Pasolini, Mémoires, p. 412, 22 janvier
confiance en la supériorité de l'armée prussienne. L'Empereur, sans être aussi affîrmatif, la prisait beaucoup et estimait que la prépondérance de l'un ou de l'autre des combattante ne se prononcerait qu'après une lutte difficile de laquelle ils sortiraient également affaiblis. 11 se réservait pour ce moment : il interviendrait alors en médiateur pacifique; il appellerait les belligérants et les puissances neutres à ce congrès œcuménique après lequel il soupirait; il y proposerait la confirmation des victoires des nationalités en Italie et en Roumanie; essaierait d'obtenir l'organisation d'une Allemagne dans laquelle, entre la Prusse agrandie et l'Autriche indemnisée, se serait placée une Confédération des États moyens. A défaut de cet arrangement il en imaginerait ou accepterait un autre que les circonstances auraient suggéré. Ce qui subsisterait du passé dans la nouvelle Charte territoriale de l'Europe ne le serait qu'à une date nouvelle sous la signature d'un Napoléon. Il donnerait à la France, sans guerre et sans conquêtes, la revanche de Waterloo.
Contraint absolument d'opter entre la Prusse et l'Autriche il n'eût éprouvé aucune hésitation : l'alliance autrichienne lui eût paru alors une rétrogradation ; il se rappelait les paroles de son oncle à Sainte-Hélène : « Mon assassinat à Schœnbrunn eût été moins funeste pour la France que ne l'a été mon union avec l'Autriche \ » Au
LEXÏREYUE DE BIARRITZ. 485-
contraire il avait la conviction très sincère que la Prusse et la France étaient les deux puissances de l'Europe dont les intérêts s'accordaient le mieux et que l'agrandissement de la Prusse ne serait pas une menace pour nous, parce qu'en s'affranchissant du servage de l'Autriche et de la Russie qui l'avaient faite notre ennemie, elle deviendrait une alliée précieuse. 11 avait recueilli cette politique, non seulement dans l'héritage de son père, mais aussi dans celui de Napoléon I^^ : « On se demandera un jour, écrit Bignon, l'historiographe choisi par le grand Empereur, pourquoi, dans les six dernières années de son règne, Napoléon s'est montré sans pitié pour la Prusse : c'est que la Prusse aura été la puissance qui lui aura fait le plus de mal en le forçant à la combattre et à la détruire, elle qu'il eût voulu étendre, fortifier, agrandir,pour assurer par son concours l'immobilité de laliussie et de l'Autriche. » Au fond du cœur Napoléon III fut toujours du côté de la Prusse, mais si en apparence il n'avait pas tenu égale la balance d'une neutralité impartiale, la rupture d'où dépendait la réalisation de son plan ne se serait pas consommée, le rival sacrifié se serait soumis à une réconciliation même défavorable, et le (( bon moment » ne serait venu ni pour l'Italie ni pour la France.
Voilà pourquoi, sans détourner son regard attentif des événements, Napoléon ïli avait donné ses derniers soins à la Vie de César. Voilà pourquoi il éludait toute explication avec Bismarck et restait impénétrable à lui comme à Goltz et à
Nigra. Voilà pourquoi il s'abstenait de tout préparatif militaire.
On a prétendu que cette immobilité militaire était obligée, que l'expédition du Mexique avait vidé nos arsenaux et nos cofTres. P'able de l'ignorance ou de la mauvaise foi * ! Au 31 décembre 1862, le corps expéditionnaire du Mexique comptait 28 000 hommes, 5 845 chevaux, 549 mulets, 8 pièces de douze de siège, 6 pièces de douze de réserve, 24 pièces de quatre de campagne, 12 pièces de montagne; en tout 50 bouches à feu. Le matériel ne s'augmenta plus, et quelques milliers d'hommes seulement s'ajoutèrent à l'etTectif. Les pièces d'artillerie étaient approvisionnées à623 coups par pièce. L'infanterie a consommé 12 882 716 cartouches, l'équivalent à peu près de ce qu'elle eût consommé en exercices à feu en temps de paix, si elle fût restée en France.
Les dépenses n'avaient pas atteint 300 millions, leur chiffre maximum, et il fallait en déduire ce que le corps expéditionnaire eût coûté à entretenir en France à raison d'un million par an pour mille hommes.
