‹ L'Empire et la défense de Paris devant le jury de la SeineChapitre 56 sur 65 · VERDICT DU JURY · texte numérisé non relu

VERDICT DU JURY

Le jury de la Seine a déclaré MM. Vitu et de Villemessant :

Non coupables du délit de diffamation, coupables du délit d'outrages.

Il ne m'a accordé, juridiquement, qu'une demi-satisfaction, et le délai de vingt- quatre heures, que la loi de l'antiquité m'aurait concédé, « pour maudire mes juges)), est depuis longtemps prescrit.

Je ne les maudis pas :

Premièrement, parce que mes principes me font un devoir de respecter les arrêts de la justice ;

Secondement, parce que la publicité des débats m'a donné, devant les honnêtes gens, une satisfaction entière ;

Troisièmement, parce que j'ai présente à l'esprit la généralité des arrêts du jury, en matière de diJfiPamation par la presse, dans les causes dont l'origine est une entreprise politique.

Onze jurys, par exemple, jugeant onze journaux qui

avaient dit ou répété que la commission des grâces de l'Assemblée nationale était une bande d'assassins, viennent de les acquitter !

La haute autorité morale de la commission des grâces, si humaine, si pleine d'impartialité et de sollicitudes de toute sorte dans raccomplissement du mandat souverain qu'elle tient de l'Assemblée nationale et du pays, est-elle atteinte par ces arrêts? Non.

J'ai voulu ce procès, parce qu'il avait à mes yeux le double caractère :

D'une lutte qui m'intéressait personnellement de l'honneur contre l'indignité ;

D'une lutte qui intéressait le pays de la vérité contre le mensonge.

A ce dernier point de vue, supérieur à l'autre, je me suis cru le devoir de prouver par un débat publie,, aux gens de bon propos et de bonne foi, qu'en fait, l'Empire s'était effondré de lui-môme, le 3 septembre 1870, dans Tabime qu'ouvrait sous lui la catastrophe de Sedan ; que les événements du 4 septembre avaient été l'eiTet et la constatation, non pas la cause de cet effondrement ; que le Gou-

A'ernement du 4 septembre avait conséquemment remplacé non pas renversé TEmpire ; que j'étais entré dans ce Gouvernement pour concourir, selon mes forces, au but qu'il se proposait : empêcher la démagogie de se constituer en Gouvernement anarchique devant l'invasion ; défendre Paris, et avec la défense de Paris, rendre possibles, même après la destruction de ses armées, les efforts que le pays a faits pour sauver son honneur .

Général Trochu.

Affaire de Satory,

Copie d'une lettre du général Neumayer à M. Baze, questeur de l'Assemblée constituante (1).

Paris, 10 novembre 1830.

Mon cher monsieur,

Les sentiments d'estime réciproque qui nous lient me conduisent à vous prier de vouloir bien recevoir, à titre de dépôt, les cinq lettres ci-jointes.

Elles- pourront un jour restituer leur véritable couleur et leur véritable portée aux faits et aux discussions auxquels, à mon vif regret, mon nom vient d'être mêlé et qui ont été souvent dénaturés par Terreur ou par la malveil'ance.

Le Gouvernenicnt usant de la plénitude d'un droit devant lequel j'ai été le premier à m'incliner, m'a remplacé dans le

(i) Cette lettre et les cinq suivantes, remises à M. Bazo et détruites au coup d'État, avaient été conservées par la famille du général Neumayer en minutes toutes écrites de la m^in du clief d'escadron Trocliu. Re[)résentées à M. Baze, elles ont été reconnues par lui conformes aux lettres du dossier dont il était dépositaire au moment du coup d'État.

commandement de la l'* division militaire. A la vérité,il m'a paru étrange que, ne lui inspirant pas toute confiance pour un commandement essentiellement subordonné, je pusse être appelé par lui à un commandement beaucoup plus étendu et en chef; cependant, je ne me serais nullement permis de discuter la mesure, si des faits graves ne m'y avaient conduit.

Le 26 octobre, M. le ministre de la guerre, dans un entretien particulier où il se montra pour moi très-bienveillant et aflectueux, m'avait présenté certaines circonstances de la revue de Satory comme étant la cause de mon remplacement à Paris. M. le ministre me rendra un jour cette justice que je n'acceptai pas son dire, que je le combattis comme une erreur manifeste, comme une injure qu'il faisait au Gouvernement, et qu'avec une bonne foi entière j'interrogeai mon passé devant lui pour y rencontrer le véritable grief qu'il me fut du reste impossible de trouver, attendu qu'il n'existait pas.

J'acquis en même temps la conviction que M. le général Changarnier, mon chef et mon juge naturel, non-seulement n'avait pas provoqué mon remplacement, mais qu'il l'ignorait absolument et s'en montrait plus surpris et affligé que moi.

Je fus conduit par lui chez le ministre de la guerre, lequel, paraissant décliner toute participation à une mesure Qu'il représenta comme arrêtée antérieurement à son arrivée aux affaires, déclara de nouveau que, dans son opinion, elle avait été déterminée par le défilé calme et silencieux d(^ ma division à Satory et par l'opinion que j'avais moi-même exprimée à l'égard des clameurs sous les armes !

Pouvait-il me rester un doute ? La dignité du commandement, celle de mes troupes et de l'armée tout entière n'étaient-elles pas atteintes dans ma personne ? Pouvais-je admettre, sanctionner pour ainsi dire, un fait si regret-

table, en acceptant, à titre de dédommagement personnel, un haut commandement?

Je ne l'ai pas pensé. Les lettres que je mets sous vos yeux vous diront le reste. Elles prouveront jusqu'à l'évidence que j'ai fait de constants et énergiques efforts pour étouffer cette déplorable affaire, en demandant à rentrer tout naturellement, et sans dire mot, dans la position de disponibilité.

Par une aberration inconcevable et véritablement impitoyable, on m'a tenu quinze jours sur la sellette, puis on m'a opposé un ordre formel et impératif devant lequel, pour ne pas enfreindre les lois de la subordination, j'ai du briser ma carrière.

Tels sont les faits. Je les atteste sur mon honneur de soldat. Ils sont connus de beaucoup de mes amis, mais je ne veux pas qu'ils soient révélés au pays si le soin de ma dignité et de mon honneur ne m'en fait une loi impérieuse.

Si donc, dans les discussions qui pourront avoir lieu devant l'Assemblée, mon nom n'est point compromis par d'indignes commentaires, par d'injurieuses et calomnieuses insinuations, ces lettres resteront à jamais ignorées, et vous voudrez bien m'en faire la remise.

Dans le cas contraire, je vous autorise à les faire connaître.

Signé : Général Neumayer.

Lettre au Ministre de la guerre remise au Ministre et luo par lui, le ^8 octobre, à sept heures du soir.

Paris, le ^8 octobre 1850, à i h. et demie du soir

Monsieur le Ministre,

J'ai eu l'honneur de dire à M. le Président de la Repu

blique, dans un entretien auquel vous assistiez, qu'en interrogeant ma conscience (et cette conscience est celle d'un homme qui n'a jamais trompé personne), je ne rencontrais aucun fait qui pût expliquer et encore moins motiver la détermination qui semble prise à mon égard par le Gouvernement .

Appelé à Paris dans des temps difficiles, sans avoir été consulté, sans l'avoir jamais désiré, j'ai voulu être dans cette position ce que j'ai été pendant une longue et laborieuse carrière militaire, soldat et rien de plus. Restant par goût autant que par devoir renfermé dans la pratique des obligations militaires, je me suis uniquement et exclusivement préoccupé d'entretenir dans les troupes sous mon commandement les sentiments de devoir, de discipline et de dévouement à l'ordre, qui sont les miens.

Dans la situation qui m'est faite, je me dois à moi-même de n'accepter aucun emploi qui puisse être considéré comme un dédommagement, et je crois devoir renouveler ici cette déclaration que je vous ai déjà faite verbalement.

