‹ L'empire et l'AngleterreChapitre 9 sur 11 · LE CÔTÉ BELIGIEUX DES ÉVÉIŒME?(TS POLITIQUES. LA PAPAUTÉ · texte numérisé non relu

LE CÔTÉ BELIGIEUX DES ÉVÉIŒME?(TS POLITIQUES. LA PAPAUTÉ

ET l'orient.

Dans les chapitres précédents, j'ai étudié principalement le côté politique des événements: la guerre d'Italie, la paix de Zurich, la situation extérieure, la situation intérieure, le Congrès et les chances de guerre générale. Cependant j'ai rencontré à toutes les pages, à la base des alliances et des situations, et au fond de tous les problèmes la question religieuse, les deux symboles qui se disputent les intelligences et les âmes, les deux seules Eglises qui prétendent à l'universalité, Rome et la Révolution.

Le siècle avait cru un moment conquérir l'indifîérence, et jamais la foi n'a été aussi active ni aussi féconde, jamais les haines anti-chrétiennes n'ont été aussi menaçantes. On avait cru avoir sécularisé les institutions et les chartes, et créé une société toute politique, toute laïque, toute entière livrée au progrès matériel; et voilà que le problème religieux, que la liberté religieuse, que l'influence religieuse

remue dans leurs entrailles les institutions, les chartes, la politique et la société: mens agitât molem!

Les gouvernements s*y sont trompés, et c'est pour ne pas avoir assez aperçu le côté religieux, le grand côté de la situation politique, que nous les voyons s'égarer dans le labyrinthe des fautes et des expédients sans issue.

On s'était bien promis d'abord, en soulevant la question italienne, de ne pas soulever la question de la Papauté; la Révolution et l'Angleterre ne l'ont pas permis. Lorsqu'on s'est vu enveloppé par les difficultés et les impossibilités que la question italienne avait créées, on a cru pouvoir sans trop de périls rejeter une partie de ces difficultés sur les épaules du Pape, apaiser ou distraire lord Palmerston et le comte de Cavour en leur donnant l'os des Romagnes à dévorer; on a pensé qu'en faisant de la Papauté la soupape de la politique, on rendrait possible l'établissement d'un royaume d'Etrurie dans l'Italie centrale, qu'on empêcherait l'agrandissement démesuré de la Sardaigne, qu'on satisferait l'Autriche, qu'on rallierait les Puissances, et que le saint et doux Pontife Pie IX, isolé, abandonné, accoutumé aux sacrifices, se résignerait à conserver sans protester, la portion 4e ses états qu'on lui laisserait, à accepter le salaire et l'aumône qu'on lui jetterait, en n'opposant tout au plus aux conseils de l'Empire que des murmures impuissants et inécoutés.

Or, voyez ce qui arrive : on ne croyait toucher qu'à Bologne, et c'est Rome que l'on atteint; onne voulait détacher qu'une seule pierre de l'Eglise, et c'est l'édifice européen tout entier qu'on ébranle; on pensait ne sacrifier que le faible souverain d'un petit état d'Italie, sans trésor et sans armée, livré depuis six mois à la risée de la foule, aux mo-

queries des aatichambres et aux insultes des valets; et Ton oubliait que ce faible souverain était le Pontife, le Roi et le Père de deux cents millions d'hommes, qui, sous toutes les latitudes, se lèvent à sa voix, qui forment de grands empires et de grands royaumes catholiques, et de puissantes minorités dans les états protestants, qui font pencher la politique du côté où ils portent leur poids et laissent sans appui les dynasties qu'ils abandonnent. La petite question des Romagnes que Ton croyait reléguée à l'arrière plan de la politique, est devenue la grande, l'universelle question, prenant des proportions inattendues qui étonnent et effraient les diplomates et les sages, dominant toutes les autres, remuant tous les esprits et toutes les consciences, soulevant l'inquiétude et les alarmes des deux mondes.

« Une pierre, dit l'Ecriture, fut détachée de la montagne c( sans la main d'aucun homme, et frappant la statue à ses c( pieds d'argile et de fer, elle les mit en pièces. Alors le « fer, l'argile, l'airain, l'argent et l'or se brisèrent tout « ensemble, et devinrent comme la menue paille que le « vent emporte hors de l'aire pendant l'été... Mais la ce pierre qui avait frappé la statue devint une grande « montagne qui remplit toute la terre (t). »

Cette magnifique figure que Daniel nous présente des empires aux pieds de fer et d'argile, et de l'Eglise, cette petite pierre détachée de la montagne sans la main d'aucun homme, qui brise ses empires et devient une grande montagne remplissant toute la terre, cette figure convient à tous les siècles et doit rester pour tousles chrétiens une espérance dansles épreuves et un enseignement pour tous les orgueils.

Les politiques sourient volontiers quand on parle du côté

(i) Dame/, 2.

religieux dés événements. Ce sourire est plein d'ignorance et les faits actuels le font bien voir.

Sans remonter aux grandes invasions, aux barbares que TEglisebaptise, au moyen-âge dominé tout entier par la lutte entre le sacerdoce et Tempire, et par celle non moins gigantesque engagée par les croisades entre TIslamisme et TEglise chrétienne ; sans reculer jusqu'à ce grand déchirement politique et religieux de l'Europe au xv!"" siècle, à ces guerres religieuses qui ont ensanglanté les deux siècles qui ont suivi Luther, à cette guerre universelle contre l'Eglise chrétienne qu'organisa le xvni^ siècle « dont les doctrines philosophiques se sont « attaquées avec fureur à l'Eglise, à son clergé, à ses instîc( tutions, à ses dogmes, aux fondements mêmes du chris- K tîanisme(i) ; » sans retourner à cette révolution française que De Maistre a appelée satanique et dont M. Toqueville a dit que «des passions qui en sont nées, la premièreallumée <f et la dernière éteinte a été la passion irréligieuse; » sans recourir à ce passé, regardez ce qui a surnagé au-dessusdes flots des événements depuis soixante-dix ans, et vous découvrirez partout la question religieuse, maîtresse de la politique et de l'opinion. Le premier empire n'est-il pas plein de la question catholique depuis le concordat, le concile de 1811, jusqu'à la captivité de Fontainebleau? Napoléon III n'a-t-il pas reconnu que l'une des deux fautes sur lesquelles le premier empire s'est brisé, est la rupture avec Rome (2)? La dernière pensée de l'empereur, dans son testament de S** Hélène, n'a-t-elle pas été cette parole remarquable et qu'il faudrait ne pas oublier : les idées rdigieuses ont plus

(i)Tocqueville: de Tancien régime.

