COMMUNICATION DE M. LE MINISTRE DE LA GUERRE
S. Ex. M. le comte de Falikao, ministre de la guerre : <( Messieurs les députés, permettez-moi de vous donner « quelques explications sur un fait auquel on a attribué (( une gravité qu'il n'avait réellement pas, et qui n'a rien (( que de très-simple et de très-naturel dans l'état des cho- « ses : il s'agit de la nomination de M. le général Trochu « au commandement supérieur de Paris. [Ecoutez ! Ecou- (( tez!)
« Depuis le peu de jours que nous sommes au pouvoir, « nous avons fait tous les eifoits possibles pour mettre Pa- « ris en état de défense, non pas, messieurs, que nous crai- (( gnions l'approche immédiate de Tenneini, — non, nous « n'en sommes pas là, — mais il fallait coordonner ce que « nous avons fait, il fallait concentrer tout ce qui se rattache <( à la défense de la capitale entre les mains d'un seul a homme^ et cet homme il fallait qu'il fut énergique et (( dévoué.
« Auparavant, j'avais donné le commandement d'un « corps d'armée à M. le général Trochu dont je connais « et apprécie la valeur. (Ti^ès-bien ! Très-bien!) Gher- (( chant, comme je vous le disais, un homme intelligent, « actif, énergique, capable de réunir dans sa main tous (( les pouvoirs nécessaires pour effectuer l'armement de « Paris, /a« songea M. le général Trochu et je fai rappelé
« moi-même du camp où il pouvait être remplacé par un « autre général. (Très-bien !)
« Voilà^ messieurs, le motif qui m'a fait rappeler k Paris (( le général Trochu, il n'y en a pas d'autre ; nous n'a- « vons pas la moindre inquiétude en ce moment, au con- (( traire ! » [Vive approbation et applaudissements.)
S'imagine-t-on l'effet qu'eût produit à l'audience la lecture de ce document officiel, de ce démenti donné par M. le général comte de Palikao, ministre, à M. le général comte de Palikao, témoin de MM. Vitu et de Villemessant !
Et pourquoi, devant le Corps législatif, cette énorme.. . fiction, si violemment contraire à la réalité des sentiments qu'ailleurs on avait exprimes ce jour-là même, à la réalité des faits qui venaient de se passer publiquement ?
La réponse se présente d'elle-même à l'esprit de tout le monde, et le Figaro s'est chargé de la faire dans le passage du numéro incriminé du 27 janvier, que j'ai déjà cité au cours de cet écrit et que je reproduis :
C'était dans le fond la pensée du ministère Palikao qui ne se croyait maître de la majorité qu'à la condition d'exercer la plénitude du pouvoir et d'annuler C influence de r Empereur,
Au cours des débats, je le répète, nous ignorions ce fait si caractéristique et si probant. 11 résume et il met en pleine lumière toute la vérité, toute la moralité de la situation que, par d'autres preuves, nous avons entendu définir devant le tribunal. Il donne l'exacte mesure
de la sincérité, de la bonne foi, de la véracité de nos adversaires.
C'est que, dans tous les temps, même dans les temps les plus profondément troublés, le monde est gouverné par une \m providentielle, antérieure et supérieure à toutes les lois et à toutes les justices humaines, la loi morale, dont j'ai plus d'une fois parlé ici et aux cours des débats. A ces débats, vous aviez donné des proportions excessives, suspectes par leur exagération même, et dissimulant mal la visée de l'entreprise, qui était la réhabilitation actuelle de l'Empire et sa résurrection ultérieure. Toutes vos habiletés réunies à toutes vos audaces sont venues se heurtera cette loi qui était représentée là, non par la notoriété de ma carrière inconnue jusqu'au siège de Paris, non par le succès de mes efforts qui avaient abouti à un désastre, mais par la seule honnêteté de mes intentions et de ma vie. Voilà le caillou qui a fait verser au bord de la route votre char de triomphe. Une seule tache dans ma vie, sur laquelle vous aviez promené pendant toute une année le verre grossissant de votre haine, et j'étais accablé !
