‹ L'empire, les Bonaparte & la courChapitre 2 sur 59 · LES TUILERIES · texte numérisé non relu

LES TUILERIES

La Commune n'a laissé, à Paria, que le squelette des Tuileries.

Immense, désolée, rougie ou noircie par la flamme, la carcasse superbe encore du monument apparaît dans sa grandeur et dans sa ruine. Il semble que l'incendie ait donné à l'extérieur du palais un peu de cette majesté silencieuse que prennent les débris du passé. Lorsque, en entrant par* la place du Carrousel, on s'arrête devant ces bâtiments rongés et déchiquetés par le feu, on ne peut se défendre d'une impression profonde de tristesse respectueuse, où se mêle la colère. Toute œuvre d'art est sacrée, elle devrait être hors d'atteinte lorsque se mêle, à sa beauté, la puissance de l'histoire et la poésie du passé !

Ceux qui ont vu les Tuileries par les nuits d'hiver,

.: :' fi'Jlteyrelojr. s'allumaient, dans les salles emplies de • • / • • • **• • •»•„•• : - * ftïusi"qûê*êt*de danses, les lustres étincelants des bals;

ceux qui ont aperçu, en traversant la place du Carrousel, ces fenêtres rougies par le feu des bougies et où, sur les vitres, se détachaient les ombres des invités et les groupes des valseurs, hochent la tête devant ces murailles calcinées et ces ouvertures béantes où plus rien n'est resté de ce qui fut le luxe d'autrefois. Seule l'horloge, muette, arrêtée à la minute exacte où l'incendie l'a touchée à son lour, marque l'heure à laquelle tout a été fini, et où s'est écroulé le palais des rois sous les coups de l'orgie des prolétaires. Neuf heures moins dix minutes, l'aiguille n'a pas été plus loin. Elle est demeurée là, comme le cœur du monument qui aurait cessé de battre.

Le long du palais, entre les fenêtres, des bustes antiques, noircis par la fumée, épargnés par la flamme, se regardent, immobiles, de leurs yeux de marbre, fixes et blancs. Socrate est impassible, Lucius Vérus redresse sa tête frisée; le vieux Senèque, ridé et le cou penché, semble faire la grimace à cette ruine, aux débris de bronze, de pierre ou de sculptures que les ouvriers qui déblaient entassent et trient dans la cour.

A l'extérieur, le spectacle est imposant. Le désastre semble avoir matériellement agrandi le palais. L'air se joue dans ses murs écroulés, le ciel apparaît à tra-

vers ses brèches sinistres. A l'intérieur, l'impression est toute contraire. On est étonné de.trouver si petit ce qu'on avait cru si grand. Le pavillon central, dont la toiture a complètement disparu, ressemble à une ruine séculaire ; les colonnes rongées prennent des colorations roses ou grisâtres, comme si le soleil cru ou la vétusté les avaient caressées et estompées tour à tour. Rien ne reste que des écroulements lugubres. Des statues se tiennent dans leurs niches, les pieds ou les bras brisés, Comme des soldats après la bataille. Un demi-dieu manchot fait face à quelque muse décapitée. C'était là le vestibule du palais ; en haut, au premier étage, la salle des Maréchaux étalait ses pompes et ses dorures. On y arrivait par cet escalier de pierre, écroulé maintenant, et dont quelques marches encore se tiennent debout comme par un paradoxe d'équilibre instable. En levant les yeux vers cette salle, on aperçoit quelques pans de murailles à demi consumées, des lambeaux de décorations, des tronçons de cariatides dorées, copiées sur celles de Jean Goujon qu'on voit au Louvre, la place où étaient encadrés les portraits des généraux de Tempire ; les restes des trophées d'armes de Hubert. Et, comme par une ironie suprême, on peut lire dans des cartouches d'qr entourés encore de casques, de carquois ou de glaives, des noms de victoires, qui produisent ici je ne sais quelle funèbre antithèse : en se tournant vers le Carrousel :

Austerlit^ x Marengo; en regardant du côté du pavillon de Flore, la Moscowa % puis ce nom vengeur que la flamme a laissé sur ces murailles comme une consolation rétrospective et comme un espoir : Iéna.

