LA PRUSSE. — LES ÉTATS DU SUD. — SUITE DU COMPLOT HOHENZOLLERN
A son retour en Espagne, Prim s'était trouvé aux prises avec une taiulidalure plus turbulente que celle d'aucun prince : la candidature de la République. Les républicains, grisés par leurs criailleries, se crurent en état d'enlever le pouvoir de force. Us firent des levées d'armes à Barcelone, Saragosse, Valence. Mais en Espagne, tant que Tarmée ne se mêle pas aux insurrections, elles n'ont point de chances de succès. Or l'armée et ses chefs détestaient la République. Serraiio, enclin aux condescendances, n'en avait aucune pour elle, et Prim n'entendait pas être supplanté par la rue. Des mesures énergiques furent prises, les garanties constitutionnelles suspendues (5 octobre), Tordre rétabli facilement, l'impuissance du parti républicain mise hors de doute. La monarchie resta définitivement dans le fait^ comme eiie Tétait déjà dans le droit, la condition fondamentale de Tordre
BILAN EXTÉRIEUR
futur, et la recherche d'un roi redevint la préoccupation instante.
A la suite d'un nouyeau refus de Don FeruaDilo, Prim eût voulu attendre, disant que la désignation du roi n'était pas urgente, que ce qui importait, c'était le rétablissement de Tordre public et qu'on n'en était pas encore là. Les Unionistes, plus pressés, voulurent lui forcer la main et l'obliger à choisir un roi sans retard, présumant qu'aucune nouvelle candidature ne se produirait et que celle de Montpensier s'imposerait. Un des arguments contre ce candidat était que, nonobstant son indifférence officielle, l'Empereur en éprouverait une vive contrariété et lui créerait des embarras. « Quelle erreur ! répondaient les Unionistes, l'Empereur réfléchira et se convaincra qu'il n'a qu'à gagner au succès de cette combinaison. Ses ennemis sont surtout les Orléanistes; or, l'Angleterre, qui n'admettra jamais que les deux trônes soient réunis dans la même famille, ne permettra pas, si un Montpensier règne en Espagne, qu'un autre d'Orléans devienne roi de France^ et elle emploiera, au profit de l'Empereur, toute son influence à l'en empêcher. »
Serrano n'eût pas mieux demandé que de seconder les désirs de ses amis. Mais il eût fallu rompre avec Prim. « Je voudrais, Ini disait Prim, éviter de blesser le duc de Montpensier, on ne peut cependant songer à sa candidature. Les uns n'en veulent pas, parce qu'il est Françaisi les autres, parce qu'il est fiourbon, marié
Oigitized
à une sœur de lu Reine, les auUcs encore à cause des diflicultés à prévoir avec la France. Enfin, pour une raison ou pour une autre, le fait est qu'on n'en veut pas. »Pour échapper à Tobsession des Unionistes et déjouer leurs calculs^ Prim crut qu'il fallait chercher de nouveau ailleurs. Salazar, malgré sa déconvenue récente, ne désespérait pas de faire revenir les HobenzoUern sur leur refus et chauffait le feu en leur faveur. 11 publia une brochure où il célébra la personne, les origines, les alliances du prince Léopold (25 octobre). Mais son action ne pouvait avoir d'el'licacité qu'avec le concours de Prim, et ce concours n'eût certainement pas fait défaut, si^ comme l'a dit faussement le maréchal Randon, TEuipereur lui avait dit de prendre le prince Léopold allié à sa famille. Prim, au contraire, sachant que PEmpereur ne supporterait pas cette candidature, ramenait ses regards vers l'Italie où il était certaui de rencontrer la bienveillance impériale. Â défaut du prince Amédée et du prince de Carignan, nullement disposés à courir l'aventure, il eut Tidée bizarre de de* mander à Victor-Emmanuel son neveu, le fils de son frère, le prince Thtmias, duc de Gênes» jeune homme âgé de seize ans qui achevait son éducation à Londres.
