en tout cas MM. Edmond About, Labédolière, Granguillot et HippolyteCastille, ne valent pas les évêques de France, pas plus que les cafés des Boulevards où le Figaro applaudit, ne valent le coin du feu où la religion s'assied, où les masses se recueillent et se désaffectionnent.

Je dirai du clergé français ce que je pense. Il faudrait remonter au-delà de bien des siècles, pour trouver un clergé plus digne de nos respects et de notre admiration. En tête de répiscopat brillent les noms les plus illustres dans la science, l'éloquence et la littérature, les vertus les plus austères et le zèle le plus fécond. Le clergé et les ordres religieux rendus à la pauvreté et au dévouement évangélique, ont repris dans l'humble apostolat des presbytères, dans les chaires de nos cathédrales, dans l'enseignement et dans la charité dont ils ont multiplié les œuvres d'une manière admirable, ont repris, dis-je, toute l'influence que les épreuves de la protection monarchique et de la persécution révolutionnaire leur avaient fait perdre depuis deux siècles. La défection gallicane, que des pouvoirs avides d'asservissement avaient tant encouragée, a disparu pour faire place à cette unité catholique qui , en rattachant étroitement à Rome toutes les nations fidèles, a donné à l'Église universelle une force incomparable, dont elle a besoin pour traverser les grandes épreuves qui se préparent et qu'elle attend.

La liberté de la parole et des œuvres, de l'enseignement et de la charité, que le Gouvernement de Juillet lui avait marchandée ou refusée, le clergé français l'avait conquise sous la République, et l'Empire lui offrit la protection.

Napoléon lïl, en offrant cette protection, songeait à luimême sans doute, mais je ne puis croire qu'il ait voulu tendre au clergé un piège, au lieu de lui accorder un loyal bienfait.

Mais c'est ici que le danger, d'abord peu aperçu de tous, vient de se révéler. Napoléon ÏII, dans des vues sincères, je veux le croire, avait non-seulement maintenu la liberté

religieuse, relevé le culte, restauré les cathédrales, favorisé les écoles chrétiennes et les innombrables œuvres de bienfaisance que la religion sème sur le sol de la France, mais il avait appelé des évèques dans son sénat et dans son conseil privé; il cherchait à faire du clergé un élément du règne, un instrument du suffrage universel et une pièce de sa politique.

Une partie du clergé, si longtemps tenu à l'écart, dans la suspicion et l'hostilité, s'est laissé prendre peut-être à la tentation, et il était difficile qu'il en fut autrement. Il devait sans doute accepter les bienfaits, bénir le bienfaiteur, louer les actes utiles, soutenir de bonne foi l'empire comme une digue élevée contre la Révolution; mais j'ai une conviction de jour en jour plus forte, c'est qu'aux époques de révolution politique et sociale, comme celle que nous traversons, où les gouvernements sont éphémères, les institutions changeantes et les bouleversements périodiques, le Clergé, l'Eglise ne doit se rendre solidaire ni des partis qui passent, ni des gouvernements qui tombent; elle doit plus compter sur la liberté que sur la protection des pouvoirs. Les pouvoirs caressent et protègent aujourd'hui, mais souvent pour trahir demain. La liberté a ses inconvénients, s^s rudes combats et ses périls, mais elle trahit moins, et finit à la longue par sauver toujours.

Le clergé français prouve aujourd'hui que l'appui loyal qu'il a donné à l'Empire, n'était la condition d'aucune condescendance en opposition avec aucun de ses devoirs. 11 devait son influence au bien que Ton faisait; il doit sa calme, pacifique et énergique résistance au mal qu'on prépare. On lui demande de choisir entre un protecteur qui exige et une mère qui implore ; il choisit sa mère, et je m'étonne qu'on

s'en plaigne comme d'une ingratitude, et qu'on s'en irrite comme d'une trahison.