On va et vient, dans ces ruines, oti la pioche des maçons travaille dans la poussière. Partout des amas de décombres, des fragments de chefs-d'œuvre devenus poussière, des morceaux de vases de Sèvres, à fond gros bleu ou chamois, de la porcelaine de Chine, éclatent parmi les gravats, avec leurs rinceaux et leurs décors; des bronzes broyés, du plomb fondu prenant des aspects fantastiques, des morceaux de verre liquéfiés et déformés par la flamme, des coulures de métal le long des colonnes noires et pareilles à des coulures t de lave. Et n'est-ce pas, en effet, un volcan que ce vaste palais en proie à la désolation et à la flamme ? Il semble encore chaud de l'incendie du 23 mai. On croirait, en touchant ses colonnes ou ses murailles, les trouver encore brûlantes.

• Tout ce qui fut les appartements de Napoléon III, les appartements de l'Impératrice, tout ce qui fut l'histoire, la vie intime du dernier règne, tout a disparu. C'est à peine si, en parcourant ces salles dévastées, où ne reste nulle trace du passé, on parvient à reconstituer ce qu'on a vu, il y a si peu de temps encore. Les appartements particuliers ne sont plus que clés nids à graygls, pleins de- poussière blanche, de

briques tombées, de plâtre, de pierre mise en poudre. On y entrait par une petite porte, donnant sur un couloir qui conduisait aussi à une espèce d'antichambre où, dans des vitrines, on avait placé les modèles en carton-pâte de tous les uniformes de la garde impériale, petites statuettes modelées d'après le tableau de M. Macé. C'étaient là de petits chefs-d'œuvre. On entrait bientôt, la porte franchie, dans une sorte de salle d attente, puis dans la salle où, autour d'une grande table à tapis vert, siégeait le conseil des ministres. La révolution du 4 septembre trouva les chaises encore mises en place et les couteaux à papier de ces messieurs, avec quelques projets tracés en hâte sur des feuillets demeurés là et qui survivaient à l'empire. Le conseil des ministres délibérait devant un portrait de Louis Bonaparte, jeune, avec de légères moustaches et des favoris, portant l'habit bleu à collet haut des anciennes modes.

On passait de là dans une pièce ornée de tableaux oii j'ai vu (qu'est-il devenu ?) un Téniers superbe, puis dans le cabinet de travail de l'empereur, assez petit, avec deux fenêtres donnant sur le jardin où l'on apercevait la Diane chasseresse se détachant, dressée sur son socle blanc, du sombre et vert massif des arbres. La pièce était assez triste en somme et silencieuse. Un coin de verdure, un pan de ciel, des vases de marbre, \mç sçntirçeUe allant et venant squ§ les fenêtre§ à (juelr

ques pas du bureau d'acajou où s'asseyait l'empereur; c'était tout ce qu'on apercevait lorsqu'on jetait un regard sur le dehors.

Comme on comprend, à la vue de ces murailles épaisses et sourdes, que la vérité ne puisse guère entrer dans les palais des souverains ! Qu'ils sont loin ici de leur peuple ! Aucun bruit. La ville court, crie, palpite, à quelques pas de là, sur le quai où rit le soleil, dans la rue où roulent les équipages. Aucun bruit cependant n'arrivait jusqu'à la pièce où travaillait César. Plaintes, douleurs, revendications, appels de justice, on sent que tout est étouffé avant que la lumière extérieure pénètre dans cette ombre luxueuse. Toujours le même ciel, toujours la même verdure bornarit la vue, toujours le même pas de la sentinelle passant et repassant devant sa guérite, le fusil au bras.

Mais tout était curieux pour l'historien et le physiologiste dans le cabinet particulier de l'empereur. Cabinet doublement historique. C'était là que Louis- Philippe avait, en 1848, signé son abdication, comme Charles X, dans la pièce précédente, avait, en i83o, signé ses ordonnances. Deux passe-ports pour l'exil. On pouvait, par les mille objets entassés là, reconstituer l'humeur même de Napoléon. Deux vitrines qui faisaient face à son bureau de travail , encombré de cigarettes en papier jaune, qu'il roulait, ou de tablettes

minuscules de chocolat, qu'il croquait tout en travaillant , deux hautes vitrines étaient remplies de petits bronzes antiques, de vases étrusques, de médailles romaines, de curiosités archéologiques.

