‹ L'empire libéralChapitre 37 sur 99 · Né le 11 juin · texte numérisé non relu

Né le 11 juin

Non. — Alors prenez-y garde, jeune homme, car ce que vous allez faire est d'une extrême gravité ». Le jeune officier se trouble^ hésite, puis déclare quMI va se munir d*un ordre écrit. Les députés, profilant de ce répit, traversent tranquillement deux par deux les soldats laissés dans la cour et se rendent à la mairie du dixième arrondissement. Lorsque l'officier revint avec son ordre écrit , il ne restait plus qu'une vingtaine de personnes parmi lesquelles Broglie, Tocqueville, Odilon Barrot. « Mais, dit encore Daru, vous avez Tordre écrit d'arrêter un rassemblement de députés : il n'y a plus de rassemblement de députés chez moi, les personnes qui m'entourent sont des amis personnels. — Alors ! dit l'officier, que ces messieurs se retirent. — Et moi qu'en faites vous? — Vous resterez prisonnier chez vous. » Au bout de quelques heures, les soldats disposés dans la cour se retirèrent sans même prévenir leur captif, et Daru put sortir librement et apprendre que ses collègues avaient été saisis à la mairie et conduits à la caserne du quai d Orsay. Il y accourt, sollicite d'être arrêté. Le colonel refuse de le recevoir. Il insiste ; le colonel s'en défait en ordonnant à deux soldats de le reconduire dans sa demeure. Pendant les prospérités du second Ëmpire, Daru resta à l'écart, étroitement uni, dans les souvenirs et dans les colères, à Tocqueville et Dufaure. Cette attitude lui valut, en 1860, d'entrer à l'Académie des Sciences morales et politiques, et d être, en 1869, dans la Manche, le

candidat de l'Union libérale. Sa candidature fut

combattue avec acharnement; le préfet justifia ses violences en se retranchant derrière des ordres directs de rËmpereur. Quoi qu'il en soit^ lorsqu'il s'agit de constituer le ministère libéral, c'est TEmpereur lui-même qui me Tayaitindiqué. Daru était certainement incapable d'une arrièrepensée équivoque, mais il vivait dans un monde ultra-orléaniste hostile, dont, sans s'en douter, il subissait l'influence. Et cela se traduisait par une inquiétude toujours en éveil vis-à-vis du souverain. De taille moyenne, la tète ronde, les cheveux blancs plaqués sur les tempes, une petite moustache sur la lèvre et une barbiche au menton, raide dans sa tenue comme un ancien officier, Daru avait dans son aspect quelque chose de militaire, de solennel ou |>lutôt d'important. A l'user on le trouvait bonhomme, afl'uble, d'une bienveillante courtoisie. Il avait de la culture, pas assez pour se préserver de Tinfatuation entêtée des esprits courts. Il en était resté au parlementarisme bourgeois de 1830; les anathèmes du Syllabus ne Favaient pas dépris du catholicisme libéral. Dirais-je qu'il était sûr? Je ne voudrais pas dire non^ n'ose pas dire oui : en eflet il avait une mémoire sujette aux éclipses, et, n'ayant aucune intention d'altérer la vérité, il lui arrivait de l'arranger à sa faron, sans en avoir conscience. Ses vieux amis le savaient et en plaisantaient.

Bullel élail lils d'un ancien colonel de TEm-

LA FORMATION DU MINISTÈRE DU 8 JANVIER, m

pire^ D'abord avocat à Mirecourt, puis député à

la Constituante et ù lii Législative, inilié très jeune au maniement des afTaires publiques^ il avait donné déjà deux fois sa démission (le lîiuiistre, en 1849 avec Odilon Barrot, en 1851 avec Léon Faucher. Dans les deux occasions son motif était le même : la défense des prérogatives parlementaires contre ce qni paraissait une entreprise du pouvoir exécutif^ et, dans les deux occasions, il avait donné à sa résistance un air de farouche résolution, dont l'Ëmpereur avait conservé un fâcheux souvenir, n poussait jusqu'au fétichisme le culte du système parlemenUire, sans toutefois l'identifier avec la dynastie d'Orléans. De quelque main qu'il lui fût donné, il était disposé à le prendre. Joignez à cela une haine vigoureuse de la démagogie, un goût plutôt médiocre pour la démocratie, un dévouement passionné au principe catholiqueet vous aurez tout Tespritde riioinme. Le défaut de cet esprit était de se complaire aux détails, d'être frappé par ce qui divisait, plu& que par ce qui rapprochait, de creuser les petites séparations^ jusqu'à en faire de larges fossés, de manquer de synthèse, par conséquent de compréhension souple. Mais dans sa nature morale, jamais de défaillance. 11 n admettait aucun compromis avec ce qui était le devoir : de là le caractère irrité de sa résistiince contre ce qui lui paraissait incorrect, quoiqu'il fût

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