On s'était trompé à l'attitude qu'il avait prise; on a cru à la solidarité politique entre l'empire et lui ; on a trop laissé dire que le clergé et l'armée étaient les deux bases sur lesquelles l'empire reposait. A ce point de vue, la faute que commet l'Empire, est une faute heureuse, felix culpa; elle éclaire et elle dégage. Je ne conseille pas à coup sûr une hostilité dangereuse et coupable ; l'Eglise est la grande école du respect et de l'autorité ; elle n'est pas et ne doit pas être un parti politique; elle obéit aux pouvoirs établis et ne trahit personne; mais avant de donner des martyrs aux persécutions, elle a toujours eu des Ambroises à opposer à des ïhéodoses.

L'influence morale du clergé reste donc à l'Empire, mais son influence politique lui échappe, ou plutôt l'empire y renonce. Aura-t-il, en compensation, gagné l'appui du parti démocratique et irréligieux? Ce parti lui devait des applaudissements et il les lui donne, mais il garde son concours pour un autre régime, celui que Napoléon III est venu abattre et détruire.

En attendant, a-t-on prévu à quel prix ce parti mettra ses applaudissements, ses sympathies provisoires et son adhésion éphémère? Il le déclareassez haut déjà: dans la politique de la lettre de l'Empereur au Pape, on découvre, dit-il, une lacune: ily manque le couronnement de V édifice: la liberté politique {i).Ceh est juste et logique. On se sépare de Rome, des catholiques, et l'on épouse la politiquedelord Palinerston et dnSiêcle; lordPalmerston peut secontentérdela libertécom-

[l) La Presse.

oi — -

mercialc en échange de son alliance, mais cette concession ne contentera pas à coup sûr les fils de Voltaire et les citoyens de 1848. Ils exigeront deux choses comme conditions de leur prohlématique concours: la suppression de la liberté religieuse d'abord, de la liberté d'enseignement et de la charité, l'oppression du clergé; puis la conquête de la liberté révolutionnaire qu'ils appellent la liberté politique, la liberté illimitée de l'erreur et du mal, tenant enchaînée la liberté de la vérité et du bien.

L'Empereur est-il prêt à faire cette concession? S'il ne l'est pas, le concours sera refusé, les applaudissements se tairont, rop])osition démocratique renaîtra; on aura perdu une grande force sans en trouver une autre pour la remplacer.

Voilà la situation intérieure créée par la lettre de Napoléon III au Pape. Examinons en quelques mots celle que prépare la lettre économique de l'Empereur adressée à son ministre d'Etat M. Eould.

Je n'ai pas à étudier ici le programme impérial en luimême, et à prendre parti dans la lutte qui s'engage entre la France protectionniste et le Gouvernement impérial. Je ne sais si la France mettra à accomplir sa réforme agricole, commerciale et industrielle, le temps et les ménagements que l'Angleterre a employés, en parcourant toutes les étapes prudentes qui séparent la réforme d'Huskisson, de celles de Robert Peel et de Cobden ; j'ignore s'il s'agit d'une transition qui ménage ou d'une révolution qui bouleverse. S'il n'est question que d'une œuvre modeste de transition que les esprits pratiques et sages peuvent approuver, l'enthousiasme de l'Angleterre est prématuré et le lyrisme de l'école économique en France doit quitter les

nues et reprendre terre. Si c'est une révolution, un coup d'état intérieur, en rapport avec le retentissement et l'éclat qu'on lui donne, c'est une faute politique que la faute religieuse consommée par la lettre au Pape, peut seule faire mesurer.

Mais ce n'est pas une situation économique que j'apprécie, c'est une situation politique que j'examine. J'étudie les résultats que la politique inaugurée peut produire pour l'empire; les forces qu'il obtient et celles qu'il perd. L'avenir éloigné que nos petits-fils auront à juger et pour lequel on sème, peut être sans doute une belle chose; mais à notre époque troublée, et pour une dynastie que l'on fonde, il faut s'inquiéter surtout du présent par lequel on vit et dont quelquefois on meurt.