Je n'ai pas à revenir sur ce que j'ai dit à Taudience, au sujet des outrages que la bataille de Buzenval a fourni à mes ennemis l'occasion de diriger contre moi. Mais je veux montrer, par un seul exemple qui saisira les cœurs honnêtes, à quel degré de travestissement de ma pensée, de mes actes, ils sont descendus, pour déchaîner l'opinion contre la défense de faris !
Il s'agit du télégramme par lequel, après rengagement, je prescrivais, de mon quartier général du Mont-Yalérien, les dispositions suivantes :
« Parlementez d'urgence à Sèvres pour un armistice « de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blessés (( et Y enlèvement des morts. Il faudra pour cela du temps, « des efforts, des voitures très-solidement attelées et c( beaucoup de brancardiers. »
M^ Grandperret a signalé au sujet de cette criminelle dépêche, dont le but était d'épouvanter Paris^ les dires du général Yinoy, de MM. de Pêne et Sarcey, et il a conclu à ceci, ce que la conscience publique était soulevée contre l' affaire de Buzenval » .
Mais non, maître Grandperret, ce sont tout au plus les consciences de MM. Yinoy, de Pêne et Sarcey qui se sont efforcées, à des dates différentes, de soulever la conscience publique. Je vais faire l'histoire de ce télégramme.
D'abord, avait-il été adressé au Gouvernement pour être publié? Non. Il avait un caractère tout personnel, et il avait été expédié par le Gouverneur à son chef d'étatmajor général, pour que l'exécution des ordres d'urgence qu'il portait, ne souffrît aucun retard. Mais, comme tous les télégrammes, il devait passer parle centre du réseau télégraphique au ministère de l'intérieur, avant d'aboutir au Louvre. Et comme tous les télégrammes (désordre grave selon moi , contre lequel j'ai vainement lutté pendant toute la durée du siège), il fut'communiqué au
Gouvernement qui le publia. C'est ainsi qu'un ordre de service particulier fut porté, en dehors du Gouverneur et à son insu, à la connaissance de la population de Paris .
Les officiers de mon état-major ont commenté et trèsdiversement interprété cette publication, qui semblait dangereuse eu égard aux circonstances, qui était inopportune dans tous les cas. Plusieurs y ont vu la preuve des dispositions à ce moment fort contraires au Général en chef, où étaient la plupart des membres du Gouvernement. D'autres ont jugé que ce désordre, comme beaucoup d'autres, était le résultat du décousu et du désarroi de la situation. Je ne m'en suis guère préoccupé à cette époque, je ne m'en préoccupe pas davantage aujourd'hui, et je vais droit au but: pourquoi ce télégramme ?
Après les combats, le commandement est en présence d'un double devoir, douloureux et toujours difficile à remplir. Il faut enlever les blessés et enterrer les morts, avec l'agrément de l'ennemi, s'il n'a pas été battu et s'il entoure le champ de bataille.
Quand les troupes seulement ont été engagées, le commandement se substituant aux familles absentes, emploie tous les moyens dont il dispose, d'abord à l'enlèvement des blessés, ensuite à Y inhumation sur place des combattants qui ont succombé.
Mais ma situation, relativement à ce double devoir, était, après la bataille de Buzenval, unique, sans précédents, tourmentée par les plus cruelles préoccupations.
Là, ce n'était pas seulement l'armée, c'était la population qui avait combattu sous les yeux de la population. Et, tout h riieure, les familles des blessés et des morts viendraient, dans les angoisses les plus légitimes, interroger le cliamp de bataille, sans souci de la présence de l'ennemi, et réclamer les mv)yens, non-seulement d'enlever les blessés, mais d'enlever les morts.
Voilà pourquoi je me crus le devoir de rester au Mont- Valérien pour répondre et faire répondre à ces familles en deuil, qui, dès l'aube du 20 janvier, couvraient les abords de la forteresse . Voilà pourquoi, après la bataille, sans penser au repos, tout entier à ces prévisions, j'adres£»ai au général Schmitz le criminel télégramme que vous connaissez ; et pourquoi il contenait ces mots : (c Armistice de deux jours, beaucoup de brancardiers, beaucoup de voitures solidement attelées pour l'enlèvement des blessés et pour Veiilèvement des morts, » fait absolument nouveau, imprévu pour mon état-major, et quijdoublait les difficultés de notre tâche.