(â) Paroles de Napoléon III à M. le C^ de Montalembert.

d'empires que ne le eroient certains philosophes bornés en

étant bien avec le Pape, on domine encore aujourd'hui la conscience de cent millions d'hommes ?

La restauration, du commencement à la fin, s'agite dans des luttes politiques maintenues sur le terrain religieux et tombe sur cet écueil. La faute du Gouvernement de Juillet est d'avoir laissé dans Tindifférence ou l'hostilité le clergé français, auquel on refusait la liberté religieuse de l'enseignement; d'avoir méconnu la puissance de l'élément catholique en France et les ressources immenses que cette puissance pouvait offrir au jour du danger public; M. Guizot l'a noblement reconnu. La révolution de 1848 commence à la bataille livrée par lesocialismeà tous les principes delà société chrétienne, et finit à la liberté d'enseignement que l'on accorde et à la délivrance de la Papauté obtenue par une armée française. Le second empire arbore le drapeau catholique à l'intérieur, dirige la guerre d'Orient au nom de l'intérêt religieux, envoie ses flottes en Chine pour réclamer le sang des missionnaires (i), soulève la question italienne, en se promettant de ne pas se séparer de Rome et pour placer le Pape au sommet dé la confédération, 4)uis épouse la politique révolutionnaire et anticatholique du Piémont, se laisse entraîner à consommer avec Rome cette rupture qu'il avait juré d'éviter comme la faute capitale à commettre, et voit cette petite pierre détachée de la montagne briser les pieds d'argile et de fer de toute sa politique intérieure et extérieure.

La question religieuse n'est-elle pas partout, à la base et au sommet de toutes les questions politiques? Ne domine*

(1) Paroles de Napoléon III.

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t-elle pas les deux grandes difficultés devant lesquelles les Puissances délibèrent et se troublent et TEurope hésite et s'alarnSe: Rome etrOrient?

Le comte de Ficquelmont a publié un livre remarquable sur le côté religieux de la question d'Orient. 11 rappelle que la guerre de Grimée a dû son origine a la rivalité des catholiques et des grecs dans les lieux Saints; c'est la Frajice qui Ta posée. La Russie posa à Finstant même le problème de la délivrance des chrétiens, et son droit de protectorat sur les grecs dans l'empire ottoman ; l'empereur Nicolas dé: çlara par son manifeste, qu'il voulait donner à cette guerre le caractère d'une guerre de religion.

Le comte de Ficquelmont montre très-bien le but contradictoire que les Puissances ont poursuivi dans la lutte orientale: maintenir Fintégrité de l'empire ottoman et obtenir la délivrance des chrétiens, par la liberté religieuse qui doit immanquablement détruire cet empire. La politique veut conserver cette intégrité, et elle échoue ; l'instinct chrétien de l'occident exige la liberté religieuse qui rend cette intégrité impossible, et c'est cet instinct irrésistible qui triomphera de la politique impuissante.

Le principe, l'origine et la fin de la guerre de Grimée, à Jérusalem comme à Gonstantinople; ontdonc été une question religieuse. Je sais bien que cette guerre a été en même temps une lutte de prépondérance politique entre les Puis* sances occidentales et la Russie. Mais c'est précisément ce but politique qui n'a pas été atteint. La politique russe triomphe au Gongrès de Paris, et la question d'Orient reste inachevée et sans solution ; mais le but religieux est atteint: l'Islamisme succombe au seul contact du Christianisme et de la liberté religieuse. Il résiste encore, comme le gladia-

teur mourant qui défie son vainqueur, mais l'heure de ses funérailles est proche.

Ainsi remuez la question d'Orient et vous trouverez au fond la question religieuse: dans les Principautés pour rAutriche, nous Ta vous vu; à Jérusalem pour la France ; à Constantinople pour toutes les puissances chrétiennes. C'est parce que l'intérêt religieux domine en Orient, que les trois puissances Orientales par excellence, celles qui sont appelées à y jouer le premier rôle, sont la France, l'Autriche et la Russie, qui y trouvent les populations armer niennes, catholiques et grecques à protéger et à défendre. It n'y a pas de populations protestantes dans ces contrées du soleil ; l'Angleterre et la Prusse n'auront qu'une mission secondaire à y remplir.

C'est en Orient et dans la Méditerranée, comme l'a prédit Napoléon P', que les questions européennes doivent se résoudre.

Notre époque n'est pas sans analogie avec celles des croisades. La Chrétienté était menacée par l'Islamisme à l'extérieur, et à l'intérieur par l'anarchie féodale. Les hordes musulmanes enveloppaient toute l'Europe, et, des rives de la Méditerranée, s'étaienC avancées jusqu'aux Alpes. A l'intérieur, le Christianisme luttait avec énergie pour vaincre les éléments de désorganisation que la barbarie apportée par les invasions et la vieille corruption romaine, avait déposés au sein de la nouvelle société. Il ne fallait rien moins que la forte main de Grégoire VU et la grande parole de S^-Bemard pour conjurer ces gigantesques périls.

L'on sait comment la Chrétienté dut son salut à la diversion puissante des croisades. Elles firent dissoudre en Asie l'orage qui menaçait l'Europe; les passions féodales, la

corruption et la barbarie trouvèrent des issues en Orient; l'Europe assainie vit s'élever et grandir les trois choses qui la sauvèrent: les Communes, la royauté et TEglise.