Or, quel est ce présent? Je ne sais pas si la France a raison d'être protectionniste, mais elle l'est. Le gouvernement de Louis-Philippe trouvait son appui dans l'alliance anglaise à laquelle on lui a tant reproché défaire de pusillanimes concessions. Il en est une qu'il n'a pas faite, c'est celle du système protecteur de la France ; le ministère qui l'aurait essayée, aurait été renversé. La république de 1848 qui s'était jetée dans la voie des réformes les plus aventureuses, a reculé devant la réforme douanière, et l'on n'a pas oublié avec quelle puissance de parole et à la tête de quelle majorité, M. Thiers a vaincu la tentative d'une telle réforme faite à la tribune de l'assemblée législative.

Les intérêts en France se sont-ils transformés depuis huit ans à tel point que M. Michel Chevalier et M. Bastiat les aient ralliés à leurs idées. Ou bien le gouvernement impérial se sent-il assez fort pour les vaincre? C'est cette dernière hypothèse que l'on adopte en Angleterre. Le Times, avant

la guerre d'Italie, s'écriait « qu'aussi longtemps qu'un « membre delà dynastie napoléonienne serait sur le trône « de France, les nations européennes devaient se résigner « aux lourdes charges des impôts et des budjets, et que le a monde devait renoncer à toute sécurité.» Le Times déclare aujourd'hui que l'Empereur, « fort de la confiance « dans la stabilité plus grande de sa dynastie, se sent « capable de défier à la fois le higotisme ecclésiastique et « l'intérêt protectionniste qui s'est toujours cru assez fort « pour lutter contre tout gouvernement» quelque puisce sance qu'eût ce gouvernement. »

Ce défi jeté le même jour à l'intérêt religieux et à l'intérêt industriel de la France, n'est-il (ju'une tentative audacieuse, comme l'appelle le Morning-Post, et les adversaires de l'Empire auraient-ils pu conseiller ou es])érer une faute plus imprudente et plus dangereuse? Une circonstance fâcheuse a ajouté l'irritation politique à l'inquiétude et aux alarmes dont l'agriculture et l'industrie sont frappées: le programme économique de l'Empereur, tenu caché à la France, écrit en collaboration avec Cobden, apparaît, par une coïcidence fatale, comme une concession faite à l'Angleterre, comme la condition du rétablissement de l'alliance entre les deux peuples. C'est ainsi que toute la presse anglaise l'accepte, et les frénétiques applaudissements qui éclatent de l'autre côté du détroit, l'enthousiasme auquel on se livre comme au lendemain d'unevictoire, les éloges qu'on y prodigue à l'empire et qui contrastent avec le silence, l'inquiétude, les murmures et les plaintesd'une grande i)artie de la France, ces éloges, cet enthousiasme etces applaudissements, donnent à la mesure impériale un caractère ])olitique qui n'est pas à coup sur un gage de i)opularité.

S'il est vrai que Napoléon lïl a consenti à apporter au traité de commerce qui vient d'être signé, des modifications importantes dictées par l'intérêt anglais et exigées par le cabinet Whig, dont l'existence était menacée par une formidable coalition parlementaire, cette nouvelle concession du gouvernement impérial, ne contribuera pas, je pense, à ramener à cette politique les sympathies de la France.

J'ignore si l'on a voulu distraire de l'émotion reb'gieuse par l'émotion industrielle; mais ce que je sais, c'est qu'on a coalisé ces deux puissants intérêts; c'est qu'on les a unis par un grief commun , le reproche de les avoir sacrifié l'un et l'autre à la politique de l'Angleterre. 11 n'y a pas de gouvernement en France qui puisse affronter un pareil grief sans péril.

