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CHAPITRE VI

Les littérateurs et l'Empire. — La Vie de César. — Comment les Tuileries jugeaient VInstituU

L'Empire avait tout fait pour s'attacher les gens de plume. Il sentait bien que tout régime qui a contre lui la pensée est un régime condamné. Les ouvriers, c'est-à-dire le travail et le nombre, la littérature, c'est-à-dire l'intelligence et l'élite, étaient les constants objectifs de ses séductions et de ses espoirs.

Un rapporteur anonyme, dont les écrits, tracés d'une main qu'on croirait féminine, sont réellement spirituels et d'une extrême finesse, tenait au courant, par des détails piquants et des jugements assez vrais, l'Empereur sur ceux des journalistes qui se mettaient en vue et qu'on pouvait attirer avec un peu de miel.

Je me rappelle avoir lu un remarquable rapport sur les romans d'Erckmann-Chatrian. Certes, ce n'était pas ceuxlà que l'Empire pouvait espérer conquérir.

Dans un autre rapport cette personne dit :

L'opposition maintenant travaille par manœuvres. On voit que M. Thiers est dans l'armée active.

Et plus loin :

A propos de presse, on parlait, il y a quelque temps, dans un milieu littéraire, des articles de M. X... dans le Moniteur, On apprécie déjà depuis longtemps M. X... à sa valeur : un ambitieux qui a de l'esprit et qui manie

bien la langue Mais en parlant de ses volte-face

répétées, on disait : « Le gouvernement cueille ainsi dans les champs de l'opposition tous les pavots qui élèvent leurs têtes au-dessus des autres , puis les transplante dans ses propres champs. Le pavot est une plante qui ne se repique pas. Ceux-ci s'étiolent, pâlissent et s'éteignent. Barthélémy, le poète, n'a plus eu de talent le jour où le gouvernement de juillet lui a fait 6,000 livres de rente. — Comme on achetait une plume à bon marché, dans ce temps-là! — Donc, si l'Empire ne veut qu annihiler des ennemis , il a, raison; mais s'il veut faire des recrues , il a tort. »

Pourquoi? — Les convictions ne s'improvisent pas, et, dans le domaine des choses élevées, l'homme convaincu, seul, a la puissance de convaincre; dans le domaine des choses futiles, il faut un but au tireur qui veut faire mouche : le feuilletoniste qui n'a plus de but où lancer ses flèches barbelées devient vite incolore. On peut répondre que rien rie l'empêchçrait

- itî3 de se retourner contre ses anciens amis. Mais alors, quel pugilat ! Et il ne saurait convenir k un journal gouvernemental de lui donner asile.

D'ailleurs, il ne faudrait pas au gouvernement des hommes ayant trop d'ennemis. C'est une dot fâcheuse pour entrer en ménage, et tout transfuge a pour ennemis ceux qu'il a quittés. Mais si le gouvernement veut des plumes , ajoutait-on, que ne jette-t-il les yeux sur ceux de ses amis sincères qui ont du talent? Il y en a, pourtant.

Il y en avait, mais sous quelles fourches impériales et caudines il fallait passer pour plaire! Les courtisans mêmes étaient contraints â subir la censure. Plus d'un feuilleton agréable passait, avant de paraître, sous les yeux et sous le crayon rouge de l'Empereur. M. Grenier, nous l'avons vu, recevait tout tracés les articles de son journal le Dix Décembre. On se souvient dé la flatterie en vers de Théophile Gautier à V Impératrice :

Suave et pur jasmin de l'Espagne, Où se posa l'abeille d'or. . ,.

Eh bien! la pièce de vers avait été communiquée à T Impératrice avant d'être insérée au Moniteur , et un pudibond crayon rouge avait effacé les deux strophes relatives à la visite à Saint-Lazare, que nous reproduisons en italiques, et qui n'ont point paru lors de la publication du morceau :

Il est d'autres cités dolentes

Que d'autres Dante décriront; Les heures s'y traînent bien lentes, La faute a la neugeur au front.

Là gémissent les vierges folles Qui vont sans lampe dans la nuit ; Les paresseuses aux mains molles Que l'éclat d'un bijou séduit?

La coupable, presque novice, Trébuchée au chemin glissant , Et toutes celles que le vice Sur son char emporte en passant.

Sans craindre pour vos pieds la fange, Vous parcourez ces lieux maudits, Comme en enfer, un bel archange Qui descendrait du paradis.

Vous visitez dortoirs, chapelle, Et la cellule et râtelier, Allant où chacun vous appelle Et ne voulant rien oublier.

