A Ernest Daudet, 8 octobre
expliquer votre présence. Un mot de réponse s'il vous plaît. Il y a urgence. Je vous remercie d'avance. » Je lui répondis que je ne serais à Paris qu'à la fin de l'année et qu'alors je m'empresserais de causer avec son père.
Le 14 décembre, j'entrais dans le cabinet de La Valette, et voici en quoi consistait la proposition pour laquelle il croyait urgente ma présence à Paris. Des banquiers ou capitalistes voulaient consacrer 1 ,500 000 francs à fonder, en vue de l'Exposition, un journal destiné à devenir une espèce de Times français. 200 000 francs seraient consacrésàla rédaction, sur lesquels 40000 me seraient attribués si je consentais à devenir le rédacteur en chef. Toutefois il ajouta: « Quand j'ai parlé à l'Impératrice de la proposition que je vous fais elle a répondu : « il n'acceptera pas. »
Une minute je fus tenté de me lever, de lui dire : « Vous êtes un drôle » et de sortir. Je me contins et je lui répondis d'un ton de dédain railleur : « L'Impératrice a raison : comment accepterais-je de vos mains un journal qui n'aurait de prix pour moi que si je l'employais à défendre des idées qui ne sont pas les vôtres? » — Il comprit qu'il avait fait fausse route; il se tira d'embarras en s'engageant dans une conversation générale. « De quoi vous plaignez-vous donc? me dit-il. — Sans doute votre gouvernement est modéré, votre main pèse légèrement, vous faites pour le peuple ce que vous pouvez ; ce dont je me plains, c'est que trente-six millions d'hommes soient condamnés à voir au-dessus de leurs têtes
quelques personnes voulant, sentant, agissant pour eux; nous souffrons ce qu'on souffre lorsqu'on est sous une cloche pneumatique. — Mais je vous assure que personne ne demande la liberté : j'ai passé vingt jours à Bergerac, personne ne m'en a parlé. » Puis quelques instants après, comme ayant oublié ce qu'il venait de me dire, il confessa que les préfets intelligents, tels que d'Auribeau et Levert, avertissaient que le flot montait, et il me lut une lettre de lui à l'Empereur dans laquelle se trouvait cette phrase : <( Le temps des lois faciles est passé pour tout le monde. » Seulement de ce que le flot montait, il concluait qu'il fallait fortifier les digues et non les abaisser. «. A votre aise, répondis-je, votre résistance ne me déplaît pas après tout, les droits conquis sont plus sûrement établis que les droits concédés. Quant à moi, ma résolution est inébranlable et vous pouvez le répéter à l'Empereur : si l'Empire est inconciliable avec la liberté, qu'il me considère comme l'un de ses adversaires les plus résolus; si, au contraire, l'Empire doit aboutir à la liberté, et qu'il ne s'agisse que de transitions à préparer ou du moment opportun à attendre, qu'il me considère comme l'un de ses auxiliaires les plus dévoués. »
Il me confirma que le Prince Napoléon subordonnait le rétablissement de ses relations officielles avec les Tuileries à son renvoi à lui, La Valette, o Le Prince n'a pas le droit de m'en vouloir, c'est moi qui lui en veux mortellement d'avoir supposé que le désir de conserver ma
FERA-T-ON DE NOUVELLES CONCESSIONS? oll
place m'avait éloigné de lui, et de m'avoir créé, pendant les premiers mois de mon ministère, cette difficulté du discours d'Ajaccio. Je n'ai pas excité l'Empereur, au contraire : étant assis à côté de lui sur un banc à Fontainebleau je lui ai dit que l'Exposition fournirait une occasion naturelle de rapprochement. — Sans doute, mais il faudra qu'il le demande et d'une manière convenable. Je lui ai donné un million pour qu'il ait une maison : Il n'est pas pauvre puisque le Conseil privé ne lui rapportait rien, et cependant il a renvoyé sa maison : il a agi ainsi soit par avarice, soit pour me provoquer. — A moins que ce ne soit par sans-gêne, avais-je dit. » — Le Prince a-t-il été invité àCompiègne? — Il ne l'a pas été selon l'usage, officiellement, par une lettre de service; mais l'Impératrice a écrit à la princesse Clotilde qu'elle serait heureuse de la voir ainsi que son mari pendant le séjour qu'y ferait sa sœur, la reine de Portugal. Le Prince n'a pas trouvé cette invitation suffisante. » Le dernier jourde l'année, la veille de Noël, invité cette fois régulièrement à un grand dîner aux Tuileries, il s'y présenta en frac, puis, sous prétexte qu'il n'avait pas son uniforme, s'en alla et ne revint plus'.
On se gaussa beaucoup des récits dithyrambiques sur les fêtes de Compiègne et sur la repré-