‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 14 sur 65 · DES TÉMOINS APPELÉS PAR LES PRÉVENUS · texte numérisé non relu

DES TÉMOINS APPELÉS PAR LES PRÉVENUS

M. Charles Cousin-Montauban, comte de Palikao, général

DE DivrsioN.

Lorsque je fus appelé au ministère de la guerre, mon premier soin fut de constituer de nouvelles armées peur marcher au secours de celles qui étaient engagées et qui ne pouvaient pas se dégager. Au ministère, je trouvai table nette. Il me fallut chercher des généraux pour commander les corps d'armée que je voulais former. Parmi les généraux non employés, un de ceux que je regardais comme les plus méritants était le général Trochu. Je m'empressai de lui écrire et de lui faire part du désir que j'avais de lui confier le commandement du 12e corps, le premier qui venait d'ère créé. Le général vint me trouver ; nous eûmes une conversation ; il accepta avec plaisir le commandement que je lui offrais, et il partit.

A cette occasion, un de mes collègues du ministère, je crois que c'est M. Julos Brame, me fit quelques observations. Il me dit que le général Trochu avait toujours été hostile à l'Empire. Je lui répondis: « Le général Trochu est un homme d'honneur que je connais depuis quelque temps déjà, je suis convaincu qu'il fera son devoir », et j'ajoutai : « Comme le maréchal Mac-Mahon peut, dans les affaires qui vont avoir heu , être blessé, — ce qui a eu heu effectivement, — si un pareil malheur arrivait, le général Trochu étant là, et se trouvant le plus ancien des commandants des quatre corps d'armée , c'est lui naturellement qui prendrait le commandement, et je serais tranquille. »

C'est dans ces circonstances que le général Trochu est parti prendre le commandement du 12^ corps. — La date ne m'est peut-être pas bien présente, mais je crois que c'est quarante-huit heures après son départ que M. Chevreau, qui était alors ministre de l'intérieur, vint me trouver et m'apporta une espèce de petit brouillon signé par l'Empereur, et qui nommait M. le général Trochu Gouverneur oe Paris et, je crois, commandant des forces qui constituaient la défense de la capitale. Je fis

quelques difficultés à M. Chevreau. — D'abord, pour moi, le titre de gouverneur n'existait plus. Depuis 1830, en effet , il y avait des commandants en chef, mais plus de gouverneurs, et il y a entre ces deux fonctions une assez grande différence. A mes yeux, cette nomination n'était pas constitutionnelle. Comme il y avait une régence et un conseil de ministres, ce conseil aurait dû être consulté avant que la nomination fût faite. Enfin M. Chevreau insista, il me dit que l'Impératrice tenait énormément à ce que le général Trochu fût nommé Gouverneur, et à ce que le décret de l'Empereur fût exécuté, et je contre-signai le décret. Voilà dans quelles circonstances cette nomination s'est eff'ectuée. Peut-être deux heures après, le général Schmitz, si ce n'est le général Trochu lui-même, mais je crois plutôt que c'est le général Schmitz, vint me trouver pour me demander oii devaient être placés les mobiles. Je fus surpris , les bras me tombèrent : « Quels mobiles? — Les mobiles de Châlons. » J'avoue que voir' arriver dans Paris des mobiles qui appartenaient à Montmartre, à Belleville, à tout ce qu'il y avait de plus mauvais; — qui auraient pu'bien faire à l'armée de Châlons, et qui devaient si mal faire dans les rues de Paris ; — cela m'a tout à fait étonné, et pour mieux dire, que cela m'a même vivement contrarié. J'en exprimai au général Schmitz tout mon mécontentement, et surtout de ce qu'on les envoyait sans que j'en fusse prévenu. — Jamais, en eff"et, de pareilles mesures ne sont prises sans que le ministre de la guerre en soit averti. Enfin ces mobiles étaient là, ils étaient venus en chemin de fer; je voulus les faire continuer leur route vers les places du Nord, où ils n'auraient pas pu faire tout le mal qu'ils ont fait depuis à Paris. Le général Schmitz — je crois que c'est lui du moins — me répondit : « Il est trop tard , ils sont débarqués, et il faut qu'on les dirige sur un point quelconque. » Alors j'indiquai le camp de Saint-Maur, où j'avais fait commencer un baraquement. Depuis ce temps, je ne me suis plus occupé des mobiles.

M« Lachaud : Quels devaient être les pouvoirs du général Trochu ? quels étaient ses rapports avec le ministre de la guerre?

M. le comte de Palikao : Ces rapports, je les ai expliqués très-carrément dans la séance du Corps législatif du 27 août. Si j'avais là le Moniteur de l'époque, je pourrais vous lire ce que j'en ai dit. Mais, en résumé, je laissais à M. le général Trochu toute la liberté que le règlement lui accordait, et je n'exigeais de lui quece que commandait le règlement de 1863 sur les places fortes, règlement que M. le général Trochu doit bien connaître, puisque je crois qu'il a concouru à sa formation. Je ne parle pas de ses obligations vis-à-vis de moi. — Parmi ces obligations il y en avait une principale primant toutes les autres. Quand dans l'intérieur d'une place en temps de guerre il se produit de certains faits anormaux, quand par exemple il y a une émeute, un rassomblemoni, une révolte, le général qui commande la place et le général commandant en chef les troupes doivent en rendre compte immédiatement au ministre de la guerre. Je n'ai jamais reçu aucun rapport de ce genre ni du général Trochu ni du commandant de la place.

M*" Lachaud: Monsieur le Président, je voudrais vous prier de demander au général comte de Palikao de vouloir bien s'expli(]uor sur les faits

suivants : M. Trochu a assisté quelquefois au Conseil des ministres, je voudrais que le général nous dît quelles protestations de dévouement il a pu faire, et dans quels termes ces protestations ont eu lieu.