Et maintenant, reconnaîtrez-vous que vous n'avez pas seulement calomnié mes actes, que vous avez calomnié les sentiments les plus naturels, les plus humains, les plus respectables qui aient jamais pénétré le cœur d'un général d'armée^ au jour d'une bataille perdue dont les résultats le perdaient lui-même sans retour? Je n'espère pas que ces explications, dont la vérité éclate par leur simplicité même, par l'exposé des faits, par le rapprochement des mots, vous touchent. Mais à un jour donné de votre vie, je vous le dis, le souvenir de ces
honteuses calomnies^ auxquelles vous ne croyez pas, et que vous avez imaginées et propagées, dans un intérêt qui ne saurait s'avouer, tourmentera votre conscience et peut-être y fera pénétrer le remords.
Aux termes delaloi, c'est aux défenseurs des prévenus qu'appartient le droit de clore les débats. Ils doivent avoir, comme on dit, le dernier mot, et il avait été conséquemment entendu entre M^ Allou et moi, que la plaidoirie de M' Lacliaud resterait sans réponse.
Aussi bien, qu'aurais-je pu lui répondre? Lui-même, au début de son discours, avait annoncé qu'après la plaidoirie de M*' Gji^andperret, il avait peu de chose à dire, et qu'il se bornerait à un résumé. Il a dit beaucoup cependant, ou plutôt il a redit beaucoup. Dans un autre langage, avec d'autres inflexions et d'autres attitudes, il a reproduit toutes les affirmations, toutes les négations de son confrère. Pas un fait, pas un argument nouveau, pas uue preuve nouvelle^ pas un document authentique. Ce sont toujours les mêmes éclats d'indignation vertueuse devant la trahison ; de commisération attendrie pour de hautes infortunes politiques et pour les innocentes victimes du crime de Buzenval; de colère pour les odieux calculs, de dédain pour l'incapacité et l'impuissance militaires du
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Gouverneur de Paris. Ce sont touj ours les dires des j ournaux pendant et après le siège ; les dires des ennemis avérés du général Trocliu ; les dires qu'on tient pour consacrés par l'autorité de l'Assemblée nationale^, des déposants aux enquêtes ; et toujours Liborio Romano !
Encore un coup, alors même que la loi m'eût permis de parler le dernier, qu'aurais-je pu répondre à M® Lachaud, à moins de rééditer l'admirable discours de M' Allou et mon propre exposé? En dépit de la triple philosophie, naturelle, acquise et de parti pris, que j'ai, de rapides éclairs d'indignation ont, je Favoue, traversé mon esprit et caractérisé mon attitude à de certains moments des plaidoiries de JP Grandperret et de M^ Lachaud. Et pourtant j'avais le sentiment profond que la vérité, la vérité fortement sentie par ceux qui T expriment, conséquemment par ceux qui l'entendent, a d'autres accents. Mais je l'ai dit, ce n'était pas la vérité que mes adversaires avaient en vue. Je n'irai pas jusqu'à ajouter : au contraire ; mais tous les faits de la cause montrent clairement le but auquel ils tendaient et quels autels, par le sacrifice de la victime expiatoire, ils entendaient relever.
A ce sujet, pour caractériser la situation de notre pays telle que je l'aperçois, je ne puis me défendre de faire, tristement, un retour sur le passé. En 1815, la France succombait sous des calamités qui offraient avec celles du temps présent une frappante analogie. Les mêmes causes : régoïsme dynastique, l'infatuation militaire et l'excès des entreprises de guerre , avaient produit les mêmes effets : Y invasion étrangère (la double invasion de 1814 à
1815) et \^ révolution politique. Le pays, excédé du régime à outrance auquel il devait tant de maux, tout entier à l'injure et aux ruines de Vinvasioii, applaudissait à la révolution que représentaient le retour de la royauté traditionnelle et le retour de la paix. Tous les contemporains, et ici je puis citer le maréchal Bugeaud qui n'inclinait pas vers la monarchie légitime, sont d'accord sur ce point. On put croire, et on commença dès lors à dire — ce que plusieurs générations ont répété depuis en se trompant toujours — que l'ère des révolutions était fermée. Elle pouvait l'être en effet, et jamais, je pense, plus magnifique occasion ne s'est offerte à la France de fixer ses destinées dans l'ordre moral, la liberté et la paix. Mais cet heureux état de l'esprit public et ces espérances furent de courte durée. Le régime déchu avait pour lui la légende napoléonienne, les intérêts atteints parles événements, les mécontentements de l'armée. A l'aide de la presse napoléonienne, cachée sous le masque d'un ardentlibéralisme, et de la presse libérale elle-même, il exploita toutes ces causes d'agitation. Il trouva, pour déconsidérer le plus honnête et le plus sincère des gouvernements, une formule qui devint successivement bourgeoise, populaire, et ne tarda pas à envahir tous les esprits : Ramené par les baïonnettes étrangères ; et la Restauration, ajoutant aux efforts de ses adversaires coalises le poids de ses propres fautes, succomba. L'ère des révolutions s'ouvrit de nouveau, pour parler encore une fois le langage du temps, et depuis elle ne s'est pas fermée. Le libéralisme éclairé, sincère, honnête, qui prépara, sans le
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voiretsansle vouloir, le déraillement politique de 1830, s'est transformé, de progrès en progrès, au point de devenir en 1870, toujours sans le voir et sans le vouloir, le précurseur et l'auxiliaire de la Commune de Paris !