Il est donc inutile que j'aille, ainsi que vous m'y avez invité, entretenir M. le général Changarnier d'une situation dont les termes sont invariablement arrêtés dans mon esprit; permettez que je m'abstienne. Je' suis assuré que vous apprécierez les sentiments qui me conduisent à ne faire aucune démarche, à attendre avec calme les effets de la mesure inexpliquée et imméritée qui m'atteint. Elle doit conserver ce caractère que vous-même lui reconnaissez, Monsieur le Ministre, vous qui m'avez souvent donné les témoignages les plus honorables de bienveillance et de confiance.

" Veuillez agréer, etc.

Signé: Général Neumayer.

Lettre au Ministre de la guerre.

Paris, le 31 octobre I80O, au matin.

Monsieur le Ministre,

J'ai attendu qu'une lettre de service, que j'ai reçue ce matin, faisant suite au décret du 29 octobre, inséré au Moîiiteur officiel d'hier, par lequel M. le Président de la République m'a appelé au commandement supérieur des 14® et 15^ divisions militaires, m'autorisât à vous adresser des observations que vous regarderez, je l'espère, comme très-légitimes.

Par une lettre qui a été mise sous vos yeux, le 28, à cinq heures du soir, je vous faisais envisager tout ce qu'avait d'inexplicable et d'injuste la mesure qui est venue me frapper. J'ajoutais que je considérais comme blessante pour mon caractère toute offre d'emploi ou position quelconque qui me serait faite à titre de dédommagement.

Vous avez cru devoir répondre à cette lettre, inspirée par des sentiments qui méritaient d'être compris, par l'insertion au Moniteur d'un décret qui me confère un commandement plus élevé que celui dont je viens d'être privé et par une lettre de service.

Je suis étonné autant qu'affligé d'une décision si inattendue, si contraire à mes vœux et aux impérieuses nécessités de ma situation. J'attache le plus haut prix à ce qu'elle soit officiellement rapportée et je vous demande, à titre d'unique compensation, de me faire figurer au plus prochain Moniteur comme non acceptant et de m'admettre à la disponibilité, dès que, j'aurai terminé les opérations de la revue d'inspection générale que je poursuis en ce moment.

Ma résolution à cet égard est, permettez-moi de le dire, invariable. M. le général Changarnier m'a envoyé dans la journée deux de ses officiers pour m'invitera accepter la position qui m'est faite. Je n'ai pas cru devoir déférer à cette invitation, dictée sans doute à M. le général en chef par des considérations d'intérêt pour ma famille qui ne sauraient trouver place dans la situation.

Veuillez agréer, etc.

Signé : Général Neumayer.

Lettre à M. le Général commandant en chef à Paris.

Paris, le V' novembre 1850.

Monsieur le Général en chef,

Je ne puis trop vous remercier des termes affectueux et si honorables pour moi dans lesquels vous m'annoncez que M. le Président de la République a ordonné mon remplacement dans le commandement de la l'^Mi vision militaire, et m'a en même temps appelé au commandement supérieur des 14« et 15^ divisions.

J'apprécie, comme je dois, les sentiments qui ont conduit le Gouvernement à m'otfrir une position plus élevée que celle que j'occupais sous vos ordres, mais je ne crois pas devoir l'accepter dans l'intérêt de cette affectueuse estime dont vous voulez bien m^assurer en votre nom et au nom des officiers de l'armée de Paris.

La mesure qui me frappe a été inattendue et reste inexplicable : inattendue, car il m'a été prouvé qu'elle avait été prise à votre insu et que, depuis, elle avait été énergiquement repoussée par vous, que la loi militaire faisait le juge

de ma conduite et de mes services; inexplicable, car je répugne à considérer comme une explication le fait inconcevable que M. le Ministre de la guerre m'a représenté dans deux entretiens successifs, à l'un desquels vous assistiez, comme le motif principal de mon remplacement.

Je me refuse à croire qu'un officier général puisse jamais être compromis pour avoir vu, à l'issue d'une manœuvre, la troupe sous ses ordres défiler dans le silence qu'exigent nos règlements et la dignité de notre profession ; ou pour avoir exprimé à un chef de corps l'opinion que les cris sous les armes pourraient un jour appeler dans nos rangs la discussion politique, la désunion et la ruine de la discipline.

Je ne connais donc pas encore le véritable motif de mon remplacement ; j'ai le droit de le tenir pour injuste et je me crois le devoir de décliner tout emploi ou position qui pourrait être considéré comme un dédommagement.

Yous avez bien voulu m'envoyer M. le commandant de Trélo pour m'inviter à revenir sur cette décision. Permettezmoi de vous dire, comme je l'ai dit par deux fois à M. le Ministre de la guerre, qu'elle est irrévocablement arrêtée dans mon esprit.

Je recevrai M. le général Carrelet, mon successeur, avec toute la cordialité qu'il a le droit d'attendre d'un collègue et d'un ancien camarade d'étude à l'Ecole militaire.

Je m'empresserai de l'installer dans son commandement dès qu'il se présentera au quartier général.

Recevez, etc.

Signé: Général Neumayer.

Lettre ayant un caractère tout personnel. Au Ministre de la guerre.

Paris, le 6 novembre 1850.

Monsieur le Ministre,

J'ai consacré de longues heures à l'examen de la situation que me fait votre ordre impératif d'aller prendre possession, à Rennes, du commandement supérieur qui m'a été conféré.

Je n'aurais jamais pensé, je l'avoue, que le Gouvernement, qui sait qu'aucun fonctionnaire militaire ne l'a servi avec un zèle plus sincèrement dévoué que moi, pût poursuivre jusqu'au bout cette œuvre impitoyable à laquelle mon nom et ma carrière se trouvent mêlés par hasard^ je puis le dire, et par un hasard dans lequel entrent des motifs qui ne sauraient être avoués, ceux fondés, d'après votre propre témoignage, sur l'attitude de ma troupe à la revue de Satory.

Vous me placez, malgré tout ce que j'ai pu vous écrire sur ma position, dans la cruelle alternative de décliner l'exécution d'un ordre, moi dont la vie tout entière, vous le savez mieux que personne, s'est écoulée dans la subordination' et le devoir, ou de briser ma carrière, sur laquelle reposent pour moi d'immenses intérêts !

Est-ce donc moi qui ai créé cette inextricable situation, moi frappé au milieu de mes brigades dans l'exercice de fonctions purement militaires, moi absolument étranger aux choses politiques, aux querelles des personnes et des partis, homme du drapeau et rien de plus? Ne suis-je pas le premier à déplorer cette notoriété donnée tout à coup à mon nom par le Gouvernement lui-même? Ne suis-je pas le premier à souffrir de ces commentaires alternativement

vrais, mensongers, puérils, toujours exagérés, qui se produisent dans le public et dans la presse?

Oh ! je vous en supplie, n'attachez pas votre nom à cette persécution imméritée et odieuse dirigée par ce qu'on appelle la politique contre un loyal soldat que vous connaissez et estimez comme tel ! Yous l'êtes vous aussi, Monsieur le Ministre ; notre origine est commune, et vous avez glorieusement servi votre pays dans un temps où il ne nous demandait que le sacrifice de notre vie et non le sacrifice de notre considération et de nos croyances militaires !

Ne forcez pas ce vieux soldat, votre frère d'armes, au nom de principes militaires que vous savez bien ne pouvoir trouver ici leur place, à accepter de prétendus honneurs qui le perdraient dans la considération de Tarmée. Ne le forcez pas à briser sa carrière sur cette question de dignité militaire et personnelle qui a été le mobile et le guide de votre vie et de la sienne.

Rendez-le à l'obscurité qu'il vous supplie depuis longtemps de lui accorder et où il serait, dans l'intérêt de la concorde et de la paix publique, à désirer qu'il fût enseveli déjà.

Il serait cruel, il serait injuste que vous prissiez une autre décision. Vous ne la prendrez pas, par affection pour moi et, j'ose le"^ dire, par respect pour votre nom, votre réputation de loyauté militaire et votre haute position dans Farmée.

