LES RÉFORMES
On a beaucoup parlé des réformes à introduire dans lesEtats- Pontificaux. Je n*ai pas cru devoir étudier eette question, soulevée par ceux qui avaient besoin de calomnier la papauté temporelle, avant de la menacer et de la frapper. Qu'il y ait d'utiles réformes à adopter à Rome comme ailleurs, ce n'est pas à coup sûr Pie IX qui le conteste. Il est arrivé au Pontificat les mains pleines de bienfaits que son peuple a été incapable de supporter; il a exécuté les parties essentielles de son programme de 1849; il veut confier à l'expérience et au temps le soin de réaliser le reste, librement et sans être humilié. Pie IX restera un Pape réformateur.
M. de Corcelle a publié sur cette question, dans le Cmrespondant, un travail consciencieux et complet, dicté par une calme impartialité et par une connaissance entière des faits ; c'est un admirable commentaire du rapport si connu de M. de Reyneval et que les adversaires du Saint-Siège ont soin de passer sous silence, avec une mauvaise foi bien digne de la cause qu!ils défendent.
M. de Corcelle, après avoir examiné, un à un, tous les griefs soulevés, arrive à cette conclusion: € J'établirai, dit-il, que « Pie IX a plus accordé, dans ses institutions, que les grandes « puissances n'ont demandé aux Souverains Pontifes, en 183i, « en 1847 et 1849. »
Je renvoie donc le lecteur, à propos de la question des réformes romaines, au travail remarquable de M. de Corcelle qui répond à tout. J'ajouterai une seule chose, c'est qu'il est pour le moins étrange de voir le gouvernement impérial qui a cru devoir supprimer en France le régime parlementaire, etrestreFudre la liberté de la presse comme celle de la tribune, dans les limites actuelles ; de voir l'Angleterre qui a conservé dans son code le droit d'aînesse, les privilèges aristocratiques et tout ce que la France de 89 a abolis comme abus d'un autre âge, de voir, dis-je, ces deux gouvernements conseiller au Saint Père, Tun la liberté politique, l'autre l'adoption du code civil de Napoléon, et se plaindre, devant l'Eunope, des retards apportés par le Pape à la réalisation de ces réformes I
Le côté faible de l'Etat^Romain, c'est l'armée. Le Saint-Siège, pouvoir essentiellement paternel et municipal, a vécu de longs siècles sans avoir besoin de la force de centralisation que la situation de l'Europe, depuis 89, a puissamment favorisée, sans avoir besoin d'une armée que la protection des puissances ca« tholiques et surtout l'état des esprits rendaient inutile. Mais là Révolution a changé tout cela. Elle a élu domicile dans les Romagnes; elle y a établi le centre des sociétés secrètes, et c'est à Rome qu'a trôné Mazzini, en 1848, précisément parce que le Saint-Siège est un gouvernement paternel et peu organisé au point de vue de la défense militaire.
La première, la plus urgente des réformes, est donc l'organisation de l'armée dans l'Etat-Romain. C'est aussi la plus difficile. L'occupation* de Bologne par l'armée autrichienne a cessé; l'occupation de Rome par l'armée française ne peut toujours
durer. Cette occupation alternative, tantôt de TAutricfae, tantôt de la France, enlèverait à la longue à la Papauté, ce caractère d'indépendance qu'avant tout elle doit conserver.
Livrer le Pape sans défense aux coups de la Révolution, serait un crime politique sans précédent et une lâcheté sans excuse. La Révolution, nous l'avons vu, a fait de Rome le but suprême de ses attaques, parce qu'elle sait que c'est là que réside la plus haute autorité de ce monde, revêtue de cette triple légitimité politique, élective et catholique dont nous avons parlé ; parce qu'elle comprend que cette citadelle une fois prise, la place ne peut manquer de tomber entre ses niains. L'Europe entière a donc intérêt à défendre Rome.
Comment Rome peut-elle être défendue? Une armée italienne, composée de volontaires, exposée aux suggestions des sociétés secrètes, aux intrigues du Piémont et des lords Minto, est-elle une garantie sufSsante? Personne ne le pensera.
Rome d'ailleurs appartient à la Catholicité, avant d'apparte^ nir au peuple romain; c'est une création catholique, avant d'être une création nationale. C'est donc au monde catholique, pour lequel la Papauté temporelle existe, à garder et à défendre le Saint-Siège.
Comment réaliser cette idée? On y a beaucoup pensé; on a cru que les puissances catholiques pourraient former de concert une armée pontificale. Hais il suffît d'y réfléchir un instant, pour comprendre l'impossibilité de composer une armée multicolore, de régiments français, autrichiens, espagnols et italiens juxta* posés, régiments appartenant à des nations qui peuvent chaque jour se trouver en guerre entre elles.
