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LETTRE DU ROI LOUIS A SA FEMME

Rome, 14 septembre 1 8 16.

A la princesse Hortense.

Madame,

Toute la France sait que notre mariage a été contracté malgré nous par des raisons politiques, par la ferme et irrésistible volonté de mon frère et par le peu d'espérance que votre mère avait d'avoir des enfants.

Quoique beaucoup de personnes de votre connaissance et de votre société soyent mortes, cependant il en existe encore qui peuvent témoigner que le consentement que nous fûmes obligés de donner n'a jamais été libre, soit de mon côté, soit du vôtre, et que nous avons été tous les deux également victimes d'une injuste et fausse politique. On sait que j'aimais votre cousine Emilie, depuis madame de la Valette, bien avant mon départ pour l'Egypte en 1798, et que par cette raison, dès lors même, je refusai les propositions de votre mère pour votre union avec nioi.

En 1799, j'avais obstinément refusé de nouveau votre main , quand je demandai et obtins, par les soins de feu le maréchal Berthier, la permission d'aller

en Prusse; j'espérais que vous épouseriez, pendant ce temps, le général Duroc qui vous recherchait.

A mon retour, vous n'étiez pas encore mariée ; mais je trouvai moyen de m'absenter encore, ayant réussi à faire comprendre mon régiment dans l'armée du général Leclercq, mon beau-frère, qui marchait en Portugal. Ce deuxième voyage avait, de ma part, le même but et la même espérance. Avant de m'éloigner alors de Paris, je devais prendre congé de mon frère et de votre maman ; je me rendis à la Malmaison, où ils se trouvaient alors, j'y fus retenu, malgré moi, près de quinze jours ; quoique mon régiment s'avançât de de plus en plus vers l'Espagne, votre maman, mon frère et même ma sœur Caroline me pressaient pour ce mariage que je refusai obstinément; finalement, je partis de la Malmaison sans congé; dans la nuit, et rejoignis mon régiment à Bordeaux.

Quelques mois après, la paix d'Amiens arriva; mon régiment, de retour d'Espagne, reçut Tordre de revenir à Paris. Je m'arrêtai à Barèges et de là j'écrivis à ma sœur Elisa pour savoir si je pouvais aller à Paris sans craindre d'être pressé encore pour le mariage projeté. Elle me rassura entièrement en ajoutant que vous étiez promise à l'un des deux généraux Moreau ou Macdonald qui vous avaient également demandée.

Je revins donc à Paris; rien ne me paraissait plus impossible que notre union. Cependant, peu de mois après, je fus marié avec vous : c'était le 2 janvier 1802!!!

Le contrat, le mariage civil, le mariage religieux se suivirent immédiatement dans la même soirée. Je me souviens que, pendant la bénédiction, je vous donnai et vous reçûtes la bague d'alliance longuement, avec effort et en tremblant.

Nous fûmes conduits à la chambre nuptiale par votr* mère et mon frère; le mariage fut consommé pendant le mois que nous demeurâmes ensemble. Cependant que dé larmes, de plaintes, de tristesse signalèrent cette époque 1 et tous les jours que nous fûmes contraints de vivre ensemble depuis ! ) Tous ceux qui vous approchèrent, et Ton peut même dire la majeure ^ partie du public de Paris savent que nous fûmes con-

duits à cet acte par force. L'impérieuse et irrésistible

volonté de mon frère, du chef du Gouvernement et de ma, famille me mettait, depuis longues années, dans la pénible situation .de devoir obéir à la fin ou bien m'expatrier et me mettre par là en état de guerre avec la France et ma famille, et me ranger ainsi parmi les émigrés, ce que je craignais plus que la mort.

Depuis lors, plus de quatorze ans se sont écoulés et nous n'avons jamais été une seule fois d'accord!

Dans une période de tems si considérable, nous avons à peine vécu trois mois et demi en époux et toujours avec des marques irrécusables d'aversion un du moins d'éloignement! Les trois mois furent partagés en trois époques, non-seulement fort tourtes, mais encore séparées par plusieurs années entières. La première dura à peu près un mois, c'est-à-dire jusqu'à ce

que vous ayez eu des signes de grossesse. Je vous quittai pour me rendre à ma petite terre de Bâillon, près de Chantilly, et ensuite à Barèges. Je fus rappelé plusieurs mois après à l'époque de la naissance de notre premier enfant. Nous habitâmes tout l'hiver sous le même toit, mais â des étages différents) et constamment séparés de corps.

La deuxième fois où nous vécûmes conjugalement fut , après deux ans, à Compiègne, où nous restâmes environ deux mois et, enfin, à Toulouse, en 1807, depuis le 12 du mois d'août que vous vîntes me trouver de Ca ut rets (sic) jusqu'à notre arrivée à Saint* Cloud, vers la fin dudit mois.