L'Europe n'a plus d'ennemis extérieurs à craindre, à moins que ce ne soit .la Russie, si sa prépondérance en Orient prenait les proportions qu'elle ambitionne; mais elle a un ennemi intérieur plus redoutable que ne l'était la barbarie féodale, c'est la Révolution.

. La société moderne est aux prises avec la Révolution, J'ai djécrit cette lutte dans un écrit précédent; lutte entre les puissances pour s'affaiblir et se détruire; lutte entre les nations et dans les nations entre les partis et les diverses classes sociales ; lutte des sectes chrétiennes alliées au rationalisme, contre l'Eglise universelle dans laquelle le christianisme complet s'incarne. Aux passions anti-sociales et anti-religieuses qui bouillonnent dans les entrailles de la société, aux ambitions et aux rancunes aveugles dea puissances, à la démocratie radicale qui menace tous les gouvernements, à l'exubérance de la production indus^ trîelle, au trop plein des forces européennes, à cette vapeur condensée dans une chaumière prête à éclater, il faut des issues; l'issue, je l'ai dit déjà, c'est l'Orient.

Depuis un siècle, un mouvement irrésistible pousse l'Europe vers l'Asie, comme à un solennel rendez-vous. Voyez comme tout se prépare pour les événements qui s'y amassent. On dirait que toutes les nations européennes ont commencé le siège de l'Orient, et, par des travaux de circonvallation, se rapprochent d'heure en heure des murailles qu'elles veulent renverser.

La Russie, des bords de la Mer-Noire, de la Mer-Caspienne et du haut du Caucase, convoite Constantinople

depuis près d'un siècle; on connaît toutes les étapes de sa politique, marquées par les dix traités qui séparent celui de kainardji en 1774 du traité de Londres en 1840. Elleétreint de sa main puissante tout le nord de TAsie, depuis la Perse jusqu'aux limites extrêmes de la Chine.

L'Autriche est sur le Danube et descend cette pente vers la Mer-Noire; elle à conquis la Transylvanie^, elle a possédé la Servie, la Bosnie et les principautés danubiennnes; elle espère les reprendre.

L'Angleterre a placé ses batteries avancées à Malte, à Corfou, à Aden et à Perim ; elle vient de reconquérir les Indes et ses flots sont à Canton.

La France que la révolution de 89 avait écartée de TOrient, y revient peu à peu. Napoléon I a donné le baptême français à l'Egypte, qui s'est ébranlée en 1840 à la voix de la France. C'est une armée française qui a délivré là Grèce, poste avancé de l'Europe du côté de la Turquie. La restauration a fondé l'Algérie et le Gouvernement de Juillet a tsonsolidé cette magnifique colonie. Tune des clefs de la Méditerranée, preioaîère étape de la France vers l'Egypte, champ de manœuvre pour ses armées et riche pépinière pour ses généraux. Le second empire a fait la guerre de Crimée, si glorieuse pour ses armes et si féconde pour son influence en Orient. C'est la France qui va percer l'isthme de Suez, pour surveiller la nouvelle route des Indes; ce sont ses flottes, à côté des vaisseaux anglais, qui tentent d'ouvrir à l'Europe le vaste monde fermé de l'extrême Asie; c'est à sa voix que l'Espagne vient de planter son drapeau, à côté du drapeau français, sur la rive africaine, et de prendre sa place sur le futur champ de bataille de l'Orient.

L'Orient est véritablement assiégé par l'Occident, et nous

assistons à un spectacle qui rappelle celui des grandes invasions, quand les peuples vengeurs^ convoqués par Dieu, accouraient, de tous les points de Thorizon, aux longues funérailles du monde romain.

Croyez-vous que ce grand mouvement de l'Occident vers rOrientqui^'aifaisse, a lieu uniquement pour étendre les frontières de la Russie, déjà beaucoup trop étendues pour ses forces ; pour conserver dans l'Inde un débouché aux cadets de l'aristocratie anglaise, et ouvrir la Chine à l'opium britannique; pour servir les projets de l'Autriche et les convoitises de la France?

Non ; il y a plus que cela : il y a TOccident chrétien qui marche à la conquête de l'Orient musulman et idolâtre. Il y a plus qu'une œuvre politique, il y a une mission religievise. Les gouvernements nel'aperçoivent pas, les nations moins encore; mais une impulsion mystérieuseles entraine: Digitus Dei.

Mais pour accomplir cette oeuvre, il faut que l'Europe redevienne une et chrétienne. Si elle n'a plus de foi xeligîeuse à propager, elle n'aura pas de mission religieuse à remplir. Pour porter aux peuples de l'Orient le feu évangélique, il faut le posséder et ne pas le laisser s'éteindre chez soi.

Que feront, je vous prie, les popes russes immobiles et ignorants, et que de Maistre nommé spirituellement des tuyaux d'orgue; que fera cette église phocéenne, sans sève', sans vie et sans indépendance, que fera-t-elle pour la propagation de l'évangile du Christ, parmi les populations pétritiées de la Turquie, des Indes et de la Chine? Les morts ressuscitent-ils les morts ?

L'Angleterre a-t-elle fait servir sa longue domination sur

Tempire indien, au progrès du Christianisme ? Llnde est pour l'Angleterre un yaste comptoir commercial, une plan* tation de coton, une fabrique d*opium, un débouchéde deux cents millions de consommateurs, une puissante ressource pour ses cadets de famille et ses officiers. Voilà l'Inde an* glaise. Le christianisme y est pour peude chosesetn'ya pas feit un seul pas depuis un siècle. La force politique et com* merciale de TAngleterre dans Tlnde a été grande ; la propagande chrétienne dans ses mains a été nulle. Ses marchands ont réussi, ses porteurs de bibles ont échoué. Il a manqué à Tlnde les trois choses qui convertissent et ramènent : la parole brûlante des apôtres, la charité qui se dévoue et le sang des martyrs qui féconde le sol où il est versé. La France n'a guère mieux compris les devoirs de sa vocation religieuse en Algérie, que ne l'ont compris la Russie et l'Angleterre, le Portugal, l'Espagne et les autres nations coloniales, dans les Amériques et en Orient. L'esprit militaire qui règne en Algérie, vaut mieux, à ce point de vue, que l'esprit commercial qui domine aux Indes, mais loin d'aider à féconder la liberté religieuse, on a opposé au zèle du clergé et des missionnaires français, aux œuvres de l'enseignement et de la charité, toute sorte de petits obstacles administratifs et politiques. Et cependant c'est à la France, nation de propagande et d'initiative^ peuple qui se bat pour des idées, que reviendra le rôle civilisateur assigné à l'Europe par la Providence. Les puissances peuvent manquer à leur devoir, à leur intérêt, à leur vocation ; ce n'est pas la première fois que cela arriverait; mais ce que je sais bien, c'est que la Révolution, renfermée, condencée en EurQpe, se chargerait bientôt de l'expiation à infliger à une pareille faute.

