AVERTISSEMENT
res dont les auteurs, se plaçant avant tout, je pense, au point de vue de l'opportunité , semblaient lutter entre eux de vitesse, ont offert au public le compte rendu du procès. Je n'ai ni à affirmer ni à infirmer leurs mérites. Je me borne à dire qu'elles sont loin d'être complètes, et à constater^ parce que l'expérience en a été faite sous mes yeux, que beaucoup de soins et beaucoup de temps ont été nécessaires pour la reproduction fidèle de ces longs débats. L'exactitude sera donc le caractère particulier du compte rendu que je livre à mon tour à la publicité, dans un intérêt que je déclare mettre fort au-dessus du mien, l'intérêt de la vérité.
Avant d'entrer en matière, je dirai avec une sincérité absolue les impressions générales que j'ai reçues par les plaidoiries.
M^ Allou n'a pas déguisé les sentiments que lui inspire le gouvernement Césarien ; sans phrases, sans gestes, avec une voix forte et tranquille, avec une modération pleine de dignité, avec un talent incomparable, il a défendu l'honneur du pays tombé, autant que l'honneur du général tombé avec le pays . Il a convaincu et profondément ému l'auditoire tout entier. Ce n'est pas seulement un grand orateur, c'est un grand homme de bien.
M^ Grandperret semble pénétré de fortes convictions impérialistes. Tout entier à son sujet, il ne tient aucun compte des dépositions faites par mes témoins et des nombreux documents que j^ai produits. Il ne s'est pas renseigné sur certains faits considérables qu'il énonce et affirme. Ses m'érites comme avocat me paraissent de premier ordre. Il discute en déclamant, avec une
gravité qui n'exclut pas la passion et la chaleur. Il a plaidé magistralement, mais n'a pas remué les âmes.
M^ Lachaud redit M* Grandperret avec plus de facilité et plus d'abondance. Ses convictions impérialistes me paraissent moins fixées ; à de certains moments il tonne, à d'autres moments il gémit, avec des gestes violents ou tempérés selon le sentiment qu'il veut exprimer et l'effet qu'il veut produire. Il a un talent brillant et une habileté supérieure. Mais il a plaidé théâtralement et n'a pas non plus remué les âmes.
L'un et l'autre, dans une sorte de concert, et sans varier les images, ont montré que j'avais été le Liborio Bomano de mon pays. Ont-ils voulu, par cette entente autour d'un nom que les contemporains, à tort ou à raison, regardent comme l'expression de la trahison politique, frapper l'imagination publique au profit de leur thèse ? Je n'en puis guère douter. Mais ce calcul, comme tous leurs autres calculs, s'est heurté au bon sens et à réquité de l'auditoire. Liborio Romano ne se proposait pas et n'avait pas le devoir de défendre Naples et l'Italie contre l'invasion étrangère. Il était en présence d'une crise politique entre Italiens. Si, dans de telles conjonctures, il est allé du camp des vaincus aurcamp des vainqueurs, il a trahi l'honneur. Mais dans le drame douloureux de 1870, qui se passait en dehors et bien au-dessus des partis politiques, le vaincu c'était le pays tout entier, et le vainqueur c'était l'étranger, qui, après avoir détruit l'armée française, s'avançait vei'sPraisà marches forcées !
Personne en France, sauf le parti intéressé à l'indigne confusion que ses défenseurs ont voulu faire prévaloir, ne verra un Liborio Romano dans l'homme qui, du sein de cette ruine et de ce deuil universels, au péril de son honneur, comme les faits de ce procès le prouvent, a tenté de sauver l'honneur du pays.
Jamais je n'ai aspiré, pour les aptitudes et le savoir professionnels, au rôle de grand capitaine, encore moins de sauveur de la patrie, dont mes ennemis m'attribuent les ambitions; ni, pour la vertu, au rôle d'Aristide persécuté, dont mes amis m'attribuent les mérites.
Mes sentiments à cet égard, comme mes prétentions, sont nettement caractérisés par un incident qui remonte au temps du siège de Paris et dont cent témoins pourraient affirmer l'authenticité. C'était à la un de novembre ; les esprits étaient déjà fort agités par les violences débitées dans les réunions publiques ; par la presse qui était à peu près unanime contre moi; par les officiers généraux et autres, qui avaient en poche une solution toute prête; par les faiseurs de sorties, qui montraient que l'investissement de Paris était « imagiiîaire et formé par un rideau sans consistance que percerait un effort énergique de la garde nationale et de l'armée» ; enfin par le gouvernement lui- .même, qu'enflammait le récit des victoires de nos armées du dehors, et qui ne dissimulait guère le peu de fond qu'il fallait faire sur le général en chef de l'armée de Paris.
Les députations se succédaient autour de moi^ les unes ardentes, bruyantes, malveillantes, quelquefois insultantes, et venant me sommer de vaincre; les autres plus calmes, raisonnant, discutant^ apportant les plans les plus divers, souvent les plus imprévus.
Le Gouverneur dit à l'une d'elles, composée d'officiers de la garde nationale : « Toutes vos espérances, (( comme toutes vos combinaisons, reposent évidemment (( sur la pensée que le général en chef est un grand homme, (( Eh bien! il n'est, sachez-le, qu'un brave homme. Voilà (( le malentendu, et à présent qu'il est dissipé, tom- (( bons d'accord sur ce point, que vous n'attendrez plus (( de moi des miracles et ne me demanderez plus que des (( entreprises en rapport avec la portée de mes moyens. » ,
C'est dans le même sentiment que j'ai intenté au journal le Figaro le procès qui vient d'émouvoir l'opinion publique.
Pendant le siège, après le siège et depuis, sans paix ni trêve, par les journaux, par les brochures et par les livres, je me suis vu discuté, raillé, injurié. Je vivais dans la retraite, résolu à ne répondre jamais à ces agressions, et, mon entourage peut en témoigner, à ne les lire jamais.
D'une part, fidèle aux doctrines de libre discussion que j'ai professées et pratiquées moi-même toute ma vie^ je me sentais justiciable de l'opinion, de celle qui juge comme de celle qui injurie, dans un temps où la passion publique, portée au comble par la grandeur des maux et des humiliations du pays , n'était plus maîtresse d'ellemême;
D'autre part, comment et pourquoi lutter contre la passion personnelle, plus violente encore et plus envenimée que la passion publique, puisqu'elle a pour origine l'intérêt personnel froissé? Les généraux et les fonctionnaires à qui je n'ai pas pu ou je n'ai pas voulu donner les positions qu'ils ambitionnaient ; les colonels que je me suis refusé à élever au généralat ; les défenseurs de Paris que je n'ai pas décorés, me poursuivent, dans des publications de toute sorte, de leurs ardentes inimitiés, quelques-uns n'en dissimulant guère le point de départ ! Irai-je, à leur sujet, produire d'attristantes révélations, ou montrer le néant des efforts que quelques-uns font pour se tailler, de leurs propres mains, un piédestal dans les malheurs publics ?