À gauche du bureau, un corps de bibliothèque recouvert par un rideau de soie verte. Entre la bibliothèque et le bureau, une chaise longue, un divan, tendu également d'une soie verte usée et passée , où pouvait s'étendre l'empereur, aux moments de fatigue. Le hasard ironique avait placé côte à côte, dans cette bibliothèque, deux livres bien divers: LeTraité d'Artillerie à l'usage des officiers d'artillerie de la République helvétique, par le prince Napoléon-Louis Bonaparte^ capitaine au régiment d'artillerie du canton de Berne (imprimé à Zurich, en i836), et l'Histoire du second Empire, par Taxile Delord.

Le livre de Taxile Delord était coupé, lu et relu, on le voyait bien, feuilleté sans cesse. Le Traité d'Artillerie, ce premier né des œuvres impériales, portait cette dédicace : Hommage à ma Mère de mes premières amours.

Quelqu'un qui a pu, durant la Commune, visiter moyennant les cinquante centimes exigés, les appartements des Tuileries, m'a affirmé qu'à ce moment déjà (vers le commencement de mai), la bibliothèque et les vitrines étaient vides. Que sont devenues toutes ces richesses, tous ces trésors de littérature et d'art? Il

y avait là des manuscrits de Louis de Hollande, des monceaux de lettres de Napoléon I er , des pièces historiques d'une importance capitale. Est-ce que tout cela est perdu?

Le bureau de l'empereur, tel qu'il l'avait laissé en partant pour Metz, était chargé, encombré de papiers, de projets. Tout ici témoignait de l'hésitation de ses idées, de ses goûts pour la chimère. Rien de pratique. Ce n'était qu'une suite de rêves. Modèles de canonnières, échantillons de pots d'extraits de viande, de sacs nouveaux pour l'infanterie, des Atlas, beaucoup de livres sur l'Allemagne, la collection des portraits des princes allemands en costume militaire, des photographies et, parmi elles, le portrait-carte de M. de Bismarck, portant au dos une dédicace toute dévouée. Quelle confusion et quel pandémonium ! Les rapports du colonel StofFel, les renseignements exacts sur les forces de la Confédération germanique étaient dédaignés, mis de côté. Au contraire, dans ce cabinet, la première place était faite aux inventions bizarres et aux rêveries. Sous un méchant tableau de Karl Muller, de Dusserldorf, représentant la Vierge , le buste en marbre de l'Impératrice occupait, à la droite de l'Empereur, l'intervalle placé entre les deux fenêtres, Çà et là quelques tableaux médiocres. Le cabinet tout entier sentait l'ennui.

On entrait, en sortant de là, dans une petite pièce,

défigurée aujourd'hui, lézardée, au terrain mouvant, et pleine alors de papiers, de notes, de documents relatifs à la Vie de César. La pièce était consacrée à ce seul ouvrage, et aussi aux demandes, aux pétitions particulières. Notes et réclamations prenaient place dans des casiers fermés en acajou qui occupaient, — le corps de casier réservé aux pétitions, demandes de bureaux de tabac, de décorations, de fauteuils au Sénat (et qu'il y en avait ! ) — la partie gauche, tandis que les casiers destinés à recevoir les communications relatives à la Vie de César étaient à droite, du côté du jardin.

Ce sontlàde petits détails archéologiques contemporains, si Ton peut dire, et que l'incendie du palais rend précieux. Que de choses dans ces derniers casiers I Le travail de Napoléon y était tout tracé, tout digéré.

Notes de M. Maury, de Mérimée, traductions de Pollîon, de Salluste, de Macrobe, brochures de savants de province, correspondance d'érudits allemands î C'était tout un monde.

Dans un angle de la pièce, deux peintures charmantes, dont la perte est malheureuse, un portrait de la reine Hortense à quinzeans, les yeux bleus, les cheveux blonds, d'un blond d'épi de blé, l'air doux, et un portrait du prince Eugène à dix-sept ans, les cheveux châtains, frisés et fins. Ces deux peintures étaient d'Isabey.

Qu'il est difficile de retrouver aujourd'hui, à travers les décombres, la place même, le plan de ces choses vivantes! On allait de cette dernière pièce, par un petit couloir, à un cabinet de toilette blanc, à fond d'or, qui était le cabinet de toilette de l'empereur Napoléon. 11 avait fait placer là des tableaux d'une valeur médiocre, mais auxquels il devait tenir beau* coup.