Ainsi 300 millions auraient épuisé le riche tré-
i. Ce ne sont pas seulement les ennemis de l'Empire qui ont accrédité cette légende de mensonge. Je lis dans les Mémoires de Persigny, page 351 : « Les ministres avaient dissimulé à la <>hambre les dépenses du Mexique, en les couvrant par des virements de crédit dans le budget de la Guerre. Ils avaient épuisé et vidé nos arsenaux sans oser demander aux Chambres les moyens d'y suppléer... ils avaient réussi à désarmer complètement le pays! »
sor de la France! 50 bouches à feu auraient vidé des arsenaux dans lesquels il y avait un matériel de guerre de 630 661852 francs, 10944 canons, 2 546 canons-obusiers,3 671 obusiers, 3513 mortiers en bronze, sans compter près de 3 000 canons en fer; 1800 000 fusils; de la poudre pour faire la guerre pendant dix ans^ ! Cette absence de 28000 hommes aurait anéanti une armée pouvant réunir sous les drapeaux, en un mois, par l'appel de la réserve, 450 000 hommes, défalcation faite des armées d'Italie et d'Afrique, nombre qui, en quelques semaines, pouvait s'élever à 600 000 !
Notre infanterie, il est vrai, n'était pas armée du fusil à aiguille ; mais, vigilant et attentif à ce qui se passait en Prusse, le maréchal Randon avait chargé un attaché militaire très intelligent, Clermont-Tonnerre, de suivre l'armée prussienne en Danemark et de se rendre compte de l'action du fusil à aiguille. Cette arme, quoique adoptée en Prusse depuis 1849, n'avait pas été introduite dans les autres armées à cause de ses défectuosités : la complication du mécanisme, la lourdeur, l'obturation très incomplète du ton-
1. Compte général du matériel de la guerre pour 1866, approuvé par la Cour des Comptes et par les Chambres. — Mémoires du maréchal Randon, t. II,pages2i9etsuiv. — Onn'a jamais opposé à ces documents incontestables que des dénégations sans autorité ou sans preuve, ou des bavardages plus ou moins bien rapportés et suspects d'officiers frondeurs, comme dans tous les temps il y en a eu beaucoup trop dans notre armée, tranchant à tort et à travers sur ce qu'ils ignorent.
nerre, la portée efficace très faible, 400 mètres seulement. Nos fusils tiraient moins vite, mai& avaient une valeur balistique bien supérieure : la carabine des chasseurs par exemple donnait un tir juste et meurtrier jusqu'à 800 ou 1 000 mètres. Des études se poursuivaient pour obtenir un fusil ayant les qualités balistiques des nôtres et celles de rapidité du fusil prussien ; elles n'étaient point terminées. Quoi qu'il en soit, malgré ses imperfections et ses lacunes, notre armée était un instrument sérieux de guerre et nul n'en était plus persuadé et ne le disait mieux à son gouvernement que l'attaché militaire prussien, le colonel de Loe, qui l'étudiait d'un œil perspicace.
L'Empereur ne s'abstint donc ni par impuissance, ni par indécision d'esprit ou torpeur de volonté, mais de propos délibéré, parce que le moindre déploiement miUtaire de sa part eût rapproché les adversaires et prévenu la guerre qu'il attendait. Il n'a été indécis que sur la nature et l'étendue des arrangements compensatoires, la seule partie de son plan qui dépendît complètement de circonstances impossibles à prévoir et à calculer. Dans ces compensations il ne comprenait pas la conquête du Rhin. Kératry, attaché à la personne du maréchal Bazaine au Mexique, avait été envoyé par son chef à Paris afin de demander son rappel en France pour être à portée de servir plus efficacement sur le Rhin, L'Empereur avait répondu^ : « Dites au général
i. Figaro du 24 janvier 1894.
qu'il a toute ma confiance, que ses services me sont indispensables là-bas; ajoutez bien que, malgré toutes les excitations intéressées, je ne me l3attrai point sur le Rhin. )>
Comment Bismarck aurait-il pu pénétrer une telle disposition d'esprit? On ne devine que ce qu'oQ est capable de concevoir. Pouvait-il entrer dans l'esprit d'un ministre de proie, décidé à ne rien faire gratis et à prendre toujours et partout, qu'un souverain français, le successeur du vainqueur d'Iéna et du vaincu de Waterloo, occupant en Europe la première place, seconderait l'agrandissement d'une nation militaire rivale, de taille au moins à contre-balancer sa propre puissance, peut-être à la surpasser, sans convoiter pour lui aucune compensation matérielle qui maintînt la parité des forces, uniquement pour avoir la satisfaction d'élever, sur un autre de ses flancs, une nouvelle nation qui ne tarderait pas à devenir également redoutable? Pouvait-il supposer que, non content de travailler à la constitution de ces deux puissances, il augmenterait leur valeur respective en établissant entre elles une amitié d'origine, de telle sorte qu'elles n'en formassent qu'une seule au regard de la France? Si on eût révélé à Bismarck une telle naïveté, il eût éclaté en sarcasmes incrédules, et il ne pouvait la supposer de l'Empereur qu'il
jugeait un souverain avisé et habile. Aussi Napoléon avait-il beau multiplier ses déclarations désintéressées, il n'y croyait pas ; il y voyait un piège : ne vouloir absolument rien lui paraissait trop peu; il le soupçonnait de méditer comme lui de prendre quelque chose quelque part ; il se comparait à ce dompteur qui se retrouvait chaque soir en présence d'un Anglais impassible attendant le moment de le voir dévorer par ses lions; et il ne cessait de rouler en ses calculs l'obsédante question: Que veut donc l'Empereur?