Par toutes ces raisons, je me suis renfermé systématiquement dans le silence, qui n'était ni superbe ni dédaigneux, mais philosophique et tranquille, où les outrages, du journal le Figaro m'ont surpris. C'est tardivement que la voix publique me les fit connaître. Ils avaient, de parti pris , un caractère si violent, si odieux, si calomnieusement mensonger, que j'en fus ému. L'origine et le but politiques de l'entreprise étaient d'ailleurs très-apparents. Il ne s'agissait pas, pour ces marchands d'invectives, de rechercher et de prouver la vérité. Il s'agissait de montrer que l'Empire n'avait pas succombé sous le poids d'une longue accumulation d'erreurs ou de fautes, mais qu'une trahison et un complot ourdis par l'un des généraux en qui il avait mis sa confiance, étaient venus le surprendre à la dernière heure, et
avaient précipité sa ruine ! Que si le bon sens public se refusait à admettre cet énorme déplacement de la réalité, en ce qui touchait les causes de la chute de l'Empire, la trahison demeurait, pour accabler un général qui, après dix ans de luttes impuissantes en vue d'obtenir la réorganisation de Tarmée, avait audacieusement prévu et prédit, dans un livre publié quatre ans avant la guerre et fort accueilli, les malheurs de l'avenir.
L'ensemble de la trame, par des propos déshonorants, était mis sous le patronage et en quelque sorte sous la garantie de deux personnages militaires qui me donnèrent, comme je n'en pouvais douter un seul instant, la plus complète satisfaction. Mais fermement décidé à ne leur rien demander, ni suggérer, j'attendais d'eux qu'ils la rendissent publique. Ils s'abstinrent, et je pris la résolution de poursuivre mes calomniateurs devant la justice.
La justice, aux termes d'une loi récemment promulguée, c'était la Cour d'assises, et je dois dire que ma résolution ne fut pas encouragée. Les personnes les phis compétentes me firent observer qu'il y avait là une conspiration politique qui serait menée par toutes les hautes notabilités de l'Empire encore puissantes à Paris ; qu'elles disposeraient dans ce but de moyens que je serais hors d'état d'employer ; que la presse à peu près tout entière, l'opinion par conséquent, m'étaient restées fort âprement hostiles depuis le siège de Paris; que mes diffamateurs n'avaient poussé si loin la violence, que parce que, sûrs de leur effet, ils avaient
expressément voulu Téclat de ce procès; que, par toutes cesraisons, j'allais inévitablement me briser la tête contre le mur d'un jury parisien ; que, dans tous les cas, les événements qui allaient former la matière des débats, s'étant récemment accomplis à Paris, où les esprits étaient au plus haut point surexcités, je devrais réclamer le bénéfice de la loi quiaatorise, en de telles conjonctures, le plaignant à demander que le jugement de T instance soit transféré à un tribunal extérieur.
Ces dires, dont je ne pouvais méconnaître la solidité, n'ont pu ni ébranler ni faire dévier mes résolutions. A mes bienveillants informateurs, j'ai répondu que j'entendais livrer la bataille, et la livrer sur le seul terrain où il fût séant et où il fût digne qu'elle eût son cours ; que ce terrain offrait sans doute trop d'avantage à l'ennemi pour que je ne fusse pas battu ; mais qu^il en paraîtrait sur ses manches^ — je reproduis cette expression familière dont je me sers communément, — et que j'obtiendrais ce résultat 'par la seule publicité des débats. La loi qui autorisait cette publicité venait d'être votée, et c'est uniquement sous sa protection, avec une ferme et ardente confiance dans une autre loi qui domine toutes les agitations et toutes les passions des hommes, la loi morale, que je me présentai au combat.
Je dirai ici que, quoi qu'il arrivât, mes insulteurs ne me paraissaient pas pouvoir bénéficier de la loi morale. Leurs précédents, en dehors des faits véritablement odieux de la cause, ne les rendaient pas respectables, et l'instrument dont ils se servent pour agir sur l'opi-
nion, le journal le Figaro, est peut-être la feuille la plus lue, mais elle est aussi la plus décriée qui soit en l'rance. L'abondance et la nature des sujets qu'elle traite, ont développé dans le pays le goût du scandale et des curiosités malsaines. Elle sert et dessert toutes les politiques et tous les intérêts, à l'aide de procédés spéciaux d'information et de rédaction qui amusent Tesprit, provoquent le rire, et trompent les ennuis des longs parcours en chemin de fer. Ce journal est d'ailleurs^ comme ses avocats l'ont dit à l'audience, l'initiateur et le véhicule de toutes les œuvres de rémunération, de bienfaisance et de charité publique qui sont populaires. Enfin il est conservateur, c'est du moins un hommage qui lui a été rendu devant le tribunal; il est riche, il est redouté, — peut-être encore plus que redoutable; — mais il a énervé et faussé le sens moral de la génération à qui il s'adresse, il a dépravé le goût, il a détruit les respects, et, tout recherché qu'il est, il n'a pas cependant l'estime des honnêtes gens. La politique et les personnes qu'il couvre momentanément de son patronage, n'en sont ^ pas rehaussées devant l'opinion.
Tels étaient, en dehors du verdict à intervenir, les motifs de ma confiance dans les effets ordinaires de la loi morale servie par la publicité des débats. Dès la première audience, j'ai pu juger que la conspiration impérialiste était intense, audacieuse, bien préparée; qu'à divers degrés, elle se ramifiait partout, et j'ai admis, sans le moindre trouble, que l'acquittement pur et simple des prévenus était le résultat probable de la bataille. Mes
éminents conseils, M^ Allou et M^ D^roulède, entourés tous deux de la haute considération qui s'attache à leurs noms, me paraissaient, avec moi-même, les seuls auxiliaires sur lesquels il me fût permis de compter sans réserve. L'auditoire était généralement bienveillant. Un groupe nombreux de jeunes avocats me témoignaient, avant et après les audiences, des sympathies dont j'ai été touché et dont je me suis réjoui. Il me semblait que je voyais dans ces jeunes hommes, que la corruption du passé n'a pu atteindre, les représentants de l'avenir du pays régénéré et rendu aux nobles instincts de la race française,
M. l'avocat général Merveilleux du Yignaux, organe du ministère public, a paru saisir les difficultés de ma situation. Il a cru devoir louer le courage avec lequel j'étais entré dans une lutte entourée de tant d'incertitudes et de périls.