Veuillez agréer, etc.

Signé : Général Neumayer.

Yl

Lettre résumant toutes les précédentes.

Au Ministre de la guerre.

Paris, le 9 novembre 1850.

Monsieur le Ministre,

Dès le 27 octobre dernier, alors qu'il ne me restait plus aucun doute sur les causes de mon remplacement dans le commandement de la 1'^ division militaire, je vous ai instamment prié de vouloir bien ordonner ma mise en disponibilité, vous annonçant qu'il ne me paraissait psts honorablement possible d'accepter un commandement supérieur.

Le 28, j'ai eu l'honneur de vous adresser une lettre longuement motivée, pour vous renouveler cette prière qui m'était inspirée par un désir sincère de sortir sans bruit d'une position pénible pour tous, pénible pour moi surtout qui, de ma vie, n'ai occupé la presse et le public.

Vous avez cru devoir répondre à cette demande à la fois verbale et écrite, par l'insertion au Monitew d'un décret qui m'appelait au commandement des 14^ et 15- divisions militaires, et par l'envoi d'une lettre de service qui m'a été transmise par M. le général commandant en chef à Paris.

Par lettre du 31 octobre très- pressante et encore plus fortement motivée que la première, je vous ai supplié de revenir sur cette décision. Après quelques jours d'attente, vous m'avez adressé un ordre formel de départ pour ma nouvelle destination, sans tenir compte de mes dires, et sans y répondre.

C'est alors que, me reposant sur les preuves d'estime et d'amitié que vous m'avez souvent données dans un autre temps, abandonnant le terrain officiel pour en appeler au cœur de l'officier général mon frère d'armes, je vous ai fait

r»00 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

connaître tout ce qu'avait de douloureux pour moi la position qui m'était faite, en vous adjurant, au nom de nos plus chers sentiments militaires, de la faire cesser î

Cette lettre date du 6 novembre. Elle est restée sans réponse comme toutes les autres, et, pour la première fois de ma vie, après quarante-trois années d'honorables services militaires, je me trouve dans fa cruelle position de l'inférieur qui n'a pas obtempéré immédiatement à l'ordre de son supérieur ! Je suis donc fatalement conduit par vous, pour sauvegarder les imprescriptibles lois de la subordination, et en même temps ma dignité et ma considération devant l'armée, à briser ma carrière.

Je me résigne. Je vous prie de m'admettre immédiatement à faire valoir les droits que quarante-trois ans de services, dix-sept campagnes de guerre et quatre blessures graves me donnent à la pension de retraite.

J'ai été sacrifié, vous me l'avez répété bien souvent, parce que les troupes que j'avais l'honneur de commander avaient observé des ordres écrits qui ont force de règlement, règlement que, dans une conversation toute personnelle et officieuse, j*avais fait envisager à un chef de corps comme la sauvegarde de la discipline. Je suis donc deux fois victime : une première fois, pour m'ètre trouvé l'exécuteur des ordres écrits et des règlements; une seconde fois, parce qu'on estime que je les viole en ne me rendant pas au poste qui m'est assigné à titre avoué de compensation !

Le Gouvernement a frappé un officier général qui le servait avec le dévouement le plus vrai et sans hésitation comme sans arrière-pensée. 11 me force à briser, pour rester fidèle à la loi militaire, une carrière non encore terminée, et à laquelle se rattachent pour moi les plus chers intérêts.

Je redemanderai cette carrière iV mon pays, lorsque

riieure de la vérité et de la justice sera venue. Si elle ne vient pas, j'aurai emporté dans ma retraite une conscience tranquille, elle y sera ma consolation et ma force.

Je désire me retirer dans ma famille à Nantes (Loire- Inférieure).

Veuillez agréer, etc.

Signé : Général Neumayer.

Ministère de la guerre. — Cabinet du Ministre.

Offre, par le maréchal Vaillant, de la direction du personnel de la guerre,

rochu.

Paris, 27 novembre 1855-

au général Trochu.

Mon cher Général,

J'ai été bien heureux de recevoir de vos nouvelles, et vous aurais remercié plus tôt de votre bonne 'lettre si j'avais été un peu plus libre ; vous voilà avec une belle et honorable blessure qui, j'espère, se guérira bientôt tout à fait, et ne vous laissera plus que l'honneur de l'avoir reçue. Vous avez été un des plus fermes dans cette armée d'Orient où plusieurs ont eu des défaillances.

Cette force d'âme ne m'a pas surpris chez vous, mais j'aime à vous dire qu'elle m'a fait grand plaisir.

Voulez-vous venir au ministère prendre la direction du personnel ? Vous voyez que je vais droit au but et sans ambages . Le bon, l'excellent Peyssard est trop empêché par son état maladif ; le colonel-adjoint ne peut le suppléer que bien imparfaitement. Le ministre ne peut tout voir par luimême, et dans les circonstances actuelles, il faut absolument qu'il ait un homme sûr, comprenant à demi-mot, et suivant une affaire commencée jusqu'à ce qu'elle soit abso-

lument terminée. Telle n'est pas la position ; si M. Leroy tombait malade, je ne sais pas ce que deviendraient les mouvements de troupes.

Tout orné de béquilles que vous êtes, il me semble que vous pouvez venir travailler, et que la besogne prise modérément ne vous retarderait en rien dans votre guérison.* Répondez-moi sur-le-champ. Je n'ai parlé à personne de ce que je vous demande, mais j'ai besoin de prendre une prompte décision.

A vous de cœur^ mon cher Trochu.

Maréchal Vaillant.

Réponse du 3 décembre 1855.

Toutes les idées appliquées à la nouvelle organisation de l'armée (notamment la loi sur l'exonération), tous les projets en cours heurtent violemment mes convictions militaires et le résultat des études de toute ma vie. Je ne puis ni utilement pour l'armée, ni honorablement pour moi, me faire l'instrument de ces idées et de ces projets.

S ig?îé : Général Trochu.

Lettre au prince Napoléon, ministre de l'Algérie et des colonies, en lui renvoyant le titre qui me nommait membre du Conseil supérieur de l'Algérie et des colonies.

Paris, le 26 novembre 1858.

Monseigneur,

Je reçois l'avis officiel par lequel Votre Altesse Impériale veut bien m'annoncer que, sur saproprosilion, VEm-

pereur a daigné me nommer membre du Conseil supérieur de l'Algérie et des colonies.

J'apprécie comme je dois la haute distinction qui m'est faite, et j'en témoigne ma gratitude à Sa Majesté et à Votre Altesse dans un sentiment de profonde sincérité.

Mais je vous dois et je me dois à moi-même, si insolite et délicate que soit pareille confession, de vous dire l'impossibilité où je suis d'entrer dans le Conseil supérieur, avec quelque chance d'y servir utilement l'Empereur, et sans me faire une violence pénible que votre bienveillance voudra certainement m'épargner.

Cette confession n'est pas seulement insolite et délicate ; elle serait périlleuse, si votre caractère ne m'était une garantie de la disposition où vous êtes d'entendre la vérité 'et de la préférer toujours aux sentiments qui se déguisent.

Ma jeunesse tout entière s'est écoulée en Algérie . La fortune de la guerre m'avait placé, bien plus que mes mérites, auprès des hommes considérables qui eurent à faire la conquête du pays, et plus tard à l'organiser (1). Leurs enseignements entrèrent profondément dans mon esprit, et mes observations personnelles les complétant, j'acquis en cette matière — sur laquelle je ne suis nullement savant — des idées générales de pratique qui sont devenues avec le temps des convictioas solides. Je les ai conservées au milieu das vicissitudes très-diverses de l'opinion sur la question algérienne .