Je le prierai notamment de s'expliquer sur une lettre écrite parle général Trochu au journal le Temps. Le Conseil des ministres, je crois, s'en est occupé. Le général voudra bien nous dire ce dont il se souvient à cet égard;

M. le général comte de Palikao : Il y a eu, je crois, deux ou trois circonstances dans lesquelles, dans le Conseil des ministres, la présence du général Trochu a occasionné quelque émotion. La première fois, c'était à l'occasion d'un' journal dont je ne me rappelle pas le titre. Ce journal avait reproduit une proclamation du général adressée, je crois, aux mobiles de Paris, dans laquelle il parlait beaucoup de son désir de n'employer que des moyens moraux pour maintenir l'ordre dans la capitale. — Je crois que c'est à peu près cela. — A cette occasion, un des membres du Conseil, M. Magne ou M. Rouher peut-être, interpella le général et lui dit : «Mon général, il faut évidemment se servir de la force morale; mais enfin quand elle fait défaut, quand elle ne suffit pas, il faut bien que la force armée intervienne. »

Alors, on demanda au général ce qu'il ferait en cas de révolte, il répondit ^très-carrément qu'on ne devait pas douter qu'il ne sût remplir son devoir de soldat, et qu'il réprimerait l'émeute. Plus tard, dans une autre circonstance, dont je ne me rappelle plus trop l'origine, une interpellation du même genre fut encore adressée au général. Un de ces messieurs lui dit : « Général, à tort ou à raison on pense que vous êtes hostile à l'Empire. Que feriez-vous si la Chambre ou les Tuileries étaient envahies? » Le général, je m'en souviens très-bien, répondit : « Je me ferai tuer sur les marches de la Chambre ou des Tuileries pour conserver le pouvoir intact. »

On accueillit ces paroles avec la plus grande satisfaction dans le Conseil.

Une autre fois, et je crois que ce fait-là est antérieur, il s'agissait d'une proclamation aux mobiles. Cette proclamation était tout ce qu'il y avait de plus antidisciplinaire; elle disait aux mobiles : « Vous avez le droit d'être à Paris, et de défendre Paris. » Je me levai, et je dis au général Trochu : « Vous avez commis en faisant cette proclamation un acte de la plus grande indiscipline ; vous auriez dû la soumettre au ministre de la guerre, vous ne l'avez pas fait. Puisque vous n'avez pas cru (Jevoir céder à mon autorité, je dépose mon portefeuille sur la table et je cesse d'être ministre. » L'Impératrice s'émut beaucoup, les membres du Conseil me prièrent de reprendre mon portefeuille; je répondis : « Je ne le ferai que lorsque le général Trochu aura reconnu l'autorité du ministre. » Alors le général se leva, fit les protestations qu'il devait faire vis-à-vis du ministre, et l'incident en resta là.

M'' Lachaud : Je voudrais revenir sur- la seconde question que j'ai eu l'honneur de poser à M. le comte de Palikao.

Il a dit que le général Trochu ne lui avait jamais adressé de rapport écrit. Est-il venu au ministère pour y faire des rapports verbaux?

M. le général comte de Palikao : Je ne l'ai vu qu'une seule fois au

ministère de la guerre, et je n'ai jamais reçu de lui qu'une seule lettre particulière, à la date du 30 août.

Cette lettre était relative à des détails d'intérieur, qui ne concernaient en rien le matériel militaire. Quant à ses rapports, jamais M. le général Trochu n'est venu chez moi, jamais je n'ai reçu de lui de rapports écrits, p'-escrits par le règlement de 1863, règlement que M. le général Trochu ne pouvait pas ignorer, puisqu'il a été, si j'ai bonne mémoire, le secrétaire-rédacteur de la commission chargée de la confection de ce règlement. Sur ce point, ce règlement est positif. Il dit que le commandant supérieur doit faire connaître au ministre de la guerre toutes les dispositions qu'il a prises relativement aux troupes, en prévision de troubles; jamais je n'ai rien reçu de semblable.

Si j'avance ce fait, c'^^st parce que plus tard, s'il m'est fait une autre question à ce sujet, je m'appuierai dessus pour y répondre.

M^ Lachaud : Je prie monsieur le Président de vouloir bien demander à M. le général de Palikaosi danslasoiréedu3septembre,en présence de l'animation qui régnait dans la capitale, il n'a pas donné ses ordres, s'il n'aurait pas écrit à M. le général Soumain pourlji donner des instructions. Je désirerais que M. le comte de Palikao s'expliquât d'une façon très-précise sur la conduite de M. le général Trochu à cet égard, et sur les ordres qu'il a pu donner ?

M. le général comte de Palikao : Ce n'jst pas dans la soirée, c'est le matin que j'ai écrit une lettre danslaauelle je disais que je donnerais des ordres directs. Il me fallait bien aviser en raison des groupes qui entouraient le Corps législatif. Du reste, M. le général Trochu a reconnu lui-môme, dans un discours qu'il a prononcé le 14 juin dernier, qu'il était toujours dehors, qu'il sortait toujours; et ce môme jour, il n'est rentré chez lui qu'à huit heures un quart. Fallait-il attendre qu'il fut rentré pour lui doimer des ordres, et pour lui demander s'il en avait donné pour réprimer les excès qui auraient pu se commettre dans la journée? Je ne l'ai pas pensé. Ce n'était pas à moi à le prévenir, aux termes du règlement de 18G3; c'était à lui de me faire savoir, quand l'Assemblée a été entourée, s'il avait pris des mesures en conséquence, s'il avait donné des ordres. Avant la lettre que j'ai écrite à M. le général Soumain, lettre qui a été écrite le 3, la veille des événements, je n'ai donné en dehors de M. le général Trochu aucun ordre.

M'" Lachaud : L'ordre donné à M. le général Soumain n'était-il pas un ordre général de défendre la cité, de prendre toutes les mesures nécessaires pour tout ce qui pouvait concourir à cette défense?

M. le général comte de Palikao : N'ayant pas vu M. le général Trochu le matin au Conseil, je me rendis chez M. le général Soumain moi-môme, et je lui demandai quels ordres il avait. Il me répondit : « Les ordres sont toujours les mômes. » J'ai dû supposer alors que des ordres antérieurs avaient été donnés par M. le général Trochu. Je constatai certaines dispositions, et après je quittai M. le général Soumain.

Il n'appartenait pns au ministre de la guerre de monter à cheval et d'aller ensuite s'assurer que les ordres étaient exécutés. Il avait pour cela un auxiliaire, M. le général Trochu. J'avais assez de m'occuper et de la Chambre et des aiïuires de l'extérieur.

M* Laciiaud : Je prierai maintenant M. le général de Palikao de passer à la journée du 4 septembre, de nous dire quels sont les faits de cette journée qui sont à sa connaissance et se rapportent à M. le général TrOchu ; d'avoir la bonté de nous faire connaître à quelle heure il a vu, ce même jour du 4 septembre, M. le général Trochu, et quelle a été sa conversation avec lui.