S'il m'avait été permis de lui répondre, je lui aurais montré que, pour aborder ces débats, il m'avait falhi infiniment moins d'équilibre et de résolution que pour assumer naguère dans Paris, entre la démagogie frémissante et la Prusse envahissante, la direction, avec la responsabilité, d'une situation efi'royable, sinon désespérée ; que, dans ces débats, mes adversaires étaient peutêtre les représentants et seraient sans doute, devant le jury, les bénéficiaires des passions publiques du moment; mais que j'y apportais une force qui ne dépend pas du moment, que rien ne peut affaiblir, qui a toujours, avec le temps, ses invincibles efî"ets. C'est la force qui naît de
la droiture des intentions, de la vérité des faits, du sentiment du sacrifice accompli. Mes détracteurs assurément ne pouvaient prétendre et ne prétendaient pas à cette force qui, dépassant les étroites limites du prétoire delà Cour d'assises, irait saisir l'opinion au dehors et montrer que ce grand procès n'était qu'une forme spéciale du drame où notre pays a, depuis plus de vingt ans, un rôle qui Fa perdu! Ce drame s'appelle « l'honneur et l'argent ».
Ce n'était pas, je veux le répéter, au verdict à intervenir que l'intérêt public pouvait s'attacher; c'était à l'enquête publique et contradictoire qui allait se faire sous les yeux du pays à tous les degrés d'information et d'instruction. Le pays pourrait juger la valeur morale despersoiines^ par la vie privée du plus grand nombre et par' la vie publique de toutes; juger la valeur morale et effective des dépositions, par le degré d' indépendance et de désintéressement personnel qiC offriraient les précédents des témoins ; juger les mérites , en tant que preuves de la vérité , des pièces et documents introduits aux débats. J'insiste sur ce dernier points qui offre l'un des aspects les plus saisissants du procès.
En effet, j'ai produit devant le jury et devant la Cour à l'appui de mes assertions, n'ayant que la difficulté du choix, un nombre infini de titres, de lettres^, de documents d'un haut intérêt; tous tirés des archives du ministère de la guerre, de la correspondance officielle et du Journal officiel^ de la correspondance privée la plus authentique, portant les noms des hommes les plus illustres
du passé et les plus considérables du présent, enfin embrassant un période de plus de trente ans de ma vie.
Qu'ont produit, dans le même sens, au profit des prévenus, leurs avocats? Rien, Le ministère public sans y insister, et moi-même avec une répugnance qu'on comprendra sans peine, avons montré, en passant, les péchés révélés par les journaux judiciaires, de ces carrières spéciales *aux temps où nous vivons, et il n'a plus été question d'elles.
Qu'ont produit leurs avocats contre moi? Pas un titre, pas un document ayant caractère authentique ou respectable, pasunelettre officielle ou privée apportant une preuve ou l'apparence d'une preuve. Ils ont cité une lettre da l'Impératrice, une lettre inspirée par la colère et par la haine. Mais l'Impératrice, dans une aberration inconcevable, s'est faite depuis quinze ans mon ennemie personnelle. Ellem'a toujours considéré et signalé, s'en référant aux on-dit delà cour et sans prendre la peine de les vérifier, comme un représentant des princes d'Orléans, pour qui je suis rempli de la plus respectueuse estime, mais dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, que je n'ai jamais vus et dont je ne représente à aucun degré les intérêts politiques. La publication de cette lettre, signée Eugénie, avait été précédée, comme l'a établi M'' Allou, de la publication de la même lettre moins violente et moins arrangée en vue des besoins de la cause qu'elle devait préparer et servir. Dans la première, l'Impératrice m'accusait d'avoir exigé que le nom de l'Empereur disparût de ma proclamation à la population de Parise Dans la seconde, elle reconnais-
sait qu'elle-même m'avait fait observer que l'Empereur ne devant plus revenir à Paris, il était inutile que son nom figurât dans la proclamation. Voilà deux versions très-différentes sur un point que les débats ont surabondamment établi, à savoir : que j'avais apporté aux Tuileries un acte public portant ma signature, où figurait le nom de l'Empereur, et que ce même acte avait été emporté des Tuileries par le ministre de l'intérieur, pour être affiché dans Paris, sans le nom de l'Empereur. L'Impératrice avoue que cette radiation a été la conséquence de l'observation qu'elle a faite. Qu'ai-je dit de plus? En quoi mon dire a-t-il incriminé ses sentiments ? N'est- il pas de notoriété absolue qu'à cette époque et depuis les désastres de Rei- 'schoffen et de Forbach, le nom de l'Empereur, par suite d'une pensée de prudence gouvernementale que la difficulté et le péril des circonstances expliquent peut-être, n'était plus prononcé au Corps législatif et partout où il rétait ordinairement?
Le journal le Figaro, dans le numéro incriminé du 27 janvier, affirme lui-même cette situation. « C'était dans le fond, — dit-il, — la pensée du ministère Palikao, qui ne se croyait maître de la majorité^ qu'à la condition d'exercer la plénitude du pouvoir et d'^annuler V influence de r Empereur, »
L'Impératrice s'est irritée sans raison pour un fait vrai; son irritation, dans ses lettres que je dois considérer comme authentiques, puisqu'elles sont invoquées par ses amis, l'a conduite à m' outrager et, de plus, à exprimer ce fait que le 4 septembre u avait dégagé les
souverains de l'Europe et leurs gouvernements des engagements pris y). Ces gouvernements ont clairement établi, depuis les événements, qu'ils n'avaient pris d'engagements d'aucune sorte envers la France déclarant la guerre à la Prusse.
Je parlerai avec une sincérité entière. J'ai toujours eu pour l'Impératrice, comme femme et comme mère, sachant bien ses sentiments pour moi, un respect vrai. Bien que, dans une pensée chimérique de restauration des races latines, elle ait voulu l'opération franco-espagnole du Mexique, qui a déconsidéré l'Empire et préparé sa ruine ; bien qu'elle ait voulu la guerre de 1870, devant laquelle l'Empereur reculait instinctivement ; bien qu'elle ait contribué à fixer et à généraliser dans notre pays les habitudes de luxe et le goût du paraître, qui ont si profondement altéré les mœurs publiques ; que, par ces raisons, je doute de la solidité de son esprit , j'ai toujours regardé l'Impératrice comme une âme résolue, capable de sacrifices, et je garde d'elle cette opinion, malgré la violence inouïe de ses procédés et de ses lettres; à l'égard* de ces dernières, je reste dans la pensée qu'elle s'est moins respectée en les écrivant et en les livrant aux journaux, que je ne Tai moi-même respectée toujours.