Encore une fois: je vois bien ce que l'on détruit et les influences que l'on perd, mais j'aperçois moins ce que l'on fonde et les influences qu'on rallie. On désaffectionne la France catholique, on alarme la France agricole et industrielle, on blesse le sentiment, ou, si vous le voulez, les préjugés de l'armée, on s'aliène la partie rurale et religieuse du pays, la grosse phalange du suffrage universel. La France voltairienne, la démocratie urbaine, le parti vaincu de 1848 et les exilés apporteront-ils de suffisantes compensations? Ce serait folie de le croire. On encouragera, on louera, on applaudira, de concert avec l'Angleterre, pour compromettre, pour perdre et se venger, mais on ne se ralliera pas. Le plus illustre d'entre les proscrits politiques l'a dit: iYo//5 n'entrerons qu'avec la liberté. Cette liberté qu'on a refusée lorsqu'on était fort, l'accordera-t-on lorsqu'on est faible de tous les appuis anciens qu'on abandonne, et de tous les appuis nouveaux qu'on n'a i)as?

Par cette politi(|ue, on rend à la révolution les espérances et les forces qu'on enlève à la religion, à l'ordre et aux intérêts, mais je ne vois pas comment l'empire en profite.

L'Empire, il ne faut pas l'oublier, n'est pas une monarchie, c'est une démocratie, avec le suffrage universel à la base et l'Empereur au sommet. II y a deux démocraties en France; l'une qui sert de point d'appui à la Révolution et à la république, c'est la démocratie urbaine; l'autre qui sert de point d'appui à l'empire, c'est la démocratie rurale, religieuse et conservatrice. Entre ces deux démocraties il y a une classe moyenne que le suffrage universel a exclue du gouvernement, qui est restée sur le radeau de 1848 oii l'Empire la laisse, et qui ne peut servir de base qu'à un gouvernement représentatif où la prépondérance lui estlaissée.

Or, que fait l'Empereur? Il abandonne la démocratie rurale qui lui a donné les cinq millions de voix qui ont fondé et maintenu l'empire; il demande le concours de la démocratie urbaine qui ne lui appartient pas et qui restera une ennemie irréconciliable; il rend à la classe moyenne une force dont elle disposera pour un régime où elle trouvera la place que le suffrage universel lui a refusée.

Les anciens partis constitutionnels et monarchiques dont les divisions ont été la principale cause de la chute de la Restauration et du gouvernement de Juillet, ces partis, noyés dans le suffrage universel, commeun verre de Madère dans VOc^Vm, selon la spirituelle expression de mon honorable ami, le C*^ de Montalembert, étaient restés dispersés, sans drapeau, et ne formaient qu'un Etat-Major sans armée. On les ral- Iie,onleurrend un drapeau perdu, on rasseinblepoureux l'armée des mécontents et de la désaffection; on leur offre un terrain commun, où l'intérêt reli2;ieux contristé, les inté-

rets alarmés, le sentiment national froissé et la liberté politique regrettée, pourront se donner la main et s'unir.

La France, sous le gouvernement de Juillet, s'était découragée de la liberté politique. L'exagération parlementaire, la fatale division des deux partis monarchiques et constitutionnels, la prépondérance trop exclusive de la classe moyenne et de la chambre élective, la manière étroite d'entendre et de pratiquer la liberté religieuse, toutes ces fautes dont la catastrophe de 1848 a été le résultat, avaient fait peu regretter la perte de la liberté. La France aujourd'hui y revient. 11 devient clair pour tous les yeux, que si une tribune avait été ouverte et si la presse avait été libre, la guerre d'Italie contre l'Autriche, la guerre actuelle contre la Papauté, l'alliance avec l'Angleterre sanctionnée par le traité de commerce, la politique pleine de périls que l'on pratique, eussent été des choses impossibles. On commence à comprendre que le régime représentatif, s'il jette moins d'éclat, s'il favorise moins les émotions et la gloire, assure mieux la sécurité et la paix, et qu'à tout prendre il vaut mieux que la France s ennuie quelques fois, que d'agiter sans cesse l'Europe et de l'effrayer toujours.