Mais ce n'est pas des gouvernements seuls que je parle ; €*est à TEglise surtout que je pense. L'Europe des politiques et des marchands croira trouver en Asie des colonies, des marchés et de rinfluence ; elle en aura» en réalité et sans le vouloir, ouvert les portes à TEvangile. .

L'Eglise n'est pas une nation isolée dans quelque coin du globe: elle est partout; elle demandera ses missionnaires, ses sœurs de charité, ses évoques et ses martyrs à toutes les nations et à toutes les langues, et elle en trouvera abondamment. Elle ira bâtir sur ce vieux sol asiatique et africain, des temples, des écoles et des asiles de charité, en faee desquels l'Islamisme et les dieux tomberont.

Si l'Europe politique est malade, l'Eglise est vivante, et la Révolution qui le sait bien en rugit. Les sectes chrétiennes dissidentes se décomposent et meurent, en Angleterre, en Allemagne et partout, sous le souffle du ratioaa-' lisme; elles rendent tous les jours à l'Eglise leurs savants, leurs docteurs, leurs beaux caractères, leurs âmes ardentes et sincères. Depuis bien des siècles jamais l'Eglise ne s'est sentie aussi unie et aussi forte, aussi préparée aux combats, aux épreuves ou au triomphe. Elle a usé Luther, elle a usé Voltaire et Gibbon; la philosophie, la science, la littérature et rhistoire lui reviennent. Un siècle qui a vu ramener des régions du doute et mourir catholiques, la prière suf les lèvres et le crucifix sur la poitrine, son plus grand poète. Chateaubriand, ses plus profonds penseurs, Maine de Byran et Royer Collard, des historiens comme Augustin Thierry, des écrivains comme Tocqueville, des soldats comme Bugeaud et des génies comme Napoléon, un tel siècle est bien près d'être un siècle de foi. Toutes les dissidences anciennes s'effacent: le Jansénisme n'a plus de disciples; Louis XIV

ne trouverait plus un seul évèque pour signer la déclaration de i6S% ni Napoléon I"^ un seul prélat pour assister à son concile de 1811. Jamais la Papauté, si faible politiquement, n*a été aussi puissante catholiquement, aussi aimée et obéie. Rarement l'Eglise a compté en France, en Angleterre, en Allemagne, partout dans les deux mondes, plus d'évéques illustres et vénérés, un clergé plus instruit et plus pieux, des ordres religieux plus nombreux pour Taposto^ lat, l'enseignement et la charité. Tous donnent aux chaires retentissantes des héritiers de la parole de Bourdaloue et de Bossuet, envoient leurs apôtres et leurs confesseurs aux paganismes qui survivent, et fondent des œuvres innombrables et fécondes pour toutes les ignorances et pour toutes les misères.

Encore une fois: mens agitât molem; aucune époque n'a été plus remplie que la nôtre de questions religieuses, d'espérances religieuses, comme aussi des passions antichrétiennes. Nous marchons vers les deux grandes unités : d'un côté l'unité catholique qui ralliera les sectes qui périssent, les éléments de foi^ de conservation, d'ordre et de progrès que la société a conservés, et de Tautre l'unité rationaliste et révolutionnaire, l'unité de toutes lea négations et toutes les révoltes amassées depuis plusieurs siècles tlans le monde moderne. Nous touchons à un grand combat, à une grande épreuve» pour arriver à une grande victoire. Dans le choc entre les deu^ cités et les deux ar^ mées, toutes les défections libérales, toutes les complicités doctrinaires et toutes les trahisons des gouvernements scr ront écrasées. Les jours qui se lèvent sont remplis des menaces, mais je ne me laisse pas décourager par les symptômes alarmants que nous voyons-; un instinct sûr, une

vue claire font découvrir à Thorizon des cieux splendides, et je ne puis m'empêcher de m'écrîer avec de Maistre : Quelle magnifique révolution !

Le spectacle que la Papauté donne au monde est digne des regards attentifs de ce siècle si désaccoutumé de la grandeur morale. Nous allons voir la faiblesse humaine et politique, armée de la puissance invincible de la parole, nux prises avec la toute-puissance des Césars coalisés avec toutes les forces de la révolution : astiterunt reges terrœ, et principes convenerunt in unum, adversus Christum.

Pie IX, ce saint vieillard du Vatican, cette figure angélique et sereine, ce pontife vénéré du monde catholique, ce roi qui peut rappeler aux Italiens les paroles de son divin Maître : Tai voulu vous réunir sov^s mes ailes et vous ne Vavezpas voulu ; ce Pape guelfe qui, en 1848, invite Tempe- Teur d'Autriche à reconnaître la nationalité italienne comme sœur de la nationalité allemande; ce Pape acclamé et triomphant qui apporte la liberté, et que Ton récompense par l'assassinat de Rossi et l'exil de Gaëte; ce pape catholique qui refuse de bénir les armes des nations catholiques levées les unes contre les autres dans une guerre déplorable; ce Toi faible et béni, ce prêtre humble et saint, ce Pontife et ce Pape, se trouve assailli à la même heure par toutes les haines irréligieuses et toutes les violences révolu(ionnaires, par les jalousies séculaires des schismes couronnés, par l'abandon des gouvernements catholiques qui

avaient juré de le défendre et de le sauver! L'Autriche

est impuissante, la France est hostile; la duchesse de Parme et le duc de Toscane trouveront peut-être des défenseurs dans un Congrès; le Pape n'en trouvera pas. Jamais on n'a vu une faiblesse humaine aussi grande, en face d'une

force révolutionnaire et politique aussi formidable. Cest biea le moment, pour les ennemis de FEglise, de célébrer sa chute et de sonner ses fynérailles.