Les documents produits contre moi sont, d'abord, des extraits de brochures ou d'articles de journaux, publiés par divers, pendant la défense de Paris et depuis. Mais quelle autorité, supérieure par exemple à celle du Figaro, peuvent avoir ces appréciateurs de mes principes, de mes intentions, de mon caractère et de ma conduite ?
IG LNTRODUCTION.
De quel droit en fait-on mes justiciers ? Et que diront les hommes impartiaux et de bonne foi, quand ils sauront que ces justiciers sont tous, sans aucune exception, par des raisons que je sais et que je tais pour quelques-uns, par des raisons que j'ignore pour les autres, ou mes ennemis personnels ou mes détracteurs habitués ? Je les cite, sans en omettre aucun, je pense :
Général Yinoy, ex-sénateur ; Général Pajol, ex-aide de camp de l'Empereur ; Colonel Stoffel, ex-aide de camp de l'Empereur ; MM. de Pêne, journaliste;
Sarcey, journaliste;
de Kératry, ex-préfet de police au commencement du siège.
Quoi, ce sont là mes juges ! Et dans l'arsenal immense des railleries, des insinuations malveillantes, des accusations, des diatribes publiées contre moi, vous n'avez pas trouvé plus que ce qu'ils ont dit ? Mais j'ai mérité *des adversaires plus autorisés ! Mais si vous me les aviez demandés, vous auriez eu contre moi des témoignages écrits que leur nombre et leur violence vous eussent peut-être permis d'opposer aux témoignages également écrits du général de la Moricière, du maréchal Bugeaud, du maréchal Kandon, du maréchal Vaillant, du général Peyssard, du général Soumain^ du général Lebreton, de l'amiral Fourichon et des autres, qui tous ont produit au tribunal, non des extraits de brochures ou des articles de journaux, mais des documents authentiques et des
lettres portant leurs signatures ou des signatures connues !
Il y a aussi les dépositions faites devant les commissions d'enquête de l'Assemblée nationale. Comment et en quoi puis-je être jugé par elles? Voici, par exemple, les dires qu'on invoque contre moi, de M. de la Rochetulon ex-capitaine ou chef de bataillon de mobiles, qui s'est honorablement conduit devant l'ennemi pendant le siège. Il exprime son opinion personnelle sur la bataille de Buzenval. Il énonce, d'après M^ Grandperret, que, « dans un conseil de guerre » , un général avait dit ceci et qu'un membre du gouvernement avait répondu cela. M. de la Rochetulon, officier de mobiles, ne faisait pas partie, on me croira sans peine, de ce conseil de guerre. Quelle qualité et quelle autorité a-t-il pour en parler et pour juger ce qui s'y est passé ? Et encore, le voilà qui^ après avoir lu le compte rendu des audiences de la Cour d'assises, proteste contre ce qu'on lui fait dire, et déclare, dans une lettre rendue publique, que le texte et le sens de sa déposition ont été altérés !
Dans tous les cas, en quoi ces on-dit, ces commérages politiques ou militaires, peuvent-ils engager ou incriminer le général en chef dont la sphère et les responsabilités étaient, je pense, en dehors et au-dessus de ces choses.
Et puisque j'en suis aux enquêtes qui ont été faites ou se poursuivent devant l'Assemblée, et dont on ose tirer des arguments devant les tribunaux, je saisis l'occasion qui s'offre à moi d'en dire mon sentiment.
Une seule enquête était tout à la fois nécessaire dans
l'intérêt de la morale publique, et possible parce qu'elle reposait sur des éléments certains d'information et de contrôle : c'était V enquête sur les marchés. Toutes les autres enquêtes, au lieu de préparer le terrain de la justice et de la vérité, n'ont été que le champ de bataille des passions les plus étroitement personnelles, des passions politiques, des colères et des haines. Comment, en effet, la justice procède-t-elle ? Exclusivement par la publicité des débats et par la contradiction des témoignages. Ici, pas de publicité, pas de contradiction. M. A., qui est l'ennemi personnel ou politique (souvent l'un et l'autre à la fois) de M. B. , l'accable dans une déposition qui n'est pas contredite et qui n'est pas discutée. Il s'attribue à lui-même les mérites quïl lui plaît, il dit ce qu'il veut.
M. B. arrive à son tour. Il ne sait rien de la déposition qui l'assassine, il n'en dit rien par conséquent, et la déposition demeure seule^ avec ses déplorables effets.
A-t-on jamais obtenu, d'ailleurs, la vérité sur les hommes et sur les choses, au milieu des événements eux-mêmes et quand les. passions qu'ils ont soulevées sont à leur maximum d'intensité, par les témoignages des personnes que des intérêts de situation ou de vanité mettent ellesmêmes en cause ?
Ces enquêtes ardemment exploitées au dehors, même avant qu'elles aient reçu la consécration officielle, ne peuvent répondre aux intentions de l'Assemblée , et je crains qu'elles ne fassent honneur ni à son impartialité, ni à sa justice, ni h son esprit politique.
Pour juger de l'impression qu'ont produite sur nn^n
esprit les imprévus moyens de plaidoirie de M*" Grandperret, il faut que je dise ici comment nous nous étions distribué, M' AUou et moi, les rôles de la cause. Il avait été expressément entendu que mon défenseur, dans un long exposé et en suivant le Figaro pas à pas, détruirait successivement, à l'aide des dépositions déjà faites et des documents à produire, les imputations du journal; qu'il entrerait seul dans le récit et la discussion des faits relatifs à ma vie publique et privée ; que je n'interviendrais que pour résumer les points saillants du débat et traiter les questions de principes dans un discours dont la durée ne pourrait dans aucun cas dépasser trois quarts d'heure.
Mais quand il a été acquis pour moi que M*" Grandperret ne tenait compte ni des témoignages entendus, ni des documents produits^ j'ai rencontré la pénible et périlleuse obligation de reprendre, en sous-œuvre, une notable part de l'exposé de M*" ÂUou. Il en est résulté quelque décousu dans ma réponse forcément plus longue que je ne l'eusse voulu, inconvénient que je ne chercherai pas à réparer, et un assez grand nombre d'omissions sur lesquelles il est indispensable que je revienne ici.