Si , dans la triste infirmerie, Au chevet où râle la mort , Vous trouvez une sœur qui prie :

L'innocence près du remord ,

- i65 - Vous ployez les genoux, et l'âme, Dont l'aile bat pour le départ, Croit voir resplendir Notre Dame A travers son vague regard

Théophile Gautier laissait faire, laissait couper. Et pourtant la Cour prenait, dans l'intimité, ses coudées franches avec la moralité dans l'art. Publiera-t-on jamais ce conte de Prosper Mérimée que j'ai feuilleté et qui chatouillait si doucement les curiosités égrillardes?

Est-il brûlé? Les papiers de Mérimée, rue de Lille, ont-ils été consumés aussi ? Michel Lévy, à qui toutes les œuvres de Mérimée appartiennent, a-t-il un double de ce récit?

11 s'appelait la Chambre bleue et il était dédié. à Madame de la Rhune (sans doute un pseudonyme de l'Impératrice), Biarritç, septembre 1866. En l'envoyant, Mérimée adressait cette lettre d'introduction :

Paris, 3o octobre 1866.

Madame,

Je mets aux pieds de Votre Majesté une méchante nouvelle, que j'ai eu l'honneur et l'audace de lui lire à Biarritz.

J'y joins un petit porte-timbre-poste, choisi par M. Panizzi,qui n'a pas exécuté mes intentions, et qui prétend n'avoir pu trouver autre chose; il a eu cependant la délicatesse de prendre du cuir vert, et de faire imprimer un E. Ce n'est point une bourse;

pour les charité» de Votre Majefté, il en faudrait faire une de la peau d'un éléphant.

Je pars poux Cannes, où, si Votre Majesté m'y autorise, je jetterai la première pierre de la villa qu'elle y doit bâtir.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profend respect, Madame,

De Votre Majesté, Le très humble serviteur et fidèle sujet,

P* Mérimée.

Je n'ai malheureusement point la copie de ce conte, et l'eussé-je que je ne pourrais la publier ici. H appartient à d'autres. Je ne me rappelle que la donnée ç% la signature. C'est une vulgaire aventure d'auberge, relevée par des détails erotiques : Un jeune homme en bonne fortune s'enferme avec une femme mariée dans une chambre d'auberge, la chambre bleue. Mais à côté, bruit, tumulte, querelles, impossibilité de songer aux amoureuses poésies. Que se passe-t-il à côté? Un large filet de sang filtre sous la porte de la chambre bleue. Sans doute un assassinat vient d'être commis dans la chambre contiguë. « Je suis compromise! je suis perdue! c'est le poids de mon adultère! » Le jeune homme tempête, car l'adultère n'est encore qu'en expectative et il grille. Il se rassure bientôt, le filet de sang est un filet de vin. On n'a, à côté, assassiné personne. C'est un Anglais tout simplement qui se grise avec du Porto et qui, ivre, a brisé sa bouteille et laissé couler le vin.

*— ib7 —

Le dénouement, tournant ainsi au bàdinage, a été conseillé à Mérimée par Emile Augier. Dans le principe, la Chamkre T>leue finissait tragiquement, comme la Venus d'Ille.

Le jour où Ton publiera cette nouvelle, on aura un Succès de librairie. C'est de la Vie parisienne qui aurait passé par l'Institut, du Marcelin ou du G. Droz académique.

Je n'en ai noté que des bribes.

Le début :

Un jeune homme se promenait d'un air agité dans le vestibule d'un chemin de fer. Il avait des lunettes bleues, et quoiqu'il ne fût pas enrhumé il portait sans cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche il tenait un petit sac noir qui contenait, comme je l'ai appris plus tard , une robe de chambre de soie et un pantalon turc. De temps en temps il allait à la porte d'entrée, regardait dans la rue, puis tirait sa montre et consultait le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une heure, mais il y a des gens qui craignent toujours d'être en retard. Le train n'était pas de ceux que prennent

A propos de son héroïne, Mérimée disait :

La jeune femme voulait brûler dans la cheminée la mule bleue, mais Léon la ramassa, et après l'avoir essuyée à la descente du lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut surpris de trouver qu'elle sentait la vanille; son amie avait pour parfum le bouquet de l'impératrice Eugénie.

— *68 — Enfin la signature :

Composé et écrit par P. Mérimée, fou de S. M. l'Impératrice.

L'Empereur s'était fait communiquer quelques extraits des menaçants Mémoires de Talleyrand.

En voici un fragment :

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