‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 57 sur 65 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

Il sera bref en ce qui touche la distribution à mes héritiers du peu de bien que je laisse. Je n'ai en réalité jamais possédé en propre que mon traitement. Le reste consiste en quelques valeurs mobilières dont je veux que ma chère femme ait la jouissance, sa vie durant, à titre d'usufruit. La nue propriété en appartiendra à ma bellesœur, Mme Marie Trochu, que j'ai adoptée avec ses onze enfants quand elle a perdu mon frère. La situation de

cette nombreuse famille, après moi, sera précaire au point que le déclassement de ses plus jeunes membres est à craindre. Je la recommande à ceux des miens qui pourraient lui venir en aide, particulièrement à ma chère femme, qui s'est associée à mon œuvre avec tant d'affectueuse cordialité. Je rappelle à Eugène Trochu, Taîné de ces enfants, qu'il a le devoir de me remplacer auprès de la veuve et des orphelins et de leur consacrer sa vie.

Je fais de tendres adieux à ma mère, que sa longue carrière pleine d'efforts, de dévouement pour notre père, de vénérée mémoire, et pour nous tous, rend si digne de notre gratitude et de nos respects. Je la lègue à mes frères et sœurs:

A ma chère femme, qui a rendu ma vie si douce et si respectable, qui m'a soutenu dans les orages de la vie publique et dans les chagrins de la vie privée; qui m'a encouragé, en les partageant, à tous les sacrifices que me conseillaient lé devoir et l'honneur dans ces temps difficiles ; dont les exemples m'ont ramené à Dieu et ont si hautement contribué à me préparer à bien mourir ;

A mes frères et sœurs, à ma nombreuse famille tout entière, dont je me reproche quelquefois de n'avoir pas amélioré la situation difficile, car je suis resté pauvre, alors que j'aurais peut-être pu acquérir la richesse et l'en faire bénéficier. Mais après avoir payé, comme tous les hommes, mon tribut aux erreurs, aux ambitions et aux passions de la vie, j'ai de bonne heure senti très- vivement la valeur de Tordre moral dans le monde, et j'ai poursuivi cet idéal autant que je l'ai pu, jusqu'à la fin de ma cai*rière, en négligeant le reste.

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Dans l'intérêt de la mémoire que garderont de moi mes parents, mes amis et quelques compagnons d'armes, je veux faire connaître ici les sentiments qui m'ont guidé dans le cours de ma carrière, et les préoccupations douloureuses avec lesquelles j'envisageJes événements présents, notamment la guerre qui va commencer.

Homme de principes et préoccupé comme je le suis, d'ordre moral, je n'ai pu acquiescer aux moyens par lesquels le deuxième Empire s'est fondé. Mais je n'ai aucun lien politique quelconque^ et après l'accomplissement des faits, après leur consécration par le vote du pays, je me suis rallié sans arrière- pensée à un gouvernement qui proclamait « la paix et la liberté » , auxquelles se rattachent toutes mes aspirations personnelles. Mais il me restait des doutes sur la direction morale qu'il donnerait au pays et à T armée; les faits ont prouvé que ces doutes étaient légitimes.

Sous l'influence de certains exemples et par les effets de la soif de popularité qui inspire les actes essentiels du pouvoir, les principes se sont de plus en plus altérés, avec la notion du juste et de l'injuste, du vrai et du faux. Le luxe anglais^ la corruption italienne ont peu à peu remplacé les bonnes vieilles traditions de l'indigénat français. Les groupes formant le sommet social ont perdu la considération des foules. La ruine des respects et la ruine des prestiges semblent consommées, et à mon avis, sous ces rapports, les périls de la société française sont infinis.

En politique, l'approbation, même l'admiration des actes et des personnes du gouvernement est devenue une industrie primée, l'examen et la discussion sont très-mal

accueillis, le blâme est une félonie, et par là l'abaissement des caractères et des mœurs publiques a fait de redoutables progrès.

Dans l'armée, dans ses rangs supérieurs notamment, l'appétit a généralement remplacé l'esprit de dévouement et de sacrifice. La discipline est devenue incertaine. La foi militaire s'est affaiblie. Les traditions du premier Empire, bien que formant avec les aspirations contemporaines un frappant anachronisme, ont prévalu. Il y a présentement une aristocratie et une démocratie militaires, des individus et des groupes toujours inscrits sur la feuille des bénéfices, une armée (à plumet) dont le caractère, si essentiellement national, se transforme peu à peu. Elle tend à devenir l'armée du prince, d'armée du pays qu'elle était exclusivement autrefois, quand tous ses éléments étaient en état d'égalité absolue devant les devoirs et devant les droits de la profession.

En fidèle serviteur du prince, de l'Etat et du pays confondus ensemble dans ma pensée, je me suis élevé autant que je l'ai pu contre ces dangereuses erreurs. Dans cette loyale attitude, on a vu l'esprit d'opposition politique. Et (comme font toujours les gouvernements exclusivement préoccupés d'eux-mêmes) on a cherché dans quelle catégorie d'ennemis de l'Empire il convenait de me classer. La cour a trouvé Yorléanisme. Je veux montrer ici à quel point sont vaines, puériles et fausses ces défiances contre lesquelles viennent se heurter une foule d'hommes honorables, dévoués, sincères, qui avertissent le pouvoir dans son propre intérêt autant que dans l'intérêt public. Mon goût pour les principes, particulièrement pour ceux qui sont conservateurs du droit dans les

familles, m'interdit absolument d'être orléaniste, et je n'incline à aucun degré vers la révolution de 1830 et vers ses conséquences, que je considère comme ^la cause principale du grand déraillement qui a précipité notre pays. Mais il est vrai que j'ai de respectueuses sympathies,* sans connaître et sans avoir jamais vu aucun d'eux, pour les princes exilés des deux branches. Je trouve qu'ils ont bien vécu, qu'ils sont respectables autant que malheureux et de bonne race française indigène sans mélange^ ce que j'apprécie beaucoup. Toutes mes passions orléanistes et légitimistes se réduisent à cet innocent et théorique sentiment.

Je crois avoir établi que, par ces déplorables procédés, le Gouvernement de l'Empereur a réduit la France bien 'pensante aux ultra d'un parti, comme l'avaient fait avant lui, mais à un moindre degré, les Gouvernements de la République, de 1830 et de la Restauration, tombés par le fait de l'étroitesse de la base qu'ils s'étaient donnée.

A l'égard de la guerre qui va commencer, je déclare ici qu'elle me donne de graves inquiétudes, et je dirai pourquoi. Pour porter la dévastation au milieu des riches provinces du centre de l'Europe, où se sont condensés depuis cinquante ans, à la faveur de la paix, les efforts de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, des sciences et des arts; pour vouer à la destruction des milliers d'hommes et vouer au deuil des milliers de familles; pour raviver partout contre la France les haines ardentes^ originaires dupremier Empire, que le temps avait apaisées; pour écarter ces luttes terribles qu'il faut soutenir à la fois contre les armées et contre l'esprit public des peuples, il fallait que la

:ji!) TESTAMENT.