M^ Grandperret, à un moment donné de son ardente déclamation, a dit : « Mon client que vous avez peut-être oublié ))
Il était difficile en effet, bien que la défense du Figaro eût pris soin d'établir quelle ne plaiderait que le procès^ de retrouver le procès au milieu de l'immense cadre qu'on lui avait fait ; au milieu des intentions perfides, des calculs odieux, des trahisons qu'on avait accumulés dans ce cadre ; au milieu des éloquentes et émouvantes invocations à la morale et à l'honneur que tant de crimes avaient arrachées au défenseur de M. Yitu.
Je réduis ici le débat à ses vraies proportions.
MM. Vitu et de Villemessant avaient accusé le général Trochu :
I** D'avoir eië, dans l'emploi d'aide de camp du maréchal de Saint-Arnaud en 1851^ Viin des fauteurs et collaborateurs en sous-ordre du coup d'Etat; et, dans l'emploi d'adjoint au directeur du persomiel, l'exécuteur complaisant des décisions des commissions mixtes:
2° D'avoir, par une succession deperfidics et d'abominables trahisons inspirées par une immense et détestable ambition^ renversé l'Empire qu'il avait contribué à édifier: en donnant à la garde mobile de la Seine l'ordre de rentrer i) Paris pour y être la garde prétorienne de la démagogie: en abandonnant à leurs destinées r Impératrice et le Corps législatif qu'il avait solennellement juré de défendre:
3° D'avoir^ dans une entreprise ténébreuse que la conscience publique a flétrie du nom d'assassinat, et pour sauver sa propre vie^ livré la bataille de Buzenval.
Voilà la matière du procès, abstraction faite des injures et des outrages qui en forment tout ii la fois le cadre et
le fond . Je ne veux pas revenir ici sur ce que M*" Allou et moi en avons dit à l'audience, mais j'ai d'intéressantes observations à faire.
Sur le premier chef, les défenseurs du Figaro ne produisent pas de témoins. Ils ne soutiennent pas l'effrontée calomnie du journal au sujet du coup d'Etat. Ils sont muets, et pour cause . . .
Le général Trochu^par témoignages authentiques^ établit qu'en 1851, î7 n^ était pas càde de camp du maréchal de Saint- Arnaud; qvJil était en disponibilité depuis la fameuse revue de Satory qui fut, avant le coup d'Etat^ le plus grand effort de captation fait sur les troupes; quil a été V adversaire le plus énergique des agissements militaires qui furent la préparation du coup d'Etat et du coup d'Etat lui-même; que non-seulement V exécution des arrêts des commissions mixtes n'' était pas dans ses attributions, mais quelle n^ était pas dans les attributions du ministère delà guerre.
Aucune objection. Personne ne dit mot. Cette base de l'édifice calomnieux du Figaro s'écroule sans bruit. Lejury ne paraît pas s'en émouvoir. Serait-ce que la violation du sanctuaire de la loi, au 2 décembre, par les troupes chargées de le garder, l'arrestation, l'emprisonnement et l'exil des principaux membres de l'Assemblée, le sang versé dans Paris ce jour-là, ne constituent plus un crime aux yeux de la loi ; que, par conséquent, le Figaro^ en m' accusant d'en avoir été le fauteur et le collaborateur, ne m'a pas diffamé?
Mais alors pourquoi la Chambre des mises en accusa-
tion a-t-elle spécifié ce grief du général Trochu contre MM. Vitu et de Yillemessant, dans Tarrêt qui les renvoie devant la Cour d'assises?
Serait-ce que, contemporainement parlant, il n'y a pas eu d'autre attentat de ce genre que l'attentat du 4 septembre, où les flots d'une population^ non pas en état d'émeute comme on Va dit, mais en état d'affolement, d'angoisse et de trop légitime colère, après la catastrophe de Sedan, envahirent le Corps législatif, sans tuer, sans violenter, sans saisir personne ?
Toutes ces réflexions, et d'autres encore, remplissaient et attristaient mon esprit, alors que je constatais le parti pris de quiétude où mes juges semblaient être à ce sujet, car, d'indignation, il n'y avait pas l'apparence. Le général Changarnier lui-même se borna à dire paisiblement qu'il avait eu là un « rôle passif » et ensuite un long exil. Plus tard, M. le Président de la Cour d'assises, résumant les débats aux termes delà loi, et reproduisant les charges de Taccusation et les moyens de la défense, omit complètement le coup d'Etat, ses suites et les accusations calomnieuses et difîtimatoires que, de ce chef, M . Vitu avait dirigées contre moi .
Et M^ Grandperret. dont apparemment « le siège était fait » , sans tenir compte des tèmoignag^es produits et des attestations officielles fournies par le département de la guerre qui établit que l'exécution des arrêts des commissions mixtes ne lui appartenait pas, répéta que j'avais dû intervenir pour l'exécution de ces arrêts et que M. Vitu avait été fondé à l'affirmer! Est-ce assez violent?
i\P G-randperret a dit encore ce que lorsque le général ïrochu rapporta aux Tuileries les 20,000 francs que l'Empereur avait fait déposer chez lui, pour la veuve et les orphelins de son frère, l'Empereur ae voulut pas avoir le dessous et donna à la veuve un bureau de tabac qui valait plus (M^ Grandperret a dit à l'audience — quoique le compte rendu n'en parle pas — un bureau de six mille francs) ; que le général Trochu accepta et exprima sa reconnaissance en termes chaleureux ; que telle était la défaveur persistantedu général; qu'il en parlait souvent avec ai greur^ etc., etc.
Mais, maître Grandperret, tout ce récit est défiguré pour les besoins de votre déplorable' cause, et les inductions que vous en tirez ne sont pas vraies.