C'étaient des souvenirs de famille. L'un représentait Arenenberg; une méchante peinture dans le goût de Calame, un toit rouge, une tourelle, un coteau de ceux que Sainte-Beuve appelait les coteaux modérés, un rose horizon, un lac bleu, tout ce qui compose ces paysages suisses faits pour l'aquarelle. Pour L.-N. Bonaparte, les souvenirs d'enfance tenaient enfermés dans ce petit cadre! Que de rêves il avait bercés là, devant cet horizon ! — A côté, un tableau plus curieux représentait le Salon de la reine Hortense, à Rome, un soir de réception intime. La reine, en robe de soie verte, la jupe courte, le chapeau haut, telle que les femmes des gravures de mode en 1834, lui, le futur empereur, songeant, sous un abat-jour, les mains sur les genoux, dans une attitude lasse et rêveuse. A droite du tableau, debout, un officier anglais. Peut-être, plus d'une fois, même dans sa puissance, Louis-Napoléon a-t-il dû regretter ces soirées de Rome, si longues, si lentes, mais si

- i3 — pleines d'ambitions et d'espoir, ainsi passées de sa mère!

J'ai vu jadis, dans cette même pièce, un admirable portrait d'Eugène de Beauharnais en uniforme d'officier d'ordonnancé du général Hoche, blond, encore imberbe, le regard fier, rayonnant dç jeunesse, une sorte de Saint-Just soldat, le chapeau énorme avec les plumes tricolores, des ganfs noirs à crispins de cuir, un brassard tricolore au bras gauche et la main bravement appuyée sur le sabre. Ce portrait, un parfait chef-d'œuvre, était placé un peu au-dessus de la toilette de Napoléon. S'il n'a pas été transporté avant Tincendie au garde-meubles ou dans un musée, ce que j'ignore, c'est une perte que celle-là, même dans un aussi grand désastre. Une peinture historique, c'est une page d'histoire.

La chambre de Napoléon, grande, à tenture jaune, toute dorée, solennelle et triste, venait ensuite. C'est un amas de plâtras maintenant. Le lit à ornements dorés, en forme de casques, les rideaux brochés jaune, les portraits d'Hortense et de Joséphine, les bustes de marbre, les coffrets, les glaces, les sculptures, tout s'est effondré dans le brasier. La chambre était pleine de cigarettes, d'armes. De ce côté, à travers les amas de décombres, filtre, à cette heure, comme une odeur d'acide sulfhydrique qui soulève le cœur. Une vapeur chaude se dégage des gravats. C'est sans

doute de l'amas de soufre et des eaux sulfureuses de la salle de bains que cette senteur arrive. On n'a pas encore déblayé les pièces qui servaient de cabinet de travail à M. Conti, à M. Piétri, le secrétaire, et au général Frossard. Que de papiers précieux disparus, engloutis! Tous les rapports de l'Empire avec les associations ouvrières, coopératives ou internationales ont, par exemple, disparu. Il y avait là un point d'histoire contemporaine piquant, et plus que palpitant à traiter. L'Empire a tout fait pour séduire, par des promesses ou des croix, les ouvriers, et ces papiers montraient que beaucoup, même parmi les turbulents, n'étaient pas à l'abri de la séduction.

Et les félicitations de la province après le coup d'Etat, après le plébiscite, au moment de la guerre, et tant d'autres documents utiles à l'histoire de ces vingt dernières années! Une fiole de pétrole et rien ne reste plus.

Le cabinet du général Frossard, situé à l'extrémité des appartements, près du pavillon de Flore, était assez sévère, rempli d'armes de prix, de modèles dé fusils, de cartes, de dessins. On y avait remisé trois ou quatre étendards de la garde et des drapeaux mexicains qui ont dû être dévorés par les flammes.

Au-dessus de ce rez-de-chaussée où se trouvaient les appartements de l'empereur, étaient situés, donnant aussi sur le jardin, au premier étage, les appartements

- i5 — de l'impératrice. Il faut aujourd'hui y monter par une échelle. Les escaliers sont écroulés. Tout ce que l'art mondain avait de séductions et de grâce, il le prodigua dans la décoration de ces appartements féminins. Faustin Besson , Chaplin avaient voulu rivaliser avec Boucher et J.-B. Pierre. C'était coquet et parfumé, avec des tons doux, des glacis d'un vert tendre, d'un bleu timide, d'un rose thé. Aujourd'hui les planchers craquent, le ciel apparaît à travers les plafonds troués, les fenêtres s'ouvrent, sinistres, sur ce magnifique jardin toujours impassible et souriant, que la Convention habite le palais, que Louis-Philippe règne ou que les Bonaparte fuient. Les murailles, léchées par la flamme, laissent voir leurs peintures boursouflées et qui s'éraillent comme Técorce des platanes. Les ornements, fleurs ou. rinceaux dorés, tombent au moindre souffle sur l'armature de fer des parquets couverts de braise et de débris. Tout est fini/consumé, dévoré.