France eût cent fois raisondevant lé monde. Il fallait prouver que son honneur était grièvement atteint ou que l'intégralité de son territoire était en péril. Mais naguère, vis-àvis de la Prusse, on est resté muet et immobile, quand il y avait des raisons de parler et d'agir. Bien plus, à ce moment, on a cherché à montrer à la France, par des déclarations solennelles, que ce qu'avaient fait la politique et les armées prussiennes contre l'Autriche, était conforme à notre politique, à nos propres intérêts, aux prévisions de l'Empereur Napoléon I'^ Et à présent, sans cause appréciable (la candidature Hohenzollern écartée), sans examen suffisant, par un imprévu coup de tête, la France voit se réaliser la prédiction, faite il y a quelques années par un membre de la Chambre des députés : (Jules Favre) « Si vous n'y prenez garde, on vous conduira « avant longtemps à une guerre du Mexique en Europe. )>

Car, je le crains, c'est là ce que nous allons faire, et tout indique qu'une coalition morale des nations se prépare contre nous.

Mais ce qui remplit mon âme de douloureux pressentiments, c'est que l'armée n'est pas aussi prête qu'on le dit, à courir les hasards d'une telle entreprise. Sans doute, elle \^aut beaucoup, et de grands efforts ont été faits depuis quelques années pour qu'elle valût plus encore. Elle est notamment, ce qui est de haute importance, pourvue d'un bon armement et convenablement approvisionnée. Mais reconnaissant que l'institution avait vieilli, on l'a troublée par de continuelles transformations de détail sans programme défini, sans plan d'ensemble. On a ébranlé le vieil édifice, on n'a pas construit lo nouveau. 11 y a beaucoup d'incertitude dans les es-

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prits^ que l'enthousiasme du moment tempère, mais qui reparaîtra si les épreuves viennent ; et, comme dans les guerres précédentes, on part à l'impromptu, dans le pêlemêle traditionnel que j'ai dépeint ailleurs [V Armée française en 1867). Je sais que notre désordre français se heurtant à l'ordre allemand qui est compassé, nos chances de premier succès sont considérables, et c'est beaucoup. Mais les Allemands, soutenus par le sentiment public, seront tenaces, et je n'ai qu'une confiance relative dans le renouvellement longtemps continué de nos efforts.

J'en étais là de cet exposé, quand j'ai appris avec un douloureux étonnement que le Gouvernement ne m'appelait pas à l'armée du Ehin. Je lui avais demandé (par l'intermédiaire du Directeur du personnel), sachant que ma grande ancienneté de grade pourrait être gênante, le commandement d'une division d'infanterie, que j'avais déjà en 1859 à l'armée d'Italie, ajoutant qu'on pourrait me placer « sous les ordres de qui l'on voudrait )). C'était assez dire que j'étais cordialement prêt à l'obédience, vis-à-vis de ceux de mes cadets à qui serait confié un commandement de corps, haute position à laquelle, par toute sorte de raisons que cet écrit révèle, je ne pouvais ni ne devais prétendre. Je reçois un commandement en chef ou supérieur, je ne suis pas bien fixé à ce sujet, dans le Midi, en vue des entreprises Espagnoles qui semblent plus qu'hypothétiques. En réalité je tourne le dos à la bataille, à l'âge où d'ordinaire le^

Divisionnaires y marchent. C'est cruel pour moi, autant qu'inattendu pour ma famille et mes amis, j'oserais presque dire pour l'armée. Le titre de commandant en chef, auquel, je le répète, je ne prétendais pas, et les bienveillantes et formelles assurances que m'a données le Maréchal Ministre de la guerre au sujet de l'importance de cette mission qu'il déclare considérable, ne sauraient atténuer la force du coup que je reçois. Je me sens humilié dans ma personne et dans mes services. Je n'alurai pas assez de troupes, car le Midi en est à peu près vide, pour m'opposer aux plus minces entreprises de l'armée Espagnole, si l'Espagne se prononce contre nous. Et je n'aurai pas assez d'officiers auxiliaires et de moyens, pour former des bataillons et des escadrons. C'est à ce dernier objet, si l'Espagne reste immobile, que se réduira en réalité ma mission; et elle sera ingrate, car le pays n'est nullement ^ militaire, et on ne met pas sous les armes les populations Pyrénéennes comme les populations de la Lorraine, qu'il s'agisse de garde nationale , mobile ou de garde nationale sédentaire.

Qu'on se figure, au milieu de ces soins auxquels pourvoirait si bien un officier général du cadre de réserve, l'arrivée des bulletins de l'armée du Khin, et leur effet sur l'esprit d'un Divisionnaire devenu tout au plus « un en cas», alors qu'il est l'un des quatre plus jeunes de Tarmée tout entière, avec plus de onze ans d'exercice dans son grade! Si je meurs d'une maladie de cœur, l'origine en sera là^ car je refoule énergiquement le torrent des sentiments qui remplissent mon âme. J'ai dit au Ministre que, dans la violente crise où est le pays, ma personnalité n'incommoderait pas un seul instant le Gou-

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vernement. J'ai tenu parole et je me suis tu. Je reconnais d'ailleurs que la Providence est logique et sert les intérêts de ma conscience, en me dégageant de toute responsabilité directe dans une guerre que je condamne.

Je termine, en demandant à Dieu d'écarter de mon pays les douloureuses épreuves qui semblent le menacer. Elles différeront peu, quant à leur origine, de celles qui accablèrent le premier Empire, et dans les deux cas la France, et plus encore son Gouvernement, les auront méritées.

Si par malheur la chance tournait contre nous, si nous avions à combattre l'ennemi sur notre propre territoire, on verrait comme autrefois l'opinion s'égarer dans des accusations de refus de^oncours^ d'impéritie, de trahison, contre les Généraux. Il y aurait des Dupont, des Marmont, desGrouchy, des Bénédeck, sur qui le Gouvernement, car c^est la loi de ces situations, ne manquerait pas de faire peser la plus lourde part qu'il pourrait de ses propres fautes , et à qui le sentiment public conduit par un violent chauvinisme, ne pardonnerait pas les revers du drapeau et les malheurs du pays ! Il y a des raisons pour que je sois l'un de ces Généraux-là, si j'en juge par la défiance que me montre le pouvoir; et c'est pour défendre, le cas échéant, ma mémoire contre d'injustes et douloureuses imputations, que dans l'exposé qui précède j'ai fait en quelque sorte l'histoire morale de ma vie, et que j'ai exprimé, avant les événements, les prévisions que me suggéraient l'examen impartial de ces événements et l'expérience de ma carrière.

Je charge en conséquence ma chère femme, mes frères et mes sœurs, tous autres membres de ma famille et tous

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ceux de mes vieux amis que préoccuperait l'honneur de ma mémoire, de discuter, s'il y a lieu^ dans une sorte de conseil de famille, l'opportunité de la publication du présent testament, et de faire cette publication s'ils la jugent nécessaire ou utile.

Fait en entier de ma main, à Paris, le 21 juillet 1870, avant l'ouverture des hostilités.

Général Trochu.

Beaucoup de mes amis croient et m'assurent que l'Empereur m'est personnellement contraire : 1^ parce que dans d'autres temps, quand il arrivait au pouvoir comme Président de la République, j'ai décliné l'honneur d'être attaché à sa personne; 2° parce qu'il me considère, avec toute la cour, comme appartenant à l'Orléanisme ; 3° parce que j'ai publié naguère sur l'armée un livre qui lui a vivement déplu.

Je me crois autorisé. par les faits, à penser qu'au contraire l'Empereur a pour moi quelque bienveillance. 11 a toujours accueilli avec une bonne grâce parfaite les demandes que j'ai été dans le cas de lui adresser, pour les militaires amputés ou les veuves d'officiers tués à l'ennemi sous mes ordres. En outre, voici un souvenir qui m'est tout à fait personnel et que j'introduis ici dans un double intérêt qui sera facilement compris.