Lorsque, venu de Eennes dans la nuit, à la nouvelle de cette haute assistance imprévue, je rapportai à l'Empereur la somme dont il s'agit, je lui dis : a Sire, vous avez c( su mes malheurs et vous avez voulu me venir en aide, (( dans un sentiment dont je suis sincèrement reconnais- « sant. Je n'en puis accepter leseifets, parce que c'est moi (( seul qui ai le devoir de faire pour ma famille ce que l'Em- « pereur a entendu faire lui-même. Mais la mère de (( ces onze orphelins a des droits à faire valoir vis-à--vis de (( l'Etat. Par son grand-père^ son père et son mari^ elle reçu présente près d'un siècle d'honorables services militaires. « Elle est fondée par les règlements, autant que par son « infortune, à faire la demande d'un bureau de tabac. Je (( dépose cette demande entre les mains de l'Empereur. »
L'Empereur y fit droit dans les trois mois. La veuve
obtint un bureau de trois mille francs, et j'en témoignai (( en termes chaleureux » à l'Empereur une gratitude dont je vous déclare que je reste sincèrement pénétré. L'Empereur, qui a toujours été pour moi très-bienveillant, a entre les mains et pourrait sans doute publier je ne sais combien de chaleureux actes de remerciement de même nature et non moins sincères, que je lui ai adressés pour des concessions de bureaux de tabac ou d'emplois de percepteur faites, sur mes instances directes, à mes veuves et à mes amputés de l'armée de Crimée et de l'armée d'Italie.
Yoilà qui est net, comme vous voyez, légal, régulier, honorable pour l'Empereur, honorable pour les intéressés, avouable par tout le monde. Et quand vous en inférez qu'un officier général ainsi accueilli, brillamment servi d'ailleurs sous le rapport de l'avancement par la fortune et par l'Etat, a tort de se poser en victime (c d'une défaveur persistante et de se plaindre souvent avec aigreur » , vous mettez à ma cliarne une indiijfnité recueillie dans les bas-fonds politiques et militaires.
Sachez, maître Grandperret, qu'assuré d'une carrière exceptionnellement heureuse, par le fait de mon avancement antérieur, j-e me suis jugé comblé sous l'Empire, au point d'avoir à décliner, comme vous m'avez forcé d'en faire la preuve que vous passez systématiquement sous silence, une succession de hautes positions. Sachez que sous ce gouvernement que j'ai plus fidèlement servi que vous tous, parce que je lui ai dit la vérité, en lui montrant l'abîme où il menait l'armée française et le
pays et lui-même, j'ai toujours été satisfait, hautement, publiquement satisfait de ma situation personnelle. Je n'ai été la victime et je n'ai porté le deuil sous l'Empire, publiquement encore, j'en conviens, que de la ruine des principes militaires et de l'aveuglement fatal qui défendait à l'Empire d'apercevoir cette ruine. Oui^ moralement, j'ai souffert pour d'ardentes convictions .professionnelles et pour une foi que l'âge, l'affaiblissement de ma santé et les épreuves de la fin de ma carrière n'ont pas éteintes ! Etcessoufîrances, ces plaintes, cette amertume patriotique, — que vous chercliez à déshonorer en la faisant personnelle et en l'appelant (( aigreur », — elles étaient contenues dans ces paroles prophétiques adressées à l'Empereur quatre ans avant une guerre à la veille de laquelle vous lui tressiez de^ couronnes :
..,.,.. En France, nous faisons aujourdlmi marcher de front^ dans l'armée, les routines les plus obstinées avec les innovations les moins mûries et les plus hasardées. Je vais tâcher de faire voir les abus oii nous sommes tombés . Je montrerai en même temps que nous sommes arrivés â l'une de ces périodes de transition dans l'existence et dans la fonction des armées, qui marquent la fin de certains procédés employés dans les guerres passées, pour en inaugurer d'autres à employer dans les guerres présentes. C'est témérité et la fortune de la Frusse^, en 1866 comme autrefois au temps du grand Frédéric, d avoir prévu cette évolution des voies et moyens de la guerre^ d'en avoir étudié, très-attenti-
'2i^ INTRODUCTION.
vementles conditions pendant une longuepaix, de les avoir trouvées pour la plupart, d'en avoir fait opportunément et résolument lapplicaiùm,
[U Armée française en \%Çn ^ p. 13.)
Ainsi vous avez, en me signalant comme un mécontent plein de colères personnelles , voulu faire prévaloir une odieuse confusion que les honnêtes gens vous reprocheront avec moi.
Vous en avez voulu une autre que j'entends relever, pour mettre sous les yeux des mêmes honnêtes gens le contraste des deux morales qui sont venues se heurter devant le jury de la Seine, la morale que vous représentez et celle que je représente^
Vous, vos témoins et vos avocats, vous avez concentré vos efforts sur un argument principal, je pourrais dire unique : (( Le général avait promis de se faire tuer sur les marches du trône et au seuil de l'Assemblée. » Vous avez entouré cet argument des éclats de votre éloquence la plus pathétique et vous lui avez emprunté vos grands effets d'audience. Mais comment n'avez-vous pas vu que le bon sens du vrai public, de ce public qui, du dehors, n'entendait pas vos vertueuses adjurations et ne voyait pas couler vos larmes, ferait justice de tout cet appareil f Estce qu'il ne sait pas les faits? Est-ce qu'il ne sait pas que le départ de l'Impératrice, objet des préoccupations trèsnaturelles et très-légitimes de ses fidèles serviteurs, n'a été précédé, accompagné, suivi d'aucune scène de violence, d'aucun péril effectif? Est-ce que ces fidèles ont dû
lui faire un rempart de leurs corps? Lequel a péri? Lequel a souffert? Lequel a été menacé? Lequel y était même? Car enfin, il semble acquis que M.Nigra,'etaprès lui M. Evans, ont eu là les rôles difficiles.
Et le Corps législatif envahi, le Sénat oublié par le populaire, qu'ont-ils fait et, je le reconnais, qu'ont-ils eu à faire pour montrer leur zèle ? Il y avait là les ministres et les députés dévoués. Il y avait là les troupes que je n'y avais pas mises^ et le chef militaire suprême, le ministre de la guerre, qui les y avait mises. Qui a protesté, qui a combattu, qui est mort au seuil du palais Bourbon? Tous sont partis comme était partie TLiipératrice, par les voies qui leur ont paru sûres ; les plus calmes rentrant à leur logis ; les plus agités demandant un asile à la province, du côté opposé à l'invasion des colonnes prussiennes; les plus troublés ne s' arrêtant qu'à Bruxelles et à Londres ! Voilà le tableau vrai de la situation, de la révolution si vous voulez, que vous avez si étrangement défiguré pour obtenir les émotions de votre auditoire^ qui ne vous les a concédées qu'avec parcimonie !