Eh bien! regardez attentivement ce qui va se passer. La voix des deux cents millions de catholiques, arrive à Rome, 4e tous les coins du monde, comme la voix des grandes eaux, avec leurs plaintes, leurs protestations, leurs espérances et leur dévouement. La foi de ceux qui prient est ferme, la crainte de ceux qui conspirent ou trahissent est grande, et Ton voit trembler déjà la main mal assurée de ceux qui frappent. L^histoire en effet nous apprend que le non licet de Grégoire Vil, comme le nonpossumus de Pie VH, ont brisé le despotisme des empereurs d'Allemagne et la souveraine puissance de Napoléon. Dix-huit siècles nous montrent ce petit rocher de S*-Pierre, submergé par les flots de tant de révolutions et de déluges, reparaissant toujours après les orages qui l'ont respecté et qui ont emporté tout le reste. L'expérience confirme le mot du comte de Maistre qui, à la vue de Pie Vil ramené de l'exil et officiant à S*-Pierre, s'écriait*: ce que f admire, c'est ce vieux pape qui revient toujours!

« Dans tous les temps, les puissances humaines ont regardé « de haut cette autorité pontificale extérieurement infirme. ^ Mais voyez comme Dieu humilie les forts et exalte les a faibles.

« L'empire romain frappe du glaive ou jette dans Tamc< phithéâtre les pontifes suprêmes, comme les plus ob- « scurs chrétiens. Pendant trois siècles, trente papes meu- « rent martyrs. Mais l'Empire passe et la Papauté reste. « Les Empereurs devenus chrétiens jalousent la puissance « spirituelle; craignant de n'être à Rome que la seconde

« majesté, ils s'en vont à Constantinople, où ils tentent « de ressaisir les deux puissances ; mais ils s'affaiblissent c( pendant que la Papauté grandit, et c'est elle qui pleurera c< leur chute. Le moyen-âge vient, âge singulier où malgré « tant d'éléments rebelles et barbares, TEglise sait cepen- « danbédifier de si grandes choses. Cbarlemagire reconstic( tue Tempire d'Occident : il passe ; son œuvre se divise, €< et la Papauté reste. Les Empereurs d'Allemagne la sercc vent et la déservent. Ils passent, et la Papauté reste. A « rentrée des temps modernes, Charles-Quint semble voua loir reprendre le rôle de Charlemagne, en le gâtant « quelquefois. Son empire passe, et la Papauté reste. Dans ce les derniers temps, tin autre César apparaît qui tient de < tous ses prédécesseurs, et de ceux qui honorent, et de « ceux qui insultent, et de ceux qui défendent l'Eglise, et « de ceux qui la combattent. 11 traverse le monde comme « un orage, atteint les trônes eu passant, arraohe le pape a à son siège, en lui disant que les excommunicationsd'un « vieillard ce feront pas tomber les armes des mains de u ses soldats; mais voilà que le souffle glacé d'en haut ce raidit les mains des forts : ils laissent échapper leurs arec mes, et Dieu ensevelit la nouvelle puissance dans un lince ceul de neige. Elle veut se relever, mais en vain, et s'en « va mourir au milieu des flots, quand le vieillard du Yati^ ce can a repris.le chemin de Rome.

<^ Qu'y a-t-il donc dans cette faiblesse invincible? Tu es ce Pierre, et sur cette pierre je bâtirai, et ce que f aurai élevé ce nul ne le renversera (\).

(\) J*empruDte cette page au livre que le R, P. Dechamps va faire paraître, sous ce titre : La question religieuse résolue par les faits. Paris chez Lethielleux. - Tournay, chez Casterman.

C^t toujours ce^oi livré au baiser de la trahison, aux moqueries et aux soufflets des soldats du prétoire, avec sa couronne d'épines et son sceptre de roseau, abandonné par la lâcheté de Pilateà la foule asservie qui ne veut pas avoir d'autre roi que César ; mais c'est en même temps ce divin martyr, qui du haut de son Calvaire attire tout à lui, et sort glorieux et vainqueur du sépulcre où les pouvoirs de la terre avaient cru renfermer et le garder.

Je ne sais si ceux qui me lisent éprouveront ce que je sens, en présence de ce duel engagé entre la force morale désarmée, n'ayant d'autre appui que les consciences, et la force politique et matérielle, à la tête de ses flottes, de ses armées et de ses pouvoirs» Dans nos .temps de prostration et du culte de la force et des intérêts, où la liberté politique a presque partout succombé, où les classes moyennes vaincues et satisfaites acclament les dictatures, où les caractères manquent, où les dévouements sont rares, les défaillances communes et les découragements universels, dans une telle époque, c'est une grande et magnifique chose que de voir un pauvre prêtre, se lever seul. Roi des âmes, pour protester et résister. Je n'ai plus à répondre à ceux qui, en proclamant la nécessité de la souveraineté temporelle du Pape, comme condition de son indépendance spirituelle, ruinent le principe même de cette souveraineté, en proclamant IHneompatiiilité absolue entre le Pape et le souverain (i). Je n'ai plus à relever l'outrage de ceux qui demandent au Saint-Père la plus déplorable des abdications, Yavèude son indignité, selon la belle expression du prince de Broglîe. Je n'ai plus besoin de démontreir

(4) Le Pape et le Congrès,

que la conclusion du dilemme posé wtre une garantie illusoire offerte ^BT h France et refusée, par TAngleterre, et une concession impossible à la conscience du Pape» que la conclusion logique de ce dilemme est la perte totale du pouvoir temporel que la révolution se chargera de consommer.