M. le général comte de Palikao : J'avais été dans la journée à la Chambre ; j'en suis sorti le dernier, j'étais accompagné, autant que je m'en souviens, de mon officier d'ordonnance. Il pouvait être trois heures, trois heures et demie. J'entre ici dans un petit détail. J'avais été bousculé à la porte d'entrée de l'Assemblée. Là je vis M. Picard, monté sur un siège; il était à gauche de la porte d'entrée, et proclamait la République, au milieu du peuple qui avait envahi la salle des Pas-Perdus. J'étais monté moi-même sur un tabouret, défendant autant qu'il était en moi l'entrée de la salle, cherchant à ramener à des idées d'ordre et de modération tous ces hommes égarés, en leur disant qu'ils violaient la majesté de la représentation nationale. Le député que j'ai nommé ailleurs et que je n'ai pas besoin de nommer ici, se conduisit mal à mon égard; il ameuta le peuple contre moi. Je fus entraîné par mon aide de camp, par mon gendre* et par un colonel, qui depuis m'a écrit une longue lettre dans laquelle il rappelle ce fait.

Je suis donc sorti de l'Assemblée à peu près meurtri. Je pris une voiture et je me rendis aux Tuileries. Il devait être trois heures. J'eus beaucoup de peine à passer. Je pris par la rue de Lille, et il me fut possible ainsi d'arriver jusqu'au Pont-Neuf. Là, je mis pied à terre, et j'arrivai enfin aux Tuileries par une porte de droite, celle appelée de l'Empereur, je crois. La garde sortait des Tuileries : des hussards ou des chasseurs, je ne me souviens pas au juste; ils étaient commandés par un chef d'escadron. Les voltigeurs sortaient également.

Qui avait donné l'ordre d'abandonner les Tuileries, je n'en sais rien.

La foule venait déjà par le jardin. Je place ici un détail. Quand j'arrivai, je demandai si l'Impératrice était partie. Un homme me répondit: «L'Impératrice vient de partir », et je vis écrit sur un volet, à la craie blanche : « Mort aux voleurs 1 »

Je rentrai chez moi; il pouvait être cinq heures. J'étais occupé à ranger quelques papiers lorsqu'on m'annonça l'arrivée de M. le général Trochu. J'éprouvais à ce moment une douleur extrême, car ce jour-là j'avais reçu la nouvelle que mon fils, mon fils unique, avait été tué. J'avoue que cette nouvelle me bouleversait. Tant que le sentiment du devoir Ai'avait maintenu, j'étais resté ferme contre cette douleur, j'avais, résisté; mais quand je fus rentré chez moi, quand je me retrouvai avec ma famille, le sentiment de la nature reprit le dessus, et je fus excessivement ému. Ce fut dans ce moment que je reçus la visite de M. le général Trochu. 11 me trouva très-accablé.

M. le général Trochu vint donc chez moi. Il me dit : « Je viens vous remplacer au ministère de la guerre » ; et il ajouta, je crois, ces mots : « Qu'en pensez-vous? )^ Tel était du moins, sans en préciser les termes et autant que je puis m'en souvenir, le sens de ses paroles. Je lui ré-

pondis que dans une pareille circonstance, que dans un moment de trouble, au milieu du désordre, lorsqu'un homme d'ordre se présentait, il pouvait rétablir jusqu'à un certain point la paix; mais je ne lui parlai pas à ce moment de ce que sa conscience, comme je l'ai écrit, lui disait de faire. Il ne s'agissait que dune appréciation relative à l'émeute. Après ces paroles, je mis ma tète dans les mains, ne pensant plus à tout cela, ne songeant qu'à la chose qui me préoccupait le plus vivement, à la mort de mon fils.

Le général, en présence de ma douleur, prononça ces quelques mots : « Pauvre général » ! ou : a Pauvre homme » 1 et il partit. Je ne l'ai pas revu depuis cette époque.

Quant au motif de la visite que me fit le général, depuis que j'ai réfléchi à tout cela, je n'ai pas pu supposer qu'il venait me demander un conseil qui mît sa conscience en repos.

Je me souviens que, dans la séance du 27 août, MM. Jules Favre, Gambetta et Kératry avaient soulevé la question de faire donner le commandement et la direction de l'armement, ce qui était une affaire d'administration, à M. le général Trochu. Ces messieurs n'avaient pas nommé le général, mais tout le monde le désignait de telle façon qu'il n'était pas possible de se tromper. Je me levai et je pris la parole. Je répondis que le ministre de la guerre avait la responsabilité de son administration, de son ministère. Je définis à ce moment, je crois, les attributions militaires qui incomberaient au général Trochu et la part qui pouvait lui être laissée, sans chercher à la diminuer. J'ajoutai que quant à l'administration, le général n'avait rien à y voir, qu'il n'avait pas à s'en mêler. Je ne nommai pas le général Trochu. Ce fut plus tard, lorsque la question revint. Je dis alors: « Ce général que vous voulez désigner, je le crois trop loyal pour penser qu'il acceptera la position que vous voulez lui faire après le serment qu'il a prêté à l'Empereur. »

Voilà mes propres paroles et qui se trouvent au Journal officiel du 27 ou du ^28 août. ^

M'' Laciiaud : Dans la déposition que vient de faire l'honorable général comte de Palikao, je crois qu'il a déclaré que, le 4 septembre, il avait vu pour la première fois M. le général Trochu entre cinq et six heures du soir?

M. le général comte de Palikao : Oui, ce fut la première fois.

M^ Laciiaud : J'ai cru entendre tout à l'heure M. le général de Palikao déclarer aussi que, lorsque M. le général Trochu s'est présenté au ministère, celui-ci lui aurait dit : « Je viens prendre la place du ministre de la guerre. »

M. le général comte de Palikao : M. le général Trochu me dit : « Je viens vous remplacer comme ministre de la guerre, »

M" Laciiaud : A ce moment, — je demande à M. le Président la permission de i)oser cette question, — le général savait-il que M. le général Trochu était allé à l'Hôtel de ville, où se trouvait déjà installé le gouvernement do la Défense nationale?

M. le général comte de Palikao : Je n'en savais rion, et je ne savais pas non plus ce(iue c'était que le gouvernement provisoire. Je ne le reconnaissais pas et ne devais pas le reconnaître.

J'ai dit quel avait été l'emploi de mon temps dans la journée du 4 septembre.