Mais cet argument principal et unique, que personne ne peut prendre au sérieux, je le prends au sérieux, je vous le déclare, aujourd'hui, comme le 4 septembre et comme toujours. Assurément, devant les insultantes défiances que l'Impératrice et son conseil me marquaient tous les jours, j'ai fait plus d'un effort pour les persuader de ma loyauté. J'ai fait ces efforts, je l'ai dit à l'audience, en des termes qui devaient montrer ma sincérité, une sincérité excluant les paroles ridicules et l'attitude
28 IiNTRODUCTlON.
théâtrale qu'on me prête; mais tout ce que j'ai pu dire, je Tai pensé. Est-ce que ces assurances de loyauté et de sincérité, autour desquelles vous faites tant de bruit, sont nouvelles dans ma vie publique ? Est-ce que je ne les ai pas données à tous les gouvernements acceptés par mon pays, que j'ai consenti à servir? Est-ce que je ne les ai pas tenues? Quand, en 1867, voulant vous montrer vos périls et les nôtres, j'ai publié ce livre qui a révolté votre orgueil militaire napoléonien, que vous avez regardé comme injurieux pour les gloires françaises et comme une œuvre d'hostilité contre vous, quel était son commencement?
(( J'offre cet écrit aux hommes de bonne volonté, qui (( ont de fermes croyances, — qui aiment sincèrement le (( pays, — qui servent loyalement et sans arrière-pensée le « gouvernement du pays, — qui gardent le sentiment des (( respects, — qui cherchent la vérité, la mettant au-desa sus de toutes les habiletés, de tous les calculs, et qui la « disent. »
Quelle était sa conclusion?
(( J'ai parlé des choses de la guerre et de l'armée librece ment, respectueusement. Ma pensée, indépendante au (( point de vue des principes que j'ai voulu défendre, a été, (( toujours et de très-haut^ dominée par un profond senti - « ment du devoir commun : servir fidèlement r Empereur « et le pays, »
D'où vous voyez, maître G randperret, que ce que j'ai dit à l'Impératrice et à son Conseil pendant les événements, je l'avais dit à l'Empereur et à son Gouvernement avant
les événements. C'est ainsi que j'ai toujours été et c'est ainsi que j'ai toujours fait. Il y a là la logique de toute ma vie, c'est la logique de l'honneur, et votre éloquence ne l'a pas détruite. •
Tous les violents partis pris que, devant le tribunal ou dans le cours de cette préface, j'ai signalés chez mes adversaires, sont dépassés parle récit qu'a osé faire M^ G-randperretdes circonstances dans lesquelles, pendant le siège, la paix offerte par l'ennemi, et offerte à des conditions relativement avantageuses, aurait été repoussée par le coupable entêtement du Gouvernement, et spécialement du Gouverneur de Paris. Ici, MM. Vitu et de Villemessant, qui ont, par impossible, épargné cette calomnie au général Trochu, ne sont pas en cause. L'invention en appartient tout entière à la défense. C'est l'une des trames partielles 'qui révèlent le plus clairement le complot politique dont la savante préparation devait avoir, devant la Cour d'assises, ses effets successifs et gradués. Elle a pour objt^.t particulier de rendre odieux à la France le Gouvernement et la défense de Paris, au profit de l'Empire^, par l'affirmation qu'ils ont pu faire la paix, d'abord après la crise du 31 octobre, ensuite le 6 décembre, au prix de sacrifices bien moins douloureux que ceux qui ont dû être consentis depuis.
Eh bien î ce « refus monstrueux de la paix proposée par Pennemi », pour parler comme M" Grandperret^ est une monstrueuse invention. Il ne s'agit plus, à l'heure où j'écris, d'obtenir, comme il l'a voulu, par cette audacieuse affirmation, un effet d'audience devant une assem-
blee surprise. Il s'agit de parler au pays, devant M. de Bismarck et devant la Prusse qui savent apparemment ce qu'ils ont voulu et ce qu'ils ont fait après le 31 octobre et au 6 décembre. Je m'adresse à eux et je leur dis : (( Avez-vous, à ces dates, directement ou indirectement, verbalement ou par écrit, intentionnellement ou effectivement, non pas proposé la paix, mais exprimé, sous quelque forme que ce fût, le désir de négocier? Une démarche publique ou confidentielle, une circonstance quelconque, du fait de la Prusse, a-t-elle autorisé M' G-randperret à abuser à ce point de la crédulité française et, spécialement, de la crédulité du jury? »
Voilà une question nettement posée, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'à l'avance j'y réponds par la négative la plus absolue.
On a fait intervenir le chef de l'Etat, en appelant à raudierice M. Vuitry, ancien ministre, et quelques autres personnes, à témoigner des conversations de M. Tliiers recueillies dans les salons d'Orléans pendant l'occupation allemande, et ailleurs. M. Thiers aurait exprimé qu'au prix de deux milliards et de la cession de l'Alsace, conditions que le gouvernement de Paris avait malheureusement repoussées, la France aurait pu obtenir la paix.
Et M" Grandperret, partant de ces conversations, prête à M. Thiers et à M. de Bismarck le dialogue suivant :
a Si Paris veut nous forcer à le prendre, nous resterons (( ici jusqu'à ce que la faim le réduise à capituler. Nous
a n'emploierons pas le bombardement (promesse mal « tenue) , mais nous serons plus exigeants, nous demandece rons cinq milliards, toute la Lorraine et toute l'Alsace.
(( — Et si nous traitions aujourd'hui?
(( — Nous ne demanderions que deux milliards. Nous (( vous laisserions Metz. Yous nous donneriez derrière (( cette ville la Lorraine allemande. Yous garderiez la (( partie supérieure du Haut-Rhin. Yous céderiez Strasce bourg et le reste de l'Alsace. Yoilà la paix que je vous ce offre. J'aurai peine à décider le roi, mais je finirai par ce le convaincre. »
Au lieu de faire intervenir les conversations de M. Thiers qui ne sauraient apparemment avoir caractère authentique, je prends la déposition détaillée qu'il a faite à l'enquête ouverte deyant l'Assemblée nationale. Elle a été rendue publique, soumise par là au contrôle possible de M. de Bismarck lui-même ; elle est certaine par conséquent. Y voit-on figurer rien de semblable aux conditions de paix qu'énumère le dialogue, dans le cas où Paris se rendrait, et aux aggravations qui suivraient si Paris s'entêtait dans la résistance? Y est-il question, dans le premier cas, de deux milliards avec la cession de la Lorraine sans Metz et de l'Alsace? Dans le second cas, de cinq milliards avec la cession des deux provinces tout entières? Non, M. Thiers se borne à exprimer que, des échanges sommaires qu'il a eus avec M. de Bismarck, résulte pour lui Vopinion qu'à cette époque il aurait été possible de traiter, de faire la paix à des conditions moins
dures que celles qui ont dû être acceptées depuis; mais que la sédition du 31 octobre survenant, il avait acquis la certitude que les négociations étaient devenues impossibles.