Que révèle, avec d'autres signes du temps, le procès qui vient de se dérouler devant le jury de la Seine? Il révèle un travail tantôt souterrain, tantôt à ciel ouvert, en tout point semblable à celui qui, commencé dès 1816, aboutit à la crise de 1830. La formule trouvée, c'est : L'Empire a été trahi , et F un des moyens employés pour la faire entrer dans l'esprit public, c'est la publication des articles outrageants qui devaient amener le procès. J'estime, par des raisons qu'il ne m'appartient pas de développer, à présent que je suis hors du procès, que cette trame a échoué. Mais elle prouve jusqu'à l'évidence qu'aujourd'hui, comme autrefois, « les intérêts atteints par les événements », de complicité avec des mécontentements de toute origine, s'agitent pour rejeter le pays dans l'abîme d'où il vient de sortir meurtri, accablé, affolé. Ils veulent pour notre pays, mais ils ne parviendront pas à lui imposer cette humiliante et douloureuse situation que définissait naguère, à propos du procès de Kouen, un journal considérable de Vienne, la Deutsche Zeitung du 6 mars 1872 :
(( Si toutes les épreuves, toutes les souffrances de ces derniers temps ont pu glisser, sans y laisser de traces, sur cette malheureuse nation; si les idées morales, les idées
de droit et de justice de la société française sont altérées k ce point, c'est presque à désespérer de l'avenir de la France. Plus nous allons, plus nous ne pouvons nous défendre de la triste pensée que le Césarisme et la France sont faits l'un pour l'autre. »
Par les faits que le procès a mis en lumière, comme par les dires de plusieurs des témoins que j 'y ai appelés^ j'ai prouvé que pendant le cours de ma carrière, tout entier au devoir professionnel, je ne m'étais pas laissé lier parla politique et que je m'étais systématiquement abstenu d'en faire.
Je ne voudrais cependant pas passer pour n'avoir, à ce sujet, ni principes, ni sentiments, ni vues. D'abord j'ai le droit, le devoir mémo, je pense, d'en avoir, dépuis que, membre de l'Assemblée nationale, j'appartiens à un corps politique. Et puis, à la veille de disparaître dans la vie privée, j'attache quelque prix h dire comment, à cette heure où aucune considération étrangère à mon sujet ne peut agir sur mon esprit, j'envisage la situation du pays. Je pose d'abord quelques principes :
Les sociétés modernes, et la société française expressément, ne peuvent vivre que par la liberté ainsi définie : {■équilibre des devoirs et des droits.
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La vieille société française a péri à la fin du siècle dernier, parce qu'elle avait les devoirs sans les droits.
La nouvelle société française peut périr, parce qu'elle a les droits sans les devoirs.
Et tout le problème gouvernemental contemporain, très-ardu, consiste à rétablir l'équilibre détruit.
Quel est^ dans l'état actuel des esprits et des partis en France, le gouvernement le plus propre à mettre en œuvre, avec quelque chance de réussite, un programme de réorganisation sociale et politique? J'exprimerai nettement, à ce sujet, non pas des convictions et une foi, mais des espérances que je n'ai admises qu'après de longs combats avec moi-même, je pourrais dire à force de raisonner, d'examiner et de comparer.