Ces convictions m'ont fait de tout temps envisager la pensée d'une direction à Paris des affaires d'Afrique, sous la forme d'un département ministériel ou sous toute autre forme, comme la négation de tout ce qu'une laborieuse et coûteuse expérience aenseigné à la France, à ce sujet. Que si le centre dirigeant dont il s'agit ne se rattache pas immé-

(1) Le maréchal Bugeaud, le généra— de la Moricière.

olO PIÈCES JUSTIFICATIVES.

diatement et étroitement au département de la guerre, l'erreur, à mon sens, est plus grande. Elle prépare à l'Algérie des acoups inévitables, en même temps qu'une sotte d'incertitude et de flottement dans les affaires. Cette situation, dommageable dans tous les cas à des intérêts importants, peut devenir périlleuse pour la colonie dans certaines éventualités que l'opinion de la métropole regarde, je le sais, comme chimériques, mais que, pour mon compte, je tiens comme très-possibles. Je veux parler d'une prise d'armes par les x\rabes, sous l'empire d'événements du dedans ou du dehors qui la favoriseraient (1).

Dois-je ajouter. Monseigneur, que les actes par lesquels le département de l'Algérie a jusqu'à présent modifié la constitution de la colonie, me paraissent pour la plupart également condamnés par l'expérience, qu'au moins ils ne donneront pas ce que l'on en attend dans le sens du développement des forces coloniales!

Je m'arrête ici, honteux d'avoir détourné trop longtemps l'attention de Votre Altesse sur cet exposé que je n'ai pas su faire plus court. Mais vous reconnaîtrez, permettez-moi de l'espérer, que ma position au Conseil supérieur serait on ne peut plus fausse et embarrassée ; qu'étant sans croyance dans le principe même du département de l'Algérie, je ne pourrais concourir à ses travaux qu'avec un zèle découragé à l'avance et une sorte de tiédeur que repousse la loyale fidélité avec laquelle je sers le Gouvernement de l'Empereur; je considère la question algérienne, pour de longues années encore, comme une question de force militaire et d'armée, et personne moins que moi n'est propre à figurer dans les discussions que fera naitre l'application d'un système dilFérent.

Je vous demande comme une marque d'intérêt et vous

(1) Dos insurrections miiltipliéos dopiiis ISrJS, et qui ne sont pas les dernières, n'ont (iiie trop juslilié celte prédiction (18GG).

PIÈCES JUSTIFICATIVES. .ilJ

supplie avec les plus vives instances d'obtenir de Sa Majesté mon remplacement au Conseil supérieur de l'Algérie et des colonies.

Je me suis cru autorisé, par le fait de la communication directe que j'ai reçue aujourd'hui de Votre Altesse, à lui adresser directement la présente lettre. Mais j'en fais parvenir une copie à M. le Maréchal Ministre de la guerre, qui admettra^ je l'espère, l'espèce d'infraction que je fais ainsi aux règles de la hiérarchie.

Je vous offre, etc.

Général Trochu.

Lettre communiquée à M" Allou, pendant le procès, ♦• par madame veuve Philippe.

A M. Philippe, médecin principal de V armée, ancien médecin du maréchal Bugeaud, en retraite à Bordeaux, au sujet de la puhlicalien du livra l'Armée française en 1867.

Paris, 26 avril 1867.

Cher vieil ami,

Merci de votre bonne lettre, merci de votre affectueuse approbation.

Mon livre comprend des principes et des sentiments que je crois absolument indiscutables, et àe^ propositions de fait qui sont au contraire discutables. De celles-ci, je ne demande pas l'adoption, mais l'examen.

Par malheur, l'Etat ne veut pas admettre que les principes sont la base obligée de toutes les institutions. Il n'admet pas davantage l'examen et la discussion des faits. Et voilà pourquoi notre pays se trouve acculé, au dedans comme au dehors, à d'inextricables difficultés qui sont ou seront avant peu d'immenses périls.

Mon livre blessera les exploitants, mais il encouragera

r>12 PIECES JUSTIFICATIVES.

les honnêtes gens et relèvera les âmes. Et puis, si la maison s'écroule, il faudra la rebâtir. J'aurai fourni des matériaux aux générations à venir qui voudront refaire une armée nationale.

J'ai cinquante-deux ans, dix-huit campagnes de guerre, J8 succombe sous les revers et les charges de famille. Il m'a semblé que ma carrière, à son déclin, s'honorerait par un respectueux, réservé, mais ferme exposé des vérités morales et conservatrices qu'on méconnaît. Et j'ai voulu mettre le tout sous la haute tutelle du dernier des grands soldats, des grands professeurs de guerre que notre pays ait eus, de celui-là qui dort aux Invalides et à qui nous devons tout ce que nous sommes, comme tout ce que nous savons.

Que Dieu conserve vos chères santés et vous continue, au milieu des tempêtes prochaines, la paix où vous êtes. Tout à vous tous de bon cœur.

Général Trocho.

Le général comte de Palikao, Ministre de la guerre^ au général Trochu.

Pour répondre à l'assertion du général comte de Palikao à la tribune du Corps législatif, le 4 septembre 1870, que le Gouverneur de Paris n«> commandait que les troupes chargées de défendre l'enceinte et les forts.

Ministère de la guerre.

V' Direction. Paris, le 8 août 1870.

Bureau de la correspondance générale et des opérations militaires.

Mon cher Général, J'ai l'honneur de vous informer qu'en exécution du décret du 17 de ce mois et conformément aux principes posés

parle décret du 13 octobre 1863 sur le service dans les places de guerre, en votre qualité de Gouverneur de Paris et de commandant en chef de toutes les forces chargées de pourvoir à la défense de la capitale, vous aurez sous vos ordres :

Les gardes nationales stationnées dans le département de la Seine ;

Les dépôts de la garde impériale ;

Les troupes de ligne de V armée de terre et les troupes de l'armée de mer stationnées dans le département de la Seine;

Enfin les corps mobilisés de r administration des Douanes 7'éunis à Paris.

M. le Général commandant la 1'^ division militaire vous est également subordonné, pour tout ce qui regarde le service militaire dans ce département.

Pour les autres départements de la l'"^ division militaire, il restera indépendant et continuera de correspondre directement avec le Ministre.

Je notifie cette disposition à mes collègues de la Marine, de l'Intérieur, des Finances, ainsi qu'à M. le général Soumain.

Recevez, mon cher Général, l'assurance de ma considération la plus distinguée,

Le Ministre secrétaire d'Etat de la guerre,

Comte DE Palikao.

A M. le général de division Trochu^ Gouverneur de Paris et commandani en chef des forces chargées de pourvoir à la défense de la capitale.

Circulaire confidentielle du Gouverneur de Paris aux officiers généraux.

Paris, le 9 novembre 1870.

Si j'en crois divers faits qui me sont signalés, l'état moral des troupes, et notamment des gardes mobiles, semble s'être altéré sous l'influence des circonstances difficiles que nous traversons. On m'assure que, dans certains corps, se manifestent des apparences de découragement dont il importe au plus haut point d'arrêter le développement.

La formation de nouvelles armées et de nouveaux corps offre une occasion naturelle aux généraux et aux officiers supérieurs de se mettre en rapports plus fréquents avec leurs troupes. Je vous invite à les réunir autour de vous, à leur faire comprendre la nécessité de multiplier leurs relations avec les corps dont ils ont le commandement, par des revues, quand elles seront possibles, et par tous les moyens que le règlement autorise.

Il faut que les généraux et les officiers sous leurs ordres expliquent les événements aux troupes ; qu'ils leur montrent leur devoir et les efforts que la patrie attend d'elles, en un mot, qu'ils dirigent leur esprit, en l'élevant à la hauteur des sacrifices que leur impose la mission de salut public qu'elles ont reçue du pays.

Le Gouverneur de Paris, * Général Trochi'.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. olo

Bépublique française. — Gouvernement de la Défense nationale. Au Gouverneur de Paris en opérations sur la Marne.

Paris, le 8 décembre 1870.

Général et bieil cher Président,

Depuis trois jours nous sommes avec vous par la pensée sur ce champ de bataille glorieux où se décident les destinées de la patrie. Nous voudrions partager vos dangers en vous laissant cette gloire qui vous appartient bien, d'avoir préparé et d'assurer maintenant par votre noble dévouement le succès de notre vaillante armée.