M*-' Laciiaud : M. le général Trochu, dans la visite qu'il vous fit, vous a-t-il dit.: « Il vient de se faire un grand mouvement; l'Empire" esVrenversé et la République est proclamée? »

M. le général comte de Palikao : Non, jamais le général ne m'a parlé de cela. J'étais du reste tellement accablé, que M. le général Trochu n'aurait pas pu avoir une bien longue conversation avec moi. En deux mots, il m'a dit ce que je vous ai rapporté tout à l'heure, qu'il* venait me remplacer au ministère, et il m'a demandé ce que j'en pensais. Ma réponse à cette question a été celle que je vous ai fait connaître il y a un instant.

M« Lachaud : Je voudrais prier M. le général de Palikao de revenir sur un fait qui terminait tout à l'heure une partie de sa déposition.

Il y a eu au Corps législatif deux séances qui ont été indiquées par M. le général. Le 27 août, MM. Gambetta, Picard, ont demandé que l'armement des gardes nationales fùj. confié à M. le général Trochu. M. le général de Palikao, dans cette séance, a fait un discours que j'ai là et qui, dans une discussion, pourra trouver sa place. Le 3 septembre, M. Jules Favre, sans nommer ])|je le général Trochu, a demandé que les pouvoirs suffisants fussent remis à un général qui avait la confiance du peuple, et M. le ministre de la guerre répondit qu'il ne nommerait pas le général, mais qu'il croyait que le général qu'on voulait désigner était incapable d'accepter la position qu'on voulait lui faire après son serment à l'Empereur.

Je demanderai à M. le comte de Palikao de vouloir bien nous dire sincèrement quelle a été son impression lorsqu'il a vu que les membres de l'opposition s'intéressaient si vivement à M. le général Trochu et voulaient lui donner des pouvoirs si extraordinaires.

M. le général comte de Palikao, après quelques secondes d'hésitation : La question est très-délicate.

M" Lachaud : Jefle sais, mais je m'adresse à un témoin qui a prêté serment.

M. le général comte de Palikao : Si je dois comme témoin énoncer des faits, je les ai énoncés. Si, comme témoin, je dois donner mon appréciation, je la donnerai, mais je. ne sais pas si je dois le faire. M^ Lachaud : Je vous prie de le faire !

M. le général comte de Palikao, s' adressant à M. le Président : Dois-je le faire en vertu de mon serment?

M. Le Président : Vous êtes le meilleur appréciateur de ce que vous pouvez dire en pareil cas, et de l'étendue de la réponse que vous pouvez faire à la question qui vous est adressée.

M. le général comte de Palikao : Je le répète, il m'est très-difficile de répondre à une pareille question. C'est une question du reste dans laquelle je puis moi-même me tromper, mais enfin il est évident qu'il m'a paru bien extraordinaire, depuis, d'avoir vu M. le général Trochu Gouverneur de Paris le 4 septembre au matin, et de l'avoir vu le soir président d'un gouvernement hostile à l'Empereur. Voilà ma seule appréciation. C'est une appréciation que les événements m'ont donnée depuis.

W Mathieu : Je prierai monsieur le Président de demander à M. le général de Palikao s'il entrait dans les attributions de M. le général Trochii, en sa qualité de Gouverneur de la capitale, de rappeler à l'activité, sans passer par l'intermédiaire du ministre de la guerre, un général en retraite, de l'investir d'un commandement.

M. le général comte de Palikao : Jamais un général, dans cette situation, n'a pu être investi d'un commandement que par l'autorité du ministre de la guerre. Pendant que j'étais ministre, un fait comme celui sur lequel on m'interroge ne pouvait s'accomplir. Lorsque M. le général Trochu fut nommé président de la défense nationale, il pouvait alors avoir ce droit, cela ne me regardait pas.

M*" Mathieu : Il résulte d'une déposition qui a été publiée dans l'enquête sur le 4 septembre, que M. de Kératry qui rencontra à onze heures du soir, le 3 septembre, dans la salle des Pas-Perdus du Corps législatif, M. le général Le Flô, l'aborda et lui demanda si, en vue des événements du lendemain , il ne lui conviendrait pas d'être ministre de la guerre. Et, comme il le pressait, M. le général Le Flô aurait répondu : « Je suis appelé, par M. le général Trochu, au commandement d'un secteur. » Puis il aurait ajouté, après quelque hésitation : « Je ne pourrais rien faire que d'accord avec le général Trochu. » Je demande au témoin si la nomination au commandement dont il est question pouvait avoir lieu en dehors de lui?

M. le général comte de Palikao : Non, c'est impossible. J'ajoute que M. le général Trochu connaissait trop bien le règlemicnt pour avoir admis cela, et je ne puis pas croire qu'il ait fait cette nomination. Je dois dire toutefois que je ne sais pas s'il l'avait faite. Dans tous les cas, je répète qu'il n'y a que le ministre de la guerre qui puisse nommer un ofiicier à un emploi, à moins d'une exception qui pourrait se produire dans la circonstance que je viens d'expliquer.

M* Lachaud : Je voudrais savoir du témoin si, lorsque M. le général Trochu a été désigné par le comité de défense pour son président, M. le maréchal Vaillant n'était pas à ce moment pré^dent de ce comité, et s'il ne se serait pas effacé devant M. le général Trochu.

M. le général comte de Palikao : M. le maréchal Vaillant connaissait M. le général Trochu, et lorsque celui-ci arriva au conseil et qu'il fut revêtu de la présidence, le maréchal, qui le présidait antérieurement, céda très-naturellement sa place. Il consentit même à rester membre du comité de défense sous les ordres de M. le général Trochu.

A cette occasion, je dirai qu'il y avait dans celte situation beaucoup à faire ; mais j'ai vu dans une lettre que le général Trochu a publiée, qu'il était toujours à cheval, occupé à parcourir les fortifiralions, à visiter les forts et à s'assurer de l'approvisionnement; et j'ajouterai que si, dans les circonstances Od on se trouvait, il avait beaucoup de choses à faire pour remplir le devoir qui lui incombait, il s'en imposait aussi gratuitiMuent. L'insj)ection des magasins, qui avaient été si bien approvisionnés par les soins de M. Clément Duvernois, n'était pas de la com- I)étence du général. Jamais le conunandant supérieur, d'une place assiégée n'a, dans son rôle, des opérations de ce genre; elles appartiennent au commandant de niace.

11 y a deux espèces de romités : le comité de défense, dont les opérations appartiennent au général cor^i^mandant supérieur, et le comité de contrôle des approvisionnements de la ville, dont le président est le commandant de la place, et dont les opérations sont de sa compétence, et non de celle du commandant en chef. Il y a là deux directions qu'il ne faut pas confondre. M. le général Trochu , néanmoins, s'occupait de l'une et de Tautre, et c'est' ce qui m'explique pourquoi il sortait toujours, et pourquoi il ne m*a pas rendu les comptes qu'il devait me rendre.