Aucune nation n'a offert au monde le spectacle douloureux des révolutions qui se sont succédé en France^ depuis moins d'un siècle, dans les sens les plus divers et les plus contradictoires. Personne aujourd'hui ne saurait dire ce que nous sommes dans l'ordre politique et ce que nous voulons. Le caractère vrai de la nation n'est plus saisissable, et son histoire elle-même, à nos propres yeux, est incertaine. Il y en a parmi nous qui fixent à 1830 sa date principale, d'autres à 1804, d'autres à 1789, et, chose inouïe, c'est une minorité seulement qui garde le respect de notre histoire tout entière, de celle qui comprend la longue suite des siècles et se résume, politiquement et nationalement, dans la monarchie traditionnelle héréditaire !
, Yoilà le désordre où l'orgueil nous a mis. Bien sou-
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vent, au milieu des réflexions attristées que je fais à ce sujet, ma pensée s'est arrêtée à la saisissante leçon que nous offre la tradition biblique de la Tour de Babel :
« Les fils de Noé construisirent à Babylone une tour immense pour atteindre les cieux; déjà elle s'élevait à une-hauteur prodigieuse, quand Dieu, pour punir leur orgueil, les frappa par la diversité des langues, et ils tombèrent dans la confusion. »
Tant de révolutions successives ont singulièrement abaissél'état moral du pays. La notion du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, et môme — nous en avons fait la déshonorante expérience — du tien et du mien, s'est altérée. Nous ne voyons plus guère en France que des partis politiques dont les événements n'ont pu vaincre l'obstination, et des intérêts personnels, tout entiers à l'escalade des emplois, des honneurs, ou visant à la faveur des foules. Le niveau social est à relever et Tesprit public estàrefiire. Par comble, la France vaincue est aux prises avec les difficultés économiques les plus graves.
La liquidation et la réparation d'une situation si i)rofondément atteinte sont-elles possibles par une monarchie qui aura plus d'une fois, pour sauver la société française, comme l'Assemblée nationale en a eu le devoir, à mettre la force au service du droit et de la loi? Je ne le crois pas. Les eftbrts qu'elle aura à faire en ce sens seront toujours déconsidérés , dénaturés et fatalement frappés d'impuissance par l'invariable accusation tirée de l'intérêt de famille, de l'intérêt dynas-
tique. Quel autre gouvernement qu'un gouvernement impersonnel pouvait livrer dans l^aris la sanglante bataille de juin 1848, ou entreprendre et mènera fin, par les moyens inévitablement destructeurs qu'on sait, le second siège de Paris ?
Le gouvernement impersonnel, c'est le gouvernement de la Eépublique^ non pas la République de tels ou tels républicains, mais la République de tout le monde, ralliant tout le monde, imposée par tout le monde, faisant prévaloir par la force, quand l'exige le salut public, le droit et la loi.
Jusqu'à présent, les essais de République en France ont été le fait exclusif et presque toujours violent d'un parti • et par là cette forme de gouvernement est devenue l'épouvantail des esprits conservateurs. Mais, puisque la monarchie, sous toutes ses formes possibles et connues, nous a, de son côté, si mal réussi, ne pourrions-nous faire l'essai sérieux et de bonne foi de la République conservatrice? Les commencements en seraient difficiles. Il faudrait habituer graduellement Tesprit public à voir à la direction des affaires, des républicains, des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes, opérant de concert et s'habituant eux-mêmes graduellement à ce concert. Sont cela des difficultés plus grandes que celles qu'il nous faudrait vaincre pour rallier le pays, tel que les révolutions l'ont fait, autour de la monarchie, avec cette aggravation que plusieurs monarchies sont en présence et vont se disputer l'élection?