Les Unionistes se prononcèrent contre ce choix : on leur proposait un enfant encore au collège, alors que la main la plus vigoureuse suffirait à peine à dominer la situation! Quel titre avait-il? où était sa victoire de Lodi? où
BILAN EXT£ai£UE.
son pont d'Arcole? Est-ce un étranger sans prestige et à peine sorti du berceau qu'on prétend proposer à la fière nation espagnole ? — Prim ne tenant nul compte de cette opposition, les Unionistes du Cabinet Topete et ses amis se re* tirèrent (6 novembre 1869). Prim ne cacha pas sa joie de cette délivrance. Il n'avait ])hLs à compter qu'avec la résistance de Serrano, et celui-ci, convaincu à son tour de Timpossibilité de Montpensier, consentit ii la tentative adfuès du prince liiumas.
Néanmoins, avant de se lancer à fond, Prim chercha a être fixé sur la pensée de l'Empereur. Mercier, avec qui il vivait de plus en plus en familiarité, interrogea confidentiellement La Tour d'Auvergne. Le ministre rtpuinlit : «Mou cher amiy deux mots seulement pour vous re* mercier de vos lettres, et pour vous dire que TEmperenr, à qui j'ai cm devoir soumettre celle du 6y me charge de vous répéter qu'il est prêt, ainsi qu'il Ta toujours déclaré, à reconnaître le souverain qui serait légalemenl élu au tronc d'Espagne, et que la candidature du duc de Gènes ne peut qu'avoir toutes ses sympathies. — Cela ne change rien d'ailleurs et ne doiti iun changer à l'attitude de réserve bienveillante que vous avez si sagement adoptée. »
Prim, ainsi rassuré, chargea le marquis de Montenar de suivre la négociation à Florence. Victor-Emmanuel donna son consentement de chel de famille et s'engagea à obtenir celui de la Duchesse Mère. Le ministre espagnol alla à Lon-
T* XIL 16
DigitizcHJ
218 L EMriRfc: LliitUAL. •
dres disposer lo jfMine duc a se souiarttre aux ordres de son Hoi, de son oncle, de son tuteur. Mais sa mère, obsédée par le souvenir de Maximilieu, fuyait drjà son fils fusillé ou assassiné. Beust, de passage en Italie, ne réussil pas à sur* monter ses anxiétés, et le mari mor^^anatique de la iKiihesbe, Hapallu, courut â Loii(lr<'> puur ramener le prince au sentiment maternel.
Eu Huï5>it' b étail produit dans nuire ambassade un mouvement sensationnel, Tenvoi a Pétersbouri? du grand écuyer deTEmpereur, le général Flt'ury, à la place de Talleyrand nommé sénateur. Un ambassadeur n'exerce de l'action à Pétersbourg (|ue s'il porte Tépaulelte et monte à cheval, aillai seulement il a des facilités d'aborder le Tsar et de l'entretenir. Et ce fut le motif pour lequel l'Empereur, qui tenait a couLre-balancer eu Hussie Tinfluence de la Prusse, avait choisi un général comme son représentant. Fleury soutenait auprès de l'Empereur le mouvement libéral, et les adversaires de ce mouvement poussaient à sa nomination à l'étranger, qui les débarrassait d'un adversaire redoutable. Seulejuent ils eussent voulu que cette ambassade fût une diminution et non un accroissement. Sous prétexte de cumul, ils insinuèrent à l'Empereur qu'en l'envoyant en Russie il devait lui retirer ses fonctions de
BILAN EXTÉRIEUR
grand écuyer. Fleury fit remarquer qu'à renvoyer ainsi, mieux valait le garder : il n'aurait
de force à Pélersbour^^ qur si, au lieu d'y être jeté en disgrâce, il arrivait comme le représentant direct et personnel du souverain. « L'Empereur fie lUissic, ajouia-t-il liiieiiKMit, lu^ saurait voir avec plaisir qu un considérât sa Cour comme un lieu d'exil. » Napoléon comprit et son ambassadeur conserva su silualiou auprès de sa personne.