Comment donc former une armée catholique et pontificale, qui ne soit ni une armée de volontaires italiens, ni celle d'une seule grande puissance, ni une force organisée par les différents gouvernements catholiques?
Le prince de Mettemicb, quand il habitait Bruxelles, après
1848, revenait souvent sur cette question, dans les fréquents et précieux entretiens que j'ai eus avec lui. Il y revenait avec une insistance qui m'étonnait; car à cette époque, les difficultés des affaires romaines, n'apparaissaient pas dans tout leur jour, comme elles éclatent aujourd'hui.
« J*y ai beaucoup pensé, me disait le Prince ; j'en ai entre- « tenu bien des fois Qrégoire XVI. Une seule solution, selon « moi, existe: on veut séculariser l'administration romaine, et « l'on exagère beaucoup cette idée de sécularisation dans un « intérêt révolutionnaire; moi, je veux cléricaHser Farmée. Voicî « ma pensée. L'armée pontificale doit être une armée catholique; € les nations catholiques doivent contribuer à la former; c'est « le budget des peuples catholiques qui doit la solder. Corn- « ment arriver-là? D'avance l'Eglise y a pourvu : il fatUréorgani- € ser l'ordre religieux et militaire de saint- Jean-de- Jérusalem. « Le lien religieux seul pourra servir à unir les soldats ca- « tholiques de toute nation. Il y a beaucoup de dévouement ca- « tholique dans le monde. Voyez la rapidité avec laquelle se « multiplient aujourd'hui les ordres religieux, et ces œuvres € laïques qui, comme la société de saint Vincent de Paul, émet brassent tous les peuples du globe. Si le Pape faisait un « appel à la jeunesse religieuse de tous les pays; s'il la réunis- « sait sous la bannière de Tordre de Halte que tiendrait levée « une grande illustration militaire, je ne doute pas que cet « appel ne fût admirablement entendu. Cette armée serait unie « par le dévouement religieux; ce serait la plus belle du « monde, et elle ne coûterait rien au Saint-Siège, puisque les « dots des chevaliers, les revenus de l'ordre et les donations du « monde catholique, pourvoiraient à la composition et à Ten- « tretien de cette armée. »
Le prince de Metternich entrait alors dans de longs détails sur les riches débris qui restent de cet ordre, sur les biens assez considérables qu'il possède encore en Autriche, en Italie et ail-
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leurs, sur les noms illustres en France, en Espagne, en Italie et en Autriche qui appartiennent aujourd'hui encore à cet ordre célèbre, comme chevaliers, vénérables du conseil, grand-baillis, grand-prieurs et grand-maître. L'ordre est encore debout, avec ses cadres. Il faut le réformer, l'approprier aux besoins nouveaux et aux destinations nouvelles que les temps modernes signalent.
Pie IX s'en est occupé avec une grande sollicitude. Le signal de la réforme, parti de France en 18S2, a été donné par le Pape, le 3 juillet 1858, wr6t e^ or6i. Seulement le Saint Père songeait alors surtout à la restauration de l'ordre, à Jérusalem. Je crois que le but doit être plus général. L'ordre réformé devrait tendre à faire refleurir en Orient, vers lequel l'Europe se porte, ses prieurés, ses commanderies, ses hôpitaux, ses écoles, ses chantiers, ses fermes et ses arsenaux. Il devrait, avant tout, servir à former cette armée catholique autour du trône menacé du Saint-Siège. Si Dieu n'avait pas des desseins sur cet ordre qui a sauvé l'Europe à.Lépante, pourquoi en favoriserait-il le réveil? En Italie, l'illustre cardinal Ferrelti a accepté le grand prieuré de Rome, après qu'un autre membre de la famille de Sa Sainteté a été pourvu d'un siège dans le vénérable conseil. En Autriche, l'archiduc Maximilien vient de ceindre l'èpée de grand-bailli. En Espagne, les chefs de la maison royale ont solennellement déposé la grand-croix de l'ordre sur le berceau du prince des Asturies. En France, les familles les plus illustres de la Provence, de l'Auvergne, du Berry et du Poitou, .comptent leurs enfants parmi les membres de l'ordre. Un mot solennel tombé du Vatican pourrait redonner la vie à cette puissante organisation.
Cette pensée a été Tune der dernières du prince de Metlernich. Dix jours avant sa mort, il m'envoya, de Vienne, une brochure qui venait de paraître sur cette question à la solution de laquelle il attachait une importance de premier ordre. C'est sous le pa-
tronage de sa mémoire, que je livre cette idée à la publicité, sans y donner d'autres développements.
Un opuscule de M. le marquis de Montigny a paru récemment à Paris(i). On y trouve, sur la réorganisation de Tordre de Malte, des vues excellentes et de précieux renseignements.
(I) Paris, chezCh. Doiiniol ; Bruxelles, chez Gocraaere.