Je suis sans enfants, mais j'avais en 18()() six frères et

sœurs ayant entre eux vingt six enfants vivants, tous sans aucune fortune comme moi-même. L'un de mes frères, officier principal de l'administration de la guerre,, mourut cette même année, me léguant sa veuve et onze enfants où étaient et sont encore sept filles non mariées et quatre enfants en bas âge. Ce fut le grand revers de ma vie et le grand devoir en même temps. J'adoptai cette famille, dont les titres à l'intérêt de l'Etat s'appuyaient sur les services militaires des ascendants. Je les fis valoir, en vue d'obtenir un bureau de tabac pour la veuve, un secours de la Légion d'honneur pour les filles, un secours du ministère de la guerre po^ir toutes.

J'étais à Rennes, après la mort de mon frère, auprès de mes affligés, quand une personne inconnue se présenta de la part de l'Empereur chez ma femme (à Paris), lui remit une somme de vingt mille francs pour la veuve et les orphelins, et la pria d'en signer le reçu. Surprise et trèshésitante, madame Trochu donna cependant la signature demandée et m'informa immédiatement. Le surlendemain matin, j'arrivais à Paris, et par l'entremise de mon vieil ami, le général de Waubert^ aide de camp de l'Empereur, à qui j'avais fait connaître la situation et mes intentions, je fus introduit auprès de Sa Majesté, a Sire, lui dis-je, « l'Empereur a su les épreuves que la Providence m'a ence voyées, et il a voulu me venir en aide, dans un senti - (( ment qui me pénètre de gratitude; mais j'ai fait valoir (( auprès de l'Empereur et de son Gouvernement les titres (( de la veuve et de ses enfants aux différents genres d'as- « sistance que la loi consacre. C'est à moi qu'appartient « le devoir de faire le reste, et je viens supplier Sa Majesté « de reprendre le don considérable qu'elle leur a ofiert. J'é-

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(( prouve à cet égard d'invincibles scrupules, et si, ce qu'à ((Dieu ne plaise, l'Empereur, comme ses prédécesseurs (( au trône de France, rencontrait de grands périls, le (( dévouement que j'aurais à montrer n'aurait plus au- (( cune valeur à ses yeux ni aux miens , car il ne serait (( pas gratuit. »

Je crois citer textuellement ou à peu près, parce que j'ai gardé le souvenir de ce petit discours, d'un caractère très-délicat, et que j'avais médité en allant aux Tuileries. L'Empereur, avec beaucoup de bonté et, d'insistance, mais avec un étonnement marqué et peut-être une nuance de mécontentement, combattit ces scrupules, mais il ne put les vaincre. Je me retirai laissant sous ses yeux, sur la table à laquelle il s'appuyait, les billets de banque remis l'avant- veille à ma femme.

En sortant de l'audience impériale, et encore tout entier à mon émotion, je me rendis chez le ministre de la guerre, M. le maréchal Eandon (1), à qui j'exposai les faits sous le sceau du secret. Je les fis connaître également au colonel, aujourd'hui général Colson (2), chef du cabinet. Ce récit n'apprendra rien à personne au sujet des dispositions bien connues de l'Empereur à ces actes, de libéralité propres ; mais il prouve que, malgré la mauvaise réputation politique qu'on m'a faite auprès de lui, il m'n gardé un grand fond de bienveillance. J'ai d'ailleurs un intérêt que je ne dois pas dissimuler, à faire ce récit, dont la pensée m'est venue à l'esprit au moment où je terminais mon testament politique et militaire. C'est que jamais le reçu, que de hautes convenances et le respect me

(1) Décédé pcMidant la i;uerro.

(2) Tué à Keisclioiron.

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défendaient de réclamer de l'Empereur en échange de la somme que je lui restituais^ ne m'a été renvoyé. J'ai, il est vrai, des témoins considérables dont les affirmations ne sauraient être récusée*. Mais ils peuvent disparaître, et je me suis trouvé le droit et le devoir de déposer ici de la vérité. '

En entier de ma main, à Paris, le ^1 juillet 1870.

Général Trochu.

Le Ministre vient de me faire appeler. Je ne vais plus observer les frontières espagnoles. On n'a plus d'inquiétudes de ce côté. L'Empereur a toujours eu dans la pensée de m' attribuer un rôle en rapport avec ma position dans l'armée. On me réserve pour le commandement d'un corps d'armée qu'on se propose de faire agir contre la Prusse par le Danemark et avec son concours ultérieur. Le prince Napoléon commanderait en chef les forces de terre et de mer, l'amiral Rigault deGenouilly en chef la flotte, le général Trochu en chef la petite armée de débarquement.

Le ministre me demande si j'ai des objections à faire, je réponds : aucune. Si j'ai des vues ou des vœux à exprimer, je réponds : aucun. J'ajoute que j'attends des ordres et que je me tiendrai prêt.

Mais je doute que ces ordres viennent. Je crois peu à l'opération par le Danemark . Je crois que les imaginations grisées vont se refroidir ; qu'on ne tardera pas à envisager cette guerre comme elle est, vis-à-vis de l'Europe, par la précipitation et le coup de tête qui l'ont inaugurée ; vis-à-vis de l'ennemi, par les efforts qu'il faudra

faire, dans lin grand désordre et avec des dépenses effrayantes, pour réaliser une préparation qu'on disait complète et qui ne l'est pas. On va se troubler de cette découverte. On va constater que la Marseillaise, les agitations guerrières de la rue, les cris « à Berlin », et même un enthousiasme généralisé et sincère ne modifient guère le fond de la situation qui est difficile politiquement et militairement.

Je veux espérer qu'après une première bataille gagnée, îette situation s'éclaircira en donnant ouverture à quelque honorable solution qui permettra au Gouvernement de sortir et de nous tirer de l'impasse où on s'est engagé. Sinon (à moins que l'Autriche ne prenne résolument les armes avec nous, ce qui étendra le conflit à toute l'Europe, mais élargira notre impasse et donnera à notre action une latitude qu'elle n'a pas à présent) l'Empire peut périr dans cette crise et notre chère France en sera profondément meurtrie. Dieu la sauve !

En entier de ma main, à Paris, le 23 juillet 1870.

Général Trochu.

Suite à mon testament déposé le 23 juillet 1870 chez Me Ducloux.

notaire.

Paris, le 30 juillet 1870.

Dans l'état de cœur et d'esprit où j'ai écrit la première partie de mon testament, je continue le pénible récit des faits dont je suis le témoin.

Depuis bien longtemps, je pourrais dire depuis Tévenement de Sadowa, le sentiment public, inspiré par le bon

sens public, exprime tout haut ses vues et ses espérances sur les résultats d'une entreprise militaire et maritime dans la Baltique, le cas échéant d'une guerre avec la Prusse. C'est en effet le seul moyen : 1° d'utiliser dans cette guerre la flotte française qui, livrée à elle-même et à ses efforts spéciaux, ne peut rien tenter de sérieux, à son propre jugement, soit dans la mer du Nord, soit dans la Baltique ; 2*^ de faire dans cette guerre une part à la morale et à la justice, en dehors de l'intérêt français et avec le concours assuré de l'esprit public^ en restituant à l'honnête et vaillant petit peuple danois une province danoise, le Schleswig, que les armées de deux grandes nations militaires lui ont iniquement et violemment arrachée, à la honte de la France et de l'Angleterre.