M^ Allou : Je voudrais savoir du témoin /si la lettre personnelle et privée dont il a parlé tout à l'heure, en lui donnant ce caractère, est la même que celle reproduite par lui dans un volume qu'il a publié, comme un témoignage des communications qui étaient échangées entre M. le général de Palikao et M. le général Trochu.

M. le général de Palikao n'a-t-il pas reçu une lettre de M. le général Trochu, dans laquelle celui-ci se plaignait de ce que les relations avec le ministère n'étaient pas faciles?

M. le^ général comte de Palikao : Oui, j'ai reçu une lettre dans laquelle M. le général Trochu se plaignait de n'avoir aucune communication avec le ministre, et cette même plainte se trouve également dans son discours du 14 juin à l'Assemblée. Mais je réponds ici, je crois, à la question de M. Allou : le 30 août, j'avais écrit une lettre particulière à M. le général Trochu, dans laquelle je lui signalais un fait qui pouvait l'intéresser personnellement; je lui disais que parmi les personnes qui l'entouraient il y en avait dont il avait à se méfier. — Le général me répondit une très-bonne lettre. Dans cette lettre il me remerciait beaucoup et me faisait part de sa reconnaissance. Je ne trouvai donc pas, dans cette lettre du 30, que les relations du ministre et du général fussent si mauvaises, puisqu'il la terminait par des protestations de dévouement.

M® Allou : Je prierai monsieur le comte de Palikao de vouloir bien nous dire aussi s'il n'a pas eu occasion, depuis la dernière circonstance où il s'est trouvé en présence du général Trochu, de lui écri'^e une lettre renfermant le témoignage de son estime et de sa considération.

M. le général comte de Palikao : Immédiatement après les tristes événements dont tout le monde a le souvenir encore présent, je quittai la France afin d'aller à la recherche du corps de mon fils qu'on disait avoir été tué à Sedan. J'arrivai à Namur, d'oii j'écrivis une lettre au ministre de la guerre; je croyais M. le général Trochu ministre de la guerre. Dans cette lettre, je disais au ministre que mon intention était de rentrer en France quand j'aurais trouvé le corps de mon fils. On en avait eu déjà des nouvelles. J'ajoutai que je voulais me retirer dans quelque campagne, aller vivre loin des affaires dont j'avais par-dessus la tête. C'était vrai, c'était l'expression de mes idées comme cela l'est encore aujourd'hui. Et ma lettre se terminait par la formule et les compliments d'usage.

M. Julien-Théophile-Henri Chevreau, ancien sénateur,

ANCIEN ministre DE l'iNTÉRIEUR.

M^ Lachaud : Je prie M. le Président de me permettre d'adresser successivement, comme au précédent témoin, plusieurs questions à M. Chevreau, qui, à la date du 4 septembre, était ministre de l'intérieur.

Je demande à M. Chevreau de vouloir bien dire à MM. les jurés dans quelles circonstances il a vu M. le général Trochu, pendant la nuit de l'arrivée du général à Paris ; de raconter si ce n'est pas lui qui l'a conduit à l'Impératrice ; de donner tous les renseignements sur les faits qui sont à sa connaissance au moment des derniers événements qui ont précédé le 4 septembre.

M. Henri Chevreau : C'est moi en effet qui reçus le premier M. le général Trochu à son arrivée à Paris ; c'était, je crois, dans la nuit du 16 au 17 août.

M" Lachaud : Du 17 au 18 août.

M. Henri Chevreau : J'étais dans mon cabinet avec le directeur général du ministère de l'intérieur et un chef de service, lorsqu'on m'annonça M. le général Trochu. Il était accompagné de M. le général Schmitz. Ses premières paroles furent celles-ci : « Monsieur le ministre, je suis nommé Gouverneur de Paris. Voici le décret qui place sous mon commandement toutes les forces, garde nationale et armée, qui doivent concourir à la défense de la capitale. »

Je manifestai au général un certain étonnemcnt de cette nouvelle, à laquelle rien ne m'avait préparé. Il me remit alors une lettre que l'Empereur lui avait écrite, en lui donnant son décret de nomination. Je dis au général : « Je reconnais l'écriture de l'Empereur; et comme le Conseil des ministres se réunit tous les matins, je ferai part à mes collègues de cette nouvelle. » Le général me répondit que c'était impossible; qu'il était indispensable que sa nomination parût immédiatement ; qu'il no précédait l'Empereur que de quelques heures, qu'il ramenait avec lui la garde mobile de Paris, et qu'il demandait qu'il n'y eût aucun sursis à l'insertion du décret au Moniteur.

Je fis remarquer au général que le décret de l'Empereur n'était pas contre-signe par un ministre, et que cela regardait le ministre de la guerre. J'ajoutai que d'ailleurs la situation me paraissait assez grave pour })rendre les ordres de l'Impératrice-régente, et j'offris au général do le conduire immédiatement auprès de Sa Majesté. Nous montâmes en voiture. Il était une heure ou une heure et demie du malin. Je fis avertir l'Impératrice de notre arrivée, et, quelques minutes après, nous montâmes dans le cabinet de Sa Majesté.

La conversation qui eut lieu entre le général, l'Impératrice et moi, fut très-longue. Il me serait impossible, monsieur le Président le comprendra, après di\-huit mois, de rappeler tous les incidents de cette scène. Tout ce que je puis dire, c'est que le général peignit la situation sous (les couleurs très-sombres. 11 arrivait de l'armée et ])araissait très- I)réoccupé. Il donna ^des assurances de son dévouement. Sa Majesté me

permit alors d'aller chez le ministre de la guerre et de lui demander son contre-seing pour le décret de l'Empereur.