La question romaine est jugée ; les raisons sérieuses ont été pesées, les objections réfutées, les hypocrisies déjouées, les voiles déchirés ; le jour s'est fait pour les yeux qui volontairement ne se ferment pas. Si Fautorité de la doctrine, de la parole et de la science, doit triompher dans un débat, jamais triomphe n'a été plus éclatant que celui auquel nous assistons. Des évèques éminents comme M«' Dupanloup, M«^ Gerbet, l'évèque d'Arras et Tévèque de Poitiers*; des illustrations libérales comme MM. Villemain, de Sacy, Cousin et Thiers ; des hommes politiques commeMM.de Montalembert, de Falloux, de Corcelle et deBroglie; des écrivains comme MM. Veuillot, Nettement, Laurentie, Poujoulat et de Riancey; des diplomates comme lord Normanby, se sont fait les organes éloquents de tous ceux qui protestent dans le monde contre des projets déplorables et funestes. Tous élèvent la voix, au nom du droit public européen que l'on menace, des traités que l'on déchire, de l'équilibre général que l'on rompt, des droits inviolables que l'on méconnaît, du principe d'autorité que l'on sacrifie, de la sainteté des serments que l'on viole, et du sentiment religieux que l'on blesse.

Mais une voix plus solennelle encore s'est fait entendre et domine toutes les autres; c'est celle de Pie IX, calme pour lui-même, sans peur en face des épreuves, mais triste pour les âmes exposées, inquiet pour l'Europe et le Monde.

Dans son encyclique du 19 janvier, le Souverain Pontife, ému de cette patemélU chanté avec laquelle il doit veiller au salut étemel de tous, rappelle à Napoléon III « que chacun « devra rendre un compte rigoureux devant le tribunal « du Christ, » comme Grégoire XVI, dans son entrevue célèbre avec le Czar Nicolas P% avait dit ces énergiques paroles qui troublèrent profondément l'empereur des Russies: « Votre Majesté et moi, nous paraîtrons tous les deux au <( jugement de Dieu, c'est moi qui l'y attendrai. » Cela est beau et grand ; c'est l'attitude de Saint Athanase et c'est la parole de S* Hîlaire.

Le devoir de Notre haute charge, dit le Pape à l'Empereur, ne Nous a pas permis de garder le silence. Nous devons nous déclarer clairement et ouvertement, dans la liberté apostolique de Notre âme, que nous ne pouvons en aucune manière suivre votre conseil. Cest bien le langage de S*-Hilaire à Constance: Tempus est loqusndi: quia prœteriit tempus tacendi... Non minus periculi est, semper tacuisse, quàm numquam... Nunc mihi non alia ad dicendum causa, quàm Christi est: eut et hoc debuiy quod usque nunc tacui; et ex reliquo me intelligo debere^ ne taceam.

Des hauteurs où le Pape élève la question romaine, on aperçoit à peine les objections, lessubtilités et les prétextes si laborieusement propagés. « Ce n'est pas, a dit le prince « A. de Broglie, tel genre d'exercice ou telle partie du dote maine du pouvoir temporel de la Papauté qui est en ques- « tion. C'est le pouvoir temporel tout entier, dans son « principe le plus général et dans la moindre de ses appli- « cations. Ainsi aggravé, le débat pourtant s'élève et s'é- « claircit. Tout ce qui avait pu troubler l'esprit ou arrêter a les efforts de quelques-uns, même parmi les catholiques;

« le scrupule de venir en aide à de regrettables abus« le « désir de hâter de souhaitables réformes, le souvenir deà (c extensions ou des réductions successives qu'a pu recevoir (c l'Etat de l'Eglise; la crainte de confondre ce qui doit a durer avec ce qui passe et ce qui change, toutes ces cona sidérations, concevables encore il y a peu de niois, se « dissipent aujourd'hui sous l'impérieuse et croissante c< clarté des événements. C'est tout le pouvoir humain de « la Papauté; c'est cet édifice fondé par le temps, sorti sauf « de tant d'usurpations despotiques et de tant de révoluce tions populaires, consacré par l'hommage de tous les gé- « nies politiques de l'Europe, et à l'ombre duquel la eonc« science de tant de millions d'âmes a vécu libre pendant <c dix siècles: c'est là ce qui est atteint à la base et menace «c de s'écrouler aujourd'hui. Il ne s'agit plus de savoir si le « Chef de l'Eglise gouvernera de telle façon ou commanda dera à telles personnes; il s'agit de savoir s'il descendra « du rang de souverain pour n'avoir plus à choisir qu'entre a la condition de sujet et celle de proscrit. »

La lettre du Saint Père à l'Empereur, si modérée, si ferme et si digne, et l'encyclique, qui restera Tune des plus belles pages de l'histoire de l'Eglise, résument, avec une admirable clarté, h question romaine qvC'û vaudrait mieuxappeler la question catholique.

Sait-on ce que le Pape défend en ce moment, en face de Tunivers qui regarde et qui écoute? A-t-on suffisamment réfléchi aux grandes choses que sa parole sauve et garantit? Croit-on qu'il s'agisse seulement du sort réservé à quelque coin des Romagnes, de quelques lambeaux de>terreà conserver, ff Ce n'est pas, a dît le Saint Pontife, la perte de « la domination temporelle, qui produit dans notre cœur

c< la plus grande affliction; ce qui nous afflige et nous (c épouvante, c'est le pervertissement des idées. » Il s'agit de savoir en effet :

Si te droit public, le droit des gens, sera maintenu ou détruit;

Si les Etats faibles, les Etats neutres, seront à la merci de la force et des convoitises ambitieuses des grands états;

Si le système des nationalités séparées prévaudra, ou bien s'il succombera sous Vunitarisme révolutionnaire;

Si la sainteté des serments royaux sera observée ou violée;

Si le principe même de la souveraineté temporelle du Pape, sera respecté ou anéanti ;

S'il y aura dans le monde une autorité spirituelle indépendante des pouvoirs humains, et formant la suprême garantie de la distinction des deux puissances et de la liberté de conscience.