L'opération était essentiellement de celles dont il faut, longtemps à V avance^ arrêter la théorie sur le papier et fixer les moyens d'exécution {Armée française en 1867, chap. de la Préparation). Cette préparation reposait sur la discussion et la solution de quatre questions principales :

1° Entente préalable avec le Danemark pour s'assurer de sa coopération et pour reconnaître l'étendue et la valeur de l'effort militaire et maritime qu'il peut faire ;

2° Fixer d'après ces données la constitution du corps d'armée à'embarquer;

3" Calculer le temps nécessaire pour réunir tous les éléments de ce corps, les grouper et les mettre à bord dans un ordre déterminé;

4" Calculer le temps qui restera pour faire le trajet,

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débarquer, s^organiser, rallier l'armée danoise, d'après cette donnée qui domine toute l'entreprise, qu'à la fin d'octobre, au commencement de novembre ''selon le degré d'avancement ou de retard des froids) , les vaisseaux devront se préparer k quitter les Belt.

C'est le samedi 23 juillet que le Maréchal Ministre de la guerre m'annonçait que je serais chargé du commandement du corps d'embarquement. Le lendemain, au palais des Tuileries, devaient être discutés devant l'Empereur, les Ministres intéressés présents, les voies et moyens préparés pour l'opération.

Cette conférence a eu lieu. Elle a duré trois heures. Elle a été exclusivement remplie par une longue et trèsconfuse discussion dont l'objet était le commandement général des forces de terre et de mer dans la Baltique. La difficile question des personnes s'agitait, comme toujours, sous la question fondamentale des principes. Aucune solution n'a pu être obtenue et elle a été renvoyée au Conseil des Ministres du lendemain. Quant aux voies et moyens de l'opération, ils n'ont pas été exposés. Aucune question ne m'a été faite. On n'a rien dit des quatre points fondamentaux que j'ai énumérés plus haut.

Le Maréchal Ministre de la guerre qui, je le crois, s'intéressait à l'entreprise et voulait la constituer, partait le soir même pour l'armée du Rhin, où l'attendaient forcément les plus graves préoccupations et les soins les plus absorbants. Sa Majesté devait le suivre dans deux ou trois jours. Tout restait donc, quant à Topération de la r)altique, dans le vague le plus in(|uiétant, otju

n^avais pas trop préjugé, en pensant, comme je Fai exprimé dans la première partie de ce testament^ qu'il n'y avait là rien de bien sérieux.

Je sortis très-affligé, presque désespéré du cabinet de TEmpereur, rencontrant dans le vestibule le duc de Cadore, qui m'annonça son très-prochain départ pour Copenhague^ où il allait tâcher de réaliser l'entente avec le Danemark!

Ainsi la première des quatre questions, celle dont la solution devait fixer le Gouvernement sur la possibilité ou l'impossibilité de l'opération dans la Baltique, n'avait pas été traitée, encore moins résolue ! Neuf jours après la déclaration de guerre, le diplomate qui devait être chargé de cette négociation était encore à Paris ! Et l'armée du Rhin se disposait à passer la frontière ! On finissait par où il aurait fallu commencer. .

Bien des jours se sont écoulés depuis, des jours dont chacun valait des mois. Je les ai employés, quoique sans lettre de commandement, par conséquent sans qualité ni mandat, à aller d'un ministère à l'autre, à montrer l'urgence des solutions, les sollicitant, n'en obtenant pas et n'en pouvant obtenir, puisque l'Empereur ayant à son tour rejoint l'armée, aucun ordre définitif n'a été donné et ne sera probablement donné. Parlantàmon ami, M. Pli- ' chon, Ministre des travaux publics, en présence de M. l'Amiral Ministre de la marine, et leur exposant que l'entreprise de la Baltique ne pourrait bientôt plus se réaliser, j'ai demandé la semaine dernière à être entendu par le Conseil des Ministres. Mais il ne paraît pas que cela se puisse faire et puisse être utile.

Ces efforts officieux m'ont conduit à constater que les

deuxième, troisième et quatrième questions n'ont pas été plus discutées et plus résolues que la première ; que notamment, la constitution du corps d'embarquement est absolument dans les nuages. Le maréchal Le Bœuf sentait à quel point il importait que ces troupes, appelées à embarquer, à naviguer, à débarquer, à subir éventuellement des épreuves spéciales, à faire de grands efforts dans l'imprévu et même dans l'inconnu, fussent cohérentes et solides. Il voulait, je crois, qu'à la division d'infanterie de marine qui en doit être le fond, vinssent se joindre deux divisions organisées de l'armée de terre. L'Empereur s'y refusant, le Maréchal a proposé de compléter l'infanterie de marine par une seule division organisée, la troisième se composant de régiments de marche (régiments du moment, qui seront formés dans les dépôts avec les soldats provenant de la réserve). L'Empereur, qui paraît vouloir garder pour ses propres opérations, la totalité des troupes organisées disponibles à l'intérieur et en Algérie, n'y a pas consenti. Sa Majesté entend que le corps d'armée de la Baltique, qui devrait en réalité avoir été formé (d'ancienne date) des troupes les plus éprouvées de l'armée d'Afrique, secompose exclusivement : d'une division d'infanterie de marine (troupe qui sait embarquer et débarquer, précieuse à ce titre, mais à laquelle les conditions particulières " de son service ne donnent aucune liabitude de solidarité et aucune cohésion), et de deux divisions composées de régiments de marche en cours de formation ! Je suis prêt à accepter cette coniposition, mais les hommes du métier en comprendront toute l'insuffisance. Ce sera <i un ramassisde troupes » bien plus qu'un corps d'armée.

L'opération se transforme et n'est plus qu'une expédition dont le but principal, et peut-être unique, sera de retenir quelques troupes prussiennes dans le Nord. Il me paraît douteux que pour un tel résultat, qui intéresse exclusivement les ope'îrations de l'armée française, le Danemark veuille se compromettre (avant de savoir comment tourneront les événements) vis-à-vis d'un puissant voisin solidement fortifié sur le territoire danois qu'il étreint du réseau de ses chemins de fer.

Au surplus, à l'heure où j'écris ces lignes, en l'état d'inanité de la préparation, le problème semble virtuellement résolu par l'insuffisance du temps restant disponible. Quoi qu'on décide et fasse désormais, et que l'organisation du corps de la Baltique soit aussi sommaire, incomplète et hâtée qu'on voudra, on n'aura pas réuni et embarqué avant un mois son monde, ses trois mille chevaux (artillerie, génie, cavalerie d'éclaireurs, transports, etc., réduits à des minima fort au-dessous des prescriptions réglementaires) et son matériel de toute nature. Joignez-y le trajet, l'organisation en Danemark (où plus de mille chevaux de trait sont à acheter), l'entente pour les opérations concertées, etc., et on verra qu'à ce moment le départ forcé de la flotte à cause des glaces sera très -prochain, que le corps d'armée devra penser à préparer son hivernage pendant lequel, dans des circonstances données, la situation du Gouvernement danois serait tout aussi chanceuse que celle que lui avaient faite les événements de l'hiver de 1864.

Des officiers généraux et supérieurs delà marine avec qui j'ai eu hier une conférence, ont été unanimes à exprimer ou approuver ces vues. Ils connaissaient la Bal-

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tique, et l'un d'eux connaissait le Danemark. Tous considèrent l'entreprise comme en retard de six semaines au moins^ et comme ne pouvant aboutir désormais, en l'absence de toute préparation. Ils ajoutent, ce que j'ignorais, que dès les premiers jours de septembre le Gouvernement sera en présence d'une difficulté spéciale, celle de livrer aux tempêtes de la mer du Nord, qui précèdent toujours l'équinoxe dans ces parages, une immense flotte de transport chargée de troupes, de che- •vaux et de matériel.