Je n'ai pas à examiner si cette situation est bonne pour la France, mais je demande si elle est bonne pour l'empire. Il n'est pas douteux qu'à l'aide de la politique extérieure et intérieure que signalent la lettre au Pape et la lettre au Ministre d'Etat, on court au-devant des coalitions extérieures, comme au-devant des coalitions intérieures., et qu'à moins d'ambitionner le titre et le rôle de Monck involontaire de la républi(pie ou de la monarchie, ce n'est pas ainsi qu'on se sauve, mais c'est ainsi ([u'on se perd.

Le lecteur comprendra qu'en étudiant ici la situation

que la nouvelle politique impériale fait à l'empire, je ne me place pas au point de vue de mes sympathies personnelles, et de mes préférences politiques. Etranger à la France, je n'ai le droit que d'être spectateur impartial des événements. J'étudie le présent, sans jeter les yeux sur les lendemains, ce Je crois, si l'Empire tombait, que son héritier « immédiat serait la Révolution ; dès lors il ne m'est pas « permis, malgré mes vœux en faveur de la liberté police tique et du gouvernement représentatif, de désirer que « la succession du second empire soit ouverte, au seul proilt « de la Révolution. Mes prévisions sont donc plutôt des c< craintes que des espérances. »

Cette profession de foi que je faisais il y un an, je la renouvelle aujourd'hui; seulement mes craintes sont plus vives et mes prévisions plus sombres.

J'ai dit tout à l'heure que l'Empire n'était plus une monarchie mais une démocratie. J'ajoute que ce ne peut être là qu'une transition, à moins que la France ne soit condamnée à une décadence. L'Empire, s'il doit durer, ne peut pas rester une démocratie nivelée; il doit créer des institutions vivantes, politiques et sociales, ayant de fortes racines, indépendantes et subsistant par elles-mêmes, s'échelonnant depuis la commune libre, jusqu'au trône entouré d'utiles résistances. L'Empereur ne peut pas plus l'ester, sans péril, un empereur radical et démocratique en France, qu'il ne peut devenir un empereur révolutionnaire en Europe.

Chaque nation, comme chaque individu, a une constitution propre, formée lentement par le travail des institutions et de son histoire. La monarchie était évidemment la constitution de la France, comme l'aristocratie est la constilu-

liou de l'Angleterre. Quand un peuple perd sa Constitution, ce n'est i)as pour en trouver une autre, c'est pour entrer dans sa vieillesse et pour mourir.

La France, pour sortir de la révolution et de l'épreuve qu'elle traverse, doit revenir au principe de la monarchie, du gouvernement tempéré, vivant non pas de centralisation et de nivellement, mais d'institutions, d'autorité, de résistances, de contrôle et de liberté. Cette monarchie dont je parle, ne peut plus être l'ancienne monarchie dont les éléments ont été détruits par les mains de Richelieu, de Louis XIV, de la Révolution et de l'Empire; elle ne peut pas être davantage la monarchie doctrinaire, reposant sur la seule classe moyenne des grandes villes, établie sur le palier étroit du libéralisme de 1830, ayant contre elle ce que M. Royer CoUard appelait le feu d'en haut et le feu d'en bas; il lui faut des assises plus larges, il faut qu'elle comprenne tous les éléments monarchiques que la France actuelle a conservés, tous les éléments nouveaux que le progrès moderne a formés, et qu'elle prépare les institutions qui sont l'œuvre du temps, des mœurs saines, de l'esprit religieux et de la sagesse des gouvernements (i).

0) Le comte de Maislrc, dans une lettre écrite a M"'« la B»n<= de P.... en 1802, exprimait sur le premier empire une pensée qui, du moins sous certains aspects, pourrait s'appliquer au second.