Un détail me revient. Il y avait une quatrième personne présente à l'entrevue, c'était M. l'amiral Jurien de la Gravière, aide de camp de l'Empereur^ qui était demeuré auprès de Sa Majesté, un ami personnel, je crois, de M. le général Trochu. Au moment où la question était de savoir si le décret serait contre-signe par le ministre de la guerre, je me souviens que M. l'amiral Jurien de la Gravière nous prit à part, l'Impératrice et moi, et nous parla du général Trochu dans les termes les plus éloquents, les plus élogieux. Il nous dit notamment cette phrase : « Madame, ayez toute confiance, le général est le plus honnête homme que je connaisse ; puisqu'il vous a promis, il tiendra sa parole. »

Je quittai les Tuileries pour me rendre chez le ministre de la guerre. Il était couché, je le réveillai et je lui donnai le décret de l'Empereur. Il en fut aussi surpris que moi, et je dois dire qu'il était très-impressionné, qu'il hésita beaucoup à contre-signer ce décret II me fit certaines observations, reconnaissant que le général Trochu était un officier très-distingué, qu'il l'avait investi d'un commandement très-difficile, et qu'il avait pleine confiance en lui devant l'ennemi et dans ses capacités militaires. Mais pour le poste de Gouverneur de Paris, poste qui avait un caractère politique, son sentiment n'était pas absolument le même. Je lui racontai alors l'entrevue qui venait d'avoir lieu avec l'Impératrice, et le général de Palikao contre-signa le décret.

Je retournai aux Tuileries; j'appris à Sa Majesté que cette affaire était réglée, que le décret était contre-signe, et, autant que je puisse me le rappeler, ce fut le général Schmitz, qui était auprès du général Trochu, qui prit le décret et le porta au Moniteur,

M"" Lachaud : Je prierai le témoin d'avoir la bonté de nous dire ce qu'il peut savoir relativement à la phrase de la proclamation du général Trochu, phrase concernant le retour de l'Empereur dans la capitale et qui fut effacée, dans quelles circonstances cette phrase a été supprimée.

M. Henri Chevreau : Dans la conversation qui eut lieu entre le général et l'Impératrice, le général donna lecture de la proclamation qu'il avait préparée. Cette proclamation commençait à peu près ainsi (si ce ne sont pas les termes précis, c'est du moins le sens exact) : « Nommé Gouverneur de Paris par l'Empereur, que je précède de quelques heures, je viens, etc. » Sur ces mots : « L'Empereur que je précède de quelques heures », l'Impératrice dit au général : « Général, effacez cela. »

Le général Trochu était dans la conviction qu'il précédait l'empereur de quelques heures. L'affaire avait été débattue; mais Sa Majesté s'était décidée, probablement après le départ du général, à demeurer à la tête de ses troupes et à partager les dangers de ses soldats. [Mouvement dans rauditoire.)

Le général avait donc dû préparer une phrase qui annonçait le retour de l'Empereur à Paris ; mais pour l'Impératrice, assurée que le fait était faux, qu'il ne devait pas se réaliser, cette phrase ne pouvait demeurer dans la proclamation.

M^Grandperret : Le témoin vient de dire que l'Empereur s'était décidé à rester à la tète de ses troupes; évidemment ses souvenirs sur ce point sont inexacts, car à ce moment l'Empereur ne commandait pas l'armée.

M. Henri Chevreau : Je n'ai pas fait attention aux expressions ; j'ai voulu dire que l'Empereur restait au milieu de ses soldats.

Aie Laciiaud : Je demande la permission à M. le Président d'adresser une question au témoin au sujet d'une déclaration de fidélité que M. le général Trochu a faite à l'Impératrice. Le témoin nous rappelait tout à l'heure les paroles de M. l'amiral Jurien de la Gravière. Je le prie de nous dire» si, dans cette circonstance, M. le général Trochu n'a pas eu occasion de manifester son dévouement, de témoigner sa fidélité, et de rappeler le serment qu'il avait prêté à l'Empereur.

M. Henri Chevreau : Le général a été appelé plusieurs fois au conseil des ministres. Il a demandé une fois à être entendu pour des détails relatifs à son service; mais je ne me rappelle pas toutes les circonstances de ce fait, sur lequel je ne puis bien préciser mes souvenirs.

Une autre fois, M. le général Trochu avait adressé aux gardes mobiles de Fdris, qui rentraient avec lui, un ordre du jour qui avait vivement précccupé le Conseil. Je ne me rapelle pas bien les expressions de cetordredu jour ; mais je sais queplusieurs ministres, en le lisant, en ont été émus. Il y eut aussi, autant qu'il m'est possiJle de m'en souvenir, un incident qui se traduisit par une lettre que le général écrivit au journal le Temps. Cette lettre avait produit une impression fâcheuse sur la plupart des membres du Conseil, et lejourrr.ême ou le lendemain, je crois, à l'occasion de cette lettre, on fit appeler le général au Conseil des ministres. On lui demanda de vouloir bien préciser la manière dont il entendait exercer ses fonctions comme Gouverneur de Paris en cas de troubles intérieurs. Il m'est absolument impossible de me rappeler exactement les termes dans lesquels M. le général Trochu s'est exprimé, mais ce que je puis dire, c'est qu'il s'est exprimé comme un loyal militaire, en déclarant qu'il ferait énergiquement son devoir, le cas échéant.

M^ Mathieu : Je voudrais interroger le témoin au sujet du premier fait sur lequel portait sa déposition.

Lorsqup M. le général Trochu cstnrrivé aux Tuileries evec sa nomination de Gouverner.r de Paris, n'y a-t-il pas eu, de la part de ITmpératricc, une Ojiposition, une acscz vive hésitation, et de l'autre côté, de la part du général Trochu pour fairecontre-signer le décret, une très-vive insistance?

M. Henri Chevreau : L'Impératrice, en effet, fut assez émue en apprenant la nomination du général Trochu, à laquelle elle ne s'attendait pas et qu'elle ne soupçonnait même pas, puisque quarante-huit heures avant il avait été décidé que le général i)ren(lrait de\ant rennemi ie commandement d'un corps d'armée. L'Impératrice alors se demanda s'il n'aunàt pas mieux \alu que le général Trochu restât à l'armée.

Je crois avoir répondu à la seconde question en disant tout à l'heure que dans la conversation, sans que je puisse rappeler exactement les |)aroles, le général aval» parlé à l'Im^ ératrice de fiicon à faire cesser ses hésitations et ses scrupules.

M*" Mathieu : Quant à la phrase dont l'Impératrice désirait la suppression dans la proclamation du général Trochu, sa pensée était- elle que l'Empereur devait rester au milieu de ses soldats ou sa pensée étaitelle que le nom de l'Empereur fût effacé, et non pas le fait de son retour à Paris ?

M. Henri Chevreau : Oh! je n'ai pas besoin de répondre à une telle question. L'Impératrice a voulu qu'un fait matériellement faux ne fût pas consigné dans une proclamation. Le nom de l'Empereur !... Mais toute la conduite, tous les sentiments de Sa Majesté, son attitude, tout proteste contre une semblable pensée, et je proteste moi-même avec indignation.