Un officier général de la marine, dont la position est considérable et avec qui j'ai d'anciens rapports d'estime et d'amitié, originaires de la guerre de Crimée, l'amiral d'Hornoj, m'a exprimé dans une conversation particulière une opinion qui m'a percé le cœur, bien que je n'en aie rien témoigné : « Yotre commandement à Toulouse, (( m'a-t-il dit, était en fait plus sérieux que votre com- (( mandement de la Baltique qui, à l'heure qu'il est et (( dans l'état des choses, devient une chimère. »

Comment expliquer cette indifférence profonde de l'Empereur pour une si brillante et féconde entreprise dont la théorie subsiste encore, dont on parle dans le monde officiel^ autour de laquelle on s'agite, mais pour laquelle on n'a rien fait^ pour laquelle il ne reste rien, ni troupes, ni officiers généraux, ni états-majors? Je me trompe, il lui reste un commandant en chef des troupes, sans lettre de commandement^ sans mandat, sans auxiliaires, et qui semble exclusivement destiné ;i donner à ces mirages l'apparence de la réalité, rôle douloureusement imprévu que je ne supposais pas devoir être le couronnement de ma carrière.

Plusieurs expliquent cette étrange situation par des exigences politiques anglaises, d'autres par l'inconsistance et le décousu qui est^ pour les affaires publiques, l'inévitable conséquence du Gouvernement personnel. Je m'abstiens de juger.

2 août 1870.

M. l'Amiral Ministre de la marine m'avait prié de lui faire connaître, en vue de l'embarquement ultérieur des troupes, des chiffres relatifs à F effectif des chevaux de toutes armes. Je lui adresse aujourd'hui ces renseignements, dans une lettre qui montre que le temps a marché sans avoir, en quoi que ce soit, modifié la situation. Voici la conclusion de cette lettre : « Yous me permettrez, monsieur l'Amiral, vous qui m'avez toujours témoigné une estime et une amitié dont l'origine remonte aux tranchées de Sébastopol, de vous dire confidentiellement et sans la moindre amertume, que je ne saurais prendre au sérieux le rôle anonyme que j'ai depuis quinze jours dans le projet d'opération dans la Baltique. Ce projet lui-même, actuellement, ne saurait non plus être pris au sérieux, et je m'assure que Votre Excellence, dont le sentiment militaire est si vif, trouvera qu'en consentant, encore pendant quelque temps, à lui servir d'enseigne, je montre du calme et de la philosophie. Je ne veux à aucun prix être un embarras. »

4 août 1870.

Cette lettre n'a pas eu de réponse et je crois qu'elle n'en comportait pas. Qu'aurait pu opposer M. l'amiral

de Genouilly à sa conclusion^ qui repose sur des faits dont il sait mieux que personne l'entière exactitude et qui m'a été inspirée par des sentiments que certainement il partage et il honore?

Et entre tous ces faits, je constate ici celui qui est le moins croyable, le plus extraordinaire, que je puis sans exagération qualifier d'inouï. C'est qu'informé le 23 juillet, à sept heures du matin, officiellement, par le maréchal Le Bœuf, que j'étais nommé commandant en chef du corps d'armée de la Baltique, je n'ai reçu, à la date d'aujourd'hui, 4 août, du Gouvernement, aucune communication écrite ou verbale, officielle ou officieuse ; que le Ministre ne m'a pas fait appeler une seule fois; que c'est moi-même qui ai, à plusieurs reprises, pénétré dans son cabinet, dans celui des directeurs et dans les divers bureaux, pour recueillir les preuves de l'inanité de l'entreprise. L'un de ces chefs de bureau, celui des subsistances, à qui j'ai été demander si on avait pensé aux approvisionnements nécessaires, nolamment en foin pressé, pour la traversée de 3,000 ou 4,000 chevaux, est tombé des nues, me disant qu'on se mettrait en mesure d'y pourvoir, mais qu'il n'avait jamais ouï parler de l'opération de la Baltique. Ceci avait lieu le lundi 1" août.

La plupart des fonctionnaires et employés du ministère de la guerre savent très-bien où en est, quant à sa préparation et à son organisation, l'opération de la Baltique. On commence à en parler librement, et il semble certain que dans un avenir très prochain la vérité doive se faire joui- dans le. public qui ne l'acceptera pas facilement. Le Gouvernement se trouvera dans la dure alternative de déclarer qu'il ne sera pas donné suite à Fentreprise, ou

(le la réaliser dans des conditions qui en feront une véritable aventure, compromettante pour le Danemark, pour la France et pour l'honneur de ses armes.

Ah! je fais bon marché des déceptions, des humiliations qui atteignent le déclin de ma carrière. Elle fut peut-être trop facile et trop heureuse dans ses commencements, je dois me soumettre chrétiennement à ces pénibles retours de fortune. Si ma vie publique a été sans éclat, je me sens le droit de dire qu'elle a été fermement honnête et sincèrement dévouée. Cela suffit. Mais comment faire, pour ne pas me répéter souvent à moimême que le désordre dans les idées et dans les actes, que montre la préparation de la petite guerre latérale, lointaine et subordonnée, se rencontre peut être aussi, à un certain degré, dans la préparation de la grande guerre directe et principale, dont le drame va se dérouler en avant de notre frontière î

A cette pensée, je reste saisi et l'angoisse me gagne. Mais j'ai l'espoir que nos soldats, nos excellents soldats, dans cette guerre comme dans les autres, répareront tout ce qui est réparable, et je déplore la physionomie que leur donne, au début de la guerre, devant l'Europe militaire attentive, un chauvinisme aussi maladroit que malséant. La France entière a vécu cinq jours du bruit qu'on a fait autour d'un accident d'avant-poste, dont le résultat a été la mort d'un officier bavarois, la capture de deux autres officiers et de quelques cavaliers surpris dans une auberge. Elle vit h présent du bruit officiel et officieux qu'on a fait autour delà « victoire » de Saarbriick ! Veut -on donc que ces exploits rendent nos vaillantes troupes la fable des autres armées? Quelles couronnes

o58 TESTAMENT.

leur réserve-t-on, à ce compte, pour le jour où, au prix des efforts et des sacrifices qu'on peut prévoir, elles auront enlevé les forteresses du Ehin et porté la guerre sur la rive droite ! Et ces grossièretés pleines de dédain et de mauvais goût, dont nos journaux les plus lus sont remplis à l'adresse de l'armée prussienne I N'est-ce pas écœurant? n'est-ce pas indigne de nous? Prétendons-nous par de tels procédés élever l'àme de nos soldats, et abaisser les mérites de nos adversaires! L'armée française a conquis, à travers les hauts et les bas des guerres de tous les temps, une haute et légitime renommée qui peut et doit se passer des petits moyens.

Dimanche 5 août, o h. du matin.

Cette nuit, à une heure, M. Plichon, Ministre des travaux publics, est venu me réveiller pour me conduire au Ministère de l'intérieur, où s'étaient réunis les membres du Conseil et quelques officiers généraux, et de là aux Tuileries^ où venait d'arriver l'Impératrice. Les nouvelles venues de l'armée, vagues et incomplètes, ont un caractère de haute gravité. S'agit-il d'une succession d'échecs réparables par l'armée elle-même, ou d'un désastre qui sera demain, après-demain au plus tard, connu de toute la France, affolée et vide de troupes organisées?