Voilà la cause de Dieu, de l'Eglise et de la Justice, que le Pape tient en mains et qu'il sauvera. Il le fait en prenant à la fois l'attitude de père, de roi et de Souverain Pontife, £bef des chrétiens.

Nous sommes ému d'une paternelle cliarité, dit le père ; nous ne pouvons abdiquer nos droite de souveraineté qui n'appartiennent pas à la dynastie de quelque famille^ mais à tous les catholiques, dit le roi ; écoutons le pontife: ye vou^ parle ainsi, dit-il, en ma qualité de père y laquelle me donne le droit de dire la vérité toute nue à mes fils, quelque élevée que soit leur position dans le monde.

Quand la tourmente actuelle sera passée et que le trouble des esprits que cette tourmente entraine sera dissipé, le

spectacle d'un Pape défendantseul le droit public européen et le principe monarchique déplorableaient abandonnés par les puissances, ce spectacle apparaîtra dans toute sa grandeur.

La Révolution a choisi pour but de ses attaques audacieuses, la plus haute autorité de ce monde et en même temps la plus inattaquable des souverainetés. « Ce qui me « frappe en ce moment, a dit M. Yillemain, c'est le point « de droit humain^ qu'on peut ramener à cette seule et « simple interrogation, devant la conscience et l'histoire : Ci Est-il en Europe une souveraineté qui repose sur une <c base plus ancienne, plus irréprochable à l'origine que la «. Papauté, et qui, soumise à plus d'épreuves, ait été plus « souvent acceptée ou souhaitée par le vœu populaire, et a enfin plus solennellement garantie par des traités qu'elle « n'a pas violés et que personne, humainement parlant, <c n'a le droit de violer contre elle. »

La Papauté temporelle est revêtue d'une triple légitimité: la légitimité politique, la légitimité élective et la légitimité catholique.

La Papauté a créé l'Etat romain qui, sans elle, aurait péri dès les invasions et lorsque l'Empire seretiraà Bysance. Elle l'a sauvé et maintenu à travers les temps. Sans les Papes, l'Etat romain aurait disparu avec les républiques italiennes du moyen-âge; avec l'Italie presque entière, quand, au 18""^ siècle, celle-ci tomba sous les dominations des maisons de Savoie, de Bourbon et de Lorraine; avec Gênes et Venise au 19"*; comme il disparaîtrait aujourd'hui, avec la Toscane, sous la domination piémontaise, si la résistance de Pie IX ne conjurait pas ce péril. Le Pape était à Rome souverain de fait, bien avant qu'il le fût de

droit, par les donations de Pépin et de Charlemagne et la volonté de TËurope. Aucune souveraineté n'a une. origine aussi ancienne, aussi auguste, aussi à Vabri de toute conquête, de toute violence et de toute injustice. II est donc bien vrai que cette souveraineté n'appartient pas à une dy" nastie, mais à l'Univers catholique tout entier (i).

Mais elle appartient à Tunivers catholique à un autre titre encore; elle lui appartient par l'élection. La Papauté est une souveraineté élue par la Catholicité entière, partons les peuples catholiques qui, des divers points du monde chrétien, envoient leurs cardinaux au Conclave. Connaissez-vous ailleurs une souveraineté qui, à la légitimité politique, à l'antiquité, aux droits inviolables et traditionnels, joigne le droit de l'élection?

Mais si la souveraineté des Papes est supérieure à toutes les autres, par l'origine et l'élection, et je puis ajouter par les bienfaits qu'elle a répandus sur l'Europe civilisée par ses enseignements, elle leur est supérieure surtout par le caractère catholique qu'elle revêt et par le but universel pour lequel elle existe.

c( Sans l'autorité du Souverain Pontife, a dit M. Thiers, c( l'unité catholique se dissoudrait ; sans cette unité, le .c( Catholicisme périrait au milieu des sectes ; et le monde « moral, déjà si fortement ébranlé, serait bouleversé de ce fond en comble. Mais l'unité catholique serait inaccepvc table, si le Pontife qui en est le dépositaire n'était cornet plétement indépendant ; si au milieu du territoire que <( les siècles lui ont assigné, que toutes les nations lui ont <c maintenu, un autre souverain, prince ou peuple, s'élevait

(1) Encyclique du 19 Janvier

<ir pour lui dicter des lois. Pour le Pontificat ^ il n'y a d'indé^ « pendance que la Souveraineté même. »

La révolution a très-bien vu qu'en attaquant les droitsf inviolables de la Papauté, qu'en ébranlant ou en ruinant cette autorité revêtue de la triple légitimité dont j'ai parlé, c'était l'autorité dans sa plus haute source qu'elle attaquait, le principe de toute souveraineté sur la terre qu'elle ébranlait et qu'elle ruinait. Le Souverain Pontife a donc eu bien raison de dire que c'était la cause juste et les droits de tous les princes de l'univers chrétien que par sa résistance il défendait et il garantissait (\). L'aveuglement des Puissances, complices de la Révolution qui les menace, adversaires de la Papauté qui les sauve, est l'un des symptômes qui doit le plus jeter d'alarmes sur l'avenir.

Le Pape défend donc le droit public européen, la force des traités et le principe des souverainetés dans le monde. 11 soutient en même temps le principe des nationalités et les droits des états faibles.

On a beaucoup parlé du principe des nationalités en ces derniers temps; c*est au nom de ce principe que la guerre d'Italie a commencé; et l'on ne voit pas que c'est ce principe qui est aujourd'hui le plus compromis !

La Révolution tente d'obtenir deux choses, à l'aide du principe des nationalités qu'elle arbore, mais qu'elle se promet de détruire : elle veut dissoudre les grandes monarchies historiques, en détachant de ces monarchies les diverses aggrégations nationales qui les ont formées ; elle cherche à enlever la Hongrie à TAutriche, les provinces rhénanes à la Prusse, la Pologne à la Russie.

(1) Encyclique.