M^ Mathieu : Si j'ai adressé cette question, c'est que j'avais un motif pour la faire, c'est parce que le discours prononcé par le général ïrochu devant le Corps législatif est en contradiction avec la réponse de M. Chevreau.

M^ Lachaud : Le 3 septembre au so-r, on venait d'apprendre l'affreux malheur de Sedan ; — dans quelles circonstances le témoin a-t-il vu M. le général Trochu, et quelle a été leur conversation ?

M. Henri Chevreau : C'est en effet vers cinq heures du soir, en sortant de l'Assemblée, que je me rendis aux Tuileries, pour annoncer à l'Impératrice ce qui s'était passé à la Chambre. Je pressentais un grand malheur, j'avais reçu des dépêches qui n'avaient pas un caractère officiel, mais auxquelles je pouvais ajouter foi ; ces dépêches m'étaient adressées par des maires, des sous-préfets. Elles disaient qu'on voyait dans les arrondissements, aux environs de Sedan, sur la route, passer des troupes sans chefs, des soldats débandés. Je supposai, sans penser à l'étendue du malheur qui venait de nous frapper, qu'il y avait cependant quelque grande catastrophe à déplorer. Je courus donc au Tuileries pour savoir si l'Impératrice n'avait rien reçu. Au moment où j'entrai dans le couloir précédant les appartements de Sa Majesté, je rencontrai M. de Vougy, directeur général des lignes télégraphiques. Il me dit : « Je viens de recevoir une dépêche pour l'Impératrice et qui est adressée par l'Empereur ; mais cette dépêche est d'une telle gravité, que je n'ose pas la faire passer par l'aide de camp de service. Je vous prie d'en prendre connaissance et d'aller, selon que vous le jugerez convenable, prévenir Sa Majesté. » C'était la dépêche de l'Empereur q:.n annonçait la catastrophe de Sedan et sa captivité.

Je pris cette dépêche, j'entrai chez l'Impératrice et je lui en fis lecture. Je n'ai pas besoin de dire ici dans quelle douleur la nouvelle que nous annonçait cette dépêche plongea l'Impératrice, et quel fut son accablement. Après quelques instants, Sa Majesté me dit qu'elle n'avait pas le droit de s'abandonner à sa douleur et m'ordonna de convoquer le Conseil des ministres.

La convocation fut faite immédiatement. Nous nous réunîmes aux Tuileries. Après le Conseil des ministres qui fut très-court, — on ne prit que le temps de rédiger une proclamation destinée à apprendre à la France les événements qu'on venait de nous faire connaître, — je m'approchai de Sa Majesté. Ces détails sont un peu longs, mais chaque chose a ici son importance, et si j'omettais un détail, je ne pourrais donner une physionomie exacte de ce qui s'est passé.

Après le Conseille m'approchai donc de l'impératricejelapris à part, et il me fût impossible de lui dissimuler la gravité des circonstances dans lesquelles nous étions. Je dis à Sa Majesté que, d'après les rapports du préfet de police qui m'étaient transmis chaque jour, j'avais la certitude que les hommes de désordre, qui avaient intérêt à exciter les passions, chercheraient à exploiterlacatastrophe de Sedan, et qucfdans cette occasion il fallait absolument que tous les dévouements environnassent Sa Majesté, et que celui sur lequel je comptais le plus était celui du f^énéral Trochu. En effet, l'Impératrice, dans ces trois ou quatre dernières douloureuses journées, nous avait souvent répété au Conseil des ministres, lorsque la préoccupation de troubles dans Paris nous saisissait, que trop de sang coulait déjà sur les champs de bataille, et qu'il ne fallait pas qu'il en fût versé une seule goutte pour sa défense personnelle. Je lui dis: «Puisque telle est votre intention, il y a un homme qui jouit d'une certaine popularité, qui est investi d'un grand commandement, qui est, comme Gouverneur de Paris, chargé de Tordre et de la défense de Paris, et qui peut-être ne connaît pas la nouvelle que nous venons de recevoir. Il ne faut pas' que le général Trochu apprenne indirectement la catastrophe qui frappe la France. Je vous demande donc la permission d'aller, comme membre du Gouvernement, et en votre nom, lui apporter la dépêche de l'Empereur. » Je ne me préoccupai pas des convenances hiérarchiques, je songeai à la situation et à ce qu'il y avait dans le moment de plus pressé à faire.

H devait être à peu près sept heures ou sept heures et demie lorsque j'arrivai au Louvre. J'eus quelque peine à entrer chez le général, parce que je trouvai la rue de Rivoli encombrée, et même la cour de l'hôtel du Gouverneur. Je parvins cependant à me frayer un passage à travers les groupes et j'entrai chez le général.

Le général était en tenue et descendait de cheval, et il y avait à peine quelques minutes qu'il était rentré.

Je m'approchai de lui avec une certaine émotion. «Je viens, luidis-je, vous apprendre une affreuse nouvelle : l'armée est détruite, l'Empereur est prisonnier. » Il me répondit qu'il n'en était pas étonné, qu'il prévoyait cette catastrophe. En effet, dans les jours qui avaient précédé, dans ses entretiens, il ne m'avait pas laissé ignorer qu'il était dans la plus grande inquiétude sur le sort de l'armée.

Je dis au général que je venais de laisser Tlmpératrice dans un état de tristesse et d'abattement qu'il devait comprendre. J'étais très-ému et je peignis la situation de l'Impératrice, en ajoutant qu'elle était à la fois frappée de tous côtés, comme souveraine, comme épouse, comme mère, qu'il n'y avait pas un côté de son cœur qui ne saignât, et que dans cette situation elle avait besoin d'avoir autour d'elle des dévouements et des amitiés. « Allez la voir, dis-jo encore au général, votre présence lui feradu bien.» Le général me répondit qu'il arrivait du camp de Saint-Maur, de visiter les fortifications, qu'il était très-fatigué, iiu'il n'avait yas dîné, et qu'il irait dans la soirée, après son dîner, voir Sa Majesté.

Je rentrai au Ministère de l'Intérieur, où je reçus quelques dépêches. Je suis allé ensuite sur les boulevards; je tenais à me rendre compte

de l'état des esprits, de l'agitation qu'il pouvait y avoir. Après ie me rendis aux Tuileries pour savoir ce qui s'était passé entre l'Impératrice et M. le général Trochu. J'y arrivai vers dix heures environ, je trouvai l'Impératrice, et ma première parole fut celle-ci : « Eh bien madame, avez-vous vu le général Trochu? — Non, me répondit Sa Majesté. » Je quittai les Tuileries pour me rendre à la Chambre.