Je vois dans tous les cas se réaliser mes douloureux pressentiments. Le cauchemar qui pèse sur moi depuis tant d'années, qui m'a inspiré le livre r Armée frmiçaise en 18G7, qui m'accable depuis la déclaration de guerre, se dresse devant moi, effectif, menaçant, frappant le pays !

Les mesures à prendre ont été discutées. L'Impératrice, dont je n'avais qu'une médiocre opinion, parce que je ne Pavais aperçue qu'à travers les brillantes frivolités dont elle aime à s'entourer, a montré du calme, du caractère, du cœur, des sentiments bien plus français qu'impérialistes. Je veux lui rendre ici cette justice; elle est réellement courageuse et envisage le malheur avec une ferme dignité (i).

A présent, je vais à mon devoir, et Dieu sait où il me conduira, peut-être à mourir pour le pays, en servant loyalement jusqu'au bout un Gouvernement qui a précipité la ruine morale et politique de la France, et que je ne puis estimer. J'ai d'ancienne date prévu et annoncé à ma chère femme que telle pourrait être ma fin . Je suis prêt.

Général Trochu.

Mardi 9 août 1870.

Aujourd'hui, M. Ollivier m'a proposé d'entrer dans le Cabinet avec le portefeuille de la guerre. Je lui ai répondu : « Dans l'état des faits et de l'esprit public, mon (( entrée au ministère ne pourrait contribuer à prolonger {( son existence qui semble inévitablement terminée. En a outre, le remplacement du général Dejean, homme de (( mérite et de dévouement, qui tient dans sa main les « fils à présent très-enchevêtrés des affaires de la guerre.

(1) Voilà les sentiments par lesquels, bien avant les événements, je me préparais à la trahison dont, depuis, l'Impératrice et ses fidèles m'ont jeté l'outrage à la face 1

« serait une erreur à ajouter à Terreur grave qu'on a « commise en envoyant au Rhin le maréchal Le Bœuf, (( qui avait été l'organisateur et le préparateur de cette .(( guerre. Tl était seul en mesure d'assurer à l'armée ses (( renouvellements avec rapidité et avec ordre. Son dé- (( part a laissé le ministère dans un désarroi que le départ « du général Dejean mettra au comble. »

M. Ollivier m'a demandé si je consentirais à remplacer le maréchal Baraguey d'Hilliers dans le commandement en chef de Paris. J'ai répondu qu'un maréchal de France, homme de grande autorité, ne se remplaçait pas ainsi. M. Ollivier m'a répondu à son tour qu'iLcroyait que le maréchal ne tenait pas à garder son commandement, et il n'a pas insisté.

10 août 1870.

J'ai été voir M. le Maréchal ce matin. En m'apercevant , il m'a déclaré que, très-souffrant par suite des efforts que la situation exigeait, il était hors d'état de la conserver. 11 m'a instamment proposé sa succession , ajoutant que, si je l'acceptais, il arrangerait les choses dans ce sens le jour même. Je l'ai engagé à ne rien précipiter, lui faisant cordialement toutes les objections tirées de sa grande position militaire, que mon esprit me suggérait. 11 ne les a pas admises, et je me suis trouvé pleinement autorisé à accepter sa proposition. 11 s'en est réjoui et m'a dit qu'il allait agir sans retard. Rentré chez moi, j'ai rédigé et fait copier par mes aides de camp u!i projet de prochxmation .

y.ais dans l'intervalle, un nouveau ministère s'était

formé^ et ce matin (11 août), quand j'ai revu le Maréchal, je l'ai trouvé dans un embarras d'attitude et de langage qui contrastait avec ses habitudes ordinaires de franchise et de netteté. Il y avait^ m'a-t-il dit, des difficultés; il pouvait proposer, mais non pas nommer son successeur; on avait des hésitations à mon sujet, etc. J'ai compris que le nouveau ministère ne voulait pas de moi.

« Seriez-vous homme, a-t-il ajouté, à être mon coadjuteur seulement? )) J'ai répondu que j'y étais prêt, n'ayant à cet égard aucune prétention personnelle quelconque, mais que je serais inévitablement un coacliuteur fort incommode, parce que j'avais sur les moyens de conduire la situation, devant la population de Paris livrée aux plus légitimes angoisses^ des vues qui différaient des siennes.

Cette après-midi (11 août), le Ministre de la guerre m'a fait appeler ( à la salle des pas perdus de la Chambre des députés) ; il m'a annoncé que j'allais être appelé au commandement d'un corps d'armée de réserve à former sous Paris. Les éléments de cette formation n'existent, quant à présent, que théoriquement. Ils ne peuvent dans aucun cas être réunis et organisés avant l'explosion très-prochaine des événements et de leurs conséquences principales. Aux fictions des corps d'armée des Pyrénées, puis de la Baltique, il ne me restait plus, pour être achevé, que de voir le Gouvernement joindre cette fiction d'un corps d'armée sous Paris ! Je ne suis évidemment pas destiné à être utile au pays dans cette effroyable crise. Etant donnée la situation où on m'a mis, c'est dans le commandement de l'état de siège et dans la défense de Paris, que j'aurais pu le plus efficacement servir les intérêts géné-

raux de la guerre. Quand (si fatalement) le succès en semblait certain, on m'a écarté comme gênant, en raison de ma grande ancienneté de grade. A présent que le malheur est venu, on me regarde comme dangereux pour la dynastie, et on ne veut pas que je défende la capitale ! Ainsi le système qui a perdu cette dynastie aura son cours jusqu'au bout. Entouré des ruines qu'il a faites, prêt à s'y ensevelir, le Gouvernement s'affirme et lutte comme aux beaux jours du Gouvernement personnel ! C'est profondément affligeant. Ali! il n'est plus question de dynastie, ne voyez-vous pas que le pays meurt !

12 août.

11 ne s'agit plus d'un corps d'armée sous Paris. Il s'agit d'un corps qui va se former à Châlons, avec F infanterie de marine et les bataillons de la garde nationale mobile, que je ne crois pas encore entièrement armés, que je ne crois pas, dans tous les cas, en état de se servir de leurs armes ! Mes officiers généraux appartiendront en majorité au cadre de réserve. Est-ce bien là un corps d'armée à oi)poser à l'ennemi avec de raisonnables chances de succès? Je ferai pour le mieux, mais tout cela est insensé.

Je finis cette troisième partie de mon testament militaire, qui expose fidèlement, et sans aucune passion, Tattristant tableau de la situation présente, telle que je la puis juger par les faits auxquels je me trouve personnellement mêlé.

Mes vues sur la position de l'armce établie de Metz à Nancy, si elle est débordée par des masses considérables.

sont exprimées dans la copie ci-jointe d'une lettre que j'ai écrite à mon ami le général de Waubert, aide de camp de l'Empereur. Ces vues forment, avec la défense de Paris, un projet d'ensemble qui semble rationnel et dont l'application, si les circonstances la favorisaient, pourrait être heureuse.

, Je renouvelle à ma famille les recommandations par lesquelles j'ai terminé la première partie de mon testament.

Écrit en entier de ma main, à Paris, le 12 août 1870.

Signé: Général Trochu.

12 août, minuit.

