‹ L'empire, les Bonaparte & la courChapitre 39 sur 59 · KJ2 — CE QUE DOIT PENSER CENDRILLON · texte numérisé non relu

KJ2 — CE QUE DOIT PENSER CENDRILLON

Je viens de recevoir une lettre que je m'empresse de communiquer :

Monsieur, Je suis le plus infortuné des ânes; hier encore j'étais le plus heureux, le plus fier et le moins bâté des quadrupèdes. — Hélas ! trois fois hélas ! pourquoi ma maîtresse est-elle venue à la ferme, pourquoi a-t-on acheté cette affreuse bourrique qui, aujourd'hui, m'enlève la faveur? — Une de mes tantes avait bien raison de dire que tout n'est pas chardon dans la vie! Je vois encore ma maîtresse entrer dans notre salle à manger : — Cendrillon ! où est mon amour de Cendrillon? — Cendrillon, mon chéri, où es-tu? — Cendrillon ! — Cendrillon ! — Le fermier me désigne. — Je dresse vers mon auguste maîtresse des oreilles reconnaissantes; — je la regarde tendrement; — foin de mes avances, on ne fait plus attention à moi. — Non, dit ma maîtresse, ce n'est pas possible, voici Cendrillon, et elle désignait la bourrique. — Je pâlis de colère. — Non, madame, Votre Majesté se trompe, nous avons acheté cet ânon il y a deux jours. — 11 est bien plus joli que Cendrillon, l'amour d'âne — est-il assez joli? — quel bijou î — Il y avait du monde avec ma maîtresse. — Une vache suisse, ma voisine, m'a dit qu'on appelait cela « la suite. » Eh bien! je l'avoue franchement, la suite m'a fait de la peine ; à chaque parole

de mon auguste maîtresse ils s'exclamaient, trouvaient mon collègue spirituel, bien fait, charmant. — Il y avait des dames, elles étaient jolies; ma véracité d'âne me force d'en convenir, mais, mon Dieu ! qu'elles étaient désagréables. — Mon amie, la vache suisse, m'a dit depuis qu'elles étaient toutes comme cela dans les cours, que c'était pour éloigner les gens qui demandent toujours des places. — Les hommes étaient plus justes ; cependant il y en a deux qui m'ont déplu, un grand jeune, — pas distingué du tout , forme de guérite réparée, moustache en pointe, avançant toujours le ventre comme si on allait y placer une grosse caisse. Quand ma gracieuse maîtresse disait : Il est charmant! — lui de dire : On en mangerait. — Un autre

— grand sec, une espèce de parapluie fermé avec des favoris près du manche, de s'écrier d'une voix de stentor : — Oui, avec beaucoup de sauce. — Ahl par mes ancêtres, les hommes sont bien plats; — la vue d'un équarisseur m'aurait fait moins de mal. Cela m'a fait penser que s'il n'y a pas d'hommes parmi les ânes, -L il y a beaucoup d'ânes parmi les hommes. — Je l'avoue, monsieur, la jalousie me tue. Que ne m'a-t-on laissé à ma blanchisseuse, — à ma charrette ?

— Tout à l'heure je vous parlais de mes ancêtres. — Oui, monsieur, ma famille est ancienne — illustre, je puis le dire. — Je descends en droite ligne de l'âne de saint Louis par les ânesses. Un de mes ancêtres a porté longtemps des reliques ; d'un caractère difficile, ombrageux, il les a jetées un jour dans un bourbier, —

de là, rancune du* clergé; c'est ce qui a perdu mon illustre famille. — Je ne fais pas état de tout cela, monsieur, je sais trop bien que ce qui fait l'âne, c'est son mérite personnel.

Soyez assuré, monsieur, que malgré votre inexpérience, je me ferai toujours bâter par vous avec un sensible plaisir.

Assuré, monsieur, que vous prendrez intérêt à ma triste position et que vous voudrez bien intercéder pour moi auprès de mon auguste maîtresse, je m'engage à braire pour vous jusqu'à la fin de mes jours.

Je vous salue, en abaissant jusqu'à terre mes deux oreilles.

Cendrillon.

Mettons, sur la même étagère que cette plaisanterie, cette facture de Babin :

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