Le fait produisit de l'émotion dans les États du Sud el surtout en Pruhse. Précisément parce ,que Fleury conservait sa situation personnelle à la Cour, on en conclut que son ambassade avait une importance exceptionnelle, et on attendit» à Berlin avec crainte, à Pétersbourg avec curiosité, ce qu'il allait proposer. On eût été rassuré là et désenchanlé ici, si l'ou avait connu ses instructions : elles étaient la reproduction de la politique équivoque qui maintenait ouvert le casi^s ùelli, sans conclure à la guerre, et impliquait une velléité de troubler la paix tout en affirmant la volonté de l'affermir. En dehors de 1 assurance que le généra .devait donner au Tsar du désir de resserrer les .liens entre les deux souverains, elles ne contenaient de |)récis cjue les deux rengaines, devenues fatigantes à force d'être répétées, du Sleswig et des États du Sud. Le général devait exprimer les regrets qu on éprouvait à Paris de ce que le Cabinet de Berlin n'exécutât pas le traité de Prague, en ce qui concernait le Dane-
DigitizcHJ
L'EMP1R£ UBERAJU.
mark; il devait aussi représenter combien, dans rintérét de la paix, il serait nécessaire de
maintenir le si/ffn quo créé par ce traité, en représentant le danger que fait courir en Europe l*idée germanique, qui doit naturellement en- ^rlober dans sa sphère d^aetion tons les pays parlant allemand, depuis la Gourlande jusqu'à l'Alsace.
Sans duule les soudrances des Danois et l'indépendance des États du Sud intéressaient le cœur du Tsar. Mais sa véritable passion était en Orient. 11 était mécontent de 1 affectation bruyante avec laquelle, soutenue par la France, rAutriche contrariait partout Faction de ses agents et semblait le narguer. Gortchacow et lui s'en étaient plaints souvent à Paris. Si donc •on souhaitait oÂTrir à la Russie quelque chose ^ui lui fût agréable et elTaçàt les tristes souvenirs de TËxposition de 1867, c'est sur ce point •qu'il fallait apporter des satisfactions et des promesses. Or, il n*y avait rien de pareil dans les instructions de Fleury. Elles contenaient une interroi^ation à poser sur la inaniri-e dont la llussie envisageait l'avenir de la Turquie -et dont elle voudrait qu après un bouleversement gihiéral les pays de TOrient fussent constitués. Elles indiquaient que le mo\cn de détourner l'Autriche de l'Orient et de la Pologne serait de seernidei' sa prépondérance sur le Sud de rAUemagne. <c L'Autriche conservant ses provinces allemandes et acquérant de nouveau «ne intluencc sur l'Allemagne du Sud, c'est la
BILAN BXTËRIBUR.
question de Pologne enterrée. L'Autriche, au
contraire, refoulée vers TOrient et embrassant les passions des Hongrois, c'est la résurrection de ridée polonaise. » C'est en ouvrant cette perspective qu on espérait détacher la Russie de la Prusse.
Le nouvel ambassadeur fut reçu avec un empressement marqué. Immédiatement après les premiers compliments, il entama, soit avec le Tsar, soit avec Gorlcliacow, le sujet du Sleswig. Depuis un an personne ne s en occupait plus. La difliculté portait principalement sur les engagements que la Prusse voulait imposer au Danemark, en faveur des Allemands c nclavés dans les districts revendiqués [>ar lui, et sur la situation des Danois des iHichés devenue plus cruelle sous la domination prussienne que ne Pavait été celle des Allemands sous les Danois, a Leur cri de détresse, écrivait un journaliste de Copenhague, fait frémir la ualiun de colère. N'est-il aucun droit des gens, aucune police en Europe? » l.c Cabinet de Copenhague s'était montré disposé à accorder certaines garanties au profit des habitants allemands du Nord-Sleswig la condition que la fronlicre serait déterminée d'une manière conforme aux vœux des populations' danoises, et pourrait constituer ainsi le gaged iiiu' réconciliation sérieuse entre les deux pays limitrophes. Du mo« ment que cette condition n'était pas acceptée par le Cabinet de Berlin, le gou\ernement danois n'avait pas cru pouvoir maintenir son
T. Xil. 10.
Digitiztxi by
282 L'EMPlkE LIBÉRAL.
offre de garanties, et c'est par cette déclaration que s'étaient terminés les derniers pourparlers.