Nul mieux que vous n'a le droit d'en être fier, nul ne peut plus dignement en faire l'éloge ; vous n'oubliez que vous-même, mais vous ne pouvez vous dérober à Taeclamçition de vos compagnons d'armes électrisés par votre exemple.

Il nous eut été doux d'y joindre les nôtres ; permetteznous au moins de vous exprimer tout ce que notre cœur contient pour vous de gratitude et d'affection. Dites au brave général Ducrot, à vos officiers si dévoués, à vos vaillants soldats, que nous les admirons. La France républicaine reconnaît en eux l'héroïsme noble et pur qui déjà Ta sauvée. Elle sait maintenant qu'elle peut mettre en eux et en vous l'espoir de son salut.

Nous, vos collègues initiés à vos pensées, nous saluons avec joie ces belles et grandes journées où vous vous êtes révélé tout entier, et qui, nous en avons la conviction profonde, sont le commencement de notre délivrance.

Suivent les signatures :

eluLES Favre , Jules Simon , Garnier-Pagès , Eugène Pelletan, Emmanuel Arago, Ernest Picard, Jules Ferry.

Dépêche chiffrée (par ballon) .

16 décembre 1871.

Trochu à Gambetta.

J'ai reçu hier en même temps vos télégrammes du 5 et du 11 décembre. Les nouvelles qu'ils- nous apportent sont d'un haut intérêt, car elles montrent que l'organisation de l'armée de la Loire, beaucoup plus solide qu'on n'aurait cru, a résisté à de sérieux événements de guerre, que les groupes qui lui restent sont bien commandés, qu'enfin l'esprit public ne s'est pas laissé abattre et qu'il est toujours à la résistance. Les Prussiens nous avaient fait parvenir des avis absolument contraires, témoignant d'ailleurs du besoin très- pressant qu'ils ont de voir Paris succomber.

Mais Paris tient ferme, et après des retards qui nous cTnt été imposés par les mauvais temps et par la nécessité de nous réorganiser après de si violents efforts, nous allons les reprendre. Nos jeunes troupes d'abord impressionnées par les nouvelles en cours et par leurs pertes dans deux batailles qui leur ont fait grand honneur, mais qui n'ont pu résoudre le problème très-ardu de la rupture de l'investissement, reprennent équilibre. Nous espérons qu'elles seront encore une fois dignes d'elles-mêmes et de la cause qu'elles défendent. Le point noir de cette situation, c'est l'approvisionnement de Paris. Nous nous ingénions pour le faire durer au delà de la fin de l'année, terme que je vous indiquais précédemment. Mais il s'agit de savoir si l'esprit public voudra nous suivre, comme il l'a fait jusqu'à présent, étant travaillé par les ennemis du dehors et par ceux du dedans. Comptez dans tous les cas que les directeurs de l'entreprise envisagent avec sérénité et fermeté les sacrifices que li situation commande, y conipris le sacrifice de lour vie.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. :jI7

• Donnez-nous des nouvelles. Une de vos dépêches nous montre que vous n'y manquez pas. Mais il s'en faut que toutes nous arrivent.

Dépêche chiffrée (par ballon)

10 janvier 1871.

Trochu à Gamhetta .

Mon cher Collègue,

Je suis aux prises avec de grandes difficultés, je fais de grands efforts pour lutter contre la crise suprême où nous sommes. Le temps me manque pour répondre avec toute la suite que je voudrais à vos lettres si intéressantes, et particulièrement à celle qui m'était commune avec Jules Favre. C'est lui qui s'est chargé de ce soin.

Le sombre tableau de la fin de nos approvisionnements domine naturellement la situation. Nos troupes, après trois batailles énergiquement disputées, ont éprouvé d'énormes fatigues. Elles ont encore plus souffert par un froid terrible et par la neige, sans abris. De nombreux cas de congélation, des anémies, des affections de poitrine, la variole, enfin l'insuffisance de la nourriture ont considérablement réduit nos effectifs, et abaissé tout à la fois leur ressort physique et moral.

Vos bonnes nouvelles, la victoire de Faidherbe à Bapaume, l'ensemble des efforts que fait le pays sous votre énergique impulsion, vont remonter, je l'espère, notre machine. La population de Paris n'en a pas besoin. Elle est restée pleine d'une animation qui se reflète dans l'esprit de la garde nationale, et tous voudraient marcher sans tenir compte de l'état des troupes et des triples fortifications dont la ville est enveloppée, au risque de mettre fin tout à coup

rJlcS PIÈCES .lUSTIFICATIVES.

à la résistance de Paris par une défaite dont les proportions sur les masses confuses que je mène auraient d'incalculables suites. Résister aux passions violentes de l'opinion qui pousse à une action généralisée , laquelle sera l'acte de désespoir du siège, n'est ni facile ni populaire. Cet acte deviendra nécessaire à une heure prochaine, car le temps nous presse. Mais Faccomplir sans aucune entente avec nos armées du dehors, et courir la chance probable de tout perdre en un jour, alors qu'en tenant encore nous pouvons donner à Faidherbe, à Ghanzy, surtout à Bourbaki le temps de frapper quelques grands coups, serait une folie gratuite. Ma situation est donc pleine de difficultés et de périls, surtout quand le bombardement sévit avec une violence sauvage qui jusqu'ici surexcite la population au lieu de l'abattre. Je n'en demeure pas moins ferme dans mes résolutions de résistance à outrance, réservant l'acte ae désespoir pour l'heure utile. Nos précédentes batailles ont assez montré que l'audace avait eu sa part dans nos efforts ; peut-être même avons-nous abusé des troupes, ce quon ne fait jamais impunément. Dans tous les cas, les vues qu'on critique aujourd'hui ont conduit Paris à son cent seizième jour de siège, résultat imprévu, peut-être étonnant, qui a donné à la France et à vous le temps de créer la résistance et de la féconder.

Cela rassure ma conscience, mais comptez que ce grand olfort ira tout au plus jusqu'aux environs de la fin du mois. Je pense d'ailleurs, avec vous, que Paris succoml)ant sous l'étreinte de la faim, la France et la République n'en doivent continuer que plus énergiquement la lutte à mort où elles sont glorieusement engagées avec les Césars de l'Allemagne .

J'ai fait et j'ai dit tout ce que je devais pour obliger le Gouvernement k sortir de toutes les voies économiques et financières connues, afin de pouvoir vous mettre à même

de pourvoir à vos immenses et si légitimes besoins. Je considère que les milliards que nous dépenserons pour tâcher de sauver la patrie, sont le plus magnifique placement que nous puissions faire. Les Césars nous en demanderont bien plus, s'ils triomphent, pour nous laisser dans l'asservissement et la ruine.

Rapports généraux de police , à la fin du siège de Paris , propres à faire connaître l'état des esprits à cette date , et l'ensemble de la situation.

11 janvier 1871.

Les nouvelles de la province continuent à produire le même bon effet. Quant aux sorties d'hier, elles contentent, mais ne satisfont pas l'envie d'agir dont tout Paris se montre animé et qui redouble sous la pression du bombardement. Il serait très-expédient que la presse fit comprendre au public cornaient Téloignement des armées extérieures et l'espoir de leur rapprochement commandent de retarder toute action décisive sous les murs de la capitale. Le général en chef, qui est l'objet maintenant des attaques les plus passionnées^ et qui y perd d'autant plus de son autorité qu'on cherche à répandre ces attaques jusque dans l'armée, aurait besoin d' être défendu à Paris comme il est loué à Londres dans le remarquable article du Times que les Débats ont publié ce matin.

Le bombardement commencerait, d'après certains rapports, à agir suivant le but que se proposent les Allemands, dans le cinquième arrondissement, si éprouvé. Il parait que les femmes y montrent beaucoup de désespoir, et poussent à la capitulation.