M^ Lachaud : Je prie M. Henri Chevreau de vouloir bien s'expliquer sur les événements dans la journée du 4 septembre, qui sont à sa connaissance.

M. Henri Chevreau : La question est bien vague.

M'' Lachaud : Je '^ais essayer de la préciser. Le témoin sait-il à quel moment, le 4 septembre, M. le général Trochu a vu l'Impératrice et a-t-il eu connaissance de ce qui se serait passé entre Sa Majesté et le général?

M. Henri Chevreau : Le Conseil était convoqué. La dépêche portait huit heures du matin. J'arrivai vers huit heures un quart. Déjà plusieurs de mes collègues étaient réunis. Au moment où je quittai la salle du Conseil pour passer dans un couloir parce que j'avais un mot à écrire je vis le général qui montait les marches du grand escalier et entrait dans le palais même. Je montai moi-même immédiatement, sans traverser la chambre du Conseil, chez l'Impératrice qui était encore dans sa chambre à coucher, et qui n'était pas descendue. Je lui dis que je venais de voir le général Trochu, et qu'il me paraissait de la dernière urgence qu'elle le vît. Je la priai donc de le recevoir.

L'Impératrice acquiesça à mon désir. Je crois me rappeler que je descendis moi-même chercher le général, ou qu'une personne attachée à Sa Majesté descendit sur mon invitation. Le fait est que le général monta immédiatement chez l'Impératrice et qu'au bout de vingt ou vingt-cinq minutes Sa Majesté descendit. L'entretien entre elle et le général avait donc duré de vingt à vingt-cinq minutes. Quant à ce qui s'est passé, je ne puis en témoigner, puisque le général et l'Impératrice étaient seuls.

M^ Lachaud : Le témoin n'a-t-il pas eu occasion de demander à Sa Majesté ce qui s'était passé dans cet entretien avec lé général?

M. Henri Chevreau : Je ne puis donner ici qu'une impression.

Vous voyez, messieurs les jurés, que j'étais extrêmement préoccupé des bons rapports qui devaient, à mon avis, s'établir entre le général Trochu et Sa Majesté, et l'intérêt extrême que j'attachais dans la situation à son concours. Aussitôt que l'Impératrice fut descendue , à peine avait-elle pris place à son fauteuil, que je me penchai vers elle — je vous rappelle que je ne témoigne ici que d'une impression — et que je lui adressai ces seuls mots : « Eh bien, madame? »

L'Impératrice leva la tête, me regarda et me fit un signe qui me prouva qu'elle n'avait pas confiance dans les protestations que le général avait pu faire. Mais, je le répète, je n'ai pas assisté à l'entretien et il ne m'est pas possible de savoir ce qui s'y est passé.

M*" Lachaud : Quelle impression le témoin a-t-il ressentie quand il a appris que le 3 septembre, après la nouvelle de l'effroyable catastrophe de Sedan, le général Trochu, qui avait bien promis d'aller voir l'Impéra-

trice et avait renvoyé sa visite après dîner, n'avait pas tenu sa promesse?

M. Henri Chevreau : Un grand sentiment d'étonnement et un grand sentiment de tristesse.

M" Lachaud : Je prie monsieur Chevreau d'avoir la bonté de nous dire à quelle heure, dans la journée du -4 septembre, l'Impératrice a quitté les Tuileries.

M. Henri Chevreau : Il m'est absolument impossible, à un quart d'heure, vingt minutes près, de dire l'heure exacte à laquelle Sa Majesté a quitté les Tuileries. En calculant ce que j'ai fait moi-môme, à quelle heure je me suis trouvé à la Chambre, au ministère, mon retour à la Chambre, aux Tuileries, le temps que j'y ai passé avec Sa Majesté, je crois pouvoir dire que l'Impératrice a dû quitter les Tuileries entre trois heures et demie et quatre heures. Oui, elle devait avoir quitté le palais à quatre heures, peut-être un peu avant, mais très-certainement à quatre heures elle était partie.

M* Mathieu : Quand, dans la soirée du 3 septembre, le témoin s'est rendu auprès de M. le général Trcchu et lui a appris la catastrophe de Sedan, le général a dit qu'il n'en était pas étonné, qu'il la prévoyait. La pensée du témoin a-t-elle été alors que le général connaissait déjà la nouvelle, ou bien qu'il ne l'appronait que par lui, pour la première fois?

M. Henri Chevreau : Non; j'ai eu la pensée que j'apprenais au général la nouvelle de ce malheur. Je n'attache pas la moindre ynportante à cela.

M* Mathieu : C'est tout ce que je voulais savoir.

M^ Grandperret : Le 18 août, n'a-t-il pas été question de l'arrivée des mobiles à Paris, et le témoin peut-il faire connaître les incidents de la conversation qui a eu lieu à ce sujet?

M. Henri Chevreau : Je croisen effet me souvenir qu'il a été question de l'arrivée des mobiles à Paris. L'Impératrice et moi seulement avions manifesté quelque appréhension du retour des mobiles, à cause de l'esprit d'indiscipline que ces jeunes gens avaient montré au camp de Chàlons. Il m'est impossible de me rappeler ce qui fut dit alors à ce sujet. Il y a cependant un détail qui me revient en ce moment à l'esprit, et qui me prouve qu'il fut en effet question des mobiles '^ans la conversation. C'est que M. le général Trochu parla de la confiance que lui inspirait le général qui commandait les mobiles. Je me rappelle qu'il fit un grand éloge de cet officier général, qu'il dit que, sous sa direction, il espérait que ces jeunec gens perdraient les habitudes d'indiscipline qu'on leur reprochait. Je n'ai pas présent à la mémoiçe, en ce moment, le nom de ce général.

M. le général Trochu : Eerthaut.

M. Henri Chevreau : Oui, et ce nv^m du général me prouve bien qu'il fut question des mobiles dims la conversation.

M*" Grandperret : Vous ne pouvez donner aucun détail de celte conversation?

M. Henri Chevreau : Il y a dix-huit mois que les faits se sont passés. Je ne veux dire aucune chose dont je ne sois sûr, je ne puis donc donner aucun autre détail. Je suis sûr seulement de ce fait, c'est que nous mani-

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