« Il n'y a, disait -il, qu'un usurpateur de génie qui ait la main assez ferme et même « assez dure pour exécuter cet ouvrage. Qu'aurait fait le roi au milieu de ces décom- « bres? Soit qu'il eût voulu transiger avec les préjugés ou les fouler aux pieds, ces « préjugés l'auraient de nouveau et irrévocablement détrôné. Laissez fai»^ Napoléon. « Laissez-le frapper les français avec sa verge de fer ; laissez-le emprisonner, dépor- « ter tout ce qui lui fait ombrage; laissez-le faii'c une majesté et des altesses impé- « riales, des maréchaux et des sénateurs. Alors, Madame, comment voulez-vous que « le peuple, tout sot qu'il est, n'ait pas l'esprit de se dire: il est donc vrai qu'une

L'avenir est à ce prix, et c'est inoii espérance. Mais je n'espère que parce que je suis chrétien. Avant le Cliristianisme, un peuple (jui, comme la France, aurait {lerdu ses institutions et sa constitution historique, était un peuple à son déclin, et aucune force n'était capahle de le relever. Sous le Christianisme les nations sont guérissables , elles peuvent renaître; mais pour cela il faut qu'elles le veuillent. L'éternité n'a pas été promise aux nations, qui sont libres de choisir la voie qui mène au salut et celle qui conduit aux abîmes.

Pour renaître, pour remonter la pente qu'elle descend, la France, ou plutôt l'Europe, doit se retremper dans le principe chrétien, s'attacher à la main que l'Église universelle lui tend, briser avec le rationalisme qui la corrompt et avec la révolution qui l'égaré.

Si au contraire elle s'éloigne dans les voies mauvaises, se courbe de plus en plus sous le niveau démocratique, laisse se dissoudre cequi reste d'institutions, et périr leprinciped'ordre et d'autorité déjà si com])romis: si la décomposition des doctrines, des mœurs et des forces politiques s'achève, ah ! ne songez plus à la liberté et au progrès ; c'est la lin ([ui

« grande nation no peut pas être gouvernée en république ! Il est donc vrai qu'il faut

« nécessairement tomber sous un sceptre quelconque et obéir à celui-ci ou à celui-là.

« Je reprends donc mon terrible dilemme : ou la maison de Bourbon est usée et

« condamnée par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se

« rendre raison, et, dans ce cas, il est bon qu'une nouvelle race commence une suc-

« cession légjilime, celle-ci ou celle-là, n'importe à l'univers ; ou cette famille auguste

« doit reprendre sa place, et rien ne peut lui être plus utile que l'accession passagère

« de Bonaparte, qui rétablira toutes les bases de la monarchie, sans qu'il en coûte

« la moindre défaveur au prince légitime. Je ne sais ce qui arrivera, mais je sais

« bien que ceux qui disent, c'est fini! n'y entendent rien. »

arrive, et il faudra bénir tout bras assez fort pour maintenir l'ordre que comportera un pareil chaos.

Aux époques de décadence, on a les gouvernements des décadences. C'est tour à tour la révolution et la dictature, Tanarchie et la force, Catilina ou César ; l'anarchie, la république, la révolution, Catilina, quand le besoin de liberté renaît et domine; la dictature, l'empire, les Césars, quand le besoin d'ordre prévaut.

Il ne faut plus songer, dans ces temps, aux constitutions durables,aux dynastieshéréditaires et à la liberté politique. On a l'armée qui fait et défait les empereurs prétoriens, et le suffrage universel qui acclame des conventions, quand il est las des empereurs. Aux peuples arrivés là, il faut la gloire qui par intervalles les surexcite et les enivre, au sortir de l'anarchie qui les épuise; il faut une politique retentissante et théâtrale; il faut la paix et les jouissances, les plaisirs et les intérêts, la bourse et l'opéra, panem et circenses ; pour les désennuyer et les distraire, il faut les empêcher de se ressouvenir.

Si ces temps d'épreuve étaient réservés à l'Europe vieillie, les esprits élevés, les caractères fermes, les âmes d'élite se réfugieraient dans l'Église chrétienne pour y retrouver cachées la liberté et la dignité humaine; et pendant qu'un Tacite chrétien jetterait son indignation sur cette pourriture, une société nouvelle, baptisée dans la foi, dans le sacrifice et la charité, se formerait lentement dans ses catacombes du dix-neuvième siècle, pour en sortir resplendissante de l'auréole du Christ.

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