La majorité, comme on le disait tout à l'heure, est plutôt à l'état de désespoir actif. Il ne serait pas impossible que

r)20 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

ces sentiments fussent, dans tous les cas, exploités par les meneurs que l'on connaît. On verrait dans les quartiers qui ont le plus souffert certaines figures significatives, et il est d'autant plus nécessaire d'y veiller, qu'une certaine recrudescence agitatrice se manifeste en d'autres points. Le Comité central républicain recommencerait à pousser à l'action les comités locaux des faubourgs, fort déprimés dans ces derniers jours.

De là, dansles clubs, de nouveaux accès de violence, et, il faut bien le dire aussi, une note qui n'avait pas encore été entendue.

L'assassinat du général Prim devient un thème à discus- !^on ou à éloge. On en prêche ouvertement l'imitation. On quête pour acheter des revolvers à destination déterminée d'avance : ou l'assassinat des agents dé l'autorité, en cas d'arrestatiors nouvelles, ou même l'assassinat des 2'ouvernants. Enfin, comme dernier trait, les bombes orsiniennes reparaissent ; un panier de ces engins tombe hier du bras qui le porte à la Glacière, et éclate. Il s'en révèle un certain nombre dans le quartier, distribués à une date qui ne peut encore se préciser. On retrouve à Montmartre ces mêmes bombes, reste d'une réquisition qui remonte au commencement de novembre, et des matières non encore triturées pour les charger. Belleville semble aussi devoir en fournir. Il est plus que probable que la signification de tous ces faits n'est pas conforme aux discours que nous avons dû rappeler ; mais il est difficile, en se gardant de toute exagération, de ne pas faire un rapprochement entre de mauvaises intentions qui ne se dissimulent pas et tant d'instruments accumulés.

INous devons répéter ce que nous avons dit hier pour le pain. Les boutiques de boulangers se vident rapidement ; la désertion des quartiers de la rive gauche complique la question de l'approvisionnement.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. ^ 5i2î

13 janvier 1871.

Les bruits de traliison qui ont couru l'autre jour, se dissipent peu à peu. Ils ne persistent que dans l'enceinte des clubs, et généralement partout où il y a des meneurs intéressés à les propager. Mais si ces bruits s'évanouissent, il est incontestable qiie^ dans la masse de la population, V inaction apparente de la défense devient un grief de 'plus en plus vif. On parle de manifestations pacifiques auxquelles se prépareraient des bataillons de la garde nationale qui passent d'ailleurs pour être animés d'un bon esprit, La personne du Gouverneur est surtout attaquée. Quoiqu'il y ait au-dessous de ces reproches un fonds de malveillance et d'hostilité toujours le même, il faut surtout, cependant, y faire la part des souffrances que l'hiver, la rareté des vivres et le bombardement imposent au public. C'est la hâte de la délivrance qui dicte ces cris, et /aussi la crainte d'une échéance extrêmement prochaine, où la faim ellemême ferait tomber les armes des mains de nos défenseurs.

Ceci nous amène à la question du pain. Elle a si bien reparu à l'horizon, que ce matin à neuf heures il n'y avait plus moyen de se procurer de pain dans les boulangeries de la rive droite. Dès six heures et demie on faisait queue aux portes. — La rive gauche n'est pas dans une situation beaucoup meilleure. On recommence à discuter le rationnement, et cette discussion suffit à elle seule pour redoubler le mal de la panique. On accuse en même temps Tadministration du retard dans la livraison des farines. Ce qui signale ce retour de faits qui ont déjà été observés deux fois, c'est une certaine exagération violente dans la foule : des boulangers et des porteurs de pains ont été menacés ou frappés.

PIECES ,JIjST1K[CAT1\ES.

La situation politique n'en est pas moins envisagée à la Bourse avec une certaine recrudescence d'espoir. La réponse de M. Jules Favre à lord Grandville est discutée, mais généralement approuvée. — On y a cru savoir, d'un autre côté, qu'il s'était produit à la Bourse de Berlin une baisse de 3 p. 100 sur les fonds d'Etat, et on en a conclu que notre position allait évidemment en s'améliorant. — En revanche, on nous signale un petit courant de mauvaises nouvelles que de mauvaises intentions voudraient lancer sur la place : il ne serait pas surprenant que le bruit courût ce soir ou demain dans Paris qu'un de nos forts est incapable d'une plus longue résistance.

Rien de nouveau sur les partis extrêmes. Les Comités révolutionnaires des XIX® et XX« arrondissements n'ayant plus l'appui de municipalités hostiles, se seraient, dit-on, fusionnés avec ceux du XP. On prêcherait toujours l'assassinat politique ; on s'y préparerait même. C'est une preuve qu'on ne compterait plus sur la coopération des masses à la guerre civile désirée. L'ensemble des renseignements que nous recevons nous représente, en effet, celles-ci comme très -surexcitées sur la question de la délivrance et du dernier combat, mais nullement disposées à une échauffourée insurrectionnelle.

I i- janvier 4871.

La journée, sans aucun fait saillant, se résume dans une impression singulièrement triste.

Sur la rive droite, dans les quartiers populeux, la réglementation de la vente du pain produit l'agitation spéciale qui ne fait jamais défaut en pareille occurronoe : ([ueues

VÙiŒS .lUSTlFICATlVl-S. 523

aux boulangeries; vixes entre les personnes qui attendent ; plainte sur la mauvaise qualité du pain qui causerait, diton, des indispositions. Belleville parait être le plus ému : dès sept heures du matin, les boulangeries étaient fermées.

Sur la rive gauche, le bombardement, très-violent aujourd'hui, est le principal sujet de préoccupation; mais le spectre delà famine, entrevu au milieu des privations actuelles^ n'est pas fait pour rendre plus légère à supporter l'épreuve qui pèse sur le sud de Paris .

La population, toutefois, n'est pas trop abattue par ses souffrances. Elle veut en finir, mais en finir par l'action. C'est une idée fixe qui se prononce de plus en plus, qui se traduit en mécontentement contre le Gouvernement, sans toutefois que ce mécontentement paraisse, quant à présent, présager aucun désordre. Le cri : « Du pain ou du plomb » , retentissait aujourd'hui dans le XIL arrondissement ; nous pensons que ce cri n'a pas le même sens qu'en 1848.

La Bourse a baissé ; la crainte de la famine y est pour quelque chose ; mais la publication des nouvelles allemandes, insérées sans commentaires à VOfficiel^ et détruisant en partie les espérances de ces jours derniers, paraît surtout avoir agi sur les esprits. On s'imagine que cette publication nous prépare à des nouvelles plus tristes encore. On dit aussi que l'ennemi aurait assailli cette nuit le fort d'Issy et n'aurait été repoussé qu'avec peine et avec des pertes considérables.

Les effets du bombardement, ens'accumulant, deviennent plus sensibles : on s'en préoccupe davantage dans le monde éclairé ou soi-disant tel.

Tel est l'aspect général des choses qui se découvrent. Il n'y a pas aujourd'hui de détail inédit sur celles qui se cachent. Les appétits au bouleversement sont évidemment les mêmes, et ont les mêmes armes. La conspiration est en permanence et montre le bout de l'oreille dans les clubs, où

il devient démode de montrer des revolvers à la tribune, de mettre aux voix l'exécution des membres du Gouvernement^ et d'expulser ceux qui ne participent pas au scrutin d'une manière affirmative.

18 janvier 1871.

Les préparatifs militaires qui se font aujourd'hui tiennent la population en grand éveiL La garde nationale parait, en général, bien disposée. Seulement, dans certains quartiers, on fait courir mille bruits absurdes, comme celui de la démission du général Trocliu, par exemple. Ajoutons qu'il y a des clubs (Elysée-Montmartre) où l'on soutient que cette opération est un piège pour le peuple, qui ne devrait sortir qu'après avoir pris l'Hôtel de ville. Il est vrai qu'au même endroit il s'est trouvé un homme pour dire que le pain qui se distribue aujourd'hui contenait un poison lent destiné à détruire la population, et un autre pour affirmer que c'est le général en chef qui fait bombarder les quartiers de la rive gauche. Ces propos des Petites-Maisons sont à joindre à celui qui représente Bourbaki comme envahissant l'Allemagne pour y délivrer les armées prisonnières et revenir avec elles abolir la République. Ces conceptions délirantes ne hantent heureusement que peu de cerveaux, et si elles font foi du degré auquel des excitations mauvaises peuvent abaisser le sentiment patriotique, il faut faire un bien autre fond sur l'immense majorité delà population. Les épreuves du bombardement qui attristent un tiers de la ville l'ont en même temps aguerrie. Le désespoir se joint à la conscience du devoir envers le pays, pour relever les âmes, et il n'y a pas de fatuité à espérer que le a coup de collier » auquel Paris se prépare sera le digne couronnement de sa lonc'ue résistance.