Est-il raisonnable d'espérer que, dans l'état de divi-
sion profonde où est le pays, T avènement de l'un des partis monarchiques qui sont en compétition, ait pour effet de porter chez les autres l'apaisement et la résignation? Les convictions et les ambitions déçues formeraient autour du nouveau pouvoir une atmosphère de mécontentement, un triple rideau d'opposants, derrière lequel s'organiseraient et se tiendraient prêts à agir les véritables ennemis de l'ordre social. Contre ceux-ci, dans l'avenir, le combat sera sans paix ni trêve, et il faut que la société française, à peine de périr, y mène, réunis en faisceau sous le drapeau des honnêtes gens, tous les partis politiques qui divisent aujourd'hui le pays. Le combat devra être conduit avec une impitoyable énergie ; et quel autre gouvernement que le gouvernement impersonnel, agissant avec tous et au nom de tous pour le salut commun, pourrait y présider?
11 me semble, quant à moi, qu'après des commencements laborieux, la République conservatrice aurait conquis une majorité, à la différence de la monarchie, dont les commencements sont toujours brillants, pleins de promesses, à laquelle une majorité, quelquefois immense, est tout d'abord acquise et qui aboutit invariablement à la révolution, si le gouvernement est libéral; à l'invasion et à la révolution, si le gouvernement est Césarien!
On dit que la République française, inquiétant le pays, inquiéterait encore plus les monarchies qui l'entourent; qu'elle resterait conséquemment sans alliances et dans un isolement plein de i)érils. Pourquoi ces inquiétudes et pourquoi cet isolement, si la Réitublique donnait à la se-
curité du monde industriel et commercial, à la sécurité du monde politique, un gage effectif, celui qui consisterait à contenir avec fermeté la révolution et le socialisme qu'en France aucune monarcMe n'a su contenir jusqu'à présent; si elle remplissait avec sincérité, avec cordialité, les engagements et les devoirs qui naissent des rapports internationaux; si elle disait à son tour, mais avec la résolution d'être fidèle à cette promesse : La Républiquey c'est la paico !
Je sais que cette conclusion va révolter les braves qui nous ont jetés dans l'abîme où nous sommes et qui font à présent de la a revanche » leur épée de chevet. La revanche, voilà le mot populaire par excellence; et il suffit de l'introduire, devant une assemblée française, dans le discours le plus médiocre et le plus banale pour être assuré d'un succès éclatant.
Eh bien!- je ne le prononcerai pas, parce qu'à mes yeux, dans la situation présente de notre pays, il manque à la fois de sincérité et de dignité. C'est contre nousmêmes qu'il faut d'abord prendre notre revanche, en répudiant notre orgueil, notre luxe, notre mollesse égoïste, notre indiscipline sociale. L'autre revanche ne viendra que lorsque nous l'aurons méritée ; et alors elle viendra par des voies imprévues que la Providence et la loi morale qui, je l'ai dit et le redis, gouvernent le monde, auront préparées. Nos vainqueurs, dans un sentiment de justice qui les honorait, avaient solennellement annoncé qu'ils feraient cette guerre, à laquelle ils se déclaraient provoqués, au gouvernement de la France, non à la France
elle-même. Si le roi de Prusse, fidèle à cette grande pensée de modération et d'équité, était rentré dans sa capitale après Sedan, laissant à la France, seulement appauvrie, l'intégrité de son territoire, il devenait, comme souverain, et il faisait de la nation prussienne la grande autorité morale de l'Europe. En donnant aux rois et aux peuples un grand exemple, il réhabilitait en quelque sorte la royauté devant ses détracteurs. Il fondait la paix ; et la France, délivrée du Césarisme, exempte des amers regrets et des humiliations qui désolent la génération présente et qui seront la tradition patriotique obstinée des générations de l'avenir, se livrait tout entière aux travaux réparateurs de la paix. Une alliance confiante et durable avec l'Allemagne, fermement assise sur la base des intérêts industriels et commerciaux qui lient les deux nations, succédait aux longues périodes de guerre qui les ont divisées et ruinées.
Les conseils de l'ambition et de la vengeance l'ont emporté! Ce jour-là, la Providence et la loi morale sont entrées en participation avec nous, dans la préparation des destinées que l'avenir nous réserve, comme autrefois^ par l'excès de nos exigences politiques et militaires après la campagne d'iéna, elles avaient préparé l'avenir de la Prusse.
Confions-nous à la Providence et à la loi morale, mais, je le répète, méritons qu'elles soient avec nous.
Paris, le 10 avril 1872.
Général Trochu.
Nous donnons iii extenso les deux articles du Figaro qui ont été l'origine du procès.