Le comte Darii sort de chez moi, il m'annonce que Xancy et Frouard sont certainement occupés par l'ennemi. Alors, non-seulement il va déborder la droite de l'armée, l'isolant en quelque sorte du reste du pays, mais il va tenir le chemin de fer qui la liait avec Paris, et elle n'aura plus guère avec la capitale et avec le Gouvernement que des rapports indirects ! Comment cette position de la droite n'a-t-elle pas été défendue? Comment s'elFectuera, après le choc, quels qu'en soient les effets, la retraite échelonnée et ordonnée de cette énorme agglomération de troupes sur Paris ? Cette retraite ne semble pas avoir été prévue, pas plus qu'aucune des retraites partielles déjà effectuées devant des revers auxquels personne ne pensait. Hélas! la France, entraînée par son Gouvernement, a été à cette effroyable guerre

56i TESTAMENT.

comme à une fête, et tout semble indiquer qu'il y a là dès à présent le principe d'un grand désastre !

Dans ce cas, la concentration qu'on fait à Châlons, dont les éléments en artillerie, en officiers généraux et autres (plusieurs viennent d'Algérie, et les ordres pour tous ne sont partis qu'aujourd'hui) ne pourront être réunis et constitués avant plusieurs jours, devient un péril^ au lieu d'être un espoir. C'est à Paris, j'y persiste, averti et préparé moralement et matériellement, qu'il fallait organiser la dernière et la grande résistance, notre dernière armée étant défaite.

Je m'arrête ici, dominé par mon émotion et par ma douleur. Je sens qu'inutile Cassandre, pendant longues années, devant ce coupable Gouvernement qui est perdu, il ne me reste plus qu'à mourir dans quelque coin tiié par l'ennemi, par rémeute, parle chagrin, selon que la Providence en aura décidé.

Signé: Général Trochu.

Paris, 15 août, à midi.

Les événements se succèdent avec une rapidité inouïe, comme il arrive toujours dans les désastres qu'a lentement et sûrement préparés l'oubli de tous les principes ; tout indique que l'armée établie en avant de Metz, qui n'a pas voulu faire à propos une retraite méditée et combinée par trois routes, a été réduite à une retraite forcée par une seule route, celle de Verdun. Son combat d'hier au soir, dont la nouvelle a consolé Paris, le prouve, et bien qu'il paraisse avoir été heureux par le

TESTAMEiNT. 565

fait de l'énergie des généraux et des troupes, il révèle une situation des plus difficiles. Cette armée, la dernière de la France (la dernière qui soit organisée), est débordée par ses ailes et peut être tournée. Son avenir est des plus incertains, et aucun effort partant de Paris ou du reste du pays ne peut le modifier. Toutefois, si elle le veut, elle arrivera sous Paris.

Quant à l'agglomération des troupes de Châlons, les unes capables, les autres incapables de tenir devant l'ennemi (6,000 isolés rejoignant leur corps, 15,000 à 18,000 gardes mobiles à qui on délivre aujourd'hui pour la première fois le fusil chassepot (1), troupes désorganisées par les précédents combats, etc.), elle est en l'air, comme on dit techniquement, à un degré qui ne peut être dépassé. Il faut tout l'imprévu du désastre, pour qu'on puisse comprendre la pensée qu'on a eue d'accumuler dans cette pleine rase, qui n'offre aucune position défendable, aucun refuge (les hauteurs de Vertus sont à 30 ou 40 kilomètres) et qui est en prise à la nombreuse cavalerie non encore employée de l'ennemi, des troupes de toute origine, des masses de matériel, etc.

J'ai consacré trois jours à activer par tous les moyens que j'ai pu, le Ministre m 'ayant laissé toute latitude à ce sujet, la formation du 12^ corps. Mais là, comme pour le reste, tout est mirage. On a improvisé ce corps sur le papier avec des reliquats de toute sorte, l'infanterie de marine exceptée. Mon artillerie, quoique la direction de cette arme, à bout de forces et de moyens, y mette un

(J) Je me trompais. 6000 de ces gardes mobiles étaient sans armes. Le reste avait des armes transformées. Aucun fusil chassepot n'avait été distribué.

560 TESTAiMENT.

zèle infini, ne pourra être prête avant six jours. Les officiers généraux du cadre de réserve n'ont pas encore paru. Les officiers d'état-major pas davantage, et je ne sais pas quand les moyens administratifs pourront être réunis. Je suis absolument impuissant, et tout le monde est impuissant, malgré les plus sincères efî"orts, à lutter contre une telle situation dont les difficultés et les périls ne dépendent pas des personnes, mais du système qui a prévalu depuis vingt ans, difficultés et périls aujourd'hui d'autant plus pressants que le système tourne à sa ruine, après avoir ruiné le pays.

En cet état, j'abandonne la partie, laissant les bureaux et le hasard constij^uer le 12*^ corps comme ils pourront (il va sans dire qu'il n'y a nulle part trace des 8% 9% 10' et 11** corps qui sont une invention que je n'ai pas d'ailleurs le courage de critiquer). Je me rends àChâlons, où il est vraisemblable que va se passer un singulier drame. C'estlà qu'est l'infanterie de marine, qui est le plus clair jusqu'à présent du 12*" corps. Je la rejoins. J'ai dit lu situation de la garde nationale mobile parisienne qui est là. Elle n'a pas encore porté le sac ; elle n'a jamais marché; elle ne sait pas l'usage de son arme, si elle a son arme, ce dont je n'ai pu m'assurer. Est-il moral, digne, humain, utile, défaire de cette intelligente et généralement dévouée jeunesse parisienne une sorte de chair à canon, de la vouer à une destruction que son inhabileté rend certaine ? L'ennemi, dont le camp de Châlons, àcause des approvisionnements qu'il renferme, est l'un des objectifs, va réunir sur ce tapis de billard toutes les masses de sa cavalerie, indépendamment d'une grande part des autres moyens dont il dispose. Je vais tâcher d'obtenir

que la garde mobile soit rendue k Paris. Elle contribuera très-utilement à sa défense derrière le rempart (1). , Donc, je Tai dit, à Châlons va se passer un singulier drame. L'effort très -confus que nous allons faire là n'aura pas d'autres effets que de priver Paris de son armée ou d'une grande part de son armée de secours et de défense, c'est-à-dire, que le deuxième acte si important de cette douloureuse lutte, n'aura pas son cours ou n'aura qu'un faible cours.

On voit que d'un bout à l'autre des événements qui accablent cet infortuné pays, tout lui aura manqué, la préparation^ la prévision, l'unité de direction, le concert et le reste. Le voilà entre les mains de la Providence, et j'ai voulu consacrer le souvenir de cette dernière journée de mon séjour à Paris, journée que j'ai passée dans la méditation de ces cruels événements et de leur logique impitoyable.

Signé : Général Tkochu.

Paris, le 28 novembre 1870.