La pièce charmante où, dans des médaillons, souriaient, roses et élégantes comme des dessus de boîtes à bonbons, les types féminins de l'univers, espagnole, italienne, écossaise, chinoise, etc.; les meubles Louis XV, d'une élégance étonnante, ciselés, fouillés, avec des ornements de bronze adorables, perdus, brûlés! Le boudoir ressemble à un four à plâtre. Les peintures de Dubufe sont devenues fumée. Les chif-

- i6 fonniers de Trianon, où tant de chinoiseries, de coquetteries, d'ivoires, de bimbeloterie du Japon étaient entassés, où l'on voyait la plume d'aigle qui avait signé, après Sébastopol, le traité de Paris, — qui retrouverait cela parmi ces débris de toutes sortes et ces tas de pierres brisées?

Rien n'était plus curieux et plus caractéristique que la chambre même de l'impératrice, avec un confessionnal portatif ou plutôt ferré à la muraille et s'ouvrant comme un paravent, et la petite chapelle spéciale, blanche et dorée, avec prie-Dieu et vaste missel. A côté d'une armoire pleine de chapeaux élégants, paille de Florence à plumes mauves ou bleues, des cordons de dames nobles, des jarretières à devises espagnoles étaient entassés. L'une de ces devises, sur une jarretière rouge et jaune, disait, en deux versets castillans que je traduis mot à mot :

L'amour ouvre le secret , Mais ne sois pas indiscret.

Et que de reliques aussi! Reliques de la Sainte- Crèche de Bethléem, «r offertes à LL. MM. II. par les religieux de Terre-Sainte. » Image du Santo Bambino de l'Ara-Coeli à Rome, bénite sur la Sainte- Crèche de Bethléem. Reliques des os de sainte Eugénie, vierge et martyre. Reliques du cordon de saint François d'Assises, pierre du tombeau du

- i 7 - Christ. Le tout encadré, ou conservé en des sachets embaumés.

Dans la, bibliothèque , qui était considérable , des œuvres de piété à côté des œuvres de Proudhon que l'impératrice voulait essayer de comprendre, la collection des ouvrages relatifs à Marie-Antoinette/Lamartine et, complètes, les œuvres de Victor Hugo. Les poésies de Victor Hugo étaient même les seuls livres que l'impératrice eût, à la première page, sur le fauxtitre, signées de sa main et de son nom : Eugénie. J'ai vu là, s'il m'en souvient, un recueil manuscrit de contes assez badins, par le roi Louis de Hollande. Cela ressemble fort à des articles de la Vie parisienne, plus décolletés, mais écrits dans le style de Ducray Duménil ou de M me de Genlis. Ce recueil faisait une singulière figure entre Ylmitation et les livres de M me Swetchine.

Les appartements du prince impérial étaient parallèles à cettfr galerie de Diane où se donnaient les soupers, les nuits de fête. Oh sait que l'impératrice avait fait, pour le transport de ses robes, construire un chemin de fer. Les mets et les plats montaient aussi du fond des cuisines, dans le pavillon de Flore, par une sorte de chemin de fer aérien. De tout cela, que feste-t-il aujourd'hui ?

La salle des Maréchaux, où l'on causait, passait, intriguait, souriait, où circulaient sur la balustrade,

— i8 autour du lustre immense, les invités et les curieux; la galerie des fêtes, longue et superbe, avec ses peintures, ses statues, ses candélabres et ses torchères; la salle du trône tapissée de Gobelins, le salon de la Paix, la salle du conseil, majestueuse et sévère comm* un palais de Louis XIV, tout est détruit, effondré, méconnaissable. Cela est superbe, à coup sûr, dans sa dévastation. La flamme a donné aux dorures restées U je ne sais quel reflet bronzé qui s'harmonise avec la teinte rose ou sombre des murailles. On croirait, en traversant ces salles écroulées, en allant d'une aile à l'autre du palais, à travers ou sur les poutres qui chancellent, on croirait errer dans quelque ruine du temps passé, à travers Heidelberg incendié, ou plutôt, car cette dentelure en plein soleil pastiche noblement l'antiquité, on croirait visiter Pompéï, la désolée, blanche, droite et fière sous le ciel italien.