Voilà la vérité, la vérité telle que l'avait sue, à cette époque, le Gouverneur de Paris, et telle qu'il a eu l'occasion de la faire connaître à la tribune de l'Assemblée nationale. Elle se résume ainsi : les négociations pour l'armistice avec ravitaillement, par conséquent pour la paix, venaient de commencer avec des chances d'aboutir, quand l'explosion populaire du 31 octobre est venue les rompre et mettre à néant les efforts et les espérances de M. Thiers et du Gouvernement.
On reconnaîtra que le zèle de M' Grandperret , en dehors, je le redis, de la cause de son client, demeuré étranger à ces imputations, l'a mené loin dans les voies de la politique, qui ne sont à aucun degré, dans le cas dont il s'agit, les voies de la vérité.
Mais j'admets pour un instant qu'il ait dit vrai. J'admets que le Gouvernement de Paris, dominé, comme il rétait réellement, par les ardeurs de l'esprit public et par ses propres sentiments, ardeurs et sentiments que leur origine patriotique devait rendre, à ce qu'il semble, respectables et excusables, même aux yeux de M*" Grandperret; j'admets que le Gouvernement eût refusé la paix au prix de deux milliards, de la Lorraine allemande et des quatre cinquièmes de l'Alsace, sous le prétexte qu'il restait encore des efforts à faire ; s'ensuit-il, comme le veulent l'éloquent avocat et son parti, — car, pour eux.
tout le procès est là, — que le Gouvernement de Paris soit responsable devant le pays des ruines et des humiliations finales de cette guerre ? Quoi ! la défense de Paris et le défenseur de Paris qui écrivait avant la guerre : « J'admets que la France, satisfaite de la grande situation qu'elle a dans le monde, s'appuie dans sa force, sans arrière-pensée, sur son épée remise au fourreau, et s'applique à la réorganisation de son armée » (r Armée française en 1867), seraient à présent les grands coupables et les grands incapables! Le 4 septembre, les crimes du Gouverneur, le siège de Paris, tout serait là ! Voilà les hommes et voilà les choses qui ont perdu le pays !
La diplomatie de la guerre (sur laquelle l'intelligente et sincère correspondance de l'ambassadeur français en Prusse, M. Benedetti, a éclairé la France) ; la préparation de la guerre (modèle achevé d'aveuglement et d'impéritie) ; les premières opérations de la guerre (dont l'incertitude et le décousu ont frappé tous les yeux) ; ^A^issembourg, Eeischoffen, Forbach, et enfin Sedan (oii la marche en avant, malgré nous tous , des débris de l'armée du maréchal Mac-Mahon, remplaça une catastrophe dynastique par une catastrophe nationale) , sont des péchés véniels ! Il y a eu, dit- on, des erreurs et des fautes de gouvernement ; il y a eu surtout Tincapacité des généraux, l'indiscipline de l'armée, et c'est tout.
Mais — vous ne parviendrez pas à le faire oublier — ce gouvernement est celui qu'avant la catastrophe, vous déclariez impeccable et invincible ! Ces généraux sont ceux dont, avant la catastrophe, vous trompettiez par
toute la France et par toute l'Europe les hauts faits et les mérites supérieurs ! Cette armée est celle dont vous disiez à l'Empereur, quand elle était engagée au Mexique : ce Là où est l'armée française, là est la victoire. » (Adresse du Sénat.) Platitude que je relevais en ces termes : (( Je ne saurais me résigner à passer pour un mauvais citoyen, parce que je pense et parce que je dis que l'armée française n'a rien à gagner, par ces excès, en attitude et en dignité, devant les autres armées de l'Europe et devant elle-même ! » {U Armée française en 1867, p. 230.)
Oui, voilà votre thème, maître Grandperret, vous avez eu la mission, impossible à accomplir tant qu'il restera dans le monde des notions de vérité et de justice, de faire oublier les origines de cette guerre fatale, et de détourner sur ceux qui en ont été les victimes par dévouement, les responsabilités écrasantes de ceux qui en ont été les fauteurs et les auteurs par égoïsme dynastique, par orgueil et par impéritie! Voilà l'objectif de la campagne où, ancien ministre de l'Empire, vous avez conduit votre armée d'anciens ministres, d'anciens aides de camp, d'anciens chambellans.
Instruits par vos défaites antérieures, vous n'avez eu garde de manquer cette fois aux lois de la préparation. Le programme de vos opérations était mûri. Les rôles, où figuraient de premiers sujets, en étaient bien distribués. A^ous aviez pour auxiliaires les anciens fonctionnaires de l'Empire, une notable part delà presse, l'afiolement légitime et les ardentes passions qui s'emparent de l'esprit public dans les grandes calamités nationales. Enfin vous
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opériez sur le terrain même du siège de Paris, alors qu'étaient présents à tous les esprits les efforts^ les épreuves, les mécomptes, les colères de la population assiégée .
Eh bien ! tant de chances accamulées de victoire n'ont pu vous la donner complète, ni vous soustraire aux amertumes qui devaient accompagner pour vous la bataille. Vos respectables clients iront en prison et plusieurs de vos hauts témoins ont quitté le champ de bataille reliclâ non benè parmulâ.
Et cependant, dans notre ignorance de certains précédents de quelques-uns de ces témoins, ignorance qui est la suite de la bonne foi avec laquelle nous nous sommes engagés dans ce procès, nous aurions pu, en cherchant bien, les mettre vis-à-vis d'eux-mêmes en état de contradiction encore plus accablante.
Par exemple, s'il est un fait authentiquement acquis, avant les débats et par les débats, c'est que je suis venu à Paris en vertu d'ordres émanés de l'Empereur, avec une nomination de gouverneur (lue à l'audience) signée par l'Empereur ; que j'ai été accueilli par les défiances, les soupçons, le mécontentement nettement caractérisés de l'Impératrice, du général Palikao, de M. Chevreau. Ces deux derniers sont venus le déclarer à l'audience et dire les raisons de leurs défiances et deleur mécontentement. Le général Palikao avait peine à se résoudre à signer le décret qui définissait mes pouvoirs. M. Chevreau avait été le témoin, le 18 août au ministère de la guerre, de sa répugnance, de ses hésitations devant ce décret, etc.
Or^ voici le début de la séance du 18 août 1870 au Corps législatif :