Le général Fleury^ dès sa première audience, demanda chaleureusement au Tsar d'exercer une pression de famille sur sou oncle qui, d'après Bismarck, était le principal obstacle à rexécutioii du traité de Prague. Le Tsar se montra tout disposé à cette démarche, et promit qu'il allait suivre de très près cette affaire et en faire l'objet d'une négociation secrète avec le Roi : bien que les liens de famille ne fussent pas d'un grand poids dans la politique» il plaiderait la cause (hi père de sa belle-fille. Mais il sortit vite de la question et laissa voir que sa principale préoccupation était TOrient, dont Fleury ne lui disait rien. Il critiqua l'Autriche, ne comprenant pas pourquoi Fnançois-Joseph était allé à Constantinople d'où <c il reviendrait plus oriental que jamais ». Et il ajoutait : <t Beust ne sera jamais qu'un brouillon. »
Alexandre écrivit, en effet, une lettre pressante à son oncle, etFleurv raconta la démarche à l'ambassadeur prussien Heuss, qui, on le suppose, ne garda pas la confidence pour lui. Elle courut aussitôt à travers les chancelleries. Les Danois s'en émurent, demandèrent à être mêlés à la négociation. Bismarck interrogea Benedetti. Celui-ci, bien aise de ne pas être agréable à Fleury, l'adversaire de ses patrons Boulier et La Valette, railla la démarche « compromettante qui réveillait une question assoupie, et qui ne pouvait avoir aucun résultat x> . La Tour
BILAN EXTÉRIEUR
d'Auvergne, ne se souciant pas de rallumer le feu couvert de cendre, recommanda à Fleury le calme, la réserve. Quelques jours après, le Tsar appi il ù notre amlmssadeur qu'il avait reçu la réponse de son oncle. Elle était évasive : « Je réfléchirai mûrement, sur l'objet de ces conseils et de ces observations. »> 11 en reconnaissait rimportance, mais ne pouvait prendre un parti définitif. — Il fallut donc parler d'un autre sujet. L occasion ne manquait pas. Le Tsar se montrait gracieux, emmenait sans cesse Fleury à ses chasses à l'ours, et le faisait voyager côte à cote dans le traîneau à une place. Plus la facilité de parler à cœur ouvert était offerte, plus le Tsar s'étonnait que notre ambassadeur en profitât si peu, et ne sût jouer que le rôle d'ua diplomate transi. De quoi le général aurait-il parlé? On ne savait pas à Paris, ce qu'on voulait. Comment aurait-il j>u le dire au Tsar ? Cependant un peu aveuglé de ses succès personnels, il croyait Tamitié russe regagnée et en persuadait TEmpereur. Mais uu événement imprévu vint le tirer de sa confiance diplomatique.
A l'anniversaire du centenaire de Tinstitution de l'ordre militaire de Saint-Georges, le
Tsar en conféra la première classe au roi Guillaume. « Acceptez-la, lui télégraphia-t-il, comme une nouvelle preuve de l'amitié qui nous unit; amitié fondre sur les souvenirs de eelte année à Jamais mémo/aùief où nos winèes réu-nies combattaient jmur une came sainte qui nous
Dig,
ptait commufir^. » La distinction accordée an lioi était, en etiet, unique» personne ne lavait obtenue ; le Tsar lui-même ne portait le cordon que comme grand maître héréditaire. Guillaume comprit lu portée de la démarcin ; il en fut c( anéanti de bonheur », écrivit^il à son frère, •et le marqua dans son télégraimne de remerciements : « Profondément touché, les larmes aux yeux, je vous remercie d'un honneur auquel je n'osais m'attendre : mais ce (jui nio rend doublement heureux, ce sont les termes dans les- •quels vous me l'avez annoncé. J'y vois une preuve iiuuxelie de votre amitié et le souvenir •de la grande époque où nos deux armées combattaient pour la même sainte cause (8 décembre 18G9;. » Il a( coinpagnait ses remerciements de renvoi de ï Ordre pour le Mérite.
Les agents russes, effrayés de l'effet foudroyant de cette démonstration à Paris et dans les Etats du Sud, s'efforcèrent d'en amoindrir l'effet. Shouvalow essava de rasséréner Fleurv : l'acte du Tsar avait él< >[>ontané ; il n'avait pris Tavis de personne ; il n'avait obéi qu'à l'amour filial qu'il professait pour son oncle ; ce n'était pas un acte politique; le Tsar nen avait pas mesui^é l'importance ; les télégrammes échangés par les souverains et qui évocjuaient des souvenirs néfastes pour la France, étaient une maladresse, non une préméditation. La reine Olga, de passage à Municli, e\pi iaia ses regrets de lacté et