De bien grands et douloureux événements sont venus interrompre mon testament. Le. temps et la liberté d'esprit me manquent pour en faire le récit. Ils ont eu pour résultat la révolution du 4 septembre et la ruine du Gouvernement impérial qui a lui-même perdu le pays. J'attache du prix à dire que je l'ai loyalement servi jusqu'à

(1) On voit que, bien avant d'avoir Paris pour destination et d'en être nommé Gouverneur, mes vues sur l'unique moyen qui s'offrait do sauver ei d'utiliser cette troupe étaient fixées.

la dernière heure. Mais lui m'avait dans la plus grande défiance, et au moment où la révolution éclatait, le Ministre de la guerre, général de Montauban, correspondait directement avec le général Soumain, commandant la division, et donnait partout des ordres en dehors de moi. Malgré la gravité des circonstances et le déplorable état des affaires militaires, j'étais acculé à l'obligation de me retirer, quand vint l'irrésistible journée du 4 septembre, qui fit de moi le Président du Gouvernement, malgré moi. Le péril du pays était au comble, et quand M. Jules Favre et ses collaborateurs, mêle montrant, m'adjuraient d'assumer, par mon entrée dans le Gouvernement, d'effroyables responsabilités, je sentis que mon devoir étai^ là, et je m'étendis avec une ferme résignation sur la croix où je suis. Je lutte depuis plus de deux mois, par industrie, car les forces dont je dispose ne sont ni efî'ectives ni réelles, contre la désorganisation sociale, politique et militaire du pays, à présent contre la misère et la faim, par-dessus tout^ contre les forces prussiennes qui entourent Paris.

Je n'imaginais pas qu'après l'énorme effort que j'ai fait pour mettre Paris en état de défense et soutenir l'esprit public contre le parti de la paix à tout prix, au moins à toute condition, j'aurais une autre tâche à remplir >presque aussi ardue. Je me suis mis à faire une armée avec les corps à demi constitués qui existaient à Paris, avec les gardes mobiles, avec la garde nationale. J'ai cherché à relever l'état moral de ces troupes improvisées, à les pourvoir d'une artillerie de campagne qui ne fût pas trop inférieure à celle de l'ennemi, à les mettre en mesure d'agir au dehors avec un peu plus de cohésion,

TESTAiMENT. 5G9

et avec un peu plus de suite. A présent que l'armée dé ki Loire, non sans péril pour elle, à mon avis, s'est établie en position en avant d'Orléans, le sentiment public, plus ardent que réfléchi, me fait une loi d'aller coopérer avec elle. La foule, les politiciens de la guerre, le Gouvernement de Tours, le Gouvernement de Paris, gourmandent mon immobilité. Il faut sortir, même partir, laisser Paris livré à lui-même, à la démagogie, un peu aussi à l'ennemi, car les troupes que je retiendrai à la garde de mes douze lieues de position extérieures ne sont pas organisées, ne sont pas encadrées, et ne forment, à vrai dire, qu'un mirage militaire.

Telle est la situation. Elle a ses angoisses, et elle est pleine de périls, par quelque côté qu'on l'envisage. On est frappé de son analogie avec celle qui faisait naguère à Mac-Mahon une loi de marcher au secours de Bazaine, toute autre considération écartée, et d'y périr sans pouvoir sauver son collègue. La même loi domine ici mes vues, et bien plus impérieusement, bien plus obligatoirement, car l'émeute est là, sous laquelle se montrent non-seulement les passions aveugles de la foule, mais les passions payées par la Prusse, cela ne fait aucun doute dans mon esprit. Beaucoup ont pensé que j'aurais dû les combattre les armes à la main« et me font un sérieux reproche de ne pas avoir livré bataille dans Paris. Mais la guerre civile, même momentanée et victorieuse par l'effort des troupes dans la capitale, en même temps qu'elle écœure les soldats, résout infailliblement le problème de l'ennemi. Tout est là, et c'est dominé par cette conviction, que j'ai fait avec le Gouvernement tant d'efforts qui ont souvent coûté à nos principes, pour écarter, ne fût-ce que pour

un temps limité, des crises qui auraient été fatales à la défense.

Ma santé et mes forces, ruinées par cette longue et terrible lutte, ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles ont été. Le dévouement me reste et me soutiendra, jel'espère, jusqu'au terme. Demain, de concert avec mon vieil ami le général Ducrot, je conduirai mes troupes, telles qu'elles sont, aune bataille dont les chances sont bien incertaines et les conséquences difficiles à fixer. L'un et l'autre, d'ancienne date, nous avons fait librement le sacrifice de notre vie aux grands devoirs que la Providence nous a imposés. Je suis peut-être à la veille de paraître devant Dieu, et je me recueille^ interrogeant de bonne foi mes intentions et mon cœur. Je n'ai été exempt d'aucune des faiblesses, des erreurs, des fautes qui troublent la vie du commun des hommes. J'ai l'espoir que^, devant le souverain Juge, elles seront rachetées par le martyre dans lequel je termine ma vie, par ma bonne volonté, par le désintéressement sincère que j'ai mis au service de mon pays.

A ma mère, à ma chère femme, à tous les miens, je renouvelle les recommandations par lesquelles j'ai commencé ce lonsf testament. Je leur dis adieu dans l'effusion de mon cœur.

Signé : Général Trociu'.

Lettre de Mgr Dupanloup à M^ Lachaud.

On peut voir plus haut (p. 475) comment M*" Lachaud a prétendu appliquer au général Trochu le trait brûlant dont Mgr Dupanloup avait, dans un de ses écrits, stigmatisé l'odieuse trahison de Liborio Romano. — Ici encore, les ennemis du général ont vu tourner contre eux leur manœuvre. — L'illustre évoque, jugeant cet emprunt illégitime, s'est empressé de protester par la lettre suivante, l'un des témoignages les plus précieux rendus au caractère même de l'homme ainsi attaqué .

A M. Lachaud, avocat à la Cour de Paris.

Perpignan, 7 avril 1872.

Monsieur,

Je n'ai aucune part à prendre, ni de près ni de loin, dans le procès qui vient de se juger et où vous avez plaidé contre le général Trochu. Mais il m'est impossible de souffrir en silence que des paroles prononcées par moi contre un misérable soient appliquées, à un titre et à un degré quelconque, au général Trochu.

Insulté, calomnié personnellement, on peut se taire^, pour un certain temps du moins, et quand cela est utile aux grandes causes qu'on défend ; mais devenir, même involontairement, l'insulteur ou le calomniateur d'un honnête homme, c'est impossible, même pour un moment; et j'aurais horreur de mon silence si je souffrais que mes paroles sur M, Liborio Romano aient pu ajouter quelque chose aux outrages déversés sur le général Trochu.

Vous comprenez, monsieur, que je ne viens pas ici discuter vos convictions ; il me suffit de dire qu'elles ne sont pas les miennes. Je n'ai pas à redire ici pourquoi, dans mon plus important écrit pour la défense du Saint-Père, j'ai parlé de Liborio Romano commege l'ai fait^; mais il m'est

impossible de comprendre ce qu'il y a de commun entre ce personnage et le général Trochu, l'une des ûmes les plus désintéressées et les plus intrépides que j'aie jamais rencontrées. J'ai commencé à le connaître après la mort de Lamoricière, le jour où lui, général en activité sous TEmpire, venait si noblement apporter l'hommage de la France et de l'armée au cercueil de son ancien général, à l'héroïque défenseur de la souveraineté temporelle du Pape, au vaincu de Castelfidardo, au proscrit du 2 décembre.

Tl me gagna le cœur ce jour-là. Et depuis, tenant compte, comme il est juste, des circonstances les plus difficiles où un homme se soit jamais trouvé, rien ne lui a fait perdre dans mon àme la place qu'il y avait prise ; je lui suis demeuré fidèle, comme fidèle il est demeuré lui-même à la France.

A.h î sans doute, il ne l'a pas sauvée; mais si je vois ceux qui l'ont perdue, je demande où sont ceux qui Font sauvée ; et j'honorerai jusqu'à la fin ceux qui ont vaillamment combattu pour elle.

Veuillez agréer, monsieur, l'hommage de mes sentiments distingués.

-|- Félix, évèqite d'Orléans.

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