Désormais dans l'histoire de l'Empereur va intervenir un élément invisible, mais toujours agissant, et dont, pour être juste, il ne faut plus faire abstraction, la maladie.
De tout temps l'Empereur éprouva des douleurs superficielles de la peau, des cuisses particulièrement, amenées ou exaspérées par le froid, et il était sujet au flux hémorroïdal. Les symptômes douloureux, à partir de 1868, se reproduisirent plus fréquemment. Anémie, goutte, rhumatismes, dit-on : on l'envoya à Vichy. Le bien momentané qu'il parut en éprouver fut suivi de récidives et quelquefois d'aggravations. Pendant tout le commencement de l'année 1865, àchaqueinstantilfut empêché d'assister au conseil des ministres \ Au camp de
4. Carnets du maréchal Vaillant. — 7 janvier 1865 : A neuf heures et demie, conseil des ministres; il se termine à
Châlons, il ressentit, pendant une nuit, de si cruelles souffrances qu'au matin il fit appeler le docteur Larrey. « Pourquoi Votre Majesté ne m'a-t-elle pas fait appeler plus tôt? dit Larrey. — Vous avez beaucoup à faire, mon bon Larrey, et je n'ai pas voulu jeter l'alarme. » Bon, en effet, était Larrey, et de plus praticien très exercé. Quand l'Empereur lui eut décrit les symptômes qu'il venait d'éprouver, il fut convaincu, il me l'a maintes fois répété, que tous ces symptômes ne pouvaient s'expliquer que par l'existence d'une pierre dans la vessie. Sans effrayer l'Empereur de son diagnostic, il l'engagea seulement à se soumettre, dans le délai le plus rapproché, à une exploration par la sonde (cathétérisme). C'était d'autant plus urgent que si l'existence d'un calcul eût été constatée, on eût renoncé à l'usage des eaux de Vichy, qui, agissant dans le sens du mal, grossissaient le calcul en opérant un travail de pétrification. L'Empereur s'y refusa, et fit promettre à Larrey de ne parler jusqu'à nouvel ordre de ses accidents à personne, et surtout à l'Impératrice. Obéissant, Larrey resta muet. Les crises se renouvelèrent : « rhumatisme, goutte »,
dix heures 3/4 : l'Empereur est très sonfTraiit de ses rhumatismes; — 8 janvier : messe aux Tuileries; l'Empereur est souffrant et n'y assiste pas ; — 2i janvier : [.'Empereur souffre de ses douleurs. — 6 mars : L'Empereur va au spectacle, mais ne peut pas y rester; il est souffrant. — 7 mars : Concert aux Tuileries : l'Empereur souffrant, retenu par ses douleurs,, n'y vient pas. — 8 mars : Conseil des ministres, de '•> h. et demie à 11 heures. Les mines sont longues ; l'Empereur souffre de ses douleurs. — ^ 1 mars : L'Empereur, incommodé, est dans un bain; il ne préside pas le conseil des ministres.
recommença-t-on à dire, et les cures à Vichy de continuer. La véritable maladie n'étant pas re- €onnue, ets'aggravant par le traitement employé contre sa maladie imaginaire, l'Empereur continua à être miné sourdement; sa volonté mollit, et aux moments de crise disparut au point de le mettre à la discrétion de ses conseillers. D'après Michelet, il y a eu deux Louis XIV : celui d'avant et celui d'après la fistule. Il y a eu aussi deux Napoléon III, celui d'avant et celui d'après la pierre. La seconde période commence définitivement en cette année 1865. De plus en plus, ce qui était prudence devient incertitude; ce qui était réflexion, tâtonnement; l'audace s'arrête aux velléités; il conduisait ses ministres, il va être remorqué par eux. Et cela, au moment où la mort venait de lui ravir Morny, le seul homme qui pût suppléera sa volonté défaillante, au milieu de complications chaque jour grossissantes, exigeant plus que jamais la promptitude du coup d'œil et la fermeté de la résolution.