Pendant ces trois périodes, quoiqu'elles ayent donné naissance à trois enfants, cependant tout Paris et on peut dire toute la France ont pu être témoins de notre éloignement réciproque, même en présence de votre maman et de mon frère.

Jamais nous n'avons vécu conjugalement ensemble en Hollande, parce que nous étions plus libres.

Voici plus de neuf ans passés depuis notre dernière réunion de quinze jours.

Nous n'avons cessé, avant comme après cette der* nière époque, de réclamer, moi ma liberté entière mais légitime, c'est-à-dire par l'autorité de l'église, vous la sépatatioti.

Voilà, Madame, les faits sur lesquels j'ai basé ttiâ demande de nullité de mariage. Je vous prie de ne point y opposer et d'éviter le grand scandale qui résul-

( terait d'une contestation entre nous. Je vous instruis

de mes principaux motifs, afin que vouç sachiez que je n'allègue rien qui puisse vous blesser.

Si nous pouvons nous obtenir notre liberté, nous cesserons, enfin, d'être si malheureux et nous serons moins ennemis que nous ne l'avons jamais été. Nos enfants n'en souffriront pas; nés durant un mariage, ils sont étrangers à tout ce qui a rapport aux causes et

• aux circonstances. J'aurai pour eux les soins et les

"i sentiments que j'ai toujours eus.

Remarquez, je vous prie, que l'effet de cette libérait tion ne sera ni aussi scandaleuse, ni aussi pénible que ï( la situation dans laquelle nous avons toujours été et sommes encore l'un envers l'autre. Au contraire, la connaissance que le Saint-Siège aura de la vérité, fera

| disparaître, aux yeux du monde et de l'histoire, tout

I # ce que Panimosité, la calomnie et l'inimitié ont pu y

ajouter.

i Enfin, Madame, si d'un côté vous et moi avons fait

envers nos enfants tout ce que l'amour et le devoir prescrivaient, n'est-il pas- temps, lorsque notre carrière

j est si avancée, de trouver enfin l'indépendance légi-

time à laquelle tout honnête homme a droit et cette

| position naturelle et sûre que, pour moi, je ne puis

trouver que dans la fin d'un nœud aussi malheureux que blessant pour notre repos, notre bien-être et, j'oserais dire encore, notre réputation et notre conscience.

Croyez, Madame, qu'aussitôt que je cesserai de sen-

tir un poids insupportable, je l'oublierai entièrement. Je prendrai un vif intérêt à vous à qui m'attachera notre communauté d'infortune.

Je n'ai poiot hésité d'avancer que nous avons été contraints par toute sorte de voye, puisque, quelque tort que cela puisse faire à nos caractères, cette contrainte de la part des parents n'est que trop commune, surtout, quand ils sont, comme les nôtres étaient, et souverains et tuteurs. Mais, quant à vous, il n'y a rien dans mes dépositions qui doive vous offenser.

J'attends avec impatience votre réponse ; je serai moins malheureux, après une si longue souffrance, si je puis cesser d'en voir en vous la cause innocente peut-être, mais permanente, et si je puis espérer que l'époque de ma délivrance pourrait être encore celle d'une grande amélioration dans notre état, dans notre tranquillité et, si j'ose le dire, même dans la réputation de tous deux.

Nos affaires d'intérêt seront faciles à régler après cela.

Ce roi Louis, type d'honnête homme, à l'esprit étroit, méticuleux, mais probe, ordonné dans sa vie comme un employé de ministère, exact, attentif, laborieux, intelligence cultivée, aux instincts littéraires, goûtant ce qui était bien, mais incapable de produire, médiocre dans les

écrits tombés de sa plume, apparaît sympathique et malheureux dans sa correspondance.

Avant d'être souverain, c'est un lettré. Il a laissé des

vers et des romans, un entre autres, les Hollandais, où le

; héros, d'humeur ossianique, est un hollandais, pétri de

i - perfections comme un anglais de M me de Staël ou de Jean-

«" i Jacques. A chaque page, dans sa correspondance, le cri-

I tique, le littérateur perce à travers le politique. Il écrit,

t le 29 thermidor an X , à propos de Chateaubriand : « Le

J » Génie du Christianisme est l'œuvre d'un enthousiaste

J » ou à!un génie non croyant, et lorsque je lis qu'il a été

» incrédule, j'ai peine à me persuader qu'il ne s'en sou-

» vienne pas. » Cela est joli, et fin. Lui est croyant et le

sera toujours.

Un des caractères distinctifs de Louis, c'est, je le répète, Tordre. Étant roi, il réglait ainsi ses journées :

17 novembre 1809.

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