La question d'approvisionnement ne saurait en ce moment perdre de sa gravité. Il y a toujours des queues aux boulangeries ; on remarque toujours certains accrocs au service qui empêchent des boutiques de s'ouvrir. Le rationnement ne s'accepte pas partout avec une égale facilité, surtout si, comme il est arrivé plus d'une fois, quelque fausse manœuvre fait croire à un arrondissement qu'il est moins favorablement traité. Au XX% la détresse de tous est exploitée dans un sens révolutionnaire, et on entend des femmes dire que si le Gouvernement ne leur donne pas satisfaction, toutes les citoyennes devraient se rendre à l'Hôtel de ville et que les hommes seraient des lâches de ne pas les accompagner. Ces bravades ont d'autant moins de signification que ceux ou celles qui s'y livrent s'arrangent d'ordinaire pour se faire la part la plus large. Mais il y a des régions où l'on parle moins et où l'on souffre cruellement. Le décret qui a rétabli la liberté du commerce des pommes de terre en a fait reparaître un certain nombre sur le marché. En revanche, la mesure qui promet une prime aux dénonciateurs d'approvisionnements paraît être universellement désapprouvée. Elle heurte la conscience publique et l'on craint qu'elle n'amène de graves abus.

On se préoccupe également à la Bourse de projets qui transpirent et qui tendraient à fermer ce marché pour le convertir en ambulance. Les conséquences financières et politiques d'une semblable détermination n'ont pas besoin d'être déduites : elles seraient énormes.

On aurait entendu à l'ambassade de Russie le représentant militaire de cette puissance dire, à la suite d'une conversation avec le chef de la Légation des Etats-Unis, que les assiégeants seraient bientôt investis.

Le parti tout à fait extrême en est toujours à ses menées conspiratrices, entées sur une organisation qui rappelle les vieilles sociétés secrètes. Hier un chef de bande aurait passé

:;2a VIEŒS JUSTiFiCÂTlVES.

la revue de ses hommes le long des murs du Père-Lachaise, et l'assassinat politique figure encore au premier rang de ses visées. Ces projets n'ont pas plus d'importance que les propos des clubs que nous avons rapportés. Mais il faut rapprocher ce langage et ces intentions, tout en restreignant leur portée à sa juste mesure.

Déclaration du Gouverneur de Paris à M. le général comte de Mollke, chef d'état-major des armées allemandes.

Depuis que l'armée allemande a ouvert le feu de ses batteries au sud de Paris, un grand nombre d'obus sont venus atteindre des établissements hospitaliers consacrés de tout temps à l'assistance publique : tels que la Salpétrière^ le Val-de-Grâc€j V hôpital de la Pitié, V hospice de Bicên^e ei V hôpital des Enfants-Malades.

La précision du tir de l'artillerie et la persistance avec laquelle les projectiles arrivent dans une direction et sous une inclinaison constantes, ne permettent plus d'attribuer au hasard les coups qui viennent frapper dans ces hôpitaux les femmes, les enfants, les incurables, les blessés ouïes malades qui s'y trouvent enfermés.

Le Gouverneur de Paris déclare ici solennellement à M. le général comte de Moltke, chef d'état-major général des armées allemandes, qu'aucun des hôpitaux de Paris n'a été distrait de sa destination ancienne. Il est donc convaincu que, conformément au texte des conventions internationales et aux lois de la morale et de l'humanité, des ordres seront donnés par l'autorité militaire prussienne pour assurer à ces asiles le respect que réclament pour eux les pavillons qui flottent sur leurs dômes.

Si(j))é : Général Tuocuu.

Paris, 11 janvier ISTI .

PIÈCES J0ST1KICAÏI.VES. o27

Déclaration du chef d'état- major général des armées allemandes, général d'infanterie , comte de Moltke , à M. le général Trochu . Gouverneur de Paris.

Versailles, le 15 jan-vier 1871.

Le chef d'état-major général des armées allemandes proteste énergiquement contre la supposition que leurs batteries aient pris pour point de mire les établissements hospitaliers.

L'humanité avec laquelle les armées allemandes ont conduit la guerre, autant que le permettait le caractère imprimé à cette même guerre par les Français depuis le 4 septembre, les met suffisamment à l'abri d'un pareil soupçon .

Aussitôt qu'une atmosphère plus pure et des distances plus courtes laisseront distinguer les dômes ou édifices sur lesquels flotte le drapeau blanc à croix rouge, il deviendra possible d'éviter les dommages dus au hasard .

Signé : Comte de Moltke.

Gouverneur de Paris. — Cabinet.

Au Ministre de la guerre.

Paris, le 7 février 1871.

Monsieur le Ministre,

J'apprends que le Département de la guerre, de concert avec le Commandant en chef de l'armée de Paris, a dressé la liste des officiers qui, par suite de la Convention du 28 janvier, doivent être considérés comme prisonniers de guerre.

On m'assure en même temps qu'à cette occasion des

doutes se sont élevés sur la question de savoir si l'ancien Gouverneur de Paris, les officiers de son état-major général, et ceux de son état-major particulier, dont les positions se sont modifiées en des sens divers dans ces derniers temps, devaient être compris sur la liste dont il s'agit.

Le doute à cet égard ne paraît ni possible ni permis. L'ancien Gouverneur de Paris et ses officiers ont concouru à la défense dans des conditions d'activité et de durée de services qui leur créent le devoir et le droit de partager la fortune de la garnison. Les raisons par lesquelles on voudrait les libérer de ce devoir et les priver de ce droit, ne seraient que des subtilités sans valeur, qui reposeraient sur la lettre et non pas sur le sens de la Convention.

Je vous prie de vouloir bien donner des ordres pour que je figure, avec tous mes officiers, entête de la liste des prisonniers de guerre.

Veuillez agréer, etc.

Signé : Général Trochu.

A M. le eénéral de Moltke.

Paris, le 8 février 1871.

Mon Général,

J'apprenais hier fortuitement que le Ministre de la guerre et le Commandant en chef de l'armée de Paris, dressant de concert la liste des officiers prisonniers de guerre qui doit vous être remise, avaient décidé, sans me consulter, que l'ancien Gouverneur de Paris, Commandant en chef pendant le siège, et son état-major ne figureraient pas sur cette

liste.

Ils s'appuyaient, parait-il, sur cette condition qu'antérieurement à la signature de la Convention du 28 janvier,

j'avais cessé d'être militant pour ne garder que la l'onction de Président du Gouvernement.

J'ai jugé qu'il était contraire aux convenances qu'une telle décision ait pu être prise en dehors de moi, et ne pouvant en acc'epler les effets, j'ai écrit au Ministre de la guerre la réclamation dont j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux la copie certifiée.

Aujourd'hui, je suis informé par le Commandant en chef que cette liste est dès à présent entre vos mains, et qu'ainsi la disposition contre laquelle j'entendais m'élever, est un fait accompli.

Dans cette situation, je fais directement valoir auprès de vous mon droit et celui de mes officiers d'être prisonniers de guerre avant tous autres, et je vous prie de vouloir bien ordonner l'inscription d'office de la liste particulière cijointe, en tête delà liste générale dont vous êtes en possession.

Veuillez, mon Général, agréer l'assurance de ma haute considération.

Signé : Général Trochu.

Gouverneur de Paris. — Cabinet.

(Traduction.)