En même temps, la révolution se promet d'ensevelir toutes les petites nationalités dans les grandes unités révolutionnaires et républicaines: unité allemande, unité italienne, unité slave et unité latine. C'est le rêve de Mazzinni et de la Révolution, et, chose étonnante, c'est aussi le rêve des despotismes. C'était le rêve de Napoléon P' qui voulait substituer à l'Europe de l'histoire, les grandes unités de races et de langues, ce qu'il appelait la confédération des grandes peuples; c'est le rêve panslaviste des Czars; c'est le rêve de la France, ambitionnant la conquête de ce qu'elle appelle ses frontières naturelles et le rôle de dominatrice de toute la race latine ; c'est le rêve de Vhégémonie allemande que poursuit en ce moment la Prusse. Il n'est pas difficile de comprendre et de voir que la Révolution travaille bien moins pour les despotismes, que les despotismes travaillent pour la Révolution.

Il est certain qu'un grand mouvement se fait en Europe pour anéantir les petites nationalités historiques, les états secondaires, toutes ces puissances neutres qui étaient des barrières opposées aux ambitions des grands états, et des garanties pour l'équilibre européen menacé par ces ambitions.

Nulle part le principe de ces petites nationalités n'est plus enraciné qu'en Italie, où les souvenirs guelfes bénis par les Papes et les traditions des anciennes républiques' vivent encore avec tant de force, à Rome comme à Naples, à Florence comme à Venise, à Milan comme à Turin. Aujourd'hui, l'idée d'annexion semble triompher, d'abord parce que les sociétés secrètes y travaillent, puis parce que les peuples de l'Italie centrale se réfugient sous le drapeau piémontais, par opposition à l'Autriche dont ils

cràignent le retour. Mais que demain la question italienne so4t résolue d'une manière ou d'une autre, et il n*est pas besoin d^être prophète pour prédire que peu de temps après, les nationalités se réveilleront, les vieilles jalousies renaîtront plus ardentes, et Tanarchie dissoudra ce royaume piémontais dont Mazzini sera rhéritier.

Pie IX, par sa ferme résistance, défend donc non-seulement le droit public européen méconnu, mais le principe vrai des nationalités en Italie, sur les Alpes, sur TEscaut et sur le Rhin, principe attaqué à la fois par les dispotismes et la Révolution.

Il défend autre chose encore, un principe plus élevé, plus sacré que celui du droit public et celui des nationalités, il défend le principe même de toute liberté qui a sa racine la plus profonde dans la liberté de conscience.

La liberté de conscience, sait-on à quelle condition fondamentale elle tient? Il faut, pour que les âmes soient libres, que le pouvoir politique et Tautorité religieuse ne soient pas confondus; il faut que Tautorité religieuse, à laquelle les consciences veulent librement obéir ^ soit indépendante des gouvernements temporels, comme ceux-ci doivent être indépendants des sociétés religieuses; il faut que TEglise universelle^ ne soit contenue dans les bornes d'aucun empire, Mais puisse s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre.

La confusion des deux puissances est Terreur sociale du paganisme; partout où cette confusion existe, la liberté de conscience disparaît nécessairement, et Tidée religieuse est asservie ; cette idée n'est plus divine mais humaine, elle est bornée à des frontières et ne peut plus aspirer à Funiversalité qui est son essence. La religion dans les mains de

TEtat, c'est le pire de toutes lesdespolismes, celui des âmes, il précède toujours tous les autres.

La dUtinctian des deux puissances est le principe social du ChristiaDÎsme. C'est à ce principe^ a dit M. Guizot, que Von doit la liberté dfins le monde moderne. « Otez cet appui « aux droits de la couscieuce, et bientôt la liberté de conce science ne sera plus c^u'un vain nom (i). »

Si cela est vrai, et qui le contestera? sll est évident qu'entre Fautorité religieuse qui parle au nom de Dieu, et la conscience qui librement veut écouter, aucune main humaine ne peut injustement s'interposer ; s'il est manifeste que FËglise, pour être libre, doit être indépendante du pouvoir civil et politique dans chaque Etat; n*est-il pas plus manifeste encore que le Pontife de cette Eglise doit être complètement indépendant de tous les Etats, et que pour le Pontificat, il n'y a d'indépendance que la souverai'^ neté(i)t

fc 11 faut, c'est un mot, je crois, de M. Tbiers, il faut a que le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel soient (( unis à Rome, pour qu'ils puissent être distincts ou « séparés dans le reste du monde. » Cela ^st profondément vrai. Le Pape asservi, dans Rome, à un autre souve* rain, prince ou peuple, c'est l'Eglise sujette partout ; c'est la base de toute autorité religieuse renversée; c'est la société spirituelle de toute langue et de toute nation, que l'on détruit. Or, comprend-on bien ce que l'on détruirait ainsi? On aurait « bouleversé de fond en comble « le monde moral, déjà si fortement ébranlé; » on aurait

{\) Le Christ et le$ Antechmis^ par leR. P. Dechamps. (2) M' Thiers. •'

déraciDé le principe de la liberté religieuse et de la liberté de conscience ; on aurait enlevé à la civilisation moderne cette force morale qui forme le seul contrepoids aux pouvoirs humains et absolus.

Les deux pouvoirs absolus par essence, le Despotisme et la Révolution, le savent bien. C'est à FEglise que la Révolution s'attaque avec le plus d'acharnement et de persistance ; c'est le catholicisme, c'est Rome qu'elle veut avant tout abattre; c'est à l'Eglise universelle qu'elle veut substituer l'Eglise universelle du rationalisme. Elle comprend à merveille qu'une fois cette citadelle prise, la place, c'est-à-dire les gouvernements, ne pourra plus être longtemps défendue. Les gouvernements absolus se trouvent ici encore en connivence coupable avec la Révolution. Elle me laisse les corps et elle garde les âmes, s'est écrié Napoléon P% en parlant de l'Eglise. C'est le mot de tous les despotismes, qui prétendent garder les corps et les âmes, ne veulent pas qu'il y ait pour le peuple d'autre roi que César, et qui conseillent ainsi au peuple privé de tout appui moral, fatigué de ces abaissements, avili par cette servitude, de ne reconnaître plus d'autre roi que soi-même et d'autre pouvoir que le sien.

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