Que de pertes à la fois 1 Ces portraits de maréchaux, celui de Berthier, admirable comme le meilleur des portraits de David, les vases de Sèvres, les tentures, les quatre bustes d'empereurs de la décadence qui semblaient froncer le sourcil aux portes des salons du dernier empire, Othon, Néron, Tibère j Vespasien, debout sur leurs socles de marbre rouge, rien n'existe plus. Les torchères tordues pendent aux murailles'. Les déçoratipns, au xnçinçirç v? nt, tombent piteuse-

rowt. -

La chapelle n'est plus qu'un tombeau vide, dont les colonnes seules sont restées debout. Le théâtre a disparu. La place seule de la scène se dessine encore contre la muraille mise à nu. Tout ce qui fut le luxe et la beauté de ce palais, gît à terre, à l'état de fragments de verre, de porcelaine, de marbre ou de bronze que les photographes qui prennent les vues des ruines ou les curieux qui les visitent fouillent pour emporter un souvenir.

Et, comme une ironie, comme un défi à l'incendie, au milieu du palais ruiné, le grand escalier qui mène à la salle des fêtes reste encore intact, tel qu'autrefois, avec ses deux statues de marbre représentant des femmes assises et qui, songeuses, semblent les maîtresses pétrifiées de ce lieu calciné. Puis, à travers les brèches faites par le feu, l'odeur des orangers et des fleurs du jardin arrive, mêlant son parfum à cette odeur sinistre des ruines, odeur de brûlé, de plâtre, de pétrole, odeur de cadavre des monuments.

Ainsi devaient finir, dans un effondrement atroce, les Tuileries ! En quelques heures, cet amas de pierres devait être supprimé, effacé, défiguré tout au moins, par des criminels ! C'était le palais des rois, mais c'était aussi le palais du peuple. A l'endroit où est le théâtre» dans] la galerie des machines, la Convention avait wégé. On y avait applaudi. à Valuiy, à Jem«? mapei, à Fteury, Qn y délibérait sous les drapeau*

déchirés enlevés à l'Allemagne. Plus tard, durant le siège, les malades et les blessés avaient trouvé là un asile. Beaucopp y avaient rendu le dernier soupir, de ceux qui mouraient à Paris pour la France. Le palais était devenu une infirmerie. On ne devait s'en souvenir. Ils ont tout brûlé, tout ce qui avait vu la naissance d'un roi ou l'agonie des soldats et des braves.

En nous éloignant, nous regardons encore à nos pieds; dans l'amas de décombres, et comme par impossible, une vareuse de fédéré, brune, collet et pattes rouges, apparaît non consumée dans ce vaste incendie. Ne voit-on pas encore, au ministère des finances, un store de soie bleue, seul épargné dans ce grand brasier. La vareuse est jetée sur les plâtras. A la muraille, on peut déchiffrer encore des inscriptions laissées ici par les vainqueurs du 18 mars : Grande salle de danse du 6 e comp., 23 1* bat. de Belleville. Et à côté : Grande Saalj le io mai i8j i, donné par le citoyen Haufer^ tyrolien, caporal. Plus loin, dans un entassement bizarre de débris de sculptures, de tessons de vases du Japon ou de Sèvres, un bras de statue, pur et blanc comme un antique, avec des ondulations de cou de cygne, se montre, à demi brisé. En nous penchant, nous apercevons aussi des caractères tracés dans un fragment de marbre. C'est un débris de quelque frise ou de quelque médaillon tombé du palais. Quant à

l'inscription, elle est facile à lire, et elle est terrible ainsi lue, en un tel lieu» et sur un tel débris : Empire c'est. . .

Le reste est brisé. Mais la réalité achève la phrase. L'Empire, c'est la paix, dit le marbre. Et l'écho de ce lieu de mort semble répondre : V Empire, c'est la ruine.

ET LA COUR CHAPITRE I er

Pièces sur Napoléon I*\ — Son mariage. — Actes de naissance des frères de Napoléon 11U — Éducation des enfants. — Le roi Louis de Hollande. — Vile d'Elbe.

Parmi les pièces que conservait Napoléon III, beaucoup appartenaient à l'Histoire, aux Archives,

Tel est cet acte de mariage de Napoléon I er avec Joséphine.

Mairie du II e arrondissement

i°r mars 1796.

Du 19c jour du mois de ventôse, Tan IV de la République.

Page 1