Au Gouverneur de Pans.

Versailles, 12 février 1871.

J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que, conformément au souhait qu'elle a exprimé dans sa lettre du 8 courant, le nom de Votre Excellence ainsi que ceux des officiers faisant partie de son état-major ont été compris sur la

ri30 PIECES JUSTIFICATIVES.

liste générale des prisonniers de guerre de l'armée de Paris.

Veuillez agréer, etc.

Signé: Comte de Moltke.

XXIY

Réclamations aux autorités Prussiennes après la conclusion de l'armistice.

Note du 13 février 1871, pour le Ministre des affaires étrangères

par intérim.

LL. EE. le général comte de Moltke et le comte de Bismarck, savent dans quelles conditions de bonne foi M. Jules Favre, assisté du général de Yaldan, a traité avec eux de l'armistice. 11 ignorait, par suite des rigueurs de l'investissement de Paris, ce que faisaient les troupes françaises au dehors et où elles étaient. Le temps et les moyens manquaient absolument pour prendre des informations à cet égard. Il en résulte que le tracé de délimitation des zones à occuper ou à neutraliser, a été fait selon des vues dont l'armée allemande devait avoir le principal bénéfice. L'occupation d'Abbeville, de Dieppe, de Fécamp, etc., que le négociateur français aurait pu contester, a été la conséquence de cette situation.

Les mêmes raisons d^ignorance et d'impossiliilité ont déterminé l'ajournement admis au sujet de l'armistice pour les départements de l'Est comme pour les troupes qui s'y trouvent. Et ce fait singulier s'est produit, qu'un armistice qui devait être nécessairement généralisé est demeuré partiel, au grand préjudice des intérêts français qui étaient en cause. Les troupes allemandes en ont profité pour s'étendre à leur gré dans tous les sens, occuper les positions où il leur a convenu de s'établir ; interrompre par une

sorte d'investissement les communications de la place de Besançon avec le dehors ; menacer directement Auxonne interdire après l'occupation de Dijon, l'usage de la portion du chemin de fer de Chagny à Etang (conduisant à Nevers), sur une longueur de trois kilomètres environ qui appartiennent au département de la Côte-d'Or. Il en résulte, qu'outre le préjudice évident que souffrent les intérêts militaires français, les populations des départements du Doubs, du Jura et de la Côte-d'Or sont soumises au régime le plus difficile et le plus gênant. Il y a là une question de justice, que sans nul doute S. E. le comte de Moltke ne se refusera pas à prendre en considération ; mais en admettant qu'il l'envisage avec toute la rigueur que permet la lettre de la convention du 28 janvier, il reconnaîtra que la reddition de Belfort, autorisée par le Gouvernement, doit être le point de départ de la solution de ces difficultés ; que l'armistice doit être immédiatement étendu aux trois départements précités ; qu'enfin la délimitation des zones et points à occuper ou à neutraliser doit être faite équitablement, pour les intérêts en cause, par voie de concert entre les chefs des troupes allemandes et françaises présents sur les lieux.

Une question plus considérable encore que celle qui précède, impose au Gouvernement le devoir étroit de demander justice pour les populations à M. le comte de Bismarck. Depuis que l'armistice a été promulgué, non-seulement les réquisitions de l'armée Prussienne ont eu leurs cours, mais des contributions extraordinaires de guerre, dépassant pour les départements et les communes leurs revenus de plusieurs années^ leur ont été imposées avec menace d'exécutions militaires, s'il n'était déféré aux ordres y relatifs dans un délai défini. Outre que ces exigences violentes jetteront infailliblement les populations dans le désespoir et la guerre à outrance, elles sonl absolument

532 PIECES .ICSTIFICATIVJÎS.

contraires au droit des gens, et puisqu'elles ont pour sanction l'exécution militaire, elles maintiennent en réalité l'état de guerre en plein armistice.

Général Trochu.

,Au Ministre de la guerre.

Belle-Isle, le 13 octobre 1871.

Monsieur le Ministre,

On m'assure que le général Yinoy serait désigné pour répondre devant le Conseil d'enquête que vous venez d'instituer, des faits relatifs à la capitulation de Paris.

Je doute que les bruits qui ont cours à ce sujet soient fondés. Mais vous trouverez naturelles autanl que légitimes les préoccupations qu^ilsfont naître dans mon esprit, et vous me permettrez, j'en suis certain, de vous faire observer :

Que lorsque, sous la pression des colères populaires et sur les instances des maires de Paris, j'ai été remplacé dans le commandement en chef, c'était quelques jours seulement avant la capitulation, et alors que l'état des approvisionnements de la capitale rendait cette douloureuse situation absolument inévitable;

Que le général Yinoy, appelé sur ma propre désignation à recueillir ma succession, était resté tout à fait étranger, pendant le siège, aux dispositions, résolutions et responsabilités de la défense ;

Que la capitulation, contrairement aux règles et traditions qui font loi dans les places de guerre ordinaires, a été un acte de Gouvernement, non un acte de commandement ;

Que c'est le Vice-Président du Gouvernement, Ministre des affaires étrangères, qui a seul, avec une énergie de conviction dont il a le droit de s'honorer, entamé, suivi et terminé les négociations dont la conséquence a été l'armistice général qui liait tout à la fois Tarmée de Paris et les armées opérant en province ;

Que si, ni ma signature ni celle du général Vinoy n'ont figuré dans la convention qui a consacré cet armistice et préparé la paix, je suis cependant entré à titre de Président du Gouvernement, dans les délibérations dont il a été l'objet, pour une bien plus grande part que le général Yinoy commandant en chef in extremis; '

Par toutes ces raisons qui vous paraîtront sans aucun doute concluantes, j'estime que la comparution du général Vinoy devant le Conseil d'enquête ne saurait à aucun degré se justifier; qu'elle aurait à certains égards un caractère dérisoire qui ne donnerait ni aux règlements ni à l'opinion les satisfactions qu'ils attendent; que le général Vinoy, qui n'a assumé, à titre de commandant de corps, sous mes ordres, aucune responsabilité publique, n'a pas qualité et a encore moins compétence pour exposer les faits et l'origine ou la raison (qu'il ignore entièrement) des opérations de la défense de Paris; qu'enfin, j'ai seul le droit et le devoir de m'en expliquer en présence d'un conseil d'enquête devant lequel je me tiendrai prêt à comparaître immédiatement après la session des Conseils généraux, si vous voulez bien Tordonner.

Veuillez agréer, etc.

♦S'î^/^/ie ; Général Trochu.

Dans la prévision des calamités qui devaient être, pour l'armée et pour le pays, la conséquence de la guerre de 1870, et dans la pensée où j'étais que j'y pourrais succomber, j'avais rédigé et déposé entre les mains de M*" Ducloux, notaire à Paris, un testament olographe daté du 21 juillet 1870.

Je me croyais alors à la veille de quitter Paris. Mon séjour s'y étant prolongé par les circonstances qu'on sait aujourd'hui, j'ai successivement remis h M' Ducloux quatre codicilles relatifs aux événements dont j'étais le témoin et aux impressions que j'en recevais.

11 en résulte que ce testament a en quelque sorte le caractère d'un journal^ h chaque instant, il est vrai, interrompu par les crises auxquelles j'étais mêlé, mais qui me paraît cependant offrir un certain degré d'intérêt

historique et, dans tous les cas, un haut intérêt de vérité.

Depuis, à la tribune de l'Assemblée nationale et au cours du procès dont ce livre est l'histoire, j'ai été dans le cas, ayant à défendre l'honneur de ma vie, de citer quelques extraits de ce document dont le but était de mettre ma famille en mesure de défendre l'honneur de ma mémoire.

Aujourd'hui, sa place me parait naturellement marquée à la suite de ces pièces justificatives. Je le publie intégralement, estimant qu'après la catastrophe, et malgré les douloureux enseignements que j'ai reçus par les événements, sur les personnes et sur les choses, je n'ai rien à désavouer des principes, des sentiments et des vues que